CHAPITRE XXÏ y, Vengeance céleste
v^EPENDANT Fabseiice de Théodore se prolongeait ; son départ était différé de semaine en semaine , de mois en mois. L'épidémie avait pris im caractère si grave , qu'elle menaçait de s'étendre an loin. Théodore ne ménageait ni ses soins , ni sa propre sûreté;, il écrivit k son ami dans nne longue lettre les dangers qu'il courait tous les jours, les occupations qui absorbaient tout son temps, et le supplia de lui donner quelques nouvelles d'Ottilia. Que lui annoncer , dit Florio? les mauvaises nouvelles viènent toujours trop tôt.
Jl lui répondit qu'une indisposi-
Sa O T T I L I A.
lion le retenait cbez lui depuis plusieurs semaines , qu'il n'avait rien pu découvrir au sujet d'Ottilia. Une autre fois il écrivit qu'il était survenu au vieux Rlumm une fâcheuse affaire, et qu'il pourrait bien perdre sa fortune. Florio savait bien que cet événement ne pouvait être désagréable à Théodore , qu'il devait ressusciter toutes ses espérances ; mais il se garda bien de lui dire qu'Ottilia avait disparu de la ville. Les femmes, per sait-il , ne fuient que pour qu'on les suive y et ne se cachent que pour qu'on les trouve.
Quant au vieux Rlumm, le malheur n'avait flût qu'augmenter sa lâcheté ; en effet , le courage ne s'accorde guère qu'avec la santé du corps et de l'âme ! Comment ce misérable , bourrelé par les remords, accablé d'inquiétudes sur les suites
de son affaire , aurait-il été capable d'une noble fermeté? Une seule chose pouvait le soutenir dans sa disgrâce« C'étaient les soins d'Emma , c'était sa ßgure charmante, ses manières tendres et compatissantes. De temps en temps elle lui portait quelque nourriture qu'elle avait ménagé sur son propre repas.
Une fuis ( c'était le jour où son père adopiif complettait sa soixante-dixième année ) elle détourna une bouteille de vin et une assiette d'étain, sur laquelle eile mit des viandes. Elle porta le tout au père d'Ottilia, pendant que l'inspecteur faisait la sieste ; elle lui laissa la bouteille et Tassiette , afin de retourner faire les préparatifs d^'un dîner auquel le vieux Robert avait invité plusieurs amis. Emma ne revint que le soir desservir le repas du prison-
nier. Kemomée dans sa cuisine, elle se mit à essuyer Tassiette, et en y jetant un coup-d'œiî fiigiiif, elle fit une découverte qui lui causa un mouvement de surprise ; peu s'en fallut qu'elle ne laissât tomber Fassiette , en y lisant le propre nom de sa mère, Araélie Thomasius. En effet, Emma ressemblait tellement à celte femme infortunée , que cette observation n'avait point échappé à 1\I. Rlumm. Dans un moment de désœuvrement, et préoccupé de cette idée , il avait gravé sur Fassiette , avec la pointe de son couteau , le nom de la victime de sa séduction.
L'élonnement , Feffroi , la curiosité , l'espérance , se partageaient le cœur d'Emma. Cet homme, dit-elle en elle-même , a connu ma mère , rien n'est plus certain ; il a connu aussi mon père , c'est vraisemblable : il
pourra du moins m^ipprendre où je pourrai trouver Schneider, ce marchand que personne ise c«. luiaît.
Elle ne put trouver dans la soirée d^occasion pour se faire expliquer cet événement étrange; elle ne ferma pas les yeux de la nuit. Dès le matin , elleporta aiî prisonnier son déjeuner sur la même assiette. Klumni fat surpris de la voir paraître plutôt qu'à l'ordinaire. Jamais il ne Favait vue si agitée, ayant un air si amical et en même-tem])S si sériei:x.
Apres avoir mis ie déjeùuer sur la ta])le , Emma lui dit : V^ous êtes étonné , sans doute , de me voir venir si tôt, et vous ne vous doutez guère de ce qui me donne tant d'inquiétude.
Si je ne me trompe, c^\st vous qui avez écrit ce nom sur l'assiette C]ue je TOUS ai apportée hier'.
Rlumm singulièrement troublé ù
son tour , s'écria : Grand Dieu î serait-il possible ? — Est-ce que vous auriez connu ma mère ? — Votre mère? — Oui, elle se nommait Amélie Thomasius. — La fille du pasteur de Seliirlie^m ? — Elle-même î
A ce rair de' lumière , Klumm sentit son ccern- inflexible s'altendir.
Emma , pâle , immobile, contempla les traits décomposés du vieilLird , ses yeux égarés , les efforts qu'il faisait en vain pour paiîer. Cepeudant, avant qu'il eût la force de s'expliquer , Emma lui porta un second €Oup encore plus sensible.
Oh î certainement , s'écria Emma , certainement vous avez connu ma mère : c'est de \ous que je pourrai apprendre quel est mon père , et dans quels lieux il resp re.
Votre père , répéta Klumm, d'une Toix mal articulée !
— Du moins vous pourrez ni'indiquer celui à qui mon grand-père , dans ses derniers instants, a écrit Ja lettre que voici. Lisez-la ; elle s'adresse à un marchand nommé Schneider, dont je n'ai pu découvrir aucune trace. Ah ! si vous ne pouviez me donner aucun renseignement , j'en deviendrais encore plus malheureuse-
Jene connais pns cet homme , répondit Kiunim tout interdit ; cependant lorsqu'il vit ces mots tracés d'une main débile par le vieux Thomas] us : (( Celle qui vous remettra » cette lettre, est l'unique enfant de h ma fille unique. » Il lui sembla que ces p. rôles fussent écrites en caractères de feu. Les remords déchirèrent sa conscience ; il n'osa plus lever les yeux sur cette jeune fille qu'il avait abaudoucée , dont il avait fail
péril' la mère, et qui était maintenant sa bieiifiiiu ice dans la prison.
Euima , uniquement occupée d\m éclaircissement si précieux pour elle, ne s'était pas encore apperçne combien chaque mot de sa jolie bouche faisait saigner le cœur du prisonnier.
pri
Hélas ! dit-elle , vous ne pourrez donc pas non plus me découvrir le mystère de ma naissance ? parlezmoi du moins de ma mère. Vous l'avez connue ; elle devait être bien bonne , et bien malheureuse ! Ah î pourquoi n'a-t-eîle pas joui du bonheur qui était si bien fait pour elle?
C^est un secret fatal que jamais mon bonpa pa n'a voulu me découvrir. Je tremble que ce ne soit mon père qui Tait rendue malheureuse.
Ces paroles , prononcées par Fin- Bocence , excitèreat dans le coeur endurci de Rlumm ; des sensations
salutaires. 11 éprouva un saisissement
universel , et enfin ne pouvant plus
se contenir , il s'écria : C'est moi qui
Tai perdue; c'est moi qui suis ton père!
Emma se précipita à ses genoux.
Malheureux que jesuis , ditKlummî
il existe donc un Dieu ! et, pour la
première fois depuis son enfance,
il^ versa des larmes. La situation
d'Emma ne peut s'exprimer ; elle
arrosait le vieillaid de ses pleurs.
Le père criminel ne pul soutenir ces caresses ; il se leva, détourna les yeux, et dit d^.u ton suppliant ; Ta mère est vengée ; tu es l'instrument de la divinité. Oh î je souffre mille morts; je ne puis supporter un pareil moment. Donne-moi ta bénédiction, ô ange î ministre des vengeances célestes; mais retire-toi.
A ces mots, il se couvrit le visage de ses deux mains.