CHAPITRE XL
Le PiivaL
1 HÉODORE revint à midi , non sans craindre que sa déclaration précipitée n^eût causé à la malade tin redoublement de fièvre; mais il la trouva au contraire plus calme, et offrant tous les symptômes d'une crise heureuse. Cependant le père n'était pas encore rassuré , car Fhabileté du médecin ne pouvait sauver que la vie de sa fille , et n'avait aucune puissance sur sa beauté. Si elle devenait laide, tous ses beaux projets s'évanouissaient. Heureusement le génie de l'amour veilla sur les charmes d'Otlilia ; elle guérit , et la petite Terole ne lui laissa que deux mar-
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qiies imperceptibles cm ne serraient qu'à relever encore sa beauté.
Pendant sa convalescence qui dura plusieurs semaines, les deux amants eurent, a la vérité , d'assez fréquents tête-à-tête, mais Théodore s'était fermement résolu à ne point manifester davantage ses voeux jusqu'à ce qu^elle fût entièrement guérie. Ses yeux seulement faisaient mille fois par jour l'avea le plus tendre, et Oltilia comprenait parfaitement ce langage.
Enfin un matin , en donnant sa dernière ordonnance , il dit , tout déconcerté : Hélas ! Mademoiselle , je ne suis plus votre médecin ; il est temps , peut-être , que tous deveniez le mien.
Ottilia jeta sur lui un regard enchanteur, et lui serra la main. — Fautif , continua Théodore , que je m'a-
dresse à votre père ? — Si vous vou> lez. — Mon revenu modique peut-il vous convenir? Mon père est riche, répondit Ottilia , cependant nous pourrons ne pas lui être à charge; l'amour fera de moi une bonne ménagère*
Théodore la pressa pour la première fois sur son coeur , et courut bientôt auprès du vieillard lui annoncer que la guérison de sa fille était complète.
En ce cas , dit M. Klumm , en tirant de son secrétaire un rouleau de ducats , je vous ai une obligation dont je ne pourrai entièrement m^acquitter. Daignez cependant agréer «cette marque de reconnaissance.
Théodore refusa* Cette fois , ditil , je mets un plus haut prix à mes services : en un mot , Monsieur , le
désirerais unir mon sort à celui <le Totre fille charmante»
Que parlez-vous d'unir votre sort ^ répondit M. Klumm, avec une figure allongée? vous oubliez sans doute
que Au surplus , je vous ferai à
cet égard une réponse sans réplique :
ma fille est déjà engagée.
Cela est impossible, s'écria Théodore, c'est de son consentement que je fais cette démarche. — Comment!
Ottilia vous y a autorisé ? J'en suis fâché, car malgré l'impossibilité que vous supposez , ma fille est en effet promise.
Sans le savoir , demanda Théodore ? — Il n'y aurait rien là d'extraordinaire , répliqua le vieillard ^ cependant je puis vous dire qu^elle en est instruite.
Cela est impossible! répéta Théodore. — Impossible , tant que voUs
le voudrez, mais M. 3e docteur cela est ainsi , et comme c'est une affaire arrangée, vous comprendrez que vos visites ici seraient fort déplacées. Si le futur époux de ma fille veut vous prendre comme médecin de sa maison, je ne m y oppose pas; ce sera à ses risques et périls ; mais en attendant, daignez recevoir la bagatelle que je vous offre.
J'aime votre fille , dit Théodore , avec amertume , je Faime au-delà de toute expression. D'après cela ne soyez point surpris qu'il me soit impossible de recevoir de l'argent pour des soins auxquels mon cœur se livrait avec tant de joie. Adieu ^ Monsieur.
Théodore partit fort mécontent.
Quand il fut dans la rue , il apperçut à la fenêtre Ottilia dont les regards expressifs semblaient l'interroger sur
le succès de sa démarclie ; il ßt un geste de désespoir et s'esquiva.
M. Rlumm n'en avait pas imposé en disant que la maifi de sa ßlJe était, promise , car M. de Stolzenbeck en qui une longue absence d^auprès d^Ottilia avait excité une passion trèssérieuse , avait un jour auparavant fait une visite à M. Rlumm ; il avait vu un instant la convalescente , et avait trouvé ses appas non seulement intacts, mais plus intéressants encore par un certain air de mélancolie dont il eut la modestie de croire qu'il était lui-même la cause. Il fit entendre assez clairement au père qu'il désirait devenir iépoux de sa ûlle , et le directeur de la banque se fit une fête de pouvoir, au premier repas qu'il donnerait, déclarer le prochain mariage d'Ottilia. Ce qui venait de se passer engagea M. Kiuinm à se près-
ser davantage , et il annonça à sa fille quelles étaient ses intentions.
