CHAPITRE XXIX
La bonne cousine^
[Nous n'avons pas encore parlé de la petite ville de Grafenrode^ où Ottilia avait cherché un asyle. La maison de sa cousine lui eût paru aussi agréable que la ville elle-même;^ si elle n'eût été en proie k une doubleur secrète. La bonne madame Bartels était à la vérité une femme excellente, mais de ces gens dont oa voit malheureusement un trop grand nombre, qui ne cherchenî, pour ob^ jets de leurs bienfaits, que ceux qui Toyent et pen&ent comme eux. Elle ne pouvait souffrir que quelqu'un vécût à sa manière, qu'il se jugeas:
à son gré heureux ou malheureux^
Tous ceux qu'elle obligeait étaient forcés de se mettre sous sa dépendance; à cela près elle leur faisait tout le bien qui était en son pouvoir.
Mais malheur à ses protégés , s'ils ne suivaient pas exactement ses conseils , s'ils s'avisaient d'avoir un autre ami! 11 en résultait que chacun craignait de lui avoir des obligations ; tout le monde s'était insensiblement retiré d'auprès d'elle. Dans un âge avancé , elle vivait dans une profonde solitude , et passait tout son temps à déclamer contre l'ingratitude des hommes. Le dernier homme qui s'était laissé dominer par elle, était devenu son mari ; encore ne pouvait-elle pas lui pardonner d'être mort sans sa permission. Toute sa société se réduisait à sa servante avec qui elle vivait en bomie inieiligcûce, car celle-ci n'osait la coDîra-
fier en rien; elle vantait sa grande pénétration , et la traitait comme une mère chérie. Elle n'avait ni chiens ni chats, disant que ces animaux, n'avaient point d'attachement raisonné. Elle avait été proche paiente de la tante du vieux Rlumm; jamais elle n'avait pu souffrir le fils , parce que c'était un homme qui voulait tout faire à sa lête ; cependant elle ht tous ses efforts pour faire venir Ottihu auprès d'elle quelques années avant la mort de sa respectable gouvernante.
Si elle eût été riche , Klumm n'eiit point balancé à accepter sa proposition ; mais comme elle passait dans la petite ville pour une femme d'une générosité extravagante, un héritage de quelques milliers d^écus , n'était pas capable d'éblouir \m homme qui roulait sur l"or et l'argent; il avait si
froidement remercié madame Bartels, qu'il y avait lieu de craindre qu'après le malheur que le père avait essuyé , la fille ne fut très- mal reçue. Cependant il en fut autrement»
Ottilia se fut à peine nommée li madame Bartels, à peine lui eut-elle révélé le triste sort de son père j que la bonne madame Bartels Tembrassa tendrement , et lui donna le nom de fille. A la vérité, dès le premier quart-d heure , elle entrevit qu'il lui faudrait prendre en tout les avis de sa cousine. Ce ne fut pas assez de le lui faire entendre, celle-ci lui déclara franchement ses conditions y et leurs préliminaires furent ainsi arrêtés.
OÈtilia se sentit la farce d'ouvrii' son cœur à sa cousine ; avant que deux jours se fussent passés , madame Bartels connaissait déjà soii
iistoire jusqu^aux plus petites circonstances. Une pareille candeur enchanta la \ieille dame, à qui depuis long-temps on ne faisait plus de confidence. Quelle vaste carrière était ouverte à ses conseils ! Elle lui pardonnait de s'éti^ ainsi engagée dans un amoureux lien, parce qu'alors elle ne connai.'îsait point sa prudente cousine; mais elle dit que désorjnais, en suivant ses avis, elle s'en trouverait bien. HéLîS î leur première mésintelligence éclata au sujet de la lettre de Théodore.
Ottiîia ne manqua point de faire voir à sa cousine la lettre de sou amant, et de lui expliquer en raénae temps quels motifs la forçaient de refuser sa main.
Mon enfant, répondit madame Bartels , dans de pareilles choses il faut t'en rappoi ter entièrement à moi» II. î3
Que t'importe la défense d'un père qui a renonce à tous ses droits sur toi? D'ailleurs il serait déraisonnable qu'il voulût encore se mêler d'une fille pour qui il n'est plus en état de rien faire. Le jeune homme est médecin ; notre vieux docteur Quirinus vient de mourir ; il faut ici quelqu'un pour le remplacer. A la vérité , je possède des recettes merveilleuses , et j'ai guéri plus d'un mal que l'on croyait incurable ; mais ces imbécilles de provinciaux ne veulent pas avoir confiance dans une femme. Ton jeune homme trouvera ici des pratiques , surtout s'il veut suivre mes conseils dans les cas un peu graves.
