CHAPITRE y
jL'Ediication perfectionnée par les voyages. — Faute et Innocence,
U'ABORD Christian ne put concevoir comment on s'occupait si peu de lui dans les grandes \iilcs. C'était en vain qu'à une table d'hôte il étalait les nouvelles maximes de philosophie qui faisaient tant de bruit ^ non seulement dans sa ville natale, mais aussi dans plusieurs savantes gazeites, et par conséquent, suivant lui , dans tout i'univers. Il lui paraissait que chacun aimait mieux s'occuper du plat qui était devant lui. Il n'avait pas plus de succès clans les salles de spectacl-es, et voyait applaudir des choses qu'il trouvait détestables. A son grand
etonnement , il entendait souvent louer des hommes dont son aneien proies s eu r n e parlait en chaire qu 'avec le plus grand mépris , ou en bafouer d^autres qu'il était accoutumé à regarder comme les plus brillants
génies.
Le résultat de toutes ses observations ne fut pas : « Ceux qui m'ont )) donné ces principes pourraient bien » avoir tort ; mais le public est main- » tenant trop imbéciile ; il n'est pas >> assez mûr pour connaître ces subli- )) mes vérités, n Au surplus , il ne perdit pas toute espérance. 11 trouva , à sa grande satisfaction , un autre moyen de faire dire aux gens ce qu'il voulait. 11 fît beaucoup de dépenses, eut une bonne table > y invita les plus récalcitrants , et ent le plaisir de trouver tout le monde de son avis. îl n'y eut qu'une seule classe d'hommes
auprès de laquelle il ne put réussir ; ce furent les gens de cour oui ne voyaient pas de philosophie hors du cercle qu'ils s^étaient tracé, et qui méprisaient un peu le bourgeois Klumm , peut-être parce qu'ils portaient envie à ses richesses.
Christian voyant qu'on ne pouvait réussir dans le monde avec son seul mérite , imagina de se travestir en baron de Sonnenstern. Ce nom pompeux , soutenu par un brillant équipage, lui ouvrit accès dans plusieurs peiites cours d'Allemagne ; et il continua de courir le monde sans en retirer aucun fruit.
Le terme fixé pour son voyage s'écoula enfin , et il retourna vers ses parents. 11 n'était plus qu'à trente miilcs du toit paternel, lorsqu'un dimanche malin il traversa un village.
Déjà les champs déserts et le son des
cloches Favaient averti que c'était un jour de repos. En entrant dans le village , il vit arriver une troupe de jeunes filles , portant des livres de prières , et des garçons parés de bouquets. Il ordonna au postillon de marcher au pas ^ et s'amusa h regarder ces jolies villageoises , qui en passant le saluaient d'un air modeste. Tout-àcoup il en apperçut de loin une qui différait des autres paysannes par la blancheur de son teint , et par Farrangementplus élégant de ses cheveux , ornés d'une couronne de bleuets. 11 braqua sur elle sa lorgnette ; quand elle fut auprès de lui , elle lui jeta un coup - d'œil amical , dont Klumm n'avait jamais appris à connaître le charme , et qui fit une telle révolulion dans son âme abrutie parles plus vils sentiments , qu'il en perdit la respiration ; et retint un propos ua
peu libre qui était prêt à lui échapper. 11 tomba dans une sorte de torpeur, et ne se mit en devoir de saluer la jolie paysanne que lorsqu'elle était déjà bien loin. Cependant cette impression se seraitpromptement effacée , si un malin génie ne se fiil fait un plaisir de lui jouer un tour.
Dans le pays où il se trouvait , et qui est, je crois la Saxe, les postillons ont la louable coutume de s'arrêter à la moitié du chemin pour faire rafraîchir eux et leurs chevaux , quelle quesoitîa longueur ou la brièveté de la poste. Celui qui conduisait Christian s'arrêtait d'ordinaire dans ce même village : il avait un beaufière qui y tenait un chétif cabaret.
11 ne manquait pas de s'y arrêter au grand mécontentement de la plupart des voyageurs. Christian qui jusqu'à-
lors avait maudit de tout soii coeur les postes de Saxe, lut cette fois charmé de Tincident. Il descendit promptement de voiture , mit un florin dans la main de son homme, lui dit de faire comme il voudrait , et ajouta , avec une piété feinte , qu'il serait bien aise d'aller à Téglise , parce qu^il ne manquait jamais l'office le dimanche.
