‹ Romans, contes, anecdotes et mélangesChapitre 15 sur 47 · CHAPITRE XI V · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI V

U Etrangère»

01 un papillon a détaché avec ses pieds délicûls la poussière des élamiiics d'une fleur, et Fa portée sur une autre , il a ainsi marié deux plantes séparées par un long intervalle y et quelquefois par une furieuse tempête; niais les fleurs seules peuvent s'unir ainsi , il faut aux hommes quelque chose de plus. Florio, le papillon, avait bien rapporté du jardin de Klumm de quoi nourrir l'amour de Théodore , mais il avait aussi augmenté les soucis des deux amants, et il n'avait guère fait autre chose que verser de l'huile sur la flamme.

Pour une fille amoureuse qui passe

presque toute la journée a broder j les soucis d'amour ne sont point un passe-temps dangereux. Le pis qu'il puisse lui arriver, c'est de broder une feuille à Tenvers , ou d'employer des fils d'or pour désigner la Terdure. Mais un médecin amoureux î Juste ciel ! Si sa passion est telle, qu'au lieu de pâlir sur Gallien etHip»pocrate, il rêve sans cesse à sa maitresse , que Dieu prène pitié de« pauvres malades !

Eul effet Théodore risquait de perdre son état , et de se faire une très-mauvaise réputation. 11 ne visitait plus assidûment que ceux de ses malades qui demeuraient dans le voisinage d Ottilia , et restait plusieurs jours sans penser à ceux qui étaient plus éloignés de ce séjour d'enchantement. 11 faillit plus d'une fois commettre de graves méprises. Le seul

qu'il ne négligeât pas , et auprès duquel il ne pouvait oublier Ottilia , le seul qu'animé d'une générosité singulière, il traitait avec une attention et un soin tout particulier , c'était son rival Tassesseur de la chambre.

Malgré le peu d'exactitude avec laquelle celui-ci suivait le régime prescrit, il lui déclara que dans trois ou quatre semaines sa guérisoii serait complette , et qu'il n'y aurait plus d'obstacle à son mariage avec Ottilia.

M. de Stolzenbeck enchanté embrassa son rival , et sans se douter combien il le tourmentait , il lui vanta les charmes de son épouse , le bonheur qu'il goûterait auprès d'elle.

Ce terme fatal était presque écoulé, lorsqu'un matin, suivant sou habitude, il allait entrer sans se faire annoncer. Un domestique l'arrêta, et lui dit que son maître était en affaires ^ et que

d^aiîleurs sa gtiérison était complétée, qu^iî le recevrait dans un autre moment. Théodore allait se retirer , lorsqn^il entendit une femme jeter de srands cris daiis la chambre voisine, Qu'est ce que cela, demanda-t-il au Talet ? Cet homme fit une réponse évasive , mais voyant que le docteur Toulait entrer, il lui barra le chemin. Qui est-ce qui appelé, s'écria Théodore ? Monsieur a fait défendre sa porte, dit le domestique. Au secours l au secours î cria la voix de femme»

Théodore repoussa le domestique, et s'avança du côté de la porte qu'il trouva fermée. Les cris ayant redoublé , il frappa la porte avec tant de •violence qu'il l'enfonça.

Une jeune et jolie fille qui se débattait avec ce libertin n'eut pas plutôt apperçu Théodore, qu'elle fit un dernier effort pour se débarrasser de

l'assesseur , se jeta k ses pieds , embrassa ses genoux , et lui dit d^une voix étouffée : sauTez-moi, Monsieur^ délivrez-moi de cet homme infâme.

Vous êtes sauvée , dit Théodore , en jetant un regard terrible sur M. de Stolzenbeck qui resta tout confondu, mais n^en prit pas moins un ton élevé, et dit : comment monsieur le docteur a-t-il osé forcer ma porte ?

Il nV a rien de caché pour un médecin, répondit ironiquement Théodore. — Mais je n'ai pas besoin de vous aujourd hui : on a du vous le dire dans l'antichambre.

— Jamais ma visite ici 1x^3 été plus nécessaire, et vous-même m'en saurez gré. Hé quoi î Monsieur , dans votre état, vous pouvez attenter à la pudeur d'une femme ! . . . . Ge n^esi pas une étourderie , c'est un crime. — Monsieur le docteur, queprétendez-vous

dire? Vous êtes mon médecin > je Yous paye, et voilà tout. Je vous souhaite le bon jour ; mademoiselle restera ici»

L'infortunée serra plus fortement Théodore, et implora sa protection.

