‹ Romans, contes, anecdotes et mélangesChapitre 21 sur 47 · CHAPITRE XVII L · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII L

Ulncendie*

Le pauvre FIofIo ne put trouver cette fois dans Bacchus un protecteur contre Cupidon.

Il dit a Théodore , lorsqu'il fut rentré : Il m'est arrivé un grand malheur , on m'aime tout de bon.

Hé bien ! épouse , répondit en souriant Théodore. — Tu as raison , répartit Florio , le meilleur moyen de se débarrasser de Tamonr, c'est d'épouser l'objet qui Tinspire. Certainement dans quelques mois je serais tranquille ; mais ce calme est celui de la tombe.

— Fou que tu es î si tu as fait un bon choix ^ dès que l'effervescence

des sens sera appaisée , le véritable amour commencera. Cet amom* consiste clans une douce habitude, dans ce tendre sentiment qui fait qu'on ne peut plus se passer Fun de Tautre ; que tous les plaisirs sont insipides si on en jouit seul ; dans cette facilité à s'entendre , à se communiquer ses idées , presque sans parler ; dans celte réflexion délicieuse : il existe im être pour qui je suis tout , mon âme est doublée.

As -tu bientôt fuii , interrompit Florio en colère? Je pourrais bien répondre à toutes tes descriptions poéiiques; mais en ce moment je n'y suis pas disposé. Il aurait pu dire :

Je n'ai pas assez d'esprit pour cela.

Mais , continua-t-il , je veux donner un exemple au monde, et prouver qu'on peut virre sans femmes.

Mais veux -tu prouver aus&i que

aSo O T T I L I A.

Ton peut être heureux sans elles , demanda Théodore ? Sans répondre un mot , Florio se plaça à son secrétaire et écrivit une longue lettre à un ami de collège , à un noble très-riche qui depuis était devenu maréchal de la cour dans un Etat voisin.

« Vraisemblablement, mon cher » camarade , disait-il en conservant » le ton de leur ancienne familiarité, i) parmi les objets que lu es chargé » de surveiller, se trouve aussi là » musique de ton souverain. Peux-tu M me procurer un emploi? Réponds- » moi vite ; je ne serai pas difficile » sur les honoraires , car il faut que » je parte d'ici. >>

Il reçut parle courrier suivant une réponse ainsi conçue :

(( Son excellence a reçu en son w temps la lettre dont vous Taves;'

» lioiîorée , et en a été fjrt lou- « chée »

Florio n^en voulut pas lire davantage, et jeta de fureur la lettre dans le feu. Le misérable, s'écria-t-il, je lui ai sau\é la vie au bain î

La démarche qu'il avait faite était bien inutile, car s'il voulait (changer de ville , il n'avait qu^'à voyager ^ donner partout des concerts, et il était sûr de se tirer d^affaire. 11 ne manquait pas de confiance dans soa mérite ; mais ce qu'il n'avait pas , c'était mie ferme volonté. Il n'avait écrit au maréchal de la Cour que pour se tromper lui-même ; quand la réponse eût été favorable , il n'eût pas manqué de prétexte pour «e dégager. La compassion de son excellence vint fort à propos pour lui.

Je n'ai plus besoin des homme^^ dit-il; je ne veux plus j[n'adresser,à

personne; je continuerai à la voir, à lui donner des leçons ; le souvenir des serments que j'ai faits, me préservera d'une nouvelle folie.

Avec cette résolution héroïque dans la tête , mais non dans le cœur, il continua de faire des visites à Emma. La retenue qu'il éprouvait auprès d'elle lui semblait un grand triomphe. Cette fille, dit-il, n'avait d^autre but que de faire de moi une victime de sa coquetterie, mais il n'en sera rien. Elle sera bien habile si elle me fait dire un mot d'amour.

Etnnia ne désirait pas sans doute une nouvelle déclaration, mais elle ^fut piquée des procédés de Florio, parce qu'elle crut qu'il avait voulu se moquer d'elle. Tous deux s'observant avec soin , il régna entr'eux une espèce de froideur qu'ils ca- .cliaient sous les dehors de la poli-

tesse. Les leçons de musique commencèrent à devenir fatiguantes pour tous deux. On les abrégea insensiblement; ou devint encore plus réservé ; on se trompa de part et diantre par une bronillcrie enfantine.

Pauvre Emma , les traits de Famour avaient aussi percé ton cœur sans expérience. Ce n'était plus l'incertitude de l'avenir qui causait ta douleur.

