CHAPITRE X X y
Les Congés,
I eLs étaient Jes étranges incidents qui étaient survenus lorsque Théodore revint à la ville. Le prince avait récompensé ses services par le titre de médecin de la Cour ; mais il était fort peu occupé de ces honneurs« Oà est Ottilia ? Ce fut sa première idée. Sera-t-elle à moi V Ce fut la seconde. Le désastre arrivé h son père Faffligeait ; car il semait biec ce que cette excellente fille en avait dû souffrir ; mais son état actuel d'indigence lui causait un plaisir secret; ilpouvaitdésormaislui prouver que ce n'était que pour elle-même, et non pour ses richesses , qu'il l'a-
vait toujours aimée. A peine conservait-il quelque souvenir de ces soupçons qu'on lui avait montrés, de cette justification qu'on lui avait demandée.
Il attribuait la conduite d'Ottilia à un dépit amoureux dont il ne serait plus désormais question; et si, contre toute attente , sa bien-aimée avait encore de mauvaises impressions contre lui , il était résolu à faire tout son possi^ ble pour les dissiper.
Lorsque Théodore n'eut pu apprendre , ni au bureau de la poste , ni chez son cousin , le lieu de la retraite d'Ottilia , il n'en fut que trèspeu inquiet , car le père devait le savoir ; il était décidé à s'adresser au père , espérant que le détenu , courbé sous le poids de l'infortune, lui serait plus favorable que Forgueilleux directeur de la banque. 11 demanda la permission d'entrer dans la prison de
Klumra pour lui donner les secours de son art; Emma, toute joyeuse, le conduisit devant son père. Mais par malheur les esprits du vieillard étaient tellement égarés , que ce ne fut qu'après plusieurs semaines qu'il y eut un intervalle lucide, oùRlumm reconnut son ancien médecin.
Cette rencontre fit sur Fex-direcleur un effet très-iaclieux ; il rougit d'avoir des obligations k un homme qu'il aviut refusé pour gendre, ne lui cacha pas que sa visite lui était trèsdésagréable , et lui fit entendre qu'il aurait été plus noble de la part de Théodore de ne point se donner la satisfaction d'un pareil triomphe.
Oh ! combien peu il coimaissait ce charmant jeune homme ! quelle fut sa surprise , lorsque Théodore lui demanda où était Ottilia ! Il lui nomma presque sans le vouloir Grafen-
rode , la ville où elle s'élaii retirée : ce fut aussi presque , sans le vouloir, qu'il déclara qu'il ne prétendait plus exercer aucun pouvoir sur sa fille ; que sa main dépendait nniquement du choix de son cœur.
Théodore ne chercha point à disfeimuier les transports de joie que lui causait une telle déclaration. De retour auprès d'Emma , il lui promit d'employer tous ses soins pour guérir le malade , et partit fort content , car il savait où demeurait Ottilia : son bonheur dépendait uniquement de celle dont il ne révoquait point Taiiiour en doute.
11 écrivit à Ottilia une lettre fort tendre , où il dit que son père ne s'opposait plus aux vœux de son cœur , et la supplia d'accomplir les siens. Il lut sa lettre à Florio qui , contre sou crdiiiaire^ l'écoiUa en silence et en
ouvrant de grands yeux. Est-ce biea comme cela, dit Théodore? As -tu quelque conseil à me donner? — Aucun , répondit Florio. La lettre fut envoyée à la poste. Théodore vou-lut quitter son ami, qui continuait k ne pas dire un mot ; Florio le retint. Ecoute, dit-il , tu vas te marier ; tu lais une grande sottise ; mais il ne sera pas dit que tu la fasses tout seul, car moi aussi je me marie.
Théodore le considéra fort étonné, ne sachant s'il riait ou parlait sérieu« sèment.
Entre nous , mon cher , reprit FJorio, ne va pas dire cela à personne, car j'en rongirais;peudant ton.
absence, j'ai mené lu vie Ja plus ennuyeuse; Dieu sait que j'ai combattu de tout mon pouvoir contre ce maudit amour; mais c'a été inuiiie. Quand je suis à mou pianQ, je crois la voir
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auprès de moi ; quand j'exécute un air, je crois lui entendre chanter les paroles ; je conierBple en idée ses irails divins , ses yeux si pleins d'expression. J oublie mon état, je ne suis plus bon à rien , cela ne peut pas durer loni^ -temps ; ]e rendnu peut-être ma condition pire : quoi qu'il en soii j'épouse ; le reste à la volciité de Dieu.
