C HA PITRE XX
La seconde fille.
J HÉODORE avait eu soin , dans -ses conversations a^ec le vieil inspecteur , de s'informer de tout ce qui conceruaii cette Christine, qu'il aimait tant. Aussi Théodore la connaissait-il sans l'avoir jamais vue. Il savait quels habillements elle portait à Ja maison , de quelle manière elle se coiffait; il connaissait sa démarche, 6es manières ; il savait qu'Emma avait avec elle une grande ressemblance , et qu'elle avait comme elle un léger grasseyement. II dicta à Emma son rôle , et cette aimable personne retint toutes ses instructions. Lorsque Théodore vint la
prendre , elle était à peu près vêtue et coifiée comme Clirisiine.
Enama fut crabord effrayée du sinistre aspect des portes de la prison , des chaînes, des verroux cju^ellevit de tons côtés ; mais elle se reprocha cet erifanlillage , et rappela toutes les forces de son âme. Théodore avait choisi exprès l'heure où le vieillard avait coutume de prendre son ilié. Sa üUe le lui servait ponctuellement et à la minute.
Depuis qu'elle Favait quitté , le père avait été obligé de suivre un autre réi^ime, qui n'avait pas peu contribué à le contrarier. Théodoi e ne condiusit pas Emma devant le vieillard , mais dans la cuisine , où iî lui montra tous les ustensiles , lui dn ce qu'il fallait fnre , et alla auprr .s de Hubert.
Pardonnez-moi, lui dit-il, si jene
viens pas à mon heure ordinaire : si TOUS le permettez , je prendrai avec TOUS une tasse de thé.
Le vieillard répondit tristement :
que parlez-vous de pardon et de permission ? Vous ne pouvez pas me faire un plus grand plaisir. Veuillez prendre la peine de tirer le cordon , pour avertir la cuisinière que l^heure de prendre mon thé va sonner ; je vous avouerai que sa paresse me révolte. 11 n'en était pas ainsi du temps de ma pauvre fille; je vous en conjure y sonnez-la.
Il faut voir, dit Théodore, si elle ne viendra pas une fois elle-même ,..
puis il fit rouler la conversation sur des choses indifférentes. Le vieillard Fécoutait a peine, car il avait les yeux fixés siu: sa pendule. Lorsque laiguille rnarqua l'heure accouînmée .
îi leva tristement la tète , regarda du côté de la porte , et dit : où est le temps où à cette même minute je voyais entrer ma fille ?
il eut à peine le temps d'achever ^ la porte s'ouvrit, il vit entrer une jeune et jolie fille de la même taille que sa Christine , et vêtu^rde la même manière. Elle posa la théière, la tasse, la soucoupe dans les endroits accoutumés , versa la même quantité d'eau bouillante sur les feuilles , prit le paquet de clefs qui était aux côtés de Tinspecteur, et sortit peur aller chercher du sucre; le tout sans prononcer un mot.
; Pendant cette scène mueite/Théodore n'avait pas perdu le vieillard de vue. L'apparition d'Emma avait étunné celui-ci; il l'avait considérée de la tête aux pieds, et avait suivi tous ses mouvements avec plus de
tristesse que de cnricsité. Lorsqii^il ]iii vit j^répnrer le tlié de la manière qu'il l'aimait, il sourit, et mie sorte de joie fit place h sa douleur. Lorsqu'elle fut partie , des larmes s'échappèrent de ses yetix^ et il dit : Oui, c'est bien ce qu'elle faisait , mais ce n^est llllrtant pas ma Christine.
Eile le deviendra , dit Théodore , dans peu elle sera votre fille chérie.
Le vieillard secoua k télé d'un air incrédule , mais il parut plus tranquille ; il témoigna au docteur sa reconnaissance de cette agréable sui'« prise, et dit que cette fille avait quelque chose qiii iïispiiuit la confiance , qu'avec le temps il pourrait s'acccJüturder h elle.
Emma rentra et continua son rôle avec autant de précision ; elle rem-plit une laëse , et le vieillard remar- (:|lîà avec joie qu'elle y mettait juste-
ment le même nombre de morceau^ de siic]e que sa ï^We avait coutume d^ mettre. Ee suite elle plaça la tasse ûims ses mains , et la soutint pendant qu'il buyait , car c'était ainsi qné faisait Christine. C'était la première fois que le yieillard Toyait une autre que sa fille avoir pour lui cette tendre sollicitude ; il en versa des larmes de joie. Emma reprit la lasse, mais sans la remplir , car elle n'avait pas oublié qu'il devait s'écouler un intervalle de dix minutes entre la première îasse et la seconde. Un coup-d'oeil qu'elle jetait de temps en temps sur la pendule avertit le vieillaid de son intention : il n^garda Théodore avec affection, et lui serra la main.
La nouvelle ménagère n'avait pas encore prononcé un mot. Elle s'assit auprès du vieillard qui lui fit enlm
cette question : Comment l'appeléstu , mon aimable enfant?
Je m'appèle Christine, répondit Emma. Cette cooformité de noms prétendue , et encore pius le grasseyement naturel dŒmma achevèrent d'émouvoir le vieillard ; il eut im moment d'illusion^ mais enfin il dit avec tendresse : Tu portes son nom, tu as sa voix, et sans doute aussi son coeur ; sois la bien-venue, ma seconde fille. A ces mots il lui tendit les bras , et Emma se jeta sur son sein.
