‹ Romans, contes, anecdotes et mélangesChapitre 28 sur 47 · II · texte numérisé non relu

II

mis les scellés partout , les domestiques ne savaient que faire. Ceux d'entre eux , qui étaient de bonnes gens, pleuraient sur le sort de leur bonne demoiselle ; les mauvais sujets avaient pris ce qui leur était tombé sous la main , et s'étaient en allés sans demander congé. Ottilia qui, une heure auparavant^ se croyait assez riche pour pouvoir donner asyle à une foule de pauvres , ne trouva dans la maison où elle était née , aucune chambre où elle pût pleurer. Elle alla chez une parente qui , depuis nombre d'années , était admise à la table de son père , et qui lui avait prodigué toutes sortes de caresses. La belle dame la vit venir de loin ; elle se relira de sa fenêtre ; une servante , meilleure que sa maîtresse, alla au-devant d'Ottilia, et lui dit d'un ton pénétré : Madame

O î T î !. 1 Aa C^

n'est pas cliez elle. Oiiilia revint encore deux fois, même réponse.

Ouilia erra de rne en rue , rie sachant ce qu'elle ferait pendant le reste de la journée , et encore moins où elle passerait la mût, si on lui refusait la faveur de rester sous les verroux avec son père. Tout-à-coup quelqu\m lui prit la main , et la porta à ses lèvres; c'était Marie, la femme - de - chambre qui avait été renvovée pour s'être chargée du billet adressé à Théodore. C'est toi, Marie, dit Ottilia ! tu me reconnais donc encore ?

Hélas î répondit cette domestiqiVe fidèle, il y a une deirii-héiire que j'ai appris votre malheur. J accourais chez vous au momeut où vous en sortiez ; je n'osai pas vous adresser la parole de peur de vous impurtune.r, et vous suivis de loin. Je ^'\^.

qii^on vous fermait impitoyablement la porte de volie parente ; je m'approchai assez pour entendre vos soupirs ; résolue à vous parier, je me présentai devant vous ; j'espérais que vous m'appercevricz , et m'adresseriez la première la parole ; mais , juste ciel î vous aviez les yeux tout €2garés ; je ne pus me retenir plus long-temps ; je saisis voire main.

Oh ! Mademoiselle , si , en ce moy ment, vous ne savez où porter vos

pas, ne dédaignez poiut mon modesielogement. J'ai épousé un liomme veuf, un tisserand ; il n'est plus jeune; mais c'est un brave homme ; il est h son aise, et se fera un plaisir de recevoir chez lui une bonne maltresse , dont je lui ai parlé si sou- Tent.

L'affection , la reconnaissance de ce:te bonne femme toucbèrenî Oi-

tilia ; de douces larmes soiiingèreDt son coeur. Oui, ma bonne Marie, reprit-die, je suis très-malhenreuse ; accorde-moi un asyle chez toi , seulement jusqu'à ce soir.

— Oh ! tant que vous voudrez ; tout ce que nous possédons vous appartient.

La maison du tisserand n'était pas fort éloignée ; Ottilia y fut accueillie avec amour et respect ; on la conduisit dans une petite chambre; on mit des draps blancs dans le lit; ces honnêtes artisans servirent à dîner tout ce qu'ils avaient de meilleur dans leur maison, et s'aifligèrent de voir que leur chère convive ne voulait rien prendre.

Ottilia attendit avec impatience 1 heure fixée. Marie voulut absolument l'accompagner. 11 pourrait vous arriver quelque chose; dit-elle; per-

yo O T T I L T Â.

sonne ne serait là pour vous secourir.

Au surplus y je ne vous gênerai pas , j'attendrai devant la porte jusqu'à ce

que vous sortiez.

Cette fois Ottilia fut reçue par une demoiselle belle et gracieuse, c'était Emma ; elle vint au-devant d^eîle avec des regards célestes. Mon papa (c'est ainsi qu'elle nommait son père adoptif ) m'a chargé , dit-elle , de vous conduire chez monsieur votre -^^hxçt ; vous avez la permission de le voir tous les jours.

Puis-je rester lout-à-fait avec lui, demanda Ottilia avec vivacité?

— Je ne sais pas ; est-ce que vous voudriez rester enfermée ici , dit Emma toute émue?

Oui, sans doute, repartit Ottilia, et €^Q courut en traversant la cour à la chambre du vieux Rlumui. C'est ici , lui dit Emma , en lui montrant un

petit guichet, et en prenant une clef dans le paquet qu'elle tenait à la main. Ottilia frémit en entendant le bruit des \erroux; elle trembla encore plus en paraissant devant son.

père.

Rlumm était assis sur une banquette qui était , ainsi qu'une vieille table toute couverte des noms des prisonniers qui Savaient précédé, le seul ameublement de sa chambre enfumée.

Oitilia se précipita sur son père en jetant un cri de douleur ; Emma se retira discrètement derrière la porte pour ne point gêner par sa présence celle pénible entrevue.

Que viens-tu faire ici , dit Rlumm en la repoussant?

— Ce que je viens faire î Mon père peut-il me le demander? Parta-

ger votre afiliction, adoucir, autant qu'il sera en moi , votre infortune.

Ne te donne pas cette peine, reprit-iî froidement; je n'ai pas besoin de loi , ou bien veux-tu jouir du spectacle d'un père que ton entêtement et ta dissipation ont plongé dans cet excès de maux ?

Ottilia frémit. Moi , dit-elle en balbutiant î

— ■ Oui , toi , toi seule ; si tu avais donné il y a plusieurs mois ta main à l'assesseur de la chambre^ je serais riclie, je jouirais de mon crédit, de la considération générale. Si ta vanité ne m'avait pas entraîné dins des dépenses excessives , tout cela ne serait pas arrivé.

Eh quoi ! dit Ottilia toute confuse ,

ce serait moi qui serais la cause?

Savais-je donc ?... Oli ! mon Dieu î... Elle ne put achever; et s'appuya

contre la nuiraille; son père ne fut aucunement touché de son état.

Ne t'ai-je pas cent fuis suppliée^ continiia-t-ii? Ne t'ai-je pas dit que ton refus ferait mon malheur? Tu n'as pas vouhi m'entendre; tu as sacrifié 1 honneur, la vie de ton vieux père k un amour romanesque. Réjouis-toi, bientôt lu seras délivrée de la présence importune de ton père; va trouver ton infâme séducteur , apporte-lui en dot ma malédiction !

A ces mots Ottiha se jeta à ses pieds, elle embrassa ses genoux, et implora son pardon. Jamais , s'écriat-elle, je ne formerai un nœud que réprouve mon père ; jamais je ne sortirai de votre prison. Si mes folles dépenses ont occasionné votre pauvreté , c'est parce que vous m'y encouragiez vous-même; je n'avais aucun soupçon de votre situation.

Page 1