Le reste lera io:i bonheur, répartit Théodore. C'esi sans doute d'Emma que îu veux p.alei? — Belle demande ! — Ké bit;n ! va sur-le-cbanap lui faire ta proposiiioa ?
Est-ce onc je le puis , répliqua Florio? Je me suis plusieurs fois présenté àsa porte, et toujours je me siû^ trouvé dans la situation d'un écolier qui ne sait pas bien sa leçon , et tremble de venir devant son Tnaître. Si je paraissais dcvanl die , je ne saurais
commeiil lui toaraer mon compliment. — Hé bien ! écris. — Crois- ta ? Sans douie , mon cher ; qu'as-tn ii craindre? je suis sur qu'Eiiima a de l'amour pour loi .
— Hélas î insensible que lu es ^ réparlit Florio , lu ne connais poiisr l'amour. Tu t'occupes de tes affairey;, tu soignes tes malades , tu recois une commission du prince, et restes toujours amoureux. Mais moi , pauvre diable , je ne saurais composer une phrase de musique ; au dernier concert, j'ai plusieurs fois faussé la mesure. Voilà ce que c'est que Famour.
Chacun a sa manière , répondit Théodore , et Florio écrivit. Théodore ne put s'empéther de rire de sa lettre : car il dépeignait en termes très- bizarres Tagitatiou de son cœur.
Il y disait bien qu'il était éperdueiDcnt amoureux; qu'il brûlait du dé-
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sir d'épouser Emma ; mais le surplus était une espèce de chaos presque inintelligible où il accumulait tous les faits qui s'étaient passés depuis qu'ils se connaissaient. 11 y régnait, en nn mot , un tel désordre , qu^'on lui pouvait croire le cerveau un peu timbré,
Florio attendit avec impatience le retour de la servante qu'il avait chargée de son amoureux message. Enfin elle arriva , Florio courut au-devant d'elle; il revint auprès de Théodore, triste , pensif , les bras croisés ; car Emma , à qui la lettre avait été directement remise, avait dit qu'elle enverrait îe lendemain la réponse.
Elle ne m'aime pas , s'écria Fiorio désespéré! si elle m'aimait, elle eût répondu sur-le-champ.
Quelle idée , répliqua Tiiéodore !
N'as-tu pas fait de longues réflexions fivant de lui proposer ta main ? Veux-
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tu qu'elle accepte sans examen ? La pudeur naturelle à son sexe n'exiget-elle pas un délai de quelques heures ? Sois tranquille , demain elle sera à toi.
Mais demain existerai- je , s'écria Florio , pleurant presque comme un enfant ?
Théodore ne vit pas de meilleur moyen de le tirer de sa mélancolie, que de lui rappeler qu'il avait reçu en présent deux bouteilles d'excellent vin de Bourgogne. Florio saisit cette idée, et remplit les vœux de Théodore , au-delà même de sou attente.
Cependant cette légère ivresse se dissipa , et Florio passa une trèsmauvaise nuit. La matinée était déjk presque écoulée, lorsqu'il arriva un enfant porteur d'une lettre de mademoiselle Thomasius. Florio s'en em-
para avec aviclitç , déchira TcnTeloppe en viiîi^t morceaux ; mais à peine eiit-ii jeté les yeux sur le contenu , qiv'i] ^'assit sur un canapé, et laissa tomber la lettre. Théodore la ramassa , et lut ce qui suit :
(( Je suis , Monsieur , infiniment n sensible à votre amour, et je ne ;> saurais dire qu'il n'est point par- » lagé. Cependant un devoir sacré j) me retient, et m'ordonne de vous )) déclarer qu'il ne faut plus penser }) à moi. Cette résohnion m'a coûté » bien des larmes ; mais j'ai dû la » prendre, et je ne m'en départirai » pas. Oubliez l'infortunée
Emma. »
Cela est inexplicable , dit entîe ses dents Tliécdore. Je le conçois , répliqua Florio; c^est une femme; -ce. seul root dévoile lou:e i'énigme»
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riorio cxiicila ensuite son dcplt en mille imprécations contre l'amour et le beau sexe.
