CHAPITRE XXX
L,^ Homme singulier.
X>A maison âe madame Bartels était près d'un grand et beaî^v jardin qui s'étendait fort loin dans la ca-îipagne. jLa fenêtre d« la chambre d'Ottilia donnait sur un charmant bosquet de tilleuls et d'acacias , où soir et matin îe rossignol faisait entendre ses mélodieux concerts. Ottiliav aimait à travailler auprès de cette croisée. Son clavecin, le meilleur que madame Bartels eût pu se procurer dans toute la ville p n'était pas loin.
Le propriétaire du jardin et de la maison voisina était un homme d'environ soixante ans. Il était étranger, mais il demeurait depuis long-temps
dans cette "ville, où il passait pour um alchimiste ; car od lur voyait beaucoup d'or, et personne ne savait d'où il lui venait. Il se nomraait Fersberg ; voilà tout ce qu'on savait de lui ; mais sa patrie, sa famille, son état, étaient ignorés de tout le monde, parce qu'il parlait rarement , et éludait toute question, à ce sujet. Il ne cherchait aucune société, et éloignait tous ceux qui voulaient le fréquenter».
M, Fersberg avait coutume de rôder toute la journée sur mie montagne voisine. Ceux qui le rencontraient dans ces endroits écartés , lui, voyaient toujours un bouquet de simples à la main. Que pouvait-il faire de ces herbes , si ce n'est de s'en servir pour apprêter des philtres magiques , peut-être des breuvages propres à rajeunir? c'est du moins ce qu'assurait le bonhomme de bour-*
gviemestre, qui croyait k la maßle ci aux sortilèges.
Mais comment employait -il ces plantes ? A la vérité son vieux domestique, la seule personne qu'il eût dans sa maison , assurait qu'il les faisait dessécher , qu'il les rangeau par ordre entre deux feuilles de papier.
C^est ce qu'on ne pouvait croire. Oa savait qu'il y avait un crocodile empaillé suspendu au plancher du vestibule de sa maison ; ou savait aussi qu'il conservait des serpenis dans Tesprit de vin. Que fallait-il de plus pour le faire regarder comme un homme qui possédait la pierre philos ophale ?
Ce qui le faisait exécrer davantage , c^est qu'il ne fréquentait pas l'église. La seule vertu que Ton ne pouvait lui refuser , c'était la bienfaisance. 11 ne donnait rien^ il est
vrai , aux mendianls qui assiégeaient sa porte , mais il secourait tous ceux dont les malheurs lui étaient connus ; il avait relevé les affaires déplus d'un pauvre artisan. On finit par le plaindre de son impiété, mais on le loua de sa générosité,. et on le laissa tranquille. Pendant quelques années on cessa de parler de lui. Les enfants l'appelaient ou le chercheur de simples ou riîomme bleu, parce qu'il portait toujours un habit de celte cou» leur. Ils ne le fuyaient point, parce qu'il les traitait avec bonté ; il leur faisait de petits présents, mais leurs parents les grondaient de les avoir reçus.
Le premier mois , ce chercheur de simples avait jeté les yeux sur un petit garçon de six ans qu'il attirait chez lui , et ne le renvoyait jamais Sans lui donner quelque chose. L'en-
faut ne demandait pas mieux que de Tal] er voir , mais le diacre Pumpfel avertit les parents de ne point laisser aller leur fils chez ce suppôt de. satan.
Fersberg fut vivement affligé de voir que cet enfant ne venait plus chez lui. Contre ses principes, il alla trouver ses parents; il leur fit la proposition de lui confier leur fils, dont il soignerait Téducation avec une tendresse de père. Mais on le refusa; ils déclarèrent que, malgré leur pauvreté , ils aimaient mieux élever leur enfant dans la crainte de Dieu.
L'étranger leva les épaules et garda le silence. Un habile physionomiste eût lu cette pensée sur ses traits :
(( On a déjà souvent calomnié mes }) intentions, et j'ai su le supporter ► y pourquoi ne le supporterais-je pas ^i encore? » Il retourna dans sa mai-
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^sonnette sans s'inquiéter de ce qu'on, pouvait dire de lui ; il étudiait la belle nature dans ses promenades champêtres j et se livrait chez lui à la culture des beaux arts.
