‹ Romans, contes, anecdotes et mélangesChapitre 38 sur 47 · CHAPITRE XXX L · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX L

Histoire du Cheixheur de Simples^

Ija cousine d'Ottrlia n^attendit que le temps nécessaire aux préparatifs^ d'un grand repas , pour inviter le Toisin à venir dîner chez elle* Cettefois il ne s^excusa pas ; madame Bar»

tels étala tout ce qu'elle avait d'arg^enterie et de beau linge de tabljc ^. et M. Fersberg , en homme qui sait s,o\\ monde, fil toutes^^ les louanges, qu'il convenait de faire^ 11 trouva délicieux tous les mets qu'elle avait elle-même apprêtés, et lui parut,, en un mot , le plus aimable des?

Ibommejî,

Ce n'était encore qu'une simple Eaisoa de voisinage ^ a laquelle il

ne manquait pKivS , au gré de madame Bartels, pour la rendre plus étroite , qu'une explication franche de la part du voisin. Fersberg lisait de plus en plus dans le cœur d'Ottilia, et admirait les perfections que chez elle l'éducation avait ajoutées à la nature.

Malgré sa pénétration, il ne s'apperçut point qu'elle aimait ^ et attribua sa tristesse au désastre de son père.

Combien ne souhaitait-il pas de pouvoir adoucir son infortune î La confiance ;, l'affection qu'elle lui montrait Tenhardirent. Un jour qu'Ottilia lui renvoya des livres, en en faisant demander d'autres , elle fut bien étonnée de trouver sous Tenveloppe une lettre à son adresse : elle lut avec la plus grande surprise ce qui suit :

Mademoiselle , « Personne ix Grafenrode ne con.''

il. i5

lyO O T T 1 L I A,

» naît mes aventures. Permettez que » je ne confie qu^à vous seule ce que » je vais vous raconter, et que je ne a vous en donne les motifs qu'à la fin » de ma lettre.

)) Autrefois j^exerçais un petit em- )) ploi à "^"^'**. J^avais une femme et )) un enfant; j'étais le plus malheu- » reux des hommes. Les excès de la » révolution française qui s'éteny) dirent jusqu'aux lieux que j'habi- )) tais , m'enveloppèrent dans le com- » mun désastre. Quelques propos » que je tins inconsidérément me )) firent jeter, pendant quatorze mois, » dans une prison ; ensuite je fus )> obligé de m'expatrier. Ma chère » femme en mourut de chagrin. Mon » fils , âgé de six ans, et qui donnait » les plus belles espérances , fut » confié à un bon parent : je le ser- )) rai, pour la dernière fois,, hélas !

» contre mon cœur, et partis pour » les Indes orientales.

)) Je fis la connaissance d'un hon- )5 nête Anglais , propriétaire d'une )) manufacture considérable , où je » trouvai du travail et du pain , mais

» je n'y trouvai point le bonheur

» Je pleurais sans cesse mon cher >) petit Louis que j'avais laissé en » Europe. J'appris par un vaisseau » que la petite ville où j'avais laissé » mon fils avec son tuteur avait été M ravagée, et brûlée dans une ba- » taille. Tous les habitants avaient » été tués ou dispersés ; personne ne » put me dire ce qu'était devenu mon » fils.

)) Je serais tombé dans le désespoir » sans les bontés de mon hôte géné- » reux : je m'attachai aux deux en- )) fants de mon ami, lesquels avaient » à-peu-près l'âge de mon cher Louis.

)> Ils étaient ruuique joie de leur )) père, et ma seule consolation. Une » nèvre scarlatine les emporta tous » deux en peu de temps ; leur bonne )) mère, dont la poitrine souffrait déjà » depuis long-temps, les suivit dans » la tombe.

» Wilson et moi nous nous jetâmes » dans les bras Tun de l'autre , et » chercîiâraes inutilemertdes conso- » laiions dans notre amitié. Brûlant )) de quitter des lieux qui lui renou- )) vêlaient sa douleur, Wilson réso- » lut de faire un Yoyage en Chine , }) où jusqu'alors il n'avait envoyé » qu\m facteur pour régir ses affaires; }) je raccompagnai.

» 11 fut si heureux dans ses spécu- » lations , qu'en peu de temps il )) doubla ses richesses. Hélas ! di- » sait-il souvent, à qui laisserai-je » tous ces trésors ? Je n'ai plus per-

» sonne dans le monde. Je Ir.i don- » nai l'idée de regarder tons les in- » digenis comme ses enfants ; il la » saisit avec enthousiasme. Oui , » dit-il , j'ai maintenant assez d'ar- » gent pc nr snivre l'exemple d'Ho- » ward , riionneur de notre nation , » et prodiguer des secours à Thuma- » nitf'^ Je vais retourner dans ma pa- » trie ; viens avec moi ; partage ma » fortune, et secourons de concert î) les infortunés.

» Nous nous embarquâmes , mais » Wilson portait dans son sein le }) germe d'une maladie mortelle. Il » tomba malade, et parut de jour » en jour sur le point de voir s'ac- » complir son voeu le plus ardent , » celui de rejoindre sa femme et ses »^enfants.

