‹ RomansChapitre 9 sur 16 · LE SUICIDE ET LES PÈLERINS · texte numérisé non relu

LE SUICIDE ET LES PÈLERINS

IMITÉ DU CHANT DE SC II W ARZBÛUTxG

UN PÈLEHIN.

Qu'est devenu rétranger Qui respirait l'amour, la liberté, la gloire? Quels Lords ont recueilli son esquif passager'» Son nom s'est-il éteint sans laisser de mémoire,

Ainsi qu'un rêve léger!

vy jEu.vE f:n,MiT3.

S;i jeuu(\^sc fui rapide; Le feu qui l'animoil n'a brillé qu'un moment,

Et voici que l'onde avide

Roule sur son monument.

Il a dit à la mort : Vous êtes mon égide!

11 a dit au sable humide :

Vous serez mon vêtement.

LE PÈLEIUjr.

Qu 'est-il resté de lui?

L'iiRMITE.

Sa dépouille livide, Et qu'.'lque pâle ossement.

LE PÈLKIlIX.

En vain l'iiumble violette S'enrichit d'appas naissants :

Sa vapeur tendre et ditcrète Ne charmera plus tes sens.

En vain l'aube matinale Ouvre ses portes d'opale Au char pompeux du so!p\1 :

Jamais si douce lamièi"C N'affranchira la paupière Des froids liens du sommeil.

LES rÈLi:t;lNS.

Quand ils s'éveilleront aux lueurs de la fondée,

Les lîîorts des temps écoules; Quand leurs fronts sourcilleux diviseront la poudre

De ces mondes écroulés,

0 père de la nature,

Reliens sur la sépulture

De ta faible créature

Ton courroux prêt à tonner;

Et si l'àrae-du transfuge

Va demander un refuge

Entre les bras de son juge,

SOs.vLens-toi de pardonner!

L'existence de rhomme détrompé est un long supplice, SOS jours sont semés d'angoisses, et ses souvenirs sont pleins de legrels,

11 se nourrit d'absinthe et de fiel : le commerce de ses semblables lui est devenu odieux ; la succession des heures le fatigue; les soins minutieux qui l'obsèdent l'importunent et le révoltent ; ses propres tacultés lui sont à charge, et il maudil, comme Job, l'instant où il a été conçu.

Chancelant S'us le poids de la tristesse qui l'accab'e, il s'assied au bord de sa fosse ; et dans l'effusion de la douleur lapins amère, il élève ses yeux vers le ciel, et demande àlliiu si sa iirovidence l'aI)andonne.

Si jeune encore et si malheureux, désabusé de la vie 3t de la société par une expérience précoce, étranger aux iiommes qui ont flétri mon cœur, et privé dp toutes les espérances qui m'avoienl déçu, j'ai cherché un asile dans ma misère et je n'en ai point trouvé.

Je me suis demandé si l'état actuel de la civilisation étoii si désespéré, qu'il n'y eût plus de remèdes aux calamités de l'espèce, et que les institutions les plus solen-

iiclleiiKiK coiitacrccs par le suffrage des peuples eussent ressenti l'effel de la corruption universelle.

Je mardi ois au hasard, loin des chemins fréquentés ; car j'évitois la rencontre de ceux que la nature m'a donnés pour fières, et je craignois que le sangqui couloitdemes pieds déchirés ne leur décelât mon passage.

Au détour d'un sentier creux, dans le fond d'une vallée sombre et agreste, j'aperçus un jour un vieil édifice d'une architecture simple mais imposante, et le seul aspect de ce lieu fit descendre dans mes sens le recueillement et la paix.

Je parvins au-dessous des murailles antiques, en prêtant une oreille curieuse aux bruits de cette sohtude, et je n'entendis que le vent du nord qui grondoit foiblement dans les cours intérieures, et le cri des oiseaux de proie qui planoient sur les tours. Je ne trouvai au dedans que des portes rompues sur leurs gonds rouilles, de grands vestibules où les pas de l'homme n'avoientpas laissé de traces, çt des cellules désertes. Puis, descendant par des degrés Hroits, à la lumière d'un soupirail, dans les souterrains du monastère, je m'avançai lentement parmi les débris de la moi t dont ils étoient encombrés ; et pressé de me livrer sans distraction au trouble vague et presque doux que m'inspiroit la solennité de ces retraites, je m'assis sur les ais d'un cercueil détruit.