Elle eut la force de résister et de lui ouvrir son coeur.
Es -tu folle, lui répondit-il eii ricanant ? Y a-t-il un instant à balancer entre un pauvre apprentif docteur et un riche assesseur de la chambre ?
entre le cousin d'un tisserand et le fils d'un ministre?
Ottilia trouvait aussi qu'il n'y avait pas à balancer , mais dans un autre sens. Elle raconta à son père dans quelles conjonctures son amant lui avait fait sa déclaration. Votre monsieur deStolzenbeck; continua-t-elle^ n'en eût pas fait autant ; il ne m'aime que par vanité.
Et ton docteur, répondit son père avec ironie, ne cherche qu'une riche héritière; belle ou laide ^ peu lui im*^ porte.
Otîiîia TOiilut répliquer, mais son père ne lui en laissa pas le temps. lî faut obéir, dit- il > d\m ton menaçant , et il sortit de la chambre. li envoya par un domestique à Théodore , le rouleau de ducaîs ,• mais Théodore eut la fierté de ne pas Taccepter. Klumm écrivit alors au jeune docteur un billet passablement impertinent , dans lequel il lui dit qu'il avait donné en son nom , ses honoraires à un établissement de bienfaisance, et qu'il lui en envoyait la quittance.
Le directeur de la banque crut que désormais tout était terminé , et ïl donna chez lui les ordres les plus positifs pour que le jeune docteur ne fût point reçu. Il aurait pu s'absletiir de cette précaution, car Théodore ne voulait pas nouer une intrigue galante à l'insçu du père , quoi-
que Florio lui en donnât le conseil et lui proposât même d'escalader avec une échelle de corde la fenêtre d'Ottilia.
Théodore souffrait et gardait le silence ; Otdiia souffrait et se plaignait, mais ses plaintes n'arrivaient point à l'oreilie de son amant. Son père la fit changer de chambre et lui en donna une autre qui donnait sur un jardin , sous prétexte que Fair en était plus saîubre , car il craignait que le dangereux médecin ne lui jetât quelques coups-d'oeil en passant sous sa fenêtre , et qu'on ne trouvât moyen de faire tenir des lettres.
Au surplus, ?yl. Kiumm n'était pas peu alarmé de voir que M. l'assesseur différait de faire sa demande en forme. 11 craignait que le ministre , ^ instruit des projets de son fils , ne se lut prononcé contre celte alliance. Il
se trompait pourtant, le silence de l'î^ssesseur avait un amre motif.
Les bonnes fortunes de M, de Sîolzenbeck avaient eu des suites qui leur sont assez ordinaires, et ces suites étaient d/autant plus fâcheuses qu'il les avait d'abord négligées. 11 se vit enfin obligé d'invoquer les secours de la faculté. Comme en pareil cas on aime autant s'adresser à un jeune médecin qu'à un vieux , il fixa son choix sur Théodore. Il le fît appeler, lui dit que dans quelques semaines il devait épouser la charmante fille de M. Kl um m , mais que son état actuel l'en empêchait, parce que son commerce avec une jolie danseuse, kii avait occasionné une fâcheuse maladie; en conséquence il supplia le jeune suppôt d Esculape de le tirer d'affaire le plus promptement possible,
Jamais médecin ne s'est trouvé dans un embarras plus cruel! se voir obligé de guérir son rival d'une maladie honteuse ! conduire un libertin dans les bras de l'innocence la plus pure î et le jour où il aurait terminé la cure dont on le chargeait, son bonheur serait détruit pour toujours.
Cela est bien dur , dit-il entre ses deals , cependant il résolut de faire son devoir. Il ne lui vînt pas une seule fois dans l'esprit d'abuser de la confiance de son malade pour le détourner de son dessein* Son ami Florio fut le seul à qui il raconta, dans un moment d'angoisse , quel tour affreux le destin s'était plu à lui jouer.
Florio sauta de ]oie. Hé quoi! ditil , tu ne vas pas sur-le-champ chez le vkux directeur de la banque lui
déclarer quel gendre il veut se donner?