Théodore se retira avec la certitude d'avoir fait une bonne action.
Dès qu'il fut parti , Emma demanda à son père adoplif s^il ne voulait pas qu'elle lui fît une lecture? Car ^\^ savait que c'était l'heure où il se donnait ce passe-temps , qui avait été interrompu par le départ de sa
fille. Celle demande surprit d'abord le Yieillard, et renouvela ses douleurs , en lui faisant voir que cette fille étrangère voulait être pour lui tout ce que sa Christine avait été.
Cependant il acquiesça a son désir ^ et ne put se dissimuler qu'elle lisait mieux que sa ßlle.
C'est ainsi qu'en peu de temps Emma réalisa les promesses de Théodore. Elle devint nécessaire au vieillard, et lui montra une tendresse h toute épreuve.
Florio était-il donc devenu indifférent sur le sort d'Emma? Non ^ certes; son ami ne lui avait pas encore permis de quitter la chambre ;.
lorsqu'un matin , dans un moii^vein eut de dépit , il s'habilla et monta à la chambre d'Emma aussi vile que pouvaient le permettre ses forces épiîisces. 11 trouva îa porte fermée ^
fî'appa , dit son nom : point de réponse. iJ ne sut qu'en penser ; i] entra chez madame Salfeld, et, sans préliminaires , lui demanda des non- Telles d*Emma. — Eh quoi ! vous ne savez donc pas? .... — Est-ce qu'elle serait morte ? — Non , gr âce à Dieu , il y a déjà quelque jours que votre ami l'a placée auprès de linspectenr Robert. Je m'étonne qu'il ne vous en ait rien dit.
Est-il possible, s'écria Florio toiit ébahi? Quel est cet inspecteur Robert? Â-t-ii une femme? — Il est veuf depuis long-temps , répondit madame Salield. — Veuf ! grand Dieu I une fille eomme Emma ? Mon .nmi%5t-iî fou de Tavoir livrée à un libertin? — Un libertin ! M. Florio ; cet homme a au moins soixante-dix ans.
ï/explieatkn vint à propos pour
calmer la farer.r du jeune artiste ; mais il garda ranciute k Théodore, et retourna dans sa chambre. Lorsque Théodore rentra, Théodore ßt semblant de ne pas ra])perceYoir. Le docteur ^it bien qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire, et lui demanda ce qu'il avait.
Il faut nous séparer , répondit Florio en fureur. — Eh I pourquoi ?
— Où as-tu mené Emma ? — Chea Ehispecteur Ro: ert. — Pourquoi ne m* en as-tu p;îs clit un mot? — Tu ne m'as pas non plus parlé d'elle? — Mais tu savais que je Taiiuais. — Je croyais que ton caprices "était passé, car tu ne m'en as plus parlé.
J'avais mes raisons , répliqua Florio. — Apparemment elles n'étaient pas très- bonnes. — Celte fille m'aime.
— Tant pis. — Pourquoi? — Parce que vraisemblablement tu Faurais
séduite, et n'aurais pas voulu l'épouser. — Que t'importe?
— Avec ta permission, il m'importe beaucoup. Cette jeune fille était ici sous ma protection ; j'avais juré d'être son frère. Mon devoir m'ordonnait de la soustraire à un danger plus grand que celui qu'elle a déjà couru , celui de l'agitation de son propre coeur.
~ Est-ce à un ami que l'on fait un pareil trait ? — Oui , Florio , cet ami reviendra à lui-même , ou je ne le reconnaîtrai plus pour tel. Si j'avais eu le malheur de me tromper , c'est alors qu'il faudrait nous séparer«
Théodore prononça ces dernières paroles avec un accent qui toucha Florio. 11 garda quelques instants de silence. Très-bien , dit-il ensuite , courtois chevalier, vante-toi de ta yeitu , tiens-toi prêt à apporter des
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secours qii^on ne le demande pas , car malgré toi je Terrai la fille, je Faimerai, et
Et tu Fépouseras , interrompit Théodore. — ]Xon, de par tous les diables. — Hélas , reprit Théodore les larmes aux yeux , il faut donc que je cesse d'aimer un homme pour qui, jusqu'à ce moment, j'aurais donné ma vie î ^
Florio n^y put tenir, et sauta k son cou. Non , barbare , s'écria-t-il, lu m'aimeras toujoui^. Aurais-je donc oublié qu'un ami vaut mieux qu'une maîtresse ?
Théodore l'embrassa avec euihousiasme , et dit : maintenant je t'ai retrouvé.
Florio tint parole autant qu'il était en lui , c^est-à-dire qu'il ne chercha pas à s'introduire chez l'inspecteur ; il évita même de passer devant la
maison où il demeurait , de peur d'appercevoir Emma à sa croisée, et de céder à ia tentation. Mais eu même temps il chercha à Toublier.
îl ne s'occupa plus que de sa musi« qne, cherchant h dissiper une idée fâcheuse , qui s'était offerte à son esprit^ que Théodore ne l'avait privé de la présence {FEmma^ que parce que Ini-mêine en éiaii amoureux. îl ne le cioyait pas ; il ne voulait pas le froire, cependant cette idée lepoursuivait sans relâdie»