‹ Romans, contes, anecdotes et mélangesChapitre 13 sur 47 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Aventure nocturne.

jLik pauvre femme de chambre était moins lâchée de la perte de sa place que de Fidée qu'elle avait^ sans le vouloir y trahi sa bonne maîtresse« Elle voulut du moins réparer un peu sa faute en en faisant l'aveu ; et le soir, pendant que M. Rlumm faisait sa partie au salon , elle se glissa en tapinois dans la maison, et monta avec la légèreté d\m fantôme à la chambre d'Ottilia; elle frappa doucement à la porte.

Qui frappe , demanda mademoiselle Rlumm? — Ouvrez -moi , Mademoiselle. — C'est toi , Marie ? — Oui , je ne veux pas sortir de la mai- I. ï5

î/jÔ O T T l L 1 A.

son sans que vous m'a>iez pardomié.

— Que veux - tu dire ? — Ouvrez , je vous dirai tout. — Je ne le puis, mon père m'a enfermée.

Grand dieu ! s'écria Marie , c'est

jnoi qui en suis la cause. Alors elle

lui racoïfta en pleurant ce qui était

arrivé ; qu'elle avait voulu mettre le

billet dans son sein , mais qu'elle avait

eu peur d'en elïacer le cachet ; que

le vieux Klumra le lui avait arraché

des mains , et que dans une furieuse

colère il lui avait donné son congé ;

qu'elle aimerait mieux être réduite à

mendier, que de voir sa maîtresse

traitée comme une ciiminelle , et

Cju'elle ne pouvait le supporter.

La bonne Ottilia chercha à lui donner des consolations dont elle aurait eu besoin elle-même. Va che^:

Théodore , lui dit - elle ; dis -lui tout

ce que tu sais, et rnpporte-t'en ùu ciel peur le reste. Aciieiu

Marie obéit. Théodore fut inatrr.it de la lidélité a toute épreuve de sou amante; mais il resta dans.î'inaclion , car il ne vouJait pas jouer le rol(; d\in amoureux de roman.

Corbleu î s'écria Florio , je ne conçois pas comment je puis deîneurer l'ami d'un homme qui a une pareille horreur pour les aventures romanesques î Quiconque dans sa jeunesse ne lit point de romans, ou n'eu i'.iit point dont il soit le héros, ne sera dans sa vieillesse qu'un sot personnage , qu'un homme bourru et chagrin. Si tu ne veux pas délivrer ton Andromède , moi je serai son Persée.

Point d'élourdcrie, dit l'héodorc»

S'il y eu a^ répondit Florio, elle r appartient toute entière ; car de

t'être rendu à ce point amoureux fou, c'est une belle et bonne étourderie, la mère de toutes les autres»

Théodore se tut , sentant bien la Teiité du reproche. Florio prit son silence pour un consentement à tout ce que Familie lui ferait entreprendre pour lui.

Florio commença par reconnaître la maison où demeurait Ottilia. Le jardin sur lequel donnait la fenêtre , n'était pas irès-étendu, mais fermé par un grand mur. On ne pouvait Toir dans l'intérieur de la maison que par une grille de fer servant de porte ; Florio ne désespérait point de se faire entendre de loin par la belle prisonnière ; il composa des romances amoureuses dont il fit luimême la musique ; vers minuit il se rendit à la grille avec une guittare ^

€t se mit à chanter et jouer tout bas de son instrument.

La première nuit, on ne parut pas Tentendre ; il n'apperçut point de lumière à la fenêtre de la chambre qui , suivant ses conjectures , était celle d^Ottilia. La seconde nuit , il apper- €ut de la lumière ; mais une forte pluie fît plus de bruit que sa guittare.

La troisième fois il eut de FesDe-

rance« La fenêtre s'ouvrit, il vit une coiffure blanche , et se mit à chanter «es romances les plus touchantes ; mais dans un momeut où par un tendre adagio il assurait Ottilia de la fidélité de son amant , la personne à la coiffure blanche, qui n'était hélas ! autre que M. Klumm en bonnet de nuit , s'écria d'une voix terrible : -Si le beau chanteur ne se relire pas^ je vais lui envoyer mes gens. Florio

tout Stupéfait , prit la faite en e^^iha-iant mlUc iiiiprccaticns contre le bon homme.

Cela Ta mal, dit-il le lendemain matin en s'éveiilant , mais cela ira bien. Quand le maiulit iardin serait rempli d'Argus , j'y er.trerui , morh]eii ! J'escaladerai les murailles quand cWes seraient dures comme le diamant et hautes comme des montagnes. Il faut au moins que cette pauvre fille sache ce qu'on veut faire pour elle. îl racconimoda une échelle de corde dont il s était servi en quelques rencontres. Le premier soir, il attendit jusqu'à ce qu'on ne vît plus de lumières dans la maison , puis il escalada intrépidement , et à l'exception de quelques égratignures , il arriva sain et sauf dans le jardin.

^îais ce n'était pas tout, il se glissa le long de la muraille ^ et reconnut

bien les lieux. Les fenêtres du rezde-chaussée étaient grillées, celles du premier étage élaieiu si basses , que s'il pouvait seulement à Faicle de son échelle monter sur l^s dernières grilles , il lui serait difficile de frapper à la fenêtre de la jolie prisonnière pour se la faire ouvrir. U j appliqua en cons( quence son échelle de corde ; mais à peine en avait-il monté le pren.ier échelon, que les cordes se brisèrent , et il tomba sur le gazon. En effet Téchelle était très- \ieille, et il se vit par cet accident frustré de Tespérance de s'en aller par le même chemin d'où il était venu.

