CHAPITRE IV
UEgoïste,
]\J. Klumm était le fils unique de parents tî cs-riclies. La nature a donné à la plupart des hommes, et surtout aux mères , cette salutaire organisation, que chacun regarde son enfant comme le plus beau et le plus aimable qui existe sur la terre. C'est sans doute un grand bienfait ; car , sous beaucoup de rapports, les enfants sont un fardeau si gênant, que, malgré l'amour paternel , on les trouverait encore à charge , si la vanité, qui joue un grand rôle dans toutes nos affections , ne venait au secours. Ce que souvent nous trouverions insupportable dans im enfant étranger , nous
Je regardons copjme une merveille dans notre progéniture.
La mère du directeur de la banque abusait un peu de ce privilège , le plus ancien qui existe 5 puisque Dieu le donna à Eve, lorsqu'elle mit Caïn au monde. Tous les défauts du petit Christian étaient, aux yeux compîaièîuits de sa mère, précisément les vertus opposées. Chez lui Fentêteinent était une preuve qu'il aurait du caractère; la jalousie, une noble émulation; le mensonge, une disposition aux fictions poétiques , son vil égoïsme prouvait le sentiment de sa digriité. Hélas ! régoïsme ressemble à ces plantes parasites qui , enveloppant un arbre plein de vie , enfoncent leurs racines dans ion écorce , vivent de sa substance , et , après i avoir fait périr, le déccrent d'un feuillage étran£:er.
Jamais Christian n'avait tort ; à j'cgarddes hommes faits , sa conduire n'était pas toiijoius exempte de reprodies ; mais il était malade ou encore trop jeune , il fallait bien lui passer quelque chose. Il rapportait à sa mère tout ce qui se passait dans la maison , toutes les paroles qu'il entendait ; elle disait que c^était de sa part une confiance bien louable , et qu'il ne ferait jamais comme ce jeune romain , ce mauvais sujet de Papiîius qui avait caché un secret à sa mère. Les domestiques l'appelaient un lutin ; car il n'avait pas de plus grand plaisir que de causer quelque désordre , qu^il mettait sur leur compte, et comme c^éîait un effronté menteur, la mère disait qu'il était un prodige d'esprit.
Jamais le père n'osait entreprendre de lui résister ; Madame Khimm
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lui fermait la bouche au premier reproche , assurant qu^on n'ayait jamais vu d'enfant phis docile , parce qu'en effet il accomplissait tous ses vœux.
Bientôt une carrière plus vaste se présenta à ses mauvais penchants. Il y avait dans sa ville natale une université ; on l'y mit pour faire son éducation, et il y contracta de mauvaises habitudes et de mauvais principes.
Un de ses camarades , étudiant en philosophie y lui inculqua cette morale dépravée , que la vertu n'est qu'une sottise , et ne peut mener à rien ; il devint ainsi un parfait égoïste.
Ce fut avec le même danger pour son cœur et pour ses mœurs , qu'il conçut un profond mépris pour le beau sexe , et se livra à ces déclamations qui sont à la mode dans notre siècle. 11 ne manqua pas de dire
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à sa propre liicre que les femmes, comme tous les autres animaux domestiques apprivoisés, n'avaient pas été créées à d'autres lins , que de procurer quelque agrément à Têtre plus noble et plus parfait qu'on appelé homme.
A la vérité, cette doctrine alarma fort la mère ; mais elle unit par se persuader que son fils, son cher Christian, n'avait pu lui dire une pareille chose. Bientôt cependant il passa des paroles aux faits , et enseigna si bien ses principes à une jolie et aimable personne , fille d'un des principaux bourgeois , qu'il lui ea fit porter une preuve vivante. La grand'mère en fut d'abord irritée ^ puis elle se rassura, lorsqu'il lui dit que son excessive chasteté l'avait exposé à de grands dangers, et qu'il »'avait agi ainsi que par ordomiance
du mérlecin ; l'enfant à qui il avait donné le jour, vécut peu de temps, et sa pauvre mère fut réduite à aller à Fhôpital.
Après un tel événement, madame Kiumra voulut d'un côté } mettre ordre pour l'avenir , et de l'autre pourvoir a la santé de son cher fils ; elle lui proposa de se marier. Il n^avait point de répugnance pour s'établir; car il se sentait la force de faire du mariage une chaîne de fleurs qu'il saurait bien secouer quand il le voudrait.
Madame Klumm, avec une tendresse vraiment maternelle, fit dèslors des recherches parmi les jeunes personnes du pays ; elle s'arrêta enfin avec phiisir sur une demoiselle de quinze ans fort jolie , d'un excellent caractère, laquelle devaithériter d'un oncle qui paraissait avoir enlevé au
dragon de la Toison d'Or le précieux dépôt dont il était chargé. Christian fut enchanté de k dot. La demoiselle donna anssi son consentement, parce que le futur était un assez bel homme , qu'il s'habillait élégamment et dansait à ravir ; il est rare qu'une jeune fille de quinze ans demande quelque chose de plus.
L'oncle tenait encore à quelques "Vieux préjugés ; il parlait de modestie, de mœurs, et de cette vertu de l'ancien temps , qu'on appelé économie.
Le jeune Klumm ne lui plaisait pas trop, etil l'aurait certainement éconduit s'il n'eût démêlé dans son caractère un ardent amour pour l'argent.
D'ailleurs c'était un parti fort riche, et l'on sait que les parents opulents cherchent toujours à établir leur fille d'une manière sortable pour la fortune , au risque de ce qui peut ea
arriver. En conséquence l'oncle surmonta son aversion ,* mais il déclara que sa nièce , ainsi que le futur ^ étaient trop jeunes ; qu'il fallait que ce dernier perfectionnât son éducation, et qu'il était à propos qu^il fit un voyage; que si , dans un an et un Jour, il trouvait au jeune homme des principes plus solides, il consentirait au mariage.
Christian et sa mère rirent beaucoup de ce caprice du bon homme ; cependant l'idée de voyager avait souri au jeune Rlumm. 11 trouvait, non seulement agréable , mais encore très-utile de parcourir les pays étrangers , d'y répandre sa belle doctrine et d'y extirper les préjugés ; il parla avec enthousiasme du fruit qu'il comptait lui-même en recueillir ; si bien que sa mère consentit avec joie à son départ, et regretta seulement de ne
pouYoir raccompagner pour être témoin de ses triomphes.
Oii lui acheta une élégante voiture de voyage ; on lui retint un fripon de valet qui savait parlei allemand et français; on emprunta sur hypothèque pour les frais de sa route une somme de dix mille écus , et il partit. Sa mère et son amante fondirent en larmes ; son père et son oncle futur firent clirétiennementdes vœux pour son succès ; mais il se moqua également àes pleurs des unes et des souhaits des autres.