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CHAPITRE XîII

L,es Piomances,

iVlo^SIEUR Klumm n'était pas aussi tranquille; il s'imagina d'abord qu'un polisson avait escaladé la muraille pour voler ses cerises, et qu'il s'était accommodé en même temps de son saucissondeGottingue; mais lorsqu'il eut trouvé sous la croisée de sa fille les débris d'une échelle de cordes, il ne douta point que ce ne iùt une intrigue amoureuse.

Ah mon dieu î s'écria-t-il , Ottilia est enlevée. 11 courut bien vite à sa cliambre , en ouvrit la porte en tremblant, mais l'ayant tiouvée paisible à son piano, ses alarmes se dissipèrent, et coaime cela arrive aux. hoomies

faibles , sa frayeur se changea en une colère épouvantable. 11 reprocha à sa fille une faute dont elle n^avait aucune connaissance, et lui dit que quelqu'un était monté pendant la nuit a sa fenêtre par une échelle de cordes. Larougeurque causa à Ottilia vue aussi injurieuse accusation, fut prise par lui pour un entier aveu. Cependant le calme avec lequel sa fille Técoutait, le rassura sur son innocence; mais il jura qu'il tuerait son amant s'il le rencontrait dans le jardin^ et qu'il allait dès ce jour faire griller la fenêtre.

Après ces menaces, il quitta l'infortunée Ottilia, qui long-temps ne put rien concevoir à ces reproches non mérités. Enfin il lui parut clair que quelqu'un avait cherché à lui parler. Ce quelquhin ne pouvait être que son Théodore : il l'aimait donc toujours; il lui était donc fidèle. Cette

ïèflexionappaisases tourments. Ainsi î'iorio sans le savoir avait en partie atteint son but : M. Klumm au contraire avait fait une grande maladresse; car s'il voulait que sa fille oubliât son jeune adorateur, il ne fallait pas qu'il lui laissât voir que pour Famour d'elle il avait exposé sa vie.

Florio songeait nuit et jour aux moyens d'obtenir plus de succès.

Avant tout, il se pourvut d'une échelle de cordes pour faire une nouvelle tentative : il remplit ses poches de pain, afin de se concilier les faveurs du cerbère de la maison. 11 choisit pour son expédition une soirée pluvieuse, et grimpa sur le mur avec facilité. Mais hélas î il ne tarda pas à entendre les aboiements du chien»

M. Rlumm avait ordonné de le détacher afin qu'il put se promener li-

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bremeiit dans îe jardin , et bien rcce- Toir ceux qui se présenteraient. Notre Orphée moderne se trouva fort embarrassé sur le laite de la muraille, et n'osa pas en descendre. Il espéra d'abord mettre le cerbère de son parti, et lui jeta plusieurs morceaux de pain Tun après Tautrc; il en résulta quelques intervalles , mais à peine le ciiien avait-il avalé un morceau, qu'il n'en aboyait qu'avec plus de force. Dès que Florio passait seulement une jambe par dessus le mur, î'aiiiraal redoublait ses cris. Enfin , après avoir épuisé ses munitions, iî vit qu'il n'y avait pas autre chose à faire que de se retirer.

Il s'avisa d'un autre expédient. Deux jours après , il alla chez un bijoutier de sa counaissance, à qui il savait qu'Ottilia avait fait demander quelques objets de son état; il lui re-

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mît viiî petit billet enfermé dans un ilacon crocîems, et lui recommanda de le donner secrètement à Ottilia* Le bijoutier fit voir sa marchandise en présence du père , mais ii ne put trouver le débit de son flacon, parce qii'Ottilia l'avant ouvert, s'appercut qu^il ne sentait rien, et ne remarqua pas les signes qu^on lui faisait.