Au surplus, comme il avait encore deux ou trois heures h lui , il ne s'épouvanta pas de cet événe;iient.

Le vieux coquin , dit-il en lui-même, -a fait un pacte avec le diable , mais

je n'abandonnerai pas si. facilement 3a partie. 11 laissa là son échelle , et chercha une petite porte qui donait du jardin dans la cour. Il la trouva y à sa grande joie elle n'était point fermée à clef.

Fort bien, dit-il en poussant dou- • cernent la porte ; Yoici Feutrée de^ ce palais enchanté. Cependant à peine en eut-il touché le seuil , qu'il entendit l'aboiement d'un gros chien, lequel était attaché dans une niche près de la porte extérieure. Par bonheur, Florio ne s'était pas avancé à 3a distance que la longueur de la chaîne permettait à Fanimal de parcourir. 11 s'enfuit et tira la porte derrière lui. A la vérité il s'était tiré de cette aventure sans malencontre, mais il ne fallait plus penser à prendre la place par surprise ; quand même il aurait été homme à

soutenir un combat inégal contre un chien vigoureux , la victoire ne Teût pas plus avancé ; les aboieinenis auraient réveillé toute la maison. Que n'ai-je apporté des morceaux de pain, dit-il en colère , en rentrant dans le jardin ?

Le chien contiauait d'aboyer ; de tems en temps il glapissait avec une voix de fausset qui mettait à la torture l'oreille musicale du pauvre prisonnier. Il pensa dès-lors à faire prudemment sa retraite. Quelques brouettes qu^il trouva dans un coin lui donnèrent Fidée d^en faire une espèce d'échaffaudage pour gagner le sommet du mur; mais une fois ar^ rivé en haut, comment en descendre sans se casser le cou ?

Hé bien î dit-il enfin, s'il n^y a pas d'autre moyen, dormons à la belle étoile. Je ne suis pas ici dans uu

cloître ; demain matin on oiiTîira les portes, il se retira sous un berceau où étaient une table et deux sièges ; il sen fit un lit aussi commode qu'il était possible ; enfin , après que le cerbère de la porte eut fait entendre pendant une bonne heure ses aboiements discordants , Fiurio goûta un sommeil très-paisible.

Le soleil était déjà levé depuis long- temps, l-^rsque par bonheur une SiiJ.pn^e qui avail pris son nez pour ; :■ des points d'a])pui de sa toile , i*éTeilla. 11 se frotta les yeux , regarda autour de lui, et fut pendant quelque temps sans concevoir où il était ; mais ii se mit à rire , en songeant à son aventure. 11 réfléchit en même temps qu'il était dans un endroit trop visible ; si par malheur il venait à tomber entre les mains du vieux Rlumm, il ne s'attendait point

h ime bonne réception. Il s'éloigna sagement du berceau , et se cacha dans un bnisson de jasmin et de troène si touffu , qu'un homme plus corpulent que Florio aurait pu s'y tenir à son aise. 11 regardait impatiemment la porte et les fenêtres ^ aitendant l'instant de sa délivrance.

Pendant long-temps il ne Tit , n'entendit rien. Une fenêtre s'ouvrit ; c'était celle d'Ottilia , mais elle disparut aussitôt. Il entendit ensuite jouer une sonate sur le piano ; cela lui fit plaisir , car eUe jouait trèsbien , et c'était par hasard un morceau de sa composition à lui Florio, Peu s'en fallut qu'il ne se trahît, car dans un passage difficile , la musicienne fesant à chaque fois un ton faux, Florio, passionné pour son art, s'écria à plein gosier : Ut! ut !

Heureusement on ne l'entendic

pas. Ottilia cessa de jouer ; il régna dans la maison un aussi morne silence que dans une église de Hernoutes.

Le pauvre Florio mourait de faim , car il n^était pas loin de midi. Il réfléchissait avec douleur que si son emprisonnement durait une heure encore , il serait obligé de se rendre par famine. Mais un secours inespéré lui arriva comme au prophète Elie dans sa détresse. Un dômeslique entra sous le berceau , plaça sur la table une bouteille de Malaga et un saucisson de Gottingue , et s'en alla. Florio , sans se donner la peine de chercher quelles pouvaient être les causes de cette apparition , passa le bras à travers le buisson de jasmin , s'empara d'abord du saucisson, puis de la bouteille; appaisa en un instant sa faim et sa soif ^ pui^s &Q renfonça dans sa cacheUc*

O T T 1 L I A. iSy

A peine ayait-il fini de déieimerj que le directeur de la banque arriva pour commencer le sien , qu^il avait coutume de prendre dans le jardin , quand il faisait beau. Il tenait à la main la clef" de la porte de derrière, parce que ordinairement après déjeuner il s'en allait à ses affaires par ce chemin , qui était le plus court.

Fîorio se mordit les lèvres, et se serra les côtes pour ne point éclater de rire en voyant la grimace que fit le vieillard, lorsqu'il s'apperçnt que la bouteille était vide , et le saucisson disparu.

Est-ce que le drôle est devenu fou , s'écria Rlumm fort en colère contre son domesdque? puis il jeta la clef sur la table, et courut tancer vertement son valet, Florio ne jugea

idB O T T T L I A.

pas à propos d'écouter la conversa lion : à la vue de la clef ^ il résolut de s'en servir pour son évasion, et il s'esquiva en effet, fort tranquille sur k5 suites de son espièglerie.

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