Madame Bartels , en raison du voisinage, avait cherché à lier connaissance avec lui , afin de lui donner des conseils sur la tenue de sa maison. Elle Tinvita en conséquence h un grand repas , où elle avait aussi prié M. le bourguemestre, pour lui faire honneur. Mais cet homme incivil refusa Tinvltation, et ne fit pas même une visite pour réparer son impolitesse. Depuis ce temps, madame Bartels ne se trouva plus disposée à parler au chercheur de simples; «lie l'appelait un fou qui pouvait facilement devenir dangereux.
Ottilia avait entendu raconter sur cet homme mille choses plus absuAr-
des les unes que les autres, qu'elle Oubliait presque aussitôt qu'elles étaient proférées , mais qui laissaient néaumoins dans son esprit une is^ir pression si défavorable , qu'elle ne désirait ni le connaître , ni même le voir. A la vérité , elle ne pouvait guère le rencontrer, parce qu'elle ne sortait presque jamais ; cependant elle l'entrevoyait quelquefois dans le jardin à travers les arbres, sans pou- Toir observer entièrement sa physionomie.
11 n'en était pas de même de Fersberg; il avait bien examiné Ottilia.
La mélancolie qui régnait sur cette figure charmante l'avait vivement touché. 11 dirigeait toujours , sans savoir pourquoi , ses promenades du côté de la fenêtre d'Ottilia; puis il la regardait, sans être vu lui-même, à travers le feuillage , ou bien assis sur
riierbe ; il se plaisait à entendre les sons qu'elle tirait de sou clavecin, les .accents encore plus îouclianis de sa «oix. Un matin il la vit à «a croisée ^ debout et toute en pleurs. Il fut tellement ému de ce spectacle, qu'il ne put résister plus long-4emps au désir de connaître de plus près cette beauté qui.|)araissait si malheureuse.
Pour la première fois il donna a son domestique étonné, Tordre de s'informer quelle était l'étrangère qui logeait chez madame Bartels.
Le vieux Phihppe répondit que -c'était une parente malheureuse, dont le père avait joui d'un rang distingué , mais qui avait mérité la potence , et se trouvait détenu dans une maison de ïorce. Qui t'a ordonné de prendre des informations sur le père , répondit Fersberg ? Cependant, au fait, il n'était pas fâché de
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con aît'^e la cause de son infortune; car ii 1 dFjit crje malide c^alTlour^, «et quoiritie dans ce ens il eût fait «ou possible pour" lui re idre service, il préférait cjuc la cause de ses chagrins fui différente.
La quesiion était de savoir comment il pourrait faire avec Ottilia une plus ample connaissance. Sans y réfléchir bien Ion g- temps, Fernher« se présenta tout simplement chez madame Bartels , qui ne fut pas peu surprise d'une telle visite , et s'en enori^ueiliit môme un peu ; car le chercheur de simples n€ faisait de visites à personnco
Fersberg prit pour prétexte les aréparalions qu'il était important <îç faire à un mur qui séparait les deux maisons. M savait parfaitement , d'après s^s titres , que le mur n'était pas mitoyen , et que ces dépenses regar*
dâient madame Bartels toute seule ; mais il feignit de Tignorer, et lui demanda la permission de faire rétablir à ses frais quelques parties prêtes^ •à tomber en ruine. Déjà cette proposition avait réconcilié madame Bartels avec Vhomine bleu ; mais il fil encore plus de progrès dans ses bonnes grâces, lorsqu^l k consulta sur le maçon qu'il convenait d'employer (il n^y en avait que deux dans la ville ). Cette bonne dame ne s'appercevait pas que Fersberg ne cherchait qu^à prolonger la conversation^ parce qu'Ottilia ne paraissait pas ^ et parce qu^il espérait toujours la voir arriver.
Cependant Ot-tilia ne se montrant point, il fallut se séparer; il ne resta plus à Fersberg que d'inviter sa voisine à venir dans son jardin , où il lui ferait mauger de ses belles cerises.
L'invitation fut reçue avec reconnaissance ; cependant il ne fut pas dit un mot de la fille adoptive, et Fersberg retourna très-chagrin à sa maison ; car il s'était proposé de passer une partie de la soirée à écouler les longs discours de madame Bartels.