)) Je sens, me dit-il un soir, que » je ne reverrai plus les rivages de

» ma pairie. Je meurs , cher ami ; » tu es mon unique héritier. Tu }) trouveras mon testament en bonne » forme. Je sais que les richesses » ont peu de charmes pour toi ; » mais lu feras le bien que la des- » tinée m'empêche de faire. Qui >) sait si un jour tu ne trouveras pas » ton Louis? Tu lui diras que tu as )) eu un ami qui ^ dans ses derniers » moments, s'est réjoui de Fespé- )) rance d'avoir enrichi le fils de son >} ami*

}) Ainsi parla le noble Wilson, et » ses pressentiments ne le trompèrent » malheureusement pas. Il mourut » dans mes bras au cap de Bonne-Es- » pérance, et Je me trouvai posseseur » d'une fortune qui surpassait mon » attente. Quelle misérable consp- )) lation pour un véritable ami ! Seul » avec ma douleur, je poursuivie mou

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w Toyage. Je restai plus d'une année » en Angleterre pour chercher quel- » que parent de Wilson, avec qui w je pusse partager ses biens. Mes )> recherches furent infructueuses , » mais j'accomplis les intentions du » testateur, en faisant tout le bien » dont j'étais capable.

» Je n^ai pas besoin de vous dire » combien je fis de démarches, étant » de retour dans ma patrie, pour » retrouver le fils que j'ai perdu, » J'allais partout où j'espérais ren- » contrer un des anciens habitants » de notre pauvre ville. 11 n'y a pas » un village, à vingt milles à la ronde, où je ne sois entré le coeur rempli d'espoir, et dont je ne sois sorti avec des pleurs amers , en voyant mon attente trahie. Tout ce que j'ai pu apprendre avec certitude , c'est que le bon parent, qui s'était

» chargé de Louis , a péri «ous )) les décombres de sa maison em- » brâsée , en cherchant à sauver de » Tincendie quelques effets précieux.

:» Mon fils a-l-il partagé son sort ?

^) Personne n^a pu m'en mstruire.

» Les a^is imprimés que j'ai fait in- :» sérer dans les gazettes n^ont eu ?» aucun résultat, malgré les récom»

}) penses que je promettais à ceux » qui me donneraient des rensei- » gnements.

» Enfin il fallut renoncer au plaisir )) de penser qu'il existe un être qui » s'intéresse à moi. Je cherchai » un lieu tel qu'il le fallait à mou )) humeur mélancolique. Je trouvai )) ici des environs enchanteurs, et » je résolus d'y attendre paisible- )) ment la fin de ma carrière. Les )) montagnes sont favorables à mon )) goût pour la botanique. Cette étude

» absorbe tous mes loisirs. Je cher-

» chai cependant à m'attacber en-

» core h des hommes, surtout aux

» enfants. Un petit garçon me plut

» à cause de sa ressemblance avec

» Louis. Je voulais Tadoptef; et lui

i) procurer un heureux sort , pour

» avoir au moins un consolateur

» dans mes vieux jours. Ce désir a

» été trahi ; le père de Tenfant s^

i) est opposé.

}i Ainsi ie suis resté tout sp.nl à

» jouir des beautés de la nature. J'ai « vé£^été moi-même au milieu des » plantes que je cultive , jusqu'au » jour , î\îademoiselle , où j'ai eu » le bonheur de vous voir. Vous » ririez si j aîLis dire que je suis » amoureux. Je i/oublierai jamais » ni mon âge , ni le vôtre ; mais )) votre tristesse, vos larmes que j'ai » souvent surprises , le doux. accen£

îjS O T T I L ï A«

;) de votre voix, vos talents en musl- » que, tout a fait eu moi une impres- )) sion que je n'ose vous déclarer sans » rougir. Je cherchai à vous voir de » près ; vous me plûtes ; rintérêt que » vous m'aviez inspiré , s'est accru )) en une estime profonde pour vos 9 belles qualités. Le désir d'être vo- » tre ami, votre frère , d'adoucir )) votre sort, voilà quel était mon }) unique objet. Je me procurai des /) reriseignecîenîs ; je sus que votre )) père était dans le malheur, et aus- » sitôt je pris ma résolution dont je » retardai néanmoins l'exécution de » huit jours , de peur qu'on ne la )) regardât comme une folie de mon w âge.

)) Enfin je puis m'expliquer avec )) assurance : j'ai mûrement réfléchi » à ma démarche, et je vous ferai }) cette demande avec la franchise

» qui convient a mon caractère.

» Voulez-vous me donner le droit w de regarder votre père comme le ;) mien? Voulez-vous, par le don de w votre main , faire le bonheur de » Fun et de Fauire sur la fin de )) notre carrière?

M Vous me connaissez peu, mais » cependant assez pour être convain- » eue que je n^ai pas la loi le pré- )) lention d'inspirer de Tamour à n une jevme et jolie persoîîue. Ami^ » lié, estime, confiance, voilà tout » ce que J'attends de yous. Je ne ï) vous imposerai aucun devoir qui » répugne h votre coeur. Adoucir )) rinfortune de votre père , semer )) des roses sur la route épineuse )) d'un vieillard, sécher les pleurs i) de l'infortune, voilà votre tâche; » la mienne sera de prévenir tous )) les voeux de votre cœur. Aux yeux

» d'une autre personne qu'Ottilia ^ )) je pourrais faire briller encore » d'autres avantages^ mais pour elle « j'en ai assez dit.

)) Cependant réfléchissez, Made- » moiselle, point de réponse préci- » pitée ; il s'agit du bonheur de votre )) vie, mais n'oubliez pas qu'il sagit » aussi du mien. ;>

OTTILIA. l8l

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