CH A PITRE X IX
^La îP tison.
il MM A , '4e son côté , s'était retirée dans sa chambre. Les événemeels' de cette journée avaient donné h cette fille de seize ans deux années de plus. Son coeur s'était développé; elle aimait et savait qu'elle , était aimée. Son aïeul lui avait souvent parlé de ce dani^oreux moment, et II. î
s'exprimait sur ce sujet avec une onction qui lui arrachait les larmes des yeux.
Elle récoutait avec élonnement sans le comprendre ; elle ne pouvait concevoir pourquoi ce bon vieillard paraissait si en colère contre l'amour^ lorsque l'amour du prochain est recommandé dans Févangile ; mais enfin l'énigme était expliquée. Lorsque minuit eut sonné , il lui sembla que l'ombre de son père apparaissait devant elle , et lui disait comme autrefois : mon enfant, sitôt que lu n'auras pu refuser les baisers d'un homme , ne te trouve plus seul avec lui; promets-le au nom des mânes de ta mère infortunée , au nom de ma propre tombe prèle à s'ouvrir.
Quand son père lui tenait ce langage , elle faisait en pleurant la promesse qu'il sollicitait; mais ne se
formait aucune idée du danger dont il la menaçait. Mais son grand-père était singulièrement ému ; il donnait à sa mère Tépithète d'infortunée ^ ce qu'il ne faisait point dans d'auti'es circonstances. Un sinistre pressentiment lui annonçait que Famour traînait toujours après soi des suites fâcheuses , et elle se promettait bien de ne jamais y livrer son cœur.
Cette ancienne impression se renouTela dans son esprit ; elle ne trouva de préservatif contre ces idées affligeantes que dans la prière. Elle s'endormit enfin , et se réveilla plus calme. Dès que la servante , qui venait lui donner le tlié, fut arrivée ;, elle envoya chercher Théodore , et le pria de lui accorder quelques minutes d'entretien.
Théodore monta , il vit sa pâleur :
seriez- vous malade , dit-il avec viva-
cité? Emma, accablée de honte, fit âe vains efforts pour reprendr o courage. Mais vous êtes réellement malade, poursuivit Théodore î il voulut prendre sa main , elle la retira.
Vàs encore , dit-eile , je me porte bien ; mais ce que j'ai »^ vous dire, mon ami, mon frère, est ce qui cause mon ögi talion. Depuis quelques semaines que je suis ici , je vous dois ma subsistance, cela ne peut durer plus long-temps. Voïis avez trop de délicatesse p^our qu'il soi t besoin de vous en dire îa cause. Je TOUS en conjure pour la dernière fois , trouvez-moi une place de servante, quand ce serait chez un artisan. Vous me voyez résolue à me livrer aux travaux les plus vil« , plutôt que d'abuser plus long-temps de vos bienfaits.
Jç vous assure , répondit Théo-
dore , que je ne cesse de faire des recLercbes. Ayez prvtiencc , peutêtre qne bientôt*...*
Hélas ! s'écria-t-elle , au risque de TOUS offenser cl de vous jvaiaitre capricieuse, je vous déclare que je quitterai aujourd'hui la niaivson, si ■vous ne pouvez rae placer ailleurs.
Je m^^n irai sous la protection ae Dieu. J'ai encore trois ducats, avec lesquels je puis partir dans une voiture publique. J'irai de village en village demander du pain aux fermiers. Je travaillerai s^ii le faut à la teire.
Théodore, étonné, clierclia en vain quelles j^ouvaienî être les causes d'une résohiiîon précipitée , dont Emma ne paraissait la ^^cille avoir ancuue envie. Tont ce qu'il put tij-er d^elJe , à force de questions pressantes, ce furent ces paroles : vevis
m'avez délivré d'une scélérat , je vciîs en supplie^ sauvez-moi contre moi-même.
