CHAPITRE XXXIII
Assaut de piété filiale.
-t ENDAiST qu'Ottilia languissait à Grafenrode sur un lit de douleur, il s'était fliit dans sa patrie des changements très-importants.
La mort avait surpris le bon et vieux Robert avant qu'il eût réalisé sa promesse de faire uu premier jour un testament en faveur d'Emmao Peut-être aussi se fiait-il à la générosité bien connue de sa fille , qui ne laisserait pas sans secours celle qui avait soigné \q.?> derniers jours de son père. 11 n'avait pas réfléchi que les filles \ç,^ meilleures sont obligées d adopter les sentiments de leurs mans, ou bien il ignorait le caractère de son gendre.
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A peine ie vieux inspecteur eut-il fermé les yeux , que le gendre prit bien vite possession de Thériiage, et déclara poliment à la pauvre Emma que dans les papiers du défunt , il n^avait trouvé aucune disposition en sa faveur.
Cette vertueuse fille ne vit dans cette circonstance , d'autre inconvénient que la nécessité de sortir de la prison , et par conséquent de quitter son père. Qui donc , hélas ! désormais aurait soin de ce vieillard en démence ? Robert aurait peut-être pour successeur un homme dur et impitoyable.
Dans son embarras , elle recourut d^abord à l'honnête madame Salfeld, qui lui promit un logement et du travail , ensuite elle s'adressa toute éplorée au juge pour obtenir un libre accès auprès du prisonnier.
Le juge ne put concevoir comment une fille de cet âge et douée de tant d'attraits, implorait comme une faveur d'être admise dans la prison d'un homme âgé , enfermé à-la-fois pour ses crimes et pour sa folie ; mais sa jeunesse , sa beauté , ses larmes l'attendrirent , il lui accorda sa demande.
Emma passait dès - lors la plus grande partie du jour auprès de son père , et travaillait toute la nuit pour vivre. Madame Salfeld Favertit sans succès de prendre plus de soin de sa santé , et ne put concevoir non plus quel intérêt sa locataire prenait à uu homme aussi méprisable.
Peut-être Emma aurait-elle pu mener ce genre de vie pendant plusieurs années ; car elle avait peu de besoins , et quelques heures de sommeil lui suffisaient. Cependant le
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prince régnant mourut. Son successeur signala son avènement par une ordonnance qui mettait en liberté un grand nombre de prisonniers , parmi lesquels se trouva Rlumm. Le bienfait du prince lui fut annoncé en présence d Emma. Il sourit, et ne comprit pas ce qu'on voulait lui dire.
Emma Tembrassa avec des pleurs de joie, et le conduisit dans sa petite chambre. Elle ne réfléchit pas , dans le premier moment , que doréna- Tant ses dépenses surpasseraient ses moyens ; elle se livra à Fidée délicieuse de posséder tout-à-fait son père, et de le faire exister du travail de ses mains.
Elle sembla jouir d'une nouvelle vie ; elle se mit avec plus d'ardeur au travail, jour et nuit, sans connaître ni dimanches ni fêtes. Son unique délassement était de se pro-
mener de temps eu temps avec son père. Emma eut bientôt la satisfaction de voir qu'un tel régime , bien différent de celui auquel il était assujéli dans la prison , faisait sur le vieillard un elfet salutaire ; que par fois sa raison lui revenait. Cela ne fit que doubler son zèle et son courage.
Cependant de si grands efforts ne pouvaient être de longue durée.
Emma sentit ses forces s'affaiblir ; elle songea en tremblant que le moment n'était pas éloigné peut-être , où étant incapable de travail , elle et son père se trouveraient sans subsistance. Pénétrée d'horreur à cette idée , elle résolut enfin , malgré la répugnance qu'elle éprouvait à partager avec une autre ses soins et son amour filial , d'écrire àOttilia, etde l'inviter à se joindre à elle pour procurer k son père les commodités de la vie.
Cependant elle se garda bien de laisser échapper un seul mot , par lequel Ottilia pût soupçonner qu^elle était sa sœur. Je ne dois pas , ditelle y noircir le père aux yeux de la fille. Non , jamais. 11 suffit que je sache moi qu'elle est ma sœur, et quand elle sera instruite de ce qu'une étrangère a fait pour son père , elle m'aimera avec la tendresse d'une sœur.
La lettre d'Emma accéléra la gué- Tison d'Ottilia ; et ce que n'avaient pu faire encore les secours de la médecine, fut opéré par le désir de se rendre à ce que prescrivaient le devoir et la piété d'une fille. Fersberg fut très-étonné de l'état où il la vit après qu'elle eut reçu la lettre. Elle courut au-devant de lui , et le pria de lire la lettre. Que voulez -vous faire, lui demanda-t-il ensuite avec douceur?
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Poiivez-vous le demander ^ répliqua Oltilia avec un charmant dépit?
Faut-il que j^aye à rougir de la conduite d'une étrangère ? Je puis aussi travailler , et Dieu merci , je me sens maintenant toute la vigueur ; toute la santé nécessaires.
Ne vous laissez point tromper, aimable Ottilia , reprit Fersberg, par un enthousiasme qui provient de l'excès de votre bon cœur. Vous voulez nourrir votre père du ti-avail de vos mains ; cela est fort beau , et ce zèle est très-louable ; cependant il ne faut pas non plus vous taire qu'avec ces organes délicats , vous n'avez point été destinée à un travail opiniâtre. Si vous voulez secourir efficacement un père , il faut un autre sacrifice , qui peut-être, hélas î vous coûtera davantage. Vous m'entendez;
je VOUS ai jusqu'ici vainement sollicitée de disposer de ma fortune ; et je sens bien , qu'avec votre manière de voir vous devez trouver ma demande déplacée , tant c{ue vous ne ra^aurez pas donné le droit de prévenir les
voeux de votre tendresse filiale
Je ne dis rien de plus. C'est à vous a prononcer. Permettez-moi cependant de faire une autre proposition; c'est, dans le cas où vous refuseriez ma main , que vous daigniez du nioins accepter la moitié des biens dont je suis redevable au hasard.
Je suis à vous, s'écria Ottilia , ne pouvant tenir à tant de générosité.
Cependant vous venez de voir dans cette lettre que mon père a des intervalles où il jouit de sa raison.
Je ne puis désormais contracter un mariage sans son agrément. Venez
avec moi, et c'est aux pieds de roon père que je vous jurerai une fidélité inviolable.
Fersberg n'était point égaré par un fol amour , par une passion aveugle ; ce fut avec sensibilité , avec adnairation , qu'il entendit prononcer le consentement d'Otliîia.Oa se mit eu devoir de partir , quoique madame Bartels insistât avec force pour que j'on célébrât d'abord le mariage à Grafenrode. Convenait-il , disait-elle, que M. Fersberg et sa cousine logeassent sous le même toit sans avoir reçu le sacrement ? Que dirait tout le monde ? que dirait le diacre Pumpfel ?
Ottilia dissipa lieurôusement ce scrupule , en proposant à madame Eartels de Raccompagner.
Le voyage fut prompt et heureux.