Une autre fois, Florio se déguisa en marchande de pain d'épices de Nuremberg , en preifant le costume d\me femme qui avait coutume de Tenir tous les ans chez mademoiselle Klumm, à Tépoque de la foire. Il arriva chez M. Klumm , pendant que celui-ci était absent; mais un vieux domestique , suivant ponctuellemenE les ordres de son maître, le renvoya disant que mademoiselle était m.dade;^ et qu'elle ne mangeait point de friandises.FlorioTOulut séduire cethomme

par uu .petit cadeau , mais il réussit eucore moins qu^a\ ec Cerbère , car le domestique le prenant pour une entremetteuse d\m mauvais genre , lui donna les plus vilaines épithètes, et le menaça de le faire mettre à la porte à coups de bâtons.

L'ami de Théodore désespérait presque de venir à bout de son entreprise, lorsqu'il entra un jour par liasard, dans la boutique d'un marchand de musique. 11 feuilletait machinalement quelques partitions, et •vit entrer un domestique qu'il reconnut être le même qui avait apporté si à propos dans le Jardin , le saucisson de Gottingue. Ce domestique demanda de la part de M. Klumm quelques airs nouveaux pour sa fille»

Nous avons dans ce moment une expédition à faire, répondit le marchand; mais après dîner fenverrai

mon commis avec tout ce que je croîs dans le cas de plaire à mademoiselle Rlumm : elle. pourra essayer les airs.

Le domestique se retira avec cette réponse, sans avoir apperçu Florio qui voulut profiter de cette occasion.

Il était lié avec le marchand à qui il fournissait quelquefois de la musique de sa composition; il promit de lui faire gratis une sonate, s il voulait renvoyer, lui Florio., à la place de son garçon , chez mademoiselle Klumm. La seule difficulté était que le père qui Favait vu de très-près le pourrait reconnaître.

Cependant il se coiffa d'une perruque noire, se peignit lessourcils, et se fit des rides ; il possédait d'ailleurs a merveille l'art de déguiser sa voix.

Il prit un gros paquet de musique, il s'exerça chemin faisant à boiter do

la jambe gauche et à tenir une épaule plus élefée que l'autre.

En entrant dans la maison, il se garda bien de demander mademoiselle Kiumm; mais il dit au vieux domestique qu'il avait affaire à INI.

Rlumm , et il fut introduit sans examen.

Rluram avait réfléchi que s'il -^ne voulait laisser aucune liberté à sa fille , il devait au moins lui procurer quelques passe -temps, afin que sa passion ne sVigmeniât point à force de penser toujours au même objet. 11 lui fournissait en abondance des livres nouveaux, excepté des romans ; mais il lui procurait surtout de la musique, car le bonhomme ne se doutait pas que les charmes de la mélodie ne servent qu'à entretenir un tendre sentiment, bien loin de le dissiper.

11 reçut Florio sans défiance; mais

dans son propre cabinet ; il feuilleta les cahiers de musique , finit par avouer qu'il n'y connaissait rien , et pria Florio de choisir les airs qu'il croirait du meilleur goût. Florio protesta de son ignorance, et insinua sans faire semblant de rien, qu'il vaudrait mieux laisser choisir la jeune demoiselle. A cette proposition, ^Klumm jeta sur son homme des yeux observateurs ; mais il lui trouva mie honnête ph^^sionomie, se rassura surtout par l'inégalité de sa taille, et lui dit : Hé bien! suivez-moi chez ma fille.

Florio marcha hardiment derrière lui, et eut quelques instants après, le bonheur de pénétrer daus le sanctuaire où respirait la déesse de son ami. Jamais encore il n'avait vu Otttlia de près ; jamais il ne l'avait vue si pâle, si intéressante. Malgré l'aversion qu'il avait jurée au beau sexC; il

en fut touché , et trouva que Théodore n'avait pas si mauvais goût.

