CHAPITRE XVI L
L'Ecolitre dangereuse.
T^N long silence suivit le récit d'Emma. Elle continua de travailler.
Florio ayair les yeux constamment fixés sur elle. Théodore repassait dans sa tête mille projets pour donner une existence honorable à cette aimable personne. Avez-vons ouTcrt Jar lettre de vôtre grand-père ^ dit-il enfin ? - — Non , Monsieur. — Est-ce que vous ne voulez pas l'ouvrir ? -— Je ne sais pas si cel^ serait bien. — 11 me semble que le contenu de la lettre pourrait vous donner des indications utiles sur celui à qui elle est adressée. Emma tira la lettre de son sein.
Vous méritez toute rna confjaDCe^
SiïÔ O ï T I L î A.
dit-elle à Théodore ; lisez-la. Il ouvrit la ieltre et y lut ces mots :
(( Celle qui vous remettra cette » lettre , est l'unique enfant de h » ûUe unique que j'ai perdue. Je ne » puis vous en dire davantage , et » toutes mes paroles seraient super- » flues , si en ce moment votre cœur )) ne vous dit rien poin- elle. Ayez » pitié de celte innocente délaissée , ») et accomplissez les voeux d'un .V) mourant.
Ernest Thomasius , « Pasteur de Seîisheim. »
Ce bllîet n'apprenait rien ; lacté de baptême ne donnait pas d'autre explication , si ce n'est le jour précis de la naissance d'Emma ; le nom du père n'y était pas énopcé.
Au surplus , qu'injporte, dit Théodore ? (ïv.e [rouYevlv.z-rov.s dans ce
inaîxhand Schneider ? un parent? un ami ? Vous avez Y un et Tautre en moi. Peut-eri-e est-il plus riche; mais je le défierais d'avoir plus de bonne volonté; soyez tranquille ; regardez- .moi comme un hère.
Et moi aussi, dit FJorio , tout pensif. Il é(ait fort tard lorscp'iis se retirèrent d'auprès d'Emma. Les deux amis restèrent long-temps sans pouvoir s'endoimir. Théodore lutinait l'amoureux Florio , qui no répondait que par monosyllabes et avec distraclion. Florio dit qu'il s'intéresserait en faveur d'Emma auprès de ses plus riches écolières ; mais quoique partout où il se trouvait il ne cessât de penser à Emma , il n'osait Jamais prononcer son nom. îl rougissait, balbutiait, et ne pouvait aclie- Tcr ; il cherchait d'ailleurs à se per-
suader que la maison ne convenait pas à Emma.
Le fait est qu'il lui répugnait de la laisser éloigner de lui , pour habiter une maison où elle serait avec des étrangers , où il ne pourrait lui parler que de loin en loin , et jamais tête à tête. Quelquefois il se disait à luimême : Pourquoi ne l'épouses-tu pas?
Cependant sa répugnance contre le mariage était encore trop forte , et il avait présentes à son souvenir toutes les plaisanteries qu'il faisait jadis contre Ih} menée. Mécontent de luimême, comme tous ceux qui combattent avec leurs propres sentiments, il devint bourru, négligea ses affaires, et resta même plusieurs jours sans toucher à son piano. Ce n'était que lorsque Théodore se plaignait de n'avoir pu réussir encore dans ses démarches en faveur d'Emma, qu'il
retrouvait sa gaîto ; et les soirs , îorsqii'avec son ami il passait une heure auprès d'elle , il goûtait une joie pure dont les libertins ne se font pas d idée.
Souvent il arrivait que Théodore était tout d'un coup appelé chez un malade ; Fiorio se trouvait alors seul avec Emma. D'abord ces tête-k-tête furent pour lui très-doux et en même temps fort pénibles , car il ne pouvait prononcer un mot; mais Emma, qui ne se doutait point de ses sentiments, lui faisait d'innocentes agaceries , et il recouvrait la parole. 11 était au surplus si réservé et si sagc^ que lui-même était étonné de sa conduite.
Un soir qu'Emma était plus triste que de coutume , et que Théodcre était absent, Fiorio lui proposa de mojiter son piano dans sa chambre.
Elle y consenliî, et dès-lors de nouveaux sentiments de plaisir s'éievèrent dans son cœur. Emma n'avait jamais entendu dans son petit village d^autre musique que le pîairi-chant du maître d'école pendant Toffice ; elle éprouva des sensations qui lui étaient inconnues. Les charmes de riiarmönie lui firent la plus douce impression. Florio , plein d'enthousiasme , joua devant elle avec plus de perfection qu'il ne Feût fait devant îa cour d'un prince.
Emma, sans le savoir, conçut de rattachement pour ce jeune artiste , qui savait produire tant de meryeilies , dont l'exécution savante portait dans sou âme un trouble indéfinissable.
^ Depuis long-temps elle atiendait atec impatie*nce l'iieure à laquelle les deux ami:^ avaient coutume de mon-
ter dans sa chambre. Elle nY^tait plus aussi inquiète qu'autrefois, en voyant partir Tliéodore ; car Fiorio ne faisait jamais de musique en sa présence,, quoique son ami Ten priât.
On eût dit qu'il réservait toute entière pour Emma la puissance de son art, que la présence d'un autre témoin l'importunait.
Combien on doit être heureux > dit un jour Emma , après avoir écouté avec ravissement une tendre sonate î combien on doit être heureux de pouvoir tirer ainsi d'un instrument inanimé des sons correspondants à ce qui se passe dans les âmes , d'adoucir la douleur par des tons plaintifs , et de porter dans le cœur de salutaires consolations!
Il ne tient qu'à vous, répondit avec empressement Fiorio, de vous procurer un bonheur dont vous vouç