Quand je vins à me rappeler ces associations vénérables que je devois voir si peu de temps et regretter tant de fois; quand je réfléchis sur cette révolution sans exemple qui les avoit dévorés dans sa course de feu, comme pour ravir aux gens de bien jusqu'à l'espoir d'une consolation possible; quand je médis, dans l'intimité de mon cœur : Ce lieu seroit dévenu ton refuge, mais on ne l'en a point laissé; souffrir et mourir, voilà la destination! Oh! comme elles m'apparurent belles et touchantes, les grandes pensées qui présidèrent à l'inauguration des cloîtres, lorsque la société passant enfin

des horreurs d'une civilisation excessive aux horreurs infiniment plus tolérables de la barbarie, et dans cette hypothèse où le retour de l'état de nature et même du gouvernement patriarcal n'étoit plus que la chimère de quelques esprits exaUés, des hommes d'une austère vertu et d'un caractère auguste érigèrent, comme le dépôt de toute la morale humaine , les premières constitutions monastiques.

Ces hospices conservateurs furent autant de monuments dédiés à la religion, à la justice et à la vérité.

La manie de la perfectibilité, d'où dérivent toutes nos déviations et toutes nos erreurs, éloit déjà près de renoitre; le monde alloit se pohcer peut-être encore une fois. Toutes les pensées généreuses, toutes les affections primitives alloient s'effacer encore, et des solitaires obscurs l'avoient prévu.

Modestes et sublimes dans leur vocation, ils n'aspirent qu'à nous conserver la tradition du beau moral, perdu dans le reste de l'univers.

Celui qui étoit riche fait de ses biens le patrimoine des pauvres.

Celui qui étoit puissant, et qui imposoit autour de lui des ordres inviolables, se revêt d'un rude cilice, et entre avec soumission dans les voies qui lui sont prescrites.

Celui qui étoit brûlant d'amour et de désirs renonce aux plaisirs promis, et creuse un abîme entre son cœur et le cœur de la créature.

Le moindre sacrifice du plus foible de ces anachorètes feroit la gloire d'un héros.

Examinons cependant avec une scrupuleuse attention ce que cette milice sacrée pouvoit avoir de si révoltant pour les sages de notre siècle, et par quels crimes d'humbles cénobites s'attirèrent cette animadversion furieuse, unique dans les annales du fanatisme.

C'étoient des anges de paix qui s'adonnoient dans le silence de la solitude à la pratique d'une morale excel-

Icnle et pure, et qui ne paroissoient au milieu des hommes que pour leur apporter quelque bienfait.

Leurs loisirs mêmes étoient Voués à la prière et à la charitélis dirigeoient la conscience des pères ; ils présidoient à réducalion des enfanis ; ils protégeoient, comme les fées, les premiers jours du nouveau-né; ils appeloient sur lui les dons du ciel et les lumières de la foi. Plus tard, ils guidoient ses pas dans les sentiers difficiles de la vie; et quand elle touchoit à son période suprême, ils soulenoient ce débile voyageur dans les avenues du tombeau et lui ouvroient l'éternité.

Qu'on ne dise plus que le malheureux est un anneau brisé dans les chaînes des êtres.

Le pauvre expirant sur la paille étoit du moins entouré de leurs exhortations et de leurs secours.

Ils enchanloient de leurs consolations l'agonie des malades et la tristesse des prisonniers.

Ils embrassoient tous les affligés d une égale compassion. Leur vive charité s'informoit moins de la faute que du malheur; et si l'innocent leur étoit cher, le coupable ne leur étoit point odieux. Le crime aussi n'a-t-il pas besoin de pitié?

Uuaud la justice avoit choisi une victime, et que le patient, abandonné de toute la terre, s'avançoit lentement vers son échafaud, il relrouvoit â éea côtés ces divins émissaires de la religion, et ses yeux près de s'éteindre liboient dans leurs yeux résignés la promesse du sîilut.

Leurs fastes modestes s'onricbissoient toutefois des plus illustres souvenirs. Ils avoient vu de puissants monarques abdiquer la pourpre devant leurs autels, et ils gardoient dans leurs reliquaires le sceptre d'Amédée et la double couronne de Cliarles-Qulnt.

Ils avoient donné dès chefs au monde chrétien; à 1 Église, des Pères et des orateurs; à la vérité, des interprètes et des martyrs.

Leurs fondateurs étoient des élus que Dieu avoit inspirés ; leurs réformateurs, de courageux enthousiastes que l'infortune avoit instruits.

C'est au milieu d'eux que mûrit le génie de cet A bailard, dont la mémoire est liée à tous les sentiments de }>iété et d'amour.

C'est dans l'obscurité de leurs cellules que Rancé cacha ses regrets, et que cet esprit ingénieux, qui avoit deviné à douze ans les beautés délicates d'Anacréon, em- Ijrassa librement, à l'âge du plaisir, des austérités dont notre foiblesse s'étonne.

Enfm, leurs habitudes, leurs mœurs, et jusqu'à leurs vêtements, parlicipoient du caractère noble et sévère de leur mission.

Presque contemporains du vrai culte, leur origine remontoit d'ailleurs aux esséniens de la Syrie, aux thérapeutes du lac Mœris.