Le sort au surplus le servit trèsbien. En effet , pendant le dîner , Ottilia fut priée de faire un peu de toilette , parce que le soir on irait faire une Visite au voisin , M. Fersberg. Ottilia ne put contenir son élonnement, car jusque là elle n'avait entendu dire à sa cousine que du mal au voisin. :
Mon enfant , répondit madame Bartels, il ne faut pas juger les gens avant de les connaître. J'ai toujours dit à M. le bourguemestre : Qui sait ce qui en est ? Et vois-tu , jamais je ne me siiis ircmp?e c'a ?.s mes jivr
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gemeuls. L'étranger est venu chez moi ; c'est vin homme aimable et de bon ton; je n'en puis pas dire autre chose. 11 fera rétablir à ses dépens le mur qui sépare les deux maisons ,* il m'a engagée d'aller dans son jardin manger des cerises, et je puis t'assurer qu'il a les meilleures du pays ; car j'allais souvent dans le jardin , du temps de l'ancien propriétaire. Sil eût suivi mes conseils, il n'eût pas tait banqueroute , et ne se fût pas défait d'un si bel héritage.
Madame Bartels se mit alors à conter toiit du long l'histoire de l'ancien propriétaire, et de 1 inutilité des avis qu'elle lui avait donnés^ Enfin , dit-elle en entendant sonner ' cinq heures, voilà ce que c'est que de mépriser les persc-iiies de bon conseil ; va, ma petite Ottilia, ha- ]>iile~toi ^ et reviens bien vite.
Ottilia ne changea rien a la sîœpRcité de son habiliemeat, et prit seu-^ liment un chapeau de paille. Madame Bartels , un peu fâchée , la ren»
voya à sa toilette ; elle la força depasser une autie robe ; et prenantplus de soin de sa propre parure ^.
elle mit sa belle capote de velours noir.
Aussitôt que Fersberg apperçut de loin ses deux voisines , il alla au-devant d'elles, et les conduisit sous un berceau , où on. leur servit des cerises les plus miu-es dans^ une •jatte précieuse de porcelaine de la Chine. Le désir de plaire à Ottilia rendit le vieillard plus parleur que de coutume ; cependant il se garda bien de priver madame Bartels du plaisir de dire sa façon de penser sur tout, el lui montra une complaisance que c^lte dame n'avait de lon^-
ïemps éprouvée. Il ne laissa pas toutefois échapper les courts intervalle»
eqj;il pouvait s'eniretenir avec Ottilia^ et il s^assiira ainsi qu'elle avait reçifc vme excellente éducaiion».
Fersberg conduisit les d^mes dans, sa maison et dans son appartements Madame Bartels admira tout, particulièrement la richesse des meubles j.
la beauté des porcelaines , et pré*= senta de temps en temps ses idées pour que les choses allassent encore mieux. Ottilia examina les objetsd'uue manière qui fit voir qu'ils ne lui étaient pas étrangers. Elle considéra avec plaisir l'herbier de Fers=berg, et dit : Hélas ! si je n'avais pa& passé les plus belles années de ma Tie dans l'enceinte d'une grande ville ^ peut-être la botanique auraiteu pour înoi des charmes..
Lorsque Fersbeig eut ouvej;l sa^bi-
bliotbèque j madame Bartels y jeta un regard superficiel , parce qu'elle n'aurait pu parler d'autre chose qu€ de la reliure et de la dorure des volumes ; mais Ottilia parcourut les rayons , lut les litres ; et lorsqu'elle en lira quelques livres , Fersberg reconnut toujours , avet: un plaisir secret, que c'était un bon ouvrage.
Je ne m'étonne plus, dit^elle, que le temps ne vous paraisse pas long ; je ne me serais pas attendue à trouver de pareils livres à Grafenrode. Petite sotte, interrompit gaîment madame Bartels ! n'ai-je pas dans ma chambre à coucher uu assez Ixm nombre de livres de feu mon mari ? Il est vrai qu'ils ne sont pas si joliment reliés que ceux-ci.
Ce serait pour moi un plaisir iufiui , dit Fersberg à Ottilia, si quelques-uns de mes livres poirvaicnt vous eue
agréables. Je vous prêterai ceux que^ vous désirerez.
Ottilia accepta cette offre obligéante; elle prit le Voyctge du jeune Anacharsis , et VUranie de Tiedge.
Ge choix lui lit beaucoup dlionneur dans l'esprit de Fersberg, à qui ce prêt de livres fournissait d^ailleurs l'occasion d'avoir des relations fréquentes. Il fit porter aussitôt ces ouvrages chez sa voisine , et donna un catalogue de sa bibliothèque, afin que désormais Ottilia pût choisir 3 avec plus de facilité , les volumes qu'elle désirerait avoir.
Madame Bartels se retira fort satisfaite. Jamais, à son gré, elle n'avait mieux cuiployé sa journée.