Tu l'épouseras ; vous demeurerez chez moi, et je vous laisserai après ma mort tout ce que je possède. Telle est mon intention , et je compte sur ton consentement.
Ottiliaiie put tooiber d'accord que 3011 père eût abjuré ses droits sur elle , et qu'il faudrait qu'il eût perdu la raison pour ne pas consentir k cette union. Quelques jours après an reçut la nouvelle que le \ ieux Klurara était en démence. Ottilia pensa s'éva^ nouir de douleur , mais la vieille cousine s'écria toute triomphante -f Ne Favais-je pas bien dit? Le bon homme a perdu la raison.
Hélas ! répondit Ottilia , lorsqu'il me menaça de sa malédiction si je contractais ce mariage , il jouissait de tout son esprit; je ne chargerais pas ma conscience d'une désobéissance criminelle.
Madame Bartels fut mécmilenle ûe cette résolution si positivement exprimée. Elle devint plus cérémonieuse, plus froide ^ et laissa entrevoir que c'était seulement par une
docilité sans bornes qu'on pouvait obtenir des droits à sa protection.
Oltiliareût volontiers quittée, mais
où aller? Rejciiidre s; n înallieu-
renx père ! c'était son désir le plus ardent; mais comment se procurer l'argent pour Lire le voyage?
En partant de sa ville natale , elle n'avait que la somme rigouicusement nécessaire pour arriver chez madame Bartels. Elle ne pouvait certainement s'adresser à sa cousine j)Our l'exécution d'un tel projet. S'adresser à Théodore , c^était, dans les termes où ils en étaient, une chose impossible. Elle était trop fîère pour demander des secours à son ancienne femme-de-chambre , et d'ailleurs Théodore n'eût pas tardé à en être instruit. Elle ne connaissait personne sur la terre qui pût la tirer de cette position difficile.
Maïs quoi , se dit-elle dans uu moment d'enthousiasme î une fille doit-elle rongir de demander Faumène pour aller retrouver son père?
Cette idée exalta tellement son imagination , qu'elle Teût mise à exécution sur-le-champ , et fût partie à pied , si elle n'eût songé à un autre embarras. Lui permettrait-on de vivre dans la prison de son père? et si on la refusait, quel serait son asyle? Chez Marie? Mais elle était parente de Théodore qui allait souvent chez elle , qu'elle ne pouvait éviter d'y rencontrer.
Dans cette perplexité , elle s^arrêta au projet d'écrire à Emma avant de partir. La réponse d'Emma, dictée par Robert , détruisit son espérance d'être admise , à moins d'une permission de l'autorité supérieure > à partager la prison de son père*
« Soyez sans inquiétude , ajoutair .») Emma ; tout ce qu'une fille est ca> » pable de faire pour son père , je le >7 fais avec la plus grande joie pour )) cet infortuné; tant que je pourrai » me servir de mes mains , rien ne » lui manquera. )ï
Ottilia soupira et ne put s'empêcher de porter envie aune étrangère;.
qui semblait née pour lui causer des contrariétés.
Il ne lui resîak plus qu'un seul plan : elle brodait avec beaucoup de goût; elle voulut tirer parti de ce talent pour amasser une petite somme , et aller louer ensuite une petite chambre près de la prison de son père. Elle Tirait voir dans tous ses moments de liberté , et le soulagerait du produit de son travail.
Cet espoir fut encore déçu. D'un côté p il n'y avait personne dans la
tille qui pût mettre le prix à son travail ; de Tautre , madame Bartels lui déclara positivement que quiconque était reçu dans sa maison , ne de\^ut pas travailler pour de l'argent; que. Dieu merci^ elle jouissait d'assez d^aisance pour fournir a sa fille adoptive^ non seulemeat le nécessaire , mais le superflu.
La pauvre Ottilia fut donc obligée de renoncer à cett« idée ^ qui, dans sa solitude , eût soutenu son coeur et récréé son imagination. Elle tomba dans un accablement qui dégénéra en une apathie profonde. Elle était indifférente à tout ce qui se passait autour d'elle. Dans cet état du moins elle jouissait de l'avantage de plaire singulièrement à sa protectrice ; car elle n'avait le courage de la contrarier en rien.