Les déserts de l'Afrique et de l'Asie parloient de leurs grottes et de leurs thébaïdes.

Ils vivoient en commun comme le peuple de Lycurgue, et setraitoientde frères comme les jeunes guerriers thébains.

Ils avoient des remèdes comme les psylles, et des secrets comme les prêtres d'Isis.

Quelques-uns s'abstenoient de la chair des animaux et (le l'usage delà parole, comme les élèves de Pytbagore. Il y en avoit qui porloient la tunique et le bonnet des Phrygiens, et d'autres qui ceignoient leurs reins, comme les hommes des anciens jours.

Les ordres de femmes ne présentoient pas des harmonies moins merveilleuses.

Leur vie étoit chaste comme celle des Muses. Elles chantoient d'une v^ix mélodieuse, et habitoient des lieux retirés, comme elles.

Certaines avoient des vodes et des bandeaux comme les vestales, on di s robes traînantes comme les veuves

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romaines, et des casques ou des armures comme les filles sarmates.

On en voyoit qui prenoient soin des petits enfants délaissés, comme autant de nouvelles mères données par la Providence, et d'autres qui pansoient les blessures des braves, comme les princesses des siècles héroïques et les châtelaines des vieilles guerres.

Elles gardoient la mémoire des Héloïse et des Chantai, des Louise et des La Yallière; elles citoient les noms de plusieurs filles, de pkisieurs amantes de rois qui avoient échangé parmi elle les atours du faste et les illusions de la volupté contre la bure et les travaux de la pénitence.

Enfin, plus j'approfondis l'histoire de ces moines si décriés, plus l'étendue de leurs travaux m'impose d'admiration et de respect.

Chevaliers de la foi à Rhodes et à Jérusalem; holocaustes de la foi chez les idolâtres; conseï valeurs des lumièies dans toute l'Europe, et propagateurs de la morale sur les deux hémisphères ; artistes et lettrés à la Chine; législateurs au Paraguay; instituteurs de la jeunesse dans les grandes villes, et patrons des pèlerins dans les bois ; hospitaliers sur le mont Saint-Bernard, et rédempteurs des captifs sous le froc de la Merci, je ne sais si les torts qu'on leur reproche pourroient balancer tant de services; mais il m'est démontré qu'une institution parfaite seroit contradictoire à notre essence, et que s'il est vrai que les associations monastiques ne soient pas elles-mêmes sans inconvénients, c'est parce que le génie du mal a imprimé son sceau à toutes les créations humaines.

Qu'espérois-tu donc de tes orgueilleuses tentatives, novateur séditieux? Anéantissement ou perfection? Le premier de ces desseins est peut-être un crime; le second n'est à coup sûr que la plus vaine et la plus dangereuse des erreurs, Porte, si tu le veux, le flambeau

d'Érostrale dans l'édilice social, inoa cœur est assez tiigri pour l'approuver; mais puisque le ciel a voulu ({ue nous habitassions une terre imparfaite, où rien n'est achevé que la douleur, n'essaye plus désormais, aux dépeus de l'expérience de tous les temps, ces réformes partielles qui ne doivent servir de monuments qu'à ta nullité.

Eh quoi ! ils ont analysé le cœur de l'homme, ils en ont sondé toutes les profondeurs, ils en ont étudié tous les mouvements, et ils n'ont pas pressenti une seule de ces occasions trop nombreuses pour lesquelles la religion avoit inventé les cloîtres! Terreurs d'une âme timide qui manque de confiance dans ses propres forces ; expansion d'une âme ardente qui a besoin de s'i.^o!er avec son Créateur; indignation d'une âme navréj qui ne croit plus au bonheur; activité d'uneâme violente quela persécution a aigrie ; affaissemeat d'une âme usée que le désespoir a vaincue; quels spécifiques opposent-ils à tant de calamités? Demandez aux suicides.

Voilà une génération tout entière à laquelle les événements politiques ont tenu lieu de l'éducation d'Achille. Elle a eu pour aliuienls la moelle et le sang des lions; et maintenant qu'un gouvernement qui ne laisse rien au hasard, et qui fixe l'avenir S a restreint le développement dangereux de Sl^s facultés; maintenant qu'on a tracé autour d'elle le cercle étroit de Popilius, et qu'on lui a dit, comme le Tout-Puissant aux flots de la mer : Vous ne passerez pas ces limites, saitron ce que tant de passions oisives et d'énergies réprimées peuvent produire de funeste ? sait-on combien il est prés de s'ouvrir au crime, un cixur impétueux qui s'est ouvert à l'ennui? Je le déclare avec amertume, avec effroi : le pistolet de Werther et la hache des bourreaux nous ont déjà décimés !

* n est inutile Je rappeler au lecteur que ceci a été écrit sous le rcu^nô de Napoléon»

Cette gôératiu>- se lève, kt vous demande des cr.oî-

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