‹ Romans, contes, anecdotes et mélangesChapitre 33 sur 47 · CHAPITRE XXVL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVL

L,es voyageurs par amour,

JL o L s les animaux , continua Florio , sont doués de ]a faculté de changer de place, excepté ceux delà classe des polypes. L'huître elle-même n'est pas tellement adhérente à son rocher, .

qu'elle ne puisse ouvrir son écaille , . et faire une espèce de mouvement.

L'homme est le mieux partagé , puisqu'indépendamment de ses propres jambes, il a encore à sou service celles des chevaux , des chameaux et tiiême .

des chiens, en Europe , en Asie et au Kamtschatka. Et pourquoi la nature a-t-elle fait ces sages dispositions ?

Les autres animaux n'avaient besoin .que de chercher une compagne.

L'homme a de pli.s celui de se guérir de l'amour en voyant du pays. 11 y a des hommes qui, maltrailés delà forlune, ne s'en enîèlent pas moins à rester au lieu où le hasard les a placés ; mais de tels êtres devraient réfléchir que le monde, est , Dieu merci, passablement grand , et que, si dans tel lieu, il croît des ronces et des épines , les roses sont dans un autre.

Quiconque, poursuivit-il, se flatte de résister à l'amour, lorsque l'objet qui l'inspire est près de lui, est un fou. Ce n'est qu'en fuyant comme les Parthes que l'on peut combattre cette passion ; pourquoi , mon cher docteur, puisqu'on n'a pas encore trouvé contre l'amour un préservatif de la nature de celui qu'on emploie contre la petite vérole, ne prenonsnous pas tous deux la fuite? Tu as

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amassé nn peud'argent, et moi aussi ; voyageons afin de nous consoler de nos disgrâces.

Théodore trouva la proposition de son ami fort raisonnable ; oui , dit-il, il faut voyager, il faut visiter la France, ce centre des lettres et des lumières.

Ali ! üion ami , reprit Théodore , les femmes de ce pays-la sont, diton, encore plus séduisantes que partout ailleurs ; il faut soi'tir de 1 Europe, parcourir les belles contrées de l'Orient , où les habitants ont assez de bon sens et de raison pour enfermer les ienimes entie quatre bonnes murailles. Si tu m'en crois, nous irons en T'urquie.

Tout m'est égal, répondit Théodore, pourvu que nous partions au plus vite. Une diligence pariait le Çûtême soir pour Vienne ; Florio cou-

srilla d'y retenir deux pl.icrs. Ce départ sembla trop précipité à Tliéodore. Ottilia lui avait avoue qu'elle TaiiKait encore ; à la mérité , elle y avait ajouté un peut-être; elle avait expliqué les causes de sa jalousie , et il n'était j)as difliciie de les détruire; mais elle lui iuterdisait tout espoir, en lui annonçant la malédiclion de son pire , et le vœu qu^elie avait fait.

Toutes ces réflexions lui roulèrent da;is la tele lorsqu'il reprit la îeUre d Ouilia , et la relut plus de vingt lois.

Il faut que je parle encore une lois à sou père , dit-il à Florio. Celui-ci répondit brusquemeut : tu es incorri.^ible ; si tu ne veux pas venir avec moi , je [jars tout seul.

Ce fut avec bien de la peine que Tbci^dorc ie pcrsu.i-da d'auCL^dre eu-

core quelques jours. Ces jours de- Yiurent des semaines , car il espérait trouver quelque moment propice où son prisonnier aurait Tusage de sa raison, où il le déterminerait à écrire de sa main à sa fille Tautorisalion de faire un choix ; mais , hélas ! un nouvel événement acheva d'ébranler le cerveau du vieux Rlumm.

Un boir , Emma fit prévenir Théodore que le prisonnier avait des idées plus saines et plus raisonnables qu^a. l'ordinaire ; en conséquence , elle le conduisit dans une cour où les détenus avaient de temps en temps la faculté de prendre Tair.

Rlumra apperçut tcul-à-coup uq homme chargé de fers , la barbe longue et mal-propre , les joues pâles , les yeux hagards. C'est le plus Hiéchant de tou$ ceux qui habitent cette mai^bu ; dit- elle à son père ;

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et elle voulut l'éviter ; mais cet homme leur barra le chemin, et dit en ricanant : ah î ah î M. le directeur cîe la banque, soyez le bien venu, mon cher camarade ! Est-ce que vous ne me reconnaissez pas ? En vérité nous sommes bien changés Tun et l'autre ; il n'est plus ce bon temps où le baron de Sonnenstern courait le monde pour faire des dupes, où le marchand Schneider séduisait une pauvre innocente. Hé bien î vous vouliez me tuer quand je

reparaîtrais devant vos yeux !