Mademoiselle ne restera pas ici , s'écria ce dernier , il est clair qu'on lui fait violence.

Violence ! répondit Fassesseur en «•icanant, ah ! mon cher docteur, vous ne connaissez pas les femmes ; mais pour calmer vos scrupules , demandez à celte innocente si oe ne me Fa pas envoyée d'un certain lieu ^ et si je n'ai pas payé d'elle un prix raisonnable ?

Théodore tout interdit considéra cette jeune fille qui s'écria avec énergie : c'est une affreuse imposture, je ne suis dans cette ville que depuis peu de jours, j'ignore dans quelle maisou

on m^a conduite. La noblesse de son maintien , l'innocence qu'on lisait dans ses regards confirmaient son serment , et Théodore ne balança pas à la croire.

Soyez tranquille , Mademoiselle ^ dit-il d'un ton résolu , on ne tous i'era aucune insulte. Donnez- moi le bras , et il la saisit pour l'emmeuer.

Je vais appeler mes gens , dit Tasßesseur outré de colère ; j'en suis bien fâché , monsieur le chevalier errant, mais vous ne m'enlèverez point mon infante. Allons , Jacob î Franlz î

Théodore, voyant que l'affaire allait devenir sérieuse , quitta les bras de la demoiselle. Stolzenbeck crutlui avoir imposé, et cessa de crier; mais Théodore avait remarqué une paire de pistolets accrochés près du lit; il y sauta, en prit un, l'arma, et dii

froidement à son rival : point de paroles inutiles , je vous juie ma parole d'honneur que je brûle la cervelle au premier qui se présentera sur mon passage.

M. de Stolzenbeck resta tout stupéfait ; Théodore emmena la jeune fille que sa frayeur empêchait presque de marcher ; il la soutenait de son bras gauche ^ tandis que de la main droite , il présentait le pistolet. Personne ne i^êna sa retraite. Au bas de Tescalier , ij se défit du pistolet.

Mademoiselle, dit-il, vous êtes mainienant en sûreté ; voilà un échantillon du danger que Ton court dans les grandes villes : évitez désormais un pareil malheur, adieu.

Hélas î s'écriaFinconnue,que vaisje devenir? où aller? — tst-ce que vous n'avez pas d'asyle ? — Aucun , si ce n'est la maison infâme où ce

scélérat a conçu de raoi une idée si abominable. Plutôt que d"y retour» er, je me précipiterais dans la rivière.

— M^jndieu î vous n'avez do)»c point de parents, point de connaissances?

— Je suis une pauvre orpheline , étrangère dans ce pays; je suis venue ici pour la première fois , il y a quelques semaines. Je cherchais un homme qui n'existe plus , ou qui n'a jamais existé. J'étais assise , toute en larmes , sur un banc dans l'allée près la porte de la ville , lorsque je vis venir une femme âgée qui me fit des questions , et m'ofhit de l'argent et un as>le si je voulais travailler. Je crus que cette femme était un ange envoyé du ciel à mon secours : elle me recueillit dans sa maison ^ me donna de l'occupation , me montra l'hospitalité ia plus touchante , etimagina une ruse ioferuale pour m'en»

xSs O T T î L ï Â.

Toyer ce matin chez ce misérable , des attentats duquel tous m^avez sauvée. Il me paraît clair à présent que cette femme était d'intelligence ayec lui : je ne retournera point chez elle , plutôt la mort.

Le ciel vous en préserve, dit Théodore , il faut que je vièie à votre

secours mais comment ? —

Homme généreux î je sais coudre, blanchir, écrire et compter; je m'entends à conduire un ménage ; je puis élever des enfants, etmême être dame de compagnie ; je sais le français, un peu de géographie et d^histoii^e. Ayez pitié de moi, je servirai pour avoir un morceau de pain.

Les pleurs de cette jolie ûlle excitaient la pitié de notre jeune médecin , en même temps que les preuves de l'éducation qu'elle avait reçue lui inspiraient de Tiutérêt.

