‹ Romans, contes, anecdotes et mélangesChapitre 18 sur 47 · O TT IL I A · texte numérisé non relu

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pie. A trente milles d'ici (i) est un petit village où je suis née, et où j'iû été élevée. Ma mère était la fille du pasteur; elle mourut en me donnant le jour. Jamais je n'ai connu mon père. Hélas î tout me porte à croire cjue ce n'était pas un honnête homme; car toutes les fois f|ue je faisais sur lui des questions a mon grand-père , il me regardait cFun air triste, et ne me répondait rien ; enfin, quand je fus plus grande, il me dit un jour:

Ton père n'était pas digne de ta mère ; et si tu m'aimes , ne me parle plus de lui.

)i 11 n'est pas possible d'aimer quelqu'un comme j'aimais mon bon papa; je ne lui fis plus de ces questions ; il en est résulté que je n'ai jamais su si

(i) Trente milles d'Allemagne, d'envi- Ton une lieue et demie cliacun.

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mon pèie vivait encore; vraisemblablement des querelles de famille auront brouillé mes parents ; car , puisque je porte aussi le nom de Thomasius, mon père devait être un proche parent de ma mère. »

Théodore sourit de cette ingénuité ; mais Florio ^ qui autrefois en aurait encore ri davantage, ne soupçonna aucun mal ; car tout ce qui sortait des lèvres de cette jolie (llle;, lui paraissait aussi vrai que Févangile, Emma continua :

« Je n'oublierai jamais les soins et la tendresse qu'eut pour moi mon bon papa. Malgré son âge avancé, il m'instruisit , avec une patience incroyable, dans toutes les sciences qu'il possédait lui-même ; malgré son extrême faiblesse , il m'accompagnait dans toutes mes promenades ; il m'apprenait à connaître la nature; à en adœi^

rer le Créateur, à craindre Dieu. îl partageait même volontiers mes jeux enfantins ;, et quelquefois je parvenais à dissiper ses noirs soucis par mon innocente gaîté.

» Il y a deux ans, vers l'automn^e, ii se sentit très -affaibli. Un jour il écrivit, je crois , cinq ou ^ix lettres ; et après les avoir en\oyées à la p<jste , il passa dans sa chambre une heure h iaiie des prières. An bout de quelques semaines, lonies ces letti'es lui iorent renvovées l'une après Tanîre ; lorsque la dernière arriva , îi témoigna une viveaiiliciion. J'en fus émue, j'osai lui demander quelle en était la cause» 11 me regarda sans pouvoir d'abord dire un mot; cnhn il se recueillit, et meditcFune voix entrecoupée : Je suis charmé, mon enfant, que tu rae fasses cette question, car »n jour viendra où il faudra que je le

révèle ce mystère; il vaut mieux que ce soit à présent que j'en ai la force. Ce qui me cause tant de chagrins , c'est Fincertitude de ce que tu deviendras après moi.

» Je tressaillis^ car jamais encore il ne m'éîait venu à Tidée que mon bon papa pût mourir. Je me jetai à son cou , et Finondai de larmes amères. Il crut que je pleurais sur ma pro|U'e iuioriuue , liclas ! cii ce moment, je ne pensais ([u'à lui. Piassure-toi, me dit-il ; Dieu n abandonne pas rinriocence. Je sens que je m'approche de la (in de ma carrière ; c'est pour cela que je te cliercherai un 2S^ le où tu puisses te retirer après ma moi t ; mais depuis plus de quarante ans que j'Iiabite ce village isolé , je ne connais personne : tous mes parents sont morLS. H y a quelque temps que je feulletai mou menioranduni où sont

inscrits les noms de tous mes anciens camarades d'université. J'en ai remarqué plusieurs qui doivent jouir d\ine grande fortune , avec qui je jne suis lié dans mon enfance par une promesse réciproque de fidélité jusqu'à la mort. Je leur ai écrit à tous y espérant que queîqu%m d'eux Toudrait re servir de père. Hélas! ils sont morts. Dieu m*a réservé tout seul pour souffrir ; je n'en murmure point ; que son saint nom soit loué.

Tu sais, ma fille, que mes revenus sont médiocres; il m'est impossible de faire des économies; aussi suis-je cruellement poursuivi par cette pen^ sée : que deviendra-t-elie quand j'aurai fermé les yeux?