Ce demi-aveu éclaira le jeune doc leur, A la vérité, Florio ne lui avait rien dit; car malgré ses principes relâchés , il avait honte de trahir la confiance de son ami ; mais la résistance qu'il avait faite la veille lorsqu'il avait été question de s'aller coucher, et enfin quelques mots interrompus qui lui étaient échappés la nuit dans le délire de la fièvre, tout cela réuni et rapproché ne laissait aucun doute. Les instances d'Emma, fortifièrent encore ses conjectures.
Il eut pour cette jeune personne une pitié mêlée d'admiration, et lui dit ; soyez tranquille , depuis quelques jours j'ai Fespoir de vous procurer incessamment une place que je crois vous convenir»
OTTILIA. 7
t*eu m'importe quelle place , interrompit Emma, mais que ce ne soit pas incessamment , c|ue ce soit .
auiourd'hui, aujourd'huimême, isaus quoi il serait trop tard.
Théodore la comprit, et lui aurait donné sur-le-champ celte promesse, s^il n^avait craint de la flatter d'un, vain espoir. Il se contenta de dire :
ce sera peut-être aujourd'hui, et il changea la conversation c[u'il amena tout naturellement sur ce qui s'était passé le jour d'auparavant. J'ai, ditil , visité Tenfant du voisin , il n'a pas eu d'autre mal que la peur.
Quant à mon ami, il en sera quitte pour rester trois ou quatre jours au lit, car il a une ßevre très -forte, mais il ne court point de danger.
L'etfet de cette nouvelle n'échappa point aux yeux de Théodore. La double certitude qu'il n'y avait rien à
S^ O T T T L I Aé
craindre pour la vie deFlorio , et que cependant ii ne pourrait venir chez elle, rassura tout-à-fait Emma. Cependant elle prevssa encore Théodore de la faire sortir au plutôt de la maison. Vous n'aurez que deux jours à attendre, reprit Théodore, c'est une chose à peu près décidée, et il se retira.
Il avait en effet depuis a^sez long^ temps trouvé pour Emma une place ;Lvantageuse , et il n'avait attendu que le temps de prendre des infor- Tnïitions stir Thomme avec qui Emma devait vivre. C'était un nommé Ko- 3>ert > inspeeteur de là prison de ïa Tille, où l'on enfermait les débiteurs demauvaise volonté et les malfaiteurs.
Depuis plus de trente ans il remplissait sa charge avec probité et humanité , sans aggraver le sort des méchants, et cherchant à adoucir celui des prisonniers qui n'étaient que mal-
ïieureiîx. Il était fort ayancé en, âe;e ,• it avait perdu sa ferame, et iL ne lui restait qu'une fille qu'il aimait avec idoli^trie. Cette demoiselle venait de se marier. Quelque temps après , ^f héodore avaiWté appelé auprès de l'inspecteur , pour le traiter d\me maladie à laquelle lui-même ue pouvait donner aucun nom.
Théodore ne lut pas long-iemps à s'appercevoir que le bon vieillard était, miné paF un fond de chagrin* etil le lui dit. Vous avez bien raison , ■j'énondit Prv^xor.»^ -,o tf'^ ^»ti tv^oî/^ '»,
ivne tristesse dont je ne suis pas maître. J*ai marié ma fille unique à un honnête homnrie qui demeure à cinq milles d'ici. Je devrais me réjouir du bonheur de ma fille , mais rrioi, moûsieur le docteur, j'ai tout perdu. On porte ordinairement envie à un père qui a établi avaniageusement sa fille;
jO O T T I L I a.
j'ai eu ce bonheur, mais je ne suis > qu'un homme ,* toute la joie de ma vie est passée. Le jour des noces de ma fille jn^a été plus pénible que ne le sera, avec Faide de Dieu, celui de ma mort. Je ne lui ai pas laissé voir mon alfiiction , le ciel m'en préserve î Je ne veux point troubler sa félicité. J'd même souri lorsque je Tai vue mm ter en voiture ; mais lorsque la voj are sVst éloignée , et que je suis re ourné seul dans ma demeure, un poids terrible s'est appesanti sur m :n cœur*
Bon vieillard , dit Théodore fort ému , puisque votre fille est si près, elle viendra souvent vous voir.