Rien n'est plus plaisant, nous som~ mes tous deux devenus vrai gibier de potence ; mais le vieux pécheur , si je ne me trompe , n'a pas encore renoncé aux johes filles.

Klumm ne fut pas long-temps sans reconnaître sou ancien domestique , Fiiisiruraeut de toutes ses débauches.

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L^iraage fidèle que cet hornitie îrrfâme lui présentait en peu de mots, Ja fierté, îa honte, et pins que touC cela peut-être , la circonstance qu'il était en présence de l'enfant infortuné , fruit d'une horrible séduction, produisirent sur lui un tel effet, qu'il tomba presque sans connaissance sur le gazon , malgré les efforts d'Emma qui ne put le soutenir.

Elle appela des guichetiers au secours , et on ramena Klumm dans sa chambre*

Dans la nuit suivante, la démence de Klumm se changea en une folie d&ngereuse* Dès ce moment on dé- "^espéra tout-à-fait de sa guérison, Théodore ne pouvant obtenir ce dont il s'était flatté , prit le parti de céder à Timpatience de son ami.

Le sort va me séparer de vous, dit- il à Emma ; nous ne nous yever-

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rons pas cîe long-temps , peut-ctrc jamais. Il eût été en Toîre pouvoir de faire le bonheur de mon ami , et de nie rendre par-là supportable le séjour dans ma patrie. Oh î tous qui montrez une affection presque filiale à un vieillard étranger qui n\i que trop mérité son sort , pouvez-vou^ réduire au désespoir un jeune homme si digne de votre amour? Cependant, loin de vous faire des reproches j, quelque inconcevable que soit votre conduite, le caprice sera Tunique motif que je lui supposerai. Mon es-^ time pour vous est inébranlable ; mais je tremble pour Tavenir* Le bon inspecteur est très-agé ; vous pouvez bien lot le perdre , et ^o\:& trouver, pendant mon absence , privée de votre unique appui. Permettez-moi de parL-iger avec tchs»

quelque argent que )e possède.

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Emma refusa avec une vive émotion la Î30urse qu'il lui offrait. Je vous en conjure , lui dit-elle , ne me faites pas cette honte. Rien n'est plus affreux pour moi que Fidée de voiis paraître ingrate ; mais je dois emporter mon secret dans la tombe. Cependant pourrais-]e, dans nne telle ^situation , recevoir encore quelque présent de mon bienfaiteur? Non, Dieu aura soin de moi , car je resterai fidèle a mes devoirs tant que je respirerai. Adieu , soyez heureux , hon jeune homme , et ne pensez pas mal de moi. Priez aussi Florio qu^il n^ait point à mon égard d'idée injurieuse ; hélas ! je Faimais si tendrement !.... Adieu.

Elle se relira en pleurant» Théodore imagina dé remettre son présent -au vieux Robert, afin qu'il le donnât k Emma -3 près son déparî; mais ce

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généreux vieillard ne voulut pas le recevoir. Ma chère Emma , dit-il , ne manquera jamais de rien. Au premier jour je ferai mon testament, et lui assurerai une honnête existence.

Florio fut charmé de la résolution de son ami ; il fit un paquet de ses effets y qui consistaient en une couple d'habits , du linge et une guitarre. Quant à Théodore, il était comme indécis, et ne faisait aucun préparalif. Florio eut soin de lui à sa place ; il mit dans un coffre ses instruments de chirurgie , et n'oublia pas d'emporter entre des plaques de verre de la matière de la vaccine que son ami avait recueillie quelques jours auparavant. Quelle fortune , dit-il avec enthousiasme !

Personne à Constantinople n'a vr.ii- .^emblablemenl encore entendu parier de l'admirable décou\erie à{\

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docteur Jenner. ÎJ est possible qne la petite-vérole se déclare dans le serrail du grand-seigneur; on rappelé, tu fais des merveilles , . on te décore de Tordre du croissant. L'or, l'argent, et le calé moka arrivent de tous côiés dans ta maison. Ensuite tu nie procures la permission de divertir les sultanes avec ma guitare. A la vérité ce sont des femmes, mais elles auront pour D:ioi l'atlrail de la nou- T eau té.

Théodore n'entendit pas un mot de ces saillies , car au fond il jr avait \yd$ plus de courage que son ami , cl ne pouvait se dissimuler combien il était cruel de quitter le pa>s où vivaient leurs cruelles amantes*

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