Il partit , et laissa à Tauberge soa fripon de domestique. Lorsqu^ii entra dans l'église, le pa&teur, vieillard vénérable, était déjà en chaire ; il racontait à ses paroissiens l'histoire du charitable Samaritain, et y ajoutait des exhortations pleines de charité et de naïveté. Christian n'écouta guère le sermon, et ne s'occupa qu'à chercher la belle enchanteresse qu'il avait remarquée sur la route. Il ne l'eut pas plutôt apperçue , qu'il dirigea 1. 4
sur elle sa lorgnette , et la regarda avec des yeux passionnés. La jeune fille devint toute confuse , et ses pieux exercices en souffrirent quelque interruption. A la vérité, elle se gardait bien de lever la tête, ou de considérer Féiranger en face ; mais elle jetait de temps en temps sur lui un coup-d'œil à la dérobée. A chaque fois elle se confirmait dans Fidée que celui qui la regardait avec cette opiniâtreté importune, était un beau jeune homme.
Christian^ de son côté, décou- Trait à chaque instant de nouveaux attraits , et son imagination vive lui en faisait soupçonner bien davantage.
Il se trouva dans un tel égarement, que, lorsque le curé dit en terminant «on exhortation , c^est ce que je vous souhaite^ le monstre appliqua ces
paroles aux vœux qu'il faisait pour la perte de rirjnocence.
Il soupçonnait déjà qui était cette fille ; mais pour acquérir plus de certitude, il se plaça auprès d'uu vieux paysan ^ sous prétexte de suivre avec lui les cantiques dans son livre de prières. Il chanta le premier verset d'un air fort pieux à l'extrême édification du paysan; puis, îandis que les orgues jouaient , ilinterroge^t son voisin.
C'est Madelaine, la fille de notre pasteur, répondit le paysan. Aussitôt le séducteur conçtu son plan. Je me trouve mal , di(-il tout bas , eî je n'ai sur moi aucune odeur que je puisse respirer. Le vill îgeois lui présenta son bouquet. Christian, après l'avoir flairé, feignit de .^e trouver plus incommodé enrorc. li faut, ditil , d'une voix entrecoupée, que ]q
prèue le grand air. Puis, cachant son visage avec son mouchoir, il sortit de l'église; il traversa le cimetière , et s'assit sur ime tombe de pierre :
c'était par hasard le tombeau de la mère de Madelaine.
Le service fini , les paysans apperçurent Fétranger qui paraissait sur 3e point de s'évanouir ; ils se rassemblèrent autour de lui, en partie par curiosité , en partie par humanité. Il fit semblant de ne pouvoir parler qu'avec peine, et prononça des mots inarticulés.
Madelaine arriva à son tour , elle
"tressaillit en l'apperçevant; elle passa
son chemin, s'arrêta deux lois, mais
enfin la timidité Femporta , et elle
retourna au logis.
Déjà Christian commençait à craindre que sa ruse ne fut infructueuse, lorsqu'il vit les passants ôter leurs
cîiapeaux, et ouvrir le cercle pour laisser passer leur curé. Seriez- vous malade , Moosieor , demanda avec compassion le respectable ecclésiastique? Hélas î répondit Rlumm en balbutiant^ je ne me sens pas bien....
je suis un voyageur ma poitrine
est oppressée... je mourrai ici faute de secours.
Le ciel m^en préserve , dit le pasteur î je dois ma protection à tout homme souffrant, encore plus à un étranger et à une personne pieuse telle que vous me le paraissez être.
Daignez accepter un asyle dans ma maison. Mes enfants, continua-t>il^ en s'adressant à ses paroissiens, transportez ce monsieur chez moi; mais tout doucement , et prenez bien £;arde de lui faire du mal.
Les paysans obéirent; le pasteur leur recommanda encore de mai-
cher doucement , et partit devant pour ordonner à sa fille de préparer un lit au malade.
Elle se reprochait d^étre passée avec tant d'indifférence auprès d^un homme souffrant , qui s'était précisément assis sur la tombe de sa mère.