» Je le suppliai , en l'embrassant tendrement, de ne jamais me pailer d'un sujet aussi triste. Je cherchai à le récompenser de sa sollicitude, en

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Tedoublani de tendresse. J'aime à me flatter de l'idée que j'ai peut-être prolongé sa carrière de quelques mois. Mais enfin la nature usa de ses dix)its sur ce vieillard plus qu'octogénaire ,* il ne quitta plus son lit, et sentit que sa dernière heure approchait. La veille de sa mort , il se fit apporter une écritoire , traça quelques lignes d'une main tremblante , me pria de cacheter la lettre devant lui , y mit l'adresse , et m'ordonna de la garder soigneusement, ainsi que mon acte de baptême qu'il me donna,

« J'espérais que cette crise se terminerait heureusement. Vain espoir !

Le dernier matin qu'il vécut, il m'appela auprès de son lit, et me dit, eu articulant à peine, ces mots :Tu trouveras dans mon pupitre un rouleau <ie ducats. Cet argent t^ap[)ariient ; 1. 18

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p;eic!s-^e dès que je ne serai plus, et retiens r.ne place à la diligence pour .]a ville qui est indiquée sur Tadresse de la lettre que je t'ai donnée ; lu chercheras 1 îiorame à qui je l'ai écrite ; Dieu touchera son cœur et aura pitié de toi.

j) l\ [)3rut lui en coûter beaucoup pour me donner ce consei' ; je oois aussi qu'il voulut me déclarer quel-»

que chose; mais la parole lui manqua.

Une heure après il m'appela par mon jiom ; je m'approchai, il demanda ma main et la serra dans les siennes qui étaient déjà froides. Promets-moi, me dit-il , de rester fidèle à la vertu , quand même il plairait à Dieu de te soumettre aux plus dures épreuves.

Je ne pouvais parler ; ma main levée vers le ciel exprima seule mon serîisent. Il nie donna sa bénédiction , et

Ja mon le surprit, adressant encore h Dieu des prières pour rnoi.j)

Ici Emma lut interrompue par ses larmes. Théodore en -versa aussi.

Plorio 5 qui ne pleurait jamais , éprouva une émotion qui lui était inconnue. Enfin Emma reprit courage , et continua en ces termes :

«Je suivis ponctuellement les ordres du déibni. Je partis par la diligence sous la protection d'un vieux et res])ectable conducteur ; arrivée dans cette ville , je m'informai du marchand Schneider , à qui mon papa avait adressé sa dernière lettre ; mais dans toute la ville , il n'y avait pas lui homme de ce nom ^ et personne ne se souvint d'y avoir connu \m marchand qui s'appelât aiîisi. Je retournai , la mort dans le cœur ^ à mou r.uberge ; je me ßs aimoucer dans

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toutes les gazettes pour offrir mes services : ce fut inutilement. Personne ne voulut prendre cliez soi une étrangère qui n'avait pas de recommandation a présenter.

Pas de recommandation , interrompit Florio î en faut- il d'autre qu'une pareille figure ? Il allait continuer ; mais Theodor^ lui lança un coup-d'œil et il se tut.

« j'avais presque épuisé mon argent , poursuivit Emma ; déjà ma confiance en Dieu s'ébranlait ; ]e ne le priais plus que de me sauver du désespoir. Vous savez, Messieurs^ que ce fut dans cette situation que je fis la rencontre d'une vieille femme.

Elle fut la première qui me dit avoir une idée confuse d^iin marchand nommé Sclineider ; elle me donnö l'espérance de le clccciii?rir. îlier

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matin, elle entra dans ma chambre d'un air de triomphe, et m'annonça que j'étais au moment de trouver Thomme que je cherchais. A la vérité, il demeurait dans une autre ville à quelques milles de distance ; mais elle me dit que son f.ls était ici ; qu'il n'y avait pas de moment à perdre pour prendre auprès de lui des informations plus positives ; qu'elle avait découvert sa demeure , et se ferait un plaisir de m'y conduire.

« Vous pensez si j'hésitai à la suivre ! mon cœur palpitait en entrant chez ce libertin , dont j'ignore le nomr Ma conductrice dit dans l'antichambre quelque chose à l'oreille d'un domestique. La porte s'ouvrit ; je cherchai à me rassurer , pris la lettre dans ma main , et implorai les mânes de mon père. Hélas ! Tillusioo

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fut bientôt détruite ; la porte se referma , et ce malhonnête homme ne me laissa pas un instant de doute sur ses coupables intentions ; m. es cris vous ont averti, M. Théodore, et vous lûtes mon libérateur.

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