Je ne le piiis , dit Théodore ; comme médecin je dois me taire ^ c'est mon devoir,
— Priais , barbare que tu es, ton devoir ne te commande-t-il pas aussi d'avertir un père qui est sur le point de compromettre le bonheur de sa fille?
Oui, répondit Théodore, siM.de Stoizenbeck était capable de contracter le mariage avant que sa guérison fût complète , mais autrement je ne dirai pas un mot.
Cicéron , poursuivit Florio , a pu donner ce précepte dans son traité de officiis , mais cela est par trop scrupuleux. Avertir les honnêtes gens contre les embûches des coquins , c'est un devoir sacré, et si tu ne le ;sens pas , c'est que lu n'es qu'un sot.
A ces mots , il prit son chapean et sortit sans dire ce qu'il voulait iaire» Jl alla tout droit chez le vieux Rlumm lui découvrir la vérité. Contre son attente , le vieillard reçut cette nouvelle sans montrer aucun déplaisir :
en effet cela expliquait la conduite et les délais xle son g<îndie futur. JPe •vous remercie , dit - il , mon cîier monsieur Florio ; cependant cela n^est pas bien de la part de votre ami de ré^élei-les secrets de la conlession.
Puisse votre Tnaison sVngloutir sous mes pas -, répondit avec vivacité Florio , si mon ami sait un mot de ma démarche ! au contraire , il m'a expressément déclaré qu'il voulait couvrir la chose du plus profond mystère.
— Cependant ce n'est pas un m}-^tère pour vous ; il est donc coupable!
O T T ï L I A. li^E
11 Test, si vous regardez comme un crime de vous avertir des dangers que court voire fille.
Comment ! de quel danger voulez-vous parler?
Florio regarda le vieillard , tout ébahi. Eh î quoi ? dit - il , donner votre fille à un pareil homme î
Mais , répartit Rlumm , M. de Stolzenbeck sera bientôt guéri. Si un père ne voulait pour gendre qu\m jeune homme qui n^aurait jamais fait de fredaines , nos pauvres filles seraient difficiles à établir.
— Pas la vôtre du moins, car mon ami....
— Votre ami et ma fille n'ont rien de commun ensemble ; ainsi tenezvous tranquille j M. Florio. Vous ne vous faites pas d^idée du plaisir que j'ai à vous entendre jouer un quatuor de Pleyel; mais dans le monde c'est
une au Ire affaire. Je suis votre trèshumble serviteur.
Votre serviteur , dit Florio en se retirant fort en colère. 11 retourna très-embarrassé auprès de Théodore, car il craignait ses reproches. 11 ne pouvait plus l'aider , et cela le mettait de si mauvaise humeur , qu'il maudit plus d'une fois Famour et les femmes.
L'infortunée Oltilia gémissait dans la solitude. Depuis la dernière et fatale matinée, elle n avait pas entendu parler de Fhomme qu'elle adorait , mais en revanche beaucoup de celui qu'elle ne pouvait souffrir. Tous les Jours son père la pressait , tantôt par des menaces , tantôt par des prières , de se rendre à ses voeux. 11 eut même la perfidie de lui insinuer que Théodore était occupé d'autres amours ,
et rheiire décisive s'approchait de plus en plus.
Son cœur rejetait à la vérité les odieuses insinuations de son père, mait elle était fort inquiète. Pourquoi Théodore «'occupait-il si peu d'elle? ou il était inconstant, ou son anQOur n'était pas très-vif. Une fille aimante croit rarement qu'un homme agisse avec sincérité. Elle résolut d'éclaircir ses doutes à quelque prix que ce fût. Ecrire à un homme qui n'avait pour elle que des intentions honorables, ne lui paraissait point un crime, pas même une faute contre la bienséance ; elle fit en conséquence un billet en ces termes :
u Je suis cruellement tourmentée.
» Mes sentiments sont invariables ; » votre long silence me donne quel- )) doute sur les vôtres; soyez sincère ^) avec l'infortunée Oftilia, »
Elle confia ce billet à une femmede- chambre qui lui était dévouée ; mais le malheur voulut que cette fille eut l'imprudence de tenir la missive dans sa main , et elle rencontra monsieur Klumm dans Fescalier. Ses yeux perçants découvrirent bientôt le corps du délit , et le trouble de la femme-de- chambre Téclaira. Il lui arracha le billet de la main, rentra ^ur-le-champ dans la maison , enferma sa fille , et ne lui laissa d^autre passe-temps que son forte-piano.