Suivez-moi , dit-il , en lui présentant de nouveau son bras. Je suis célibataire, et je ne suis pas riche. Je ne sais pas au juste ce que je peux faire pour vous , mais Dieu nous aidera. La jeune fille se mit sous sa protection avec une joie enfantine > et ils continuèrent de marcher en silence. Théodore rêvait aux moyens de la tirer d'embarras : il fut tiré de ses idées par les éclats de rire d'un passant : c'était le directeur de la banque Rlumm, lequel voyant Théodore avec une jeune fille éplorée , soupçonna plutôt le mal que le bien, et rentré chez lui, n'eut rien de plus pressé que de faire part à sa fille de la singulière rencontre qu'il venait de faire. Il ne tarit pas sur les éloges de la beauté de la demoiselle , de ses yeux mouillés de larmes , et exagéra la surprise de Théodore en apper-

cevant le père d^Ottilia. Tu me croiras enfin, conlinua-t-il , tu as donné ton amour k un homme indigne de toi.

Otiilia prit la défense de Théodore avec feu , et dit qu'il n'y avait sans doute rien que de très-innocent dans cette aventure ; mais au fond elle n'était pas tranquille , et son père vit bien qu'il était parvenu à la rendre jalouse. Klunim riait tout bas de son dépit.

Mademoiselle Rlumm passa une heure dans un abattement voisin du désespoir. Elle balançait cependant entre ses soupçons et sa confiance en Théodore. Ensuite elle réfléchit que son amant avait été peut-être inculpé injustement, que c'était une fraude pieuse par laquelle son père avait cherché à la surprendre.

Le domestique ; qui lui apportait

O T T I L ï Ai l8S

à déjeuner , était le raênie qui avail conliime d'accompagner son maître au-deho s. Jamais Ottilia n'avait de conversation avec lui, mais il n'y a point de passion plus portée que îa jalousie à oublier les bienséances* Elle s'adressa au laquais avec ime agitation qu'elle croyait bien cacher^ mais qui ne pouvait échapper aus yeux de Tobservateur le plus vulgaire , et lui dit : N'êtes-Yous pas sorti ce matin avec mon père? — Oui, Mademoiselle , répondit le domestique , et la conversation s'arrêta là.

— Comment se fait-il donc , reprit Otlilia a])rès quelque intervalle , que mon père soit sorti h pied par un si mauvais temps ? — J\ ne pleuvait pas , Mademoiselle , il ne faisait que du vent. — 11 me semble qu'il faisait un orage. Je parie que yoiïs n'avez rencontré dans les rues per»

sonne de ceux qui vont ordinairement en voiture. — Pardonnez-moi , Mademoiselle. — Qui donc ^ par exemple ?

Le domestique nomma plusieurs personnes, mais il ne prononça point le nom qu'Ottilia attendait en tremblant ; cela lui donna quelque espérance ; elle visa plus directement au but. Je croyais, dit- elle, que mon père m^avait dit qu^il avait aussi rencontré mon médecin» — Justement y Mademoiselle. — C'est sans doute qu'il allait chez un malade. — Je Fignore. — Ah! c'est vrai , j'y pense maintenant , mon père m'a dit qu'il conduisait une personne malade. — Je ne sais pas. — 11 était donc seul ? — Pardonnez-moi , Madomoiselle y il donnait le bras à une demoiselle qui paraissait étrangère , et qui n^avait pas l'air du tout malade.

Oltilia pâlit. Une étrangère répéla-t-elle? — Je ne me souviens pas , répondit le valet , de l'avoir vue dans celte ville : au surplus elle est extrêmement jolie. — Je ne vous demandais pas cela , dit en colère mad^:moiselle Rlumm ; cependant, ajou^ ta-t-elle après quelque intervalle , je serais curieuse de savoir quelle est cette étrangère. — Cela n^est pas difficile , M. le docteur la conduisait chez lui. — Oh ! Frédéric , fais-moi un plaisir , je serai reconnaissante.

Le domestique promit ce qu'elle voulut, mais n'osa faire aucune démarche, ses instructions lui prescrivaient formellement de ne recevoir aucune espèce de commission de sa jeune maîtresse. Il crut devoir faire part de son embarras au directeur de la banque qui saisi t avec joie ce moyen d'attiser la jalousie d'Oailia , sans

paraître s'en mêler. Frédéric , lui dit-il, viens ce soir dans ma chambre, je te prescrirai quelle réponse tu devras faire à mafiîle. Rlumra préférait faire prendre ^'es informations par son vieux Tobie. 11 se proposait de fabriquer un roman dont, à défaut de meilleure étoffe , son imagination lui fournirait les principaux matériaux»

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