11 étala sa musique , Ottilia la feuiK leta y et se mit à solfier quelques passages. Plusieurs fois il chercha à lui glisser une lettre, mais ce fut en vain; car le vieillard se tenait entre eux deux. Ses coups-d'oeil furent tous aussi inutiles , car elle ne le regardait pas. Il voyait approcher le moment où il allait se retirer sans avoir rien fait ; mais pendant que le vieux Klumra regardait avec attention une jolie vignette , il mit sous les yeux d'Oitilia un air de l'ouverture du roi 77zeb^or<? par Paësiello, et lui montra du doigt le nom de Théodore, Ottilia , comme si elle eût été frappée du clioc électrique , leva aussitôt les veux sur Florio, et chercha à découvrir ce qui se passiât dans son âme.

Florio lit un signe de tétc ; et tous

deux furent bientôt d'intelligence.

Ottilia se mit à feuilleter, refeuilleter, choisir des cahiers , puis les rejeter, et Florio vit bien que c^était pour gagner du temps ; mais il remarqua aussi que le vieillard s'impatientait , et que sans un nouveau coup du hasard il n'avancerait à rien. 11 chercha promptement deux romances , les présenta à Ottilia, et l'assura, d\in air de bonhomie , que son maître lui avait dit que c^étaient les deux plus nouvelles , et les plus belles ; mais il ajouta qu'on n'en avait qu'un exemplaire , qu'il fallait en porter une à la comtesse Adlesberg , et que mademoiselle Rlumm pourrait prendre celle qu'elle voudrait; et pour qu'elle fît son choix en connaissance de cause , il l'engagea à les essayer sur son piano,

Ottilia jeta un coup-d'œil sur ces

t'JO O T T 1 L 1 A.

deux romances , et les joua. L\ine avait pour refrain ces deux vers :

I] faut nous fuir, nous quitter pour toujours , Adieu plaisir , adieu douces amours.

L'autre finissait au contraire par cette ritournelle :

Malgré Todicuse conlrainfe , Jamais ma foi ne recevra d'aitciute.

Choisissez, choisissez ! s'écria Florio. Je n'hésite point, répondit mademoiselle Klumm en s'efiorçant de cacher son trouble, je prends la dernière.

Cela fera beaucoup de plaisir à mon maître , répliqua Florio.

Elle est charmante , poursuivit Otlilia y rougissant jusqu'au blanc des yeux, je la répéterai souvent.

11 n'en fallait pas davantage pour éveiller l'attention du vieillard. Il ceusidcra lour-à-tour sa fille ^ Fétr^^-

^^r et les romances ; il repoussa ayec \ivacité celle qii'Otiîia avait choisie, et lui donnant Tautre y il dit avec ironie^ voici celle qui te convient:

A dieu plaisirs y adieu douces amours!

puis il donna ordre à Florio de reprendre bien vite sa marchandise et de déguerpir.

De tout mon coeur, réponditFlorio sans se déconcerter : si monsieur ne veut point garder Tautre romance, je sais quelqu\m qui en connaîti'a tout le prix. Jamais ma foi ne recevra d' atteinte ; voyez, Monsieur, quel sentiment , quel charme dans la musique!

Trêve de toules ces balivernes , reprit le vieillard , et il le poussa derrière la porte. Florio Fentendit encore dire à sa fille : maintenant souviens-toi bien qu'à Fexception de moi et du vieux Tobie, tu ne verras au-

cuii homme jusqu'au jour de ton mariage.

Heureusement , pensa Florio en souriant j nous savons tous maintenant à quoi nous en tenir. En deux sauts il retourna à la maison , montra tout triomphant à son ami !a romance, chanta le refrain , et dit : cela vaut tout autant qu'un billet de la main d'Ottilia.

Le récit de Florio fut pour Théodore ce qu'est une pluie d'éfé pour une plante à moitié flétrie ; il l'interrompit plusieurs fois , et dit : tu l'as vue, oh dieu ! tu Tas vue î et de même que plus d'un grand seigneur, sans donner des ordres précis à ses espions , est bien aise de leurs rapports , Théodore jouit avec ravissement du fruit de la ruse de son ami.

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