Oh! oui, interrompit Tinspecteur, elle viendra une ou deux fois par an ; ce seront des jours d'allégresse pour moi. Mais ensuite î je me suis accoutumé k elle ; ce qu'elle avait doutume
ÖTTILIA. Il
de faire , d^aulres ne le font pas comme elle. Et puis , M. le docteur , j^étais tout pour cet enfant ; die n'aimait que moi dans le mondes aujourd'hui son mari , ses enfants ^ s'empareront de toutq son affection ; son père restera seul comme un arbre mort. Je sais bien que cela doit être ainsi, que c'est dans l'ordre de la nature, et je n'en murmure point; mais est-ce donc ma faute si je ne puis effacer de mon esprit un pareil sentiment? Cela me rend peut-être plus misérable .qu^aucun des prisoüniers qui gémissent entre ces tristes murailles.
Depuis que Théodore exerçait son état, il s'était toujours fait une loi de devenir l'ami de ses malades. Plus d'une fois il avait ainsi opéré des cures merveilleuses , sans employer les recettes indiquées dans le dispec »
saire. Il vit bien qu'aver 1 inspçcteuî les ïBo^eDS Oîdinair.es ne suf [iraient pas ; il jeta les yeux sur Emma. Gcr pendantii était plus iviciîe de la mettre à la place de la ßlie que de faire croire au père .qu^'elle lui était en effet rendue. H lui proposa de preu* dre une jei^ne personne auprès, de lui; mais^ le Yieiliaid témoigna mie répugnance invincible à tiire uue nouvelle connaissance. Je crois bien, répondit-il, qu'elle aurait soin de moi; mais quand ce seiaix nu ange xi\r ciei, ce î^e serait .pas encore Ä13 Cbrisline. Théodore ne s'avança pas plus loiû ; mais toutes les fois qu'il revenait auprès du veillar-d , il lui parlait de sa ßlle, et s^inforraait des circonsîanees les plus minutieuses de la manièie dout ils vivaient ensemble.
Sans éprouver une maladie carac-
tcrisée, le vieillard perdit tellement ses forces , qu'il tïit obligé de rester au lit. Non seulement il lui fallut renoncer à toutes ses petites habitudes, mais son état se trouva empiré par le chagrin d'être obligé de livrer à des mercenaires , eu qui il n^avait pas une entière confiance, le soin des prisonniers. Cependant il ne pouvait se déterminer à suivre ks conseils du jeune médecin , pas même lorsque celui-ci lui eut raconté l'histoire d'Emma.
Bientôt le pauvre vieillard ne put rien faire par lui-même ; il avait à peine laforce de porter les morceaux i\ sa bouche , et de soutenir sa tasse de thé. Un matin Théodore le surprit à déjeuner , à pen près dat^.s la position de Tantale, et attendant' en vain depuis une demi-heure là sale cuisinière qui devait lui' sefvir' son
ihé. Lorsqu'il vit Théodore le regarder avec pitié, il dit : je sais bien ce que vous allez me dire, qu'il est permis à un vieillard d^ètre un peu capricieux , mais que je le suis par trop. Hé bien ! amenez-moi voire orpheline , je tâcherai de m'y accoutumer.
Tliéodbre saisit avec empressement Toccasion , car c'était le matin même du jour où Emma lui avait ouvert son cœur. Il alla sur-le-champ la trouver , lui indiqua quelle espèce d'asyle il avait découvert pour elle , la pria de ne pas s'effrayer du mot de prison , et lui fit du vieillard une peinture si frappante, qu'elle s'écria : Ah ! Monsieur, il me semble que vous me parlez de mon bon papa; conduisez-moi vers lui , que ce soit plutôt à présent que dans une heure.
Tous les lieux me sont indifférents^
à combien plus forte raison me réjoiûrai-je d'une place où j'aurai à remplir des devoirs si chers à mon cœur! Théodore lui promit de yenir la prendre dans Taprès-dînée, mais il se garda bien de dire un mot à son ami , qui ne cessait de jurer contr(î îâ maladie qui le retenair au lit.