Combien de fois ne pleurais-tu pas dans ]a solitude, et ne rougissais-tu pas de les larmes, en songeant que ce n'était pas la mort de ton aïeui qui te les faisait couler î

Dans un de ces moments dangereux, où Tamour prenait leurs yeux pour ses fidèles interprètes, Florio ne put se contenir, et abjura tous ses serments. 11 se jeta aux pieds d'Emma, ]a pressa dans ses bras , et la couvrit de baisers. Elle voulut se dégager;,

2^4 ■ O T T I L I jt.

prendre ]a fuite, les forces lui manquèrent, elle perdit sa présence d'esprit; et sans savoir ce qu'elle faisait, elle répondit ces mots : mon Dieu !

aux baisers ardents de Florio.

Au feu ! au feu ! s'écria-t-on en ce moment dans la rue ; on battit le tambour, on sonna le tocsin ; une grande clarté se répandit dans la chambre; la maison Tis-a-vis était en flammes. Les deux amants sortirent de leur ivresse. Au secours ! au secours ! s'écria Emma ; Tlorio descendit d'un pas précipité , et pénétra dans la maison incendiée. Emma l'apperçui de la fenêtre ^ et cria :

secourez-le I secourez-le î

Elle était dans la terreur la plus grande ^ lorsqu'elle vit Florio s'ou« vrir un passage à travers les chevrons embrasés, tenant dans ses bras le fils îiAiqué du Voisin* Emma l'àpperçut>

Ö T T I L I A> :^Öt>

prononça ces mots : Dieu soit loué !

et tomba évanouie.

Pendant ce temps-là, à force de soins y on avait arrêté les progrès des flammes. LorsquTmma revint à elle-même, tout était tranquille, k foule qui était dans la rue s'était dissipée, et elle eut cru que tout cela était un rêve , si la maison à moitié consumée n'en eût attesté la réalité.

Mais qu'est devenu Florio? Je l'aï ïu sortir des flammes avec un enfant dans ses bras. Pourquoi ne revient-il pas ? 11 n^y avait auprès d'Emma personne qui pôt sati&faire à ces questions. Ses^ angoisses augmentaient à chaque minute, e]\e ne put rester seule plus long-temps , elle alla chez madame Salfeld , où elle trouva tout dans la plus grande agitation. Son premier mot aurait été de demander des nouvelles de Florio, si la piïdeur

ne Teût retenue. En prononçant son nom elle eût trahi son secret.

Heureusement la bonne veuve €tait elle-même toute enthousiasmée de la belle action de Florio. Savezvous , dit-elle à sa pensionnaire , que notre ami Florio a sauvé au péril de sa vie le fils du voisin ? — Que Dieu Fen récompense , dit Emma. — Oh !

ouij il l'en récompensera, répondit madame Salfeld , quoique ce bon jeune homme ait refusé la lécompense qu'on lui offrait. — ■ Laquelle?

— Le riche voisin, dans le premier transport de sa «oie , de voir sauvé un enfant qu'il croyait perdu , a offert à son libérateur la moitié de ses biens; mais Florio Ta refusé.

« Vous ne m'avez aucune espèce » d'obligation ^ a dit cet honnête :» garçon, j'étais si heureux au mo- » ment où l'incendie a éclaté; que

» mon bonheur a triplé mon courage. )) Ce n'est pas à moi que vous devez j) la conservation de votre enfant. »

Puis , sans autre explication , il a disparu.

Emma fut singulièrement troublée en entendant ce discours. Elie ne pul dès ce moment elfacer de son coeur l'image de Florio : elle le voyait toujours noirci par la fumée, tenant dans ses bras Tenfant qu'elle lui avaiî donné , par ses baisers , la force de secourir. Hélas î que ne pouvait-elle dire : c'est moi qui Tai porté à cette action généreuse ? Madame Saifeld ne tarissait point sur les éloges de ce brave homme, lorsqu'enfin il échappa à madame Saifeld de dire : pourvu seulement qu'il en reviène !

A ces mots Emma sentit tout son sang se glacer dans ses veines : Hé quoi ; s'écria-l-elle ; serait-il blessé l

Il a été, répondit la veuve j alterne par les flammes , et j'ai entendu dire qu^me poutre lui avait froissé Vépaule.

