CHAPITRE XXXIII
Le Mariage.
T^A lecture de cette lettre produisit dans le sein d^Otlilia une agitation péivible; elle voulut se soulager p^ir des larmes , mais elle ne put y parvenir. Elle passa la nuit dans une angoisse inexprimable. Des rêves fantastiques lui présentaient, d'un côté, son père enchaîné , dans une démence complète , qui lui demandait des secours; de Fautre, le généreux Fersberg ^ qui lui offrait le moyen de briser les fers de son père ; mais , hélas ! devant elle était une autre image , celle de Théodore qui la suppliait, au nom de l'amour, de ne point faire ce noble sacrifice»
iSa o T T r L I A.
Ottilia resta tout un jour et toute une nuit dans Fincertitude : elle entendit enfin la voix de la nature qui lui cria : Renonce k Théodore ; il ne reviendra plus ; . . . . s'il revient , t'aimera-t-il encore ?. . . . S^il t'aime , ton père retirera -t- il sa malédiction ?. ... Profite donc de cette occasion de te réconcilier avec lui.
Tu pourrais être plus heureuse , mais lu n'auras jamais fait plus de bien.
Ottilia , bien déterminée , alla trouver sa cousine , et lui montra la lettre du voisin. La bonne madame Bartels fut d'abord très-fâchée qu'il ne Feût pas consultée ; sa première réponse fut que Fersberg était un vieux fou ^ et qu'il fallait Té conduire.
Cependant , après un peu de réflexion , elle crut que la proposition a^était pas si désavantageuse. C'était
OTTILIA. l85
le seul homme de la ville qui depuis long-temps eût interrompu sa solitude et recherché sa société , c'était le seul qui eût écouté et même quelquefois suivi ses conseils ; l'homme le plus riche du pays , qui deviendrait en quelque sorte son gendre , et dont elle pourrait diriger le ménage.
Ces puissantes considérations la déterminèrent; elle dit le lendemain matin à Ottilia : les meilleures idées nous viènent la nuit. J'ai sérieusement songé aux propositions de M. Fersberg; mon avis est que tu épouses ce chercheur de simples , pourvu , nota benh , qu'il te fasse donation de tout ^^on bien , c'est la conditio sine quano, comme disait mon défunt mari. C'est seulement dommage qu'il soit encore très-vert .* il ne mourra pas de sitôt.
Je ne le souhaite certainement pas , répondit Ottilia : si jamais je reçois sa mai il , je vous prie , madame Bartels, de ne point lui parler de donation. Après Tine pareille lettre , il serait peu délicat de vouloir lui faire acheter mon coüsentement. C^estun homme noble et généreux; il aurar soin de m'assurer une cxisten^ie.
Tu ne me comprends pas, répondit madame Bartels, et elle résolut, malgré les instances dTJttilia , de faire des arrangements précis a\ec le voisin,
Fersberg la prévint. En effet, charmé de recevoir de la propre bouche d'Ottilia une réponse favorable , il ne donna pas le temps à madame Bartels de parler des conventions matrimoniales, et fit des propositions superflues sans doute auprès d'Ottilia, mais nécessaires pour ga-
gner les bonnes grâces de sa couçine.
Après celte déclaration , madame Bartels , sans antre cérémonie , dit qu'elle lui accordait salilIeadoptiTe, et Ottilia lui présenta sa maia tremblante.
Désormais madame Bartels eut pleins pouToirs pour faire les préparatifs de la noce où elle se proposait bien d'éblouir toute la ville. Fersberg trouvait cet éclat fort ennuyeux; mais il ne voulut point déplaire à la bonne cousine. Il consentit à tout; il trouva tout superbe, et donna tout l'argent qu'on lui demandait. Enfin les habits et les présents de noces se trouvèrent achetés, le repas préparé; on invita les convives ^ et oo fixa le jour.
Plus ce jour approchait , plus Ottilia sentait augmenter ses angoisses.
he jour, elle s'efforçait, de rire ; elle II. 16
passait la nuit dans les pleurs , et , quoique son âme fût bien affermie , ses forces physiques en souffrirent.
Elle maigrit à vue d'oeil , ses yeux perdirent leur éclat, ses joues se creusèrent , sa force l'abandonna.
Plus d'une fois elle supplia Fersberg de lui dire franchement s'il avait des regrets ; puis tout-à-coup , en souriant malgré ses larmes , elle lui tendait la main ; elle le conjurait de prendre patience , et disait que bientôt elle reprendrait son état ordinaire.
La nuit qui précéda le mariage , la pieuse Otlilia fit à Dieu des prières ferventes pour qu'il lui donnât du courage. Le lendemain matin , elle se sentit en effet plus calme ; elle se laissa habiller par sa cousine , et se rendit à l'église où parmi les personnes invitées à la cérémonie était Je consul de Smyrne, que madame
Bartels n^avait pas manqué d'engager comme im personnage de distinction.
M. le diacre Pumpfel lut aux futurs époux une exhortation dont il avait proportionné la longueur aux honoraires qu'il espérait recevoir. Il vanta entre autres vertus chrétiennes du futur époux sa piété , qu'il avait jusqu'alors révoquée en doute.
Si ce discours eût été court et bon, ou s'il eut eu seulement la première de ces qualités, Ottilia eût eonservé toutes ses forces , et le mariage eût été prononcé. Mais elle eut le temps de penser à la perte qu'elle faisait pour toujours de l'homme qu'elle aimait.