Hélas ! pensait cette fille simple et innocente en arrangeant le lit avec une émotion dont elle ne pouvait se rendre compte , cela ne serait certainement pas arrivé , s'il ne m'eût pas tant regardée à l'église.
La petite chambre destinée à recevoir le malade était décorée avec simpficité , mais avec propreté ; vme Tigne en ombrageait les fenêtres ; Christian se fit mettre au lit ; son teint pâle , l'indisposition qu'il contrefaisait parfaitement ne permirent à personne de croire qu'il ne fût pas réellement malade. Il dit ^ en s'iii-
teiTompant a plusieurs reprises, qu'il était un marchand noramé Schneider , et jouissant de quelque aisance ; qu'ail venait de perdre une sœur morte de maladie de poitrine; qu'en lui donnant ses soins avec trop d'assiduité , il avait gagné la contagion , et que les médecins lui avaient conseillé de voyager, mais qu'il était inconsolable , et sentait qu'il lui fallait du repos , et peut-être aussi les exhortations de quelques personnes charitables, avant qu'il pût continuer sa route, et même arriver jusqu'à la ville voisine.
Vous trouverez dans ma maison, répondit le pasieur , la tranquillité et toutes les consolations qui seront en mon pouvoir. 11 envoya aussitôt à l'aubei'ge de Rlumm des ordres , pour que l'on fît venir la voiture et le domestique de l'étranger. Le co-
quin de domestique comprit parfaitement un signe de son. maître; il garda ie silence, et résolut de le seconder.
Le père et la fille restèrent auprès du lit, et prodiguèrent leurs soins au prétendu malade. Le pasteur dit qu'il était plus que jamais en ce moment sensible à la perte de sa cîière Marianne, qu^aucune femme ne s^en tendait mieux quelle à soigner les malades.
Sous prétexte d'envoyer chercher des médicaments, Christian donna Tordre d'aller à la petite ville voisine, et d'en apporter un paquet de bois du Brésil. L'hypocrite^ mâchait ce bois de teinture , et de temps en temps, en présence de ses hôtes, après une toux violente , -il paraissait cracher le sang. Madelaine souffrait singulièrement à ce spectacle , er
avait de la peine à retenir ses larmes* Une tendre compassion, précurseur de Tamour , s insinuait peu à peu dans son cœur novice. Celte lîJle simple et innocente , et son père ^ sans Ja moindre déliance , tombèrent facilement dans tous les pièges de l'in* fàme. Madelaine se trouva sédiaite sans le savoir, et sans s'être appercue du danger. Celte simplicité , qu'il traitait de bêtise, fut cependant si piquante à ses yeux, que contre sa coutume il prolongea pendant deux.
mois la possession de cette (ille mal- Leureuse.
Le vieillard aveuglé se réjouissait de ce que son malade se rétablissait à vue-d'œil; il rendait grâce à Dieu de ce qu'il lui avait procuré 1 occasion de faire une bonne œuvre, semblable à celle du Samaritain.
Peul-êtrc Christian aurait-ii jvjui 1. 5
plus long- temps des fmiis de sa scélératesse , s'il ne se fût pas apperçu quïi en était résulté des suites que Madelaine ne soupçonnait pas encore, mais qui ne tarderaient pas à être visibles ; cela le détermina à partir. 11 se fit remettre une lettre supposée de son père , où on lui aunorcait la mort de sa mère. Le partage de la succession avec de prétendus frères et sœurs , lui offrait un prétexte plausible. Que Dieu et vous soyiez loués î dit-il an bon pasteur ; c'est grâce à vous que je suis en état de continuer mon voyage.
Ne me remerciez pas, continna le vieillard , je n'ai fait que mon devoir.
La pauvre Madelaine versa des larmes abondantes, en apprenant que son amant allait se séparer d'elle ; mais elle se laissa rassurer par les serments solennels qu'il lui fit de re-
venir quand ses affaires seraient terminées y et de la prendre pour épouse.
11 lui dit en coniidence qu'il avait encore des ménagements à garder; il la pria de cacher soigneusement à \ son père ce qui s'était passé , parce qu'il ne convenait pas qu'une autre personne que son père à lui Schