CHAPITRE XXV IL
hes Turcs,
j\ os deux arais arrivèrent sans accident à Constantinople. Us opperenrent de loin avec entbonsiasme les raiuareîs dofés , entremêlés , d une manière pittoresque, avec de hauts bosquets de cyprès. Que tout cela est beau I qu'on est heureux dans ce pays ! dit Florio en considérant de Tautre côté la côte d'Asie. C'est ici , mon cher, que nous établirons nos pénates- Leur enchantement ne tarda pas à se dissiper lorsqu'ils virent l'intérieur de cette ville immense , lorsque, passant par des rues sales, exhalant les plus mauvaises odeurs, ils Tirent de CiiaquQ, côté de misérables
maisons de bois. Passant ensuite par le marché aux esclaves , ils apperçurent de tristes troupes de captifs que des Juifs exposaient en vente. Il fut heureux pour Fîorio que les Turcs ne comprissent pas Tallemand , car ses imprécations l'eussent rendu infailliblement martyr de la pliilantropie.
Nos voyageurs se présentèrent chez Tambassadeur de leur nation ; ils eurent l'agréable surprise de rencontrer dans Tanti-chambre une aucieime connaissance, c'était M. Fassesseur de Stolzenbeck en personne.
Ce dernier ne fut pas moins étonné en les reconnaissant , mais il parut éprouve!" une sorte de confusion.
Cependant il se remit de son trouble, aborda les voyageurs avec un air de protection , et en sa qualité de gentilhomme de la légation, il entra îc premier chez ï^m jssadeur.
Ami, dit Théodore à Florio, que penses-tu de cette aventure ?
Je crois , répartit Florio , que Dieu a résolu d'euToyer partout sur notre cljemin cet homme maudit. Il est capable de nous rendra de mauvais services auprès de son excellence«
Florio ne se trompait point. Stolzenbeck le père , informé des équipées de son fils , avait jugé à propos de le faire partir à la suite de Famt>assadeur à Constantinople ; et cet envoyé , jaloux de se concilier les bonnes grâces du ministre^ le traitait comme son propre fils. Aussi le jeune Stolzenberg menait-il une vie agréable, et il se livrait sans obstacles à toutes sortes de débauches. Il n'eut rien de plus pressé que d'annoncer k l'ambassadeur quels étrangers venaient d'arriver h Constanti-^
nople ; il en résulta que les deux auiis furent très-froidement reçus, et son excellence leur demanda, à la vérité en plaisantaiat , s'ils n'étaient pas des aventuriers ?
Pourquoi pas , répliqua Florio ?
cela vaut mieux que si Fou nous avait exilés ici ponr uos^ bonnes vies et mœurs. A ces mois , il laiica sur le gentilhomme d'ambassade un coupd'œil foudroyant. Son excellence, qui n'y prit pas garde , avertit les •voyageurs de se bien comporter pendant leur séjour en cette ville , disant qu'il ne fallait presque rien pour se mettre très-mal avec les Turcs, et qu'en pareil cas ils ne devaient pas beaucoup compter sur sa protection.
Les deux amis se retirèrent avec Ja résolution de ne plus remettre , s'il était possible, les pieds chez son ex* cellence.
Ils n'avaient cependant pas besoia de cet incident pour ne pas reconnaître bientôt que Ccnsiantinople n'est pas un beu où Ton puisse oubber si facilement sa patrie ou sa maîtresse.
En vérité, disait Florio, ces Turcs ne peuvent être de bonnes gens.
J'accorde qu'ils sont bienfaisants , car ils ont des fondations pieuses ea faveur des chiens et des^ chats infirmes ou abandonnes ; mais comment peut-on vivre a\ec des gens qui font précisément le contraire de ce que nous faisons? Nous nous découvrons la tête pour saluer, ce serait' cli^z eux une impolitesse ; nous ôtons no(î chapeaux, en entrant dans une maison étrangère, ils ôtent leurs pantoufles; nous avons des vêtements étroits, ils en ont de larges ; notre coiÄire est noire, la leur est blanche , rowg^
OU verte j nous avons des cravates, ils se tiènent le cou découvert ; nous retirons le pied pour faire une révérence , ils font un mouvement de la tête et de la main ; nous traînons après nous une longue épée, ils ont un poignard à la ceinture. Leurs soldats, au lieu de drapeaux, ont des queues de cheval. En un mot , ils semblent une espèce toute différente. Leur musique est un effroyable charivari.
Un petit accident augmenta le désir qu'avait Florio de quitter au plutôt cette ville. 11 avait loué, pour faire une promenade sur Teau , une caïque, sorte de bateau à six rames.
Au moment où il allait partir , un brutal officier de police s'approcha , et lui demanda qui il était. Je suis , répondit-il , un Franc, un voyageur.
L'officier observa qu'en ce cas il
n'avait pas le droit de se servir de six rames, que tout au plus il pouvait manoeuvrer avec'wn seul aviron.
Hé bien ! qu'importe, répondit Florio , pourvu que Je puisse quitter le rivage ?
Le temps était beau , le soleil d'une chaleur extrême ; la voile n'était presque pas enflée par le vent* Florio s'était muni d'un parasol pour se mettre à l'abri des rayons du soleil. Bientôt un bateau s'avança à toutes rames; celui qui le commandait lui demanda d'un ton menaçant comment il osait manquer de respect à sa hautesse.
- -Le ciel me préserve d'une si criminelle intention, repartit Florio î
Hé bien ! chien de Franc, reprit le Turc , quelle est ton audace de mettre un parasol sur ta tête devan?
le sérail de notre empereur î
J-e vous assure, répliqua Florio , -que je ne croyais pas manquer ainsi çie vénéraiioa pour sa hautesse.
Cette allégation de son ignorance œ Vçfùi guèi« préservé d'une visite au château des Sept-Tours, s'il n'eût (glissé à propos quelques sequinsdans la main du Turc qui s'appaisa , et continua son chemin.
Sa paauvaise humeur ne fit que s'aceiTohre , en voyant que ni sou ami Théodore, ni lui, ne pouvaieot gagner leur pain dans cette ville exécrable. Les Turcs lui rendaient bien le mépris qu'il avait pour sa musique , et levaient les épaules en entendant les accords savants de sa guitare.
Ces gens-là sont des barbares , disait-il, mais du moins ces barbares êont comme les autres, sujets à des maladies ^ et il faudra bien qu'ils ayent recours à l'ami Théodore ; la
petiie Terole fait parmi eux toutes leÄi années des ravages elfrayanls ; nous alloîîjs aiaturali^er chez eux îa vaccinÇfc Par inalheiu' la confiance aveugle des Turcs en la prédestination rendit inutiles toutes ces inteations bienfaisantes.
Une fuis seulement il eut l'espérance de voir un rayon de lumière pénétrer jusqu'aux rives des Dardanelles , lojsqu^m pacha qui avait appris par hasard rarrivée d'un médecin étranger, Ik demander Théodore. Floiio accompagna son ami; ils trouvèrent un homme honnête, aimable , qui avait été autrefois envoyé comme ambassadeur auprès d'une cour étrangèie , et qui y avait perdu ime partie des préjugés de son pays. Il pria le docteur, en lui recommandant le plus grand secret, de vaccijicr ses enlaulS; assurant que sî
la chose venait a être connue, cette opposition aux décrets de la destinée lui feraide plus grand tort* :
Mais TOUS êtes, dit Floriö , im homme élevé en dignité; chez nons le peuple fait tout ce qu'il voit faire aux grands.
Hélas ! répondit le pacha , autrefois mon exemple aurait été de quel^ que influence. Mais depuis que j'ai eu le malheur de devenir gendre du
grand seigneur — Le malheur?
— Oui ^ sans doute. — Chez nous ime telle alliance procurerait le plus grand honneur. — Hélas ! ce n'est pour moi qu'une pénible contrainte.
lia plu à mon maître de me marier avec sa fille ^ qui n'a que deux ans.
Deux ans ! s'écria Florio, que peut-on faire d'un pareil bambin? — Je ne Tai pas encore même entrevue,
O T T T L I A. lig
répondit le pacha; mais il faut que je lui envoie sans cesse des présents qui ne font que remplir les coffres de mon futur beau-père. En peut d'années toutes mes richesses se sont dissipées. Hélas î avec quel plaisir je les aurais toutes sacrifiées ! Mais il a fallu aussi répudier une épouse chérie'. — Et pourquoi ? — Parce que le gendre du grand seigneur ne doit pas avoir d'autre femme, ni même de concubine. — - Hé quoi î lorsque son épouse est encore à la mammelle ? vi
— Certainement, continua la pacha , la loi et l'usage nous permettent d'âVoir plusieurs femmes , mais Tamour m'avait engagé à une seule , à Fatime ; elle m^avait donné des enfants qui resserraient encore notre union. Nous étions heureux, lorsque tout d'un coup la- fille du sultan e&Ê
venue interrompre le cours de noire féiicilé.
De plus en pins dégoùiés cle tout ce qu^ils voyaient , Florio et Théodore se rendirent chez TambassadcTir pDur demander des passe-ports : ils y trouvèrent tout dans le plus grand tumulte. M. de Stoizenbeck avait, par l'entremise dune vieille juive, entretenu un commerce de galanterie avec une fille turque ; il s'était fait introduire chez elle déguise en femme.
11 fut surpris par le père , qui lui déclara franchement , qu'à moins qu'il ne consentît à se faire turc et à épouser sa fille , il allait le faire étrangler par ses gens. i\L de Stoizenbeck entre deux maux choisit le moindre; mi iman fut appelé, et Fou pratiqua la cérémonie qui le rendit mahométan.
Celte nouvelle mit Fambassacleiu' fort en colère ; il fil des démarches auprès de la sublime Porte ; mais on lui répondit qu'il ferait mieux de se taire , parce que , s^il faisait enlever un homme qui s'était fait musulman, la populace s'ameuterait, et qu'il serait impossible de le soustraire à sa rage.
Florio ne put s'empêcher de rire de l'aventure de Stolzenbeck. Cela, dit - il , me réconcilie un peu avec les Turcs. Voilà les hommes ^ dit Théodore en le réprimandant avec douceur ; ils aiment mieux voir le vice une fois puni que la vertu récompensée dix fois.
Et ils ont raison, répartit Florio, car il n'y a point de vertu sans récompense ; il n'y a point de puissance humaine qui puisse ôier
une bonne conscience ; mais que de mauvaises actions restent impunies !
Florio aurait bien youIu ne point sortir de la ville avant de voir mustapha Stolzenbeck ; mais comme celui-ci n'osait point de sitôt se montrer en public , les deux amis partirent pour Smyrne sans attendre davantage*