Ne précipite pas ton jugement^ reprit Théodore ; ne dit-elle pas expressément qu^elle t"aime, qu'elle a beaticonp combattu pour te refuser?
Qui sait si ce n'est pas quelque vaia scrupule ? Je vais la voir et lui parler.
Florio Ten détourna fortement. Il ne voulait point devoir le consentement de son épouse h Fintercessioii d'un ami. C'en est assez , dit-il , J'ai iait une folie , j'en porte la peine ; je n'irai point me jeter aux pieds de mon inhumaine pour fléchir ses ri- (^ueurs ; un tel rôle ne me convient point. Je te jure , mon cher, que je ne l'aime plus, que j'ai honte de cette fantaisie.
Il croyait parler sincèrement , ma/ß
Théodore apperceTaitbien qu'il souffrait, ïl résolut, malgré les instances de Florio , d'aller ce matin même trouver Emma , afin de connaître les motifs de cet étrange refus. Il ne put rien découvrir; Emma ne répondit d'abord que par ses larmes.
Hélas ! dit-elle , pressée par les questions souvent insidieuses de Théodore , si mon généreux Lienfaiieur allait me mépriser, je serais doublement infortunée. Qu'il me permette cependant d'avoir pour lui *»et unique secret. Assm^ez Florio que je l'aime , que jamais je n en
aimerai un autre ; mais puis -je
dois-je
Eile s'interrompit, et le reste dé la phrase « dois-je abandonner un » père qui a eu le malheur de perdre » l'esprit ? » expira sur ses lèvres.
Ces mots eussent fait connaître sou
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secret. Théodore abandonna toute espérance de découTrir le mystère, et 'retourna chez lui, craignant le moment où il reverrait Florio. Comment aiirait-il pu resier spectateur indifférent de ces effets des passions , lorsqu'il attendait chaque soir une lettre d'Ottilia, une lettre où elle accorderait son consentement? Le temps calculé pour le retour du courrier était déjà expiré , et il ne savait comment interpréter ce silence , lorsqu'un soir il reçut ce billet :
(( Je vous ai beaucoup aimé, peut- » être que je vous aime encore pour w mon malheur ; je suis réduite à Tin- » digence , mon père est déshonoré.
M Le cœur me saigne en vous expri- )) mant mes intentions irrévocables.
» Je veux croire qu'une union avec >i moi interromprait vos intrigues
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» amoureuses; mais tôt ou tard vous
» vous en repentiriez. J'ai du peu-
» chant à la jalousie , et j'exigerais
» un amour saus parlace»
M Au surplus , quand les choses
» seraient autres qu'elles ne sont ,
» quand vous pourriez me prouver
» que vous prenez à la fille de Ro-
» bert un intérêt diliérent que celui
» que suppose le monde , et que ce-
>» lui que celte fdle elle-même m'a
»avoué, il s'élèverait encore une
» barrière étern^ll entre nous; car,
» lors de ma dernière entrevue avec
» mon père , il m'a menacée de sa
» malédiction si nous devenions
» époux ; il nous a ainsi séparés pour
» toujours. Adieu , et soyez plus heu-
» reux que moi. »
Ottilia.
Théodore ne fut pas moins étonné de ce congé formel, qu'il ne Tavait
été de celui donné par Emma à son ami ; ]a donîeur le rendit muet et presque inanimé. Florio lut ]a lettre à son tour, et dit en serrant Théodore dans ses bras : élourdis que nous sommes ! convenons qne nous sommes tous àeux de grands^ fous , et moi le plus insensé , car tu ne connaissais pas les femmes, et moi je les connaissais. Sera bien fine celle qui m^y reprendra. Souviens-toi de ce proverbe : les plus courtes folies sont les meilleures ; bannissons unefrivole espérance qui n'avait d'autre base que le cœur dissimulé et artificieux d'une femme ; calme-toi , et écoute ma proposition.