Ces réflexions , qui durèrent plus d'une demi-heure , excitèrent en elle un combat si violent , qu'au moment de prononcer le oui fatal , elle tomba
sans connaissance aux pieds de Fersberg.
La cérémonie fut interrompue. On rapporta Ottilia chez elle , et on la mit au lit. Des gens de Fart la rappelèrent à la vie. Elle reprit ses sens ; mais elle resta saisie d'une fièvre violente. Fersberg désolé ne quitta point son chevet ; il commença à croire qu'Ottilia avait quelque inclination , que jusqu'à cette époque elle lui avait cachée.
Mes lecteurs s'imagineront facilement quelle confusion cet événement jeta et parmi les personnes incitées à ia fête , et dans tout Grafenrode. Le consul de Smyrne fut le seul qui resta tranquille , sa surdité l'ayant empêché de comprendre un mot à tout ce que l'on disait. Il partit la même nuit avec la ferme persuasion que ré vanouissementavait suivi etnoLi
précédé la prononciation du mariage ; Yoilà pourquoi il fit dans la suite à Théodore un récit qui le tourmenta lï cruellement.
Ortilia languit plusieurs semaines ; on la crut sur le bord de la tombe, et dans plusieurs moments elle fut complètement en délire, Fersberg ne l'abandonna point; il lui présenta lui-même les médicaments, et veilla plusieurs nuits auprès d'elle, il fit venir de loin et à grands frais un médecin très-expérimenté ^ et fit en un mot tout ce dont est capable Tépoux le plus tendre. Son désintéressement était d^ailleurs parfait , car il renonçait presque à Tespoir de devenir époux d'Ottilia. 11 lui avait souvent entendu prononcer dans ses accès de fièvre le nom de Théodore. 11 savait maintenant que ce n'étaient pas seulement les malheurs d'un père ^ mais
IQO O T T I L I A.
un amour malheureux qui causaient sa mélancolie. Cette découverte lui fit prendre la résolution, lorsque la vie d'Ottilia se trouva hors de danger , de garder un silence absolu sur les termes où ils en étaient, et de ne point lui rappeler le plus léger souvenir de l'interruption de la cérémonie. Il se garda bien en même temps de laisser soupçonner à la malade qu^il eût pénétré son secret. Il se comportait envers elle comme Teût fait un père tendre et affectueux auprès de sa fille malade.
Madame Bartels était un peu moins scrupuleuse. Aussitôt qu'Ottilia fut en état de se lever, elle tourmenta du matin au soir cette fille infortunée, pour la déterminer à recommencer le mariage. Ottilia était singulièrement touchée des nobles procédés de Fersbera; elle sentit qu'elle
devait à un pareil homme la vérité toute entière , et dès le premier moment, où elle se sentit assez de force , elle lui ouvrit son cœur«
Je vous ai trompé , dit-elle en terminant ses aveux, me le pardonnerez-vous ? Voudriez -vous encore prendre pour compagne une infortunée, dont le cœur est maîtrisé par une passion si violente?
Fersberg, attendri par cette confiance , porta sur son cœur une main d'Ottilia, qu'il avait trempée de ses larmes. Je suis, dit-il, à vous pour toujours. Quel que soit le nom que vous deviez me donner un jour, ceîui d'époux, de frère ou de père, ce n'est pas dans ce moment qu'il faut nous en occuper. Votre santé n'est pas assez rétablie pour nous entretenir d'un pareil discours. 11 faut que vous soyiez tout-à-fait calme. Jusque
là regardez-moi comme votre plus fidèle ami , considérez mes biens comme ceux d'un époux, comme ]es vôtres.
D'après cette explication , il fallut, au grand regret de madame Bartels , ajourner indéfiniment les préparatifs de la noce. La cousine observa eu vain que la convalescence d'Ottilia était parfaite , qu'un peu de fièvre n'empêchait point de se marier.
Ottilia , fermement résolue à étouffer dans son cœur des feux mal éteints, à faire à la piété filiale un entier sacrifice , voyait le rétablissement de sa santé accéléré par le retour du printemps et par le rajeunissement de la nature. Cependant une nouvelle, que madame Bartels lui communiqua sans le moindre ménagement, faillit lui causer une rechiite très-dangereuse.
On avait assuré madame Bartels que Théodore et son ami s'étaient faits renégats en Turquie ; on avait même ajouté à cette imposture des circonstances si vraisemblables , qu'il était presque impossible de la révoquer en doute. On pouvait seulement soupçonner que l'histoire avait été embellie , parce qu'elle venait de Stolzenbeck.
Encore une pareille action , s'écria Ottilia avec amertume î Faut-il qu'après lui avoir ôté mon amour , je lui ôte encore mon estime ?
Fersberg, à qui madame Bartels raconta la même histoire avec des variatioîîs et des commentaires , fut le seul qui déclara faux ce que le bruit public tenait pour avéré. 11 fonda Sun incrédulité sur ce qu'Ottilia lui avait dit du caractère du jeune médecin. Il prit sa défense avec tant II. 17
de chaleur , que la malade levant tristement la main , lui dit : Que vous êtes noble et généreux î
Ce n^est pas en cela , répondit Fersberg , que je dois mériter vos éloges ; j'ai été moi-même autrefois victime de la calomnie : je serais un monstre , si je prêtais mon appui k un fait calomnieux , parcç qu'il me serait utile.