Emma serait tombée dans un second évanouissement, si par bonheur elle n'eût vu au même instant arriver Florio, qui dit : maintenant il n^ a pas tant de mal. Elle ne fut pas^ assez maîtresse de ses sentiments , pour retenir un grand cri. Sans la présence de madame Salfeld, elle se fût jetée à son cou. 11 fallut que Flopio racontât la manière dont ii s'y était pris : il le fit avec beaucoup de trouble , et termina par cette remarque : Au suplus, je ne devrais pas ti'op me vanter de mon action, car Iner je ne Feus^e pas faite, pas laiême il j a quelques heures^. Un coup'd'œil qu'Emma pouvait seule remarquer, lui expliqua ce qu'il ea^-

tendait par là. Quel est l'homme^ coiulnua-t-il^ qui éîani sain de corps»

et d'esprit, se détermine à une en* treprise au&si hasardeuse ? On appelé cela courage . ce n'est qu'une force momentanée que donne le délire.

Aujourd'hui j'aurais exposé ma yie pour le dernier des mendiants ; peutêtre en ferais-je autant demam , pour-^ suivit-il j en jetant de tendres regarda sur Emma. Elle le comprit et baissa* les yeux. 11 se faisait tard, et Florio , tout en continuant ses plaisanteries , ae s'en alkit pas. Il ne se plaignait point de son épaule. Le bonheur d^élre înmé , qu'il lisait clairement da:is les yeux d'Emma, élbignait d^ lui toute autre idée.

Emma sentait bien qu'ils gênaient madame Salfeld ; plus d'une fois elle Youlut rompre l'entretien ; mais elle 5c disait à elie-inéme •• il te recoo-

duira dans ta chambre ^ tu seras seule avec lui, et aujourd hui tu n'aurais pas la force de lui résister.

Elle avait parfaitement raison. Florio , cet amant naguère noble et timide , ne sortait pas de place / il était résolu à poursuivre sa victoire, quelque affreux qu'en fut le résultat pour la vertu et Tiunocence.

L'ange tutélàire d Emma veillait toujours sur elle. Elle allait demander à ia veuve la permission de passer cette nuit avec elle , alléguant que l'aventure qui venait d'avoir lieu l'avait efïniyée, lorsque Théodore entra après avoir inutilement cherché son ami de tous cotés. 11 courut à lui, ne le loua pas, mais le pressa tendrement sur son coeur, en versant des larmes. Ensuite il lui demanda comment ii se iiouvciil de sa blessure. Voilà bien mon docteur , dit Elorio

eti souriant ; il vient me relancer au milieu de la meilleure compagnie pour m'offrir ses services. Vas, mon ami, je n'ai besoin de rien, je me sens en très-bonne santé.

Quelquefois on ne sent pas sou mal , reprit Théodore , c'est un effet de la tension des nerfs. J'ai parlé au chirurgien qui t'a pansé , il n'était pas sans inquiétude. Voyons tou pouls.

En parlant ainsi , il lui prit le bras ique Florio fit d'inutiles efforts pour retenir. En vérité, continua Théodore , tu as une fièvre assez forte. Je t'en conjure , viens vite dans notre chambre, et mets-toi au lit.

Toutes les protestations du malade , toutes les assurances que jamais de sa vie il ne s'était mieux porté, ne servirent de rien. Théo-

dore ordonna, madame Salfeld pressa, Emma fit des instances , Florio jura; mais Théodore protesta qn'il l'emmènerait de £fré ou de force. Florio fut obligé de le sui\Te.

ïl>' DU PREMIER TOLUME.

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS CE YOLÜMEr

Chapitre I". — La fête champêtre , page 6 Chap. II. — U attaque d'apoplexie , 9 Chap. III. — Les pierres de la lune^ 1 6 Chap. IV. — U Egoïste, 27 Chap. V. — U Education perfectionnée par les ^voyages. — Faute et Innocence , 56 Chap. VL — La Victime ;, 5S

244TABLE DES MATIÈRES

Chap.VII. — U honnête H oinme^ 72 CiiAP. VIII. — Les deux Amis , 85 Chap, IX. — Le Portefeuille^ 95 Chap. X. — La petite vérole , 112 Chap. XI. — Le Rival , 128

Chap. XII. — A i^enture nocturne, i45 Chap. XîII. — Les Romances , 169 QvLk.^.l^\N .-— U Etrangère y 170 Chap. XV. — L^ heur 3 de Florio

est arrivée ^ 189

Chap. XVI. — Histoire d"^ Emma, 1 99 Chap. XVII. — U Ecolière dajige^

reuse , 2 i 5

Chap. XVIII. — U Incendie. 228

Fl ^ DE LA TÀBLE^

ROMANS

ROMANS

Contenant , entr'autres morceaux intéressants y lin Journal du dernier Roi de Pologne , Stanislas -Auguste , et des Anecdotes sur la Cour de Paul I".

Par auguste DE KO TZEBÜE; Traduits de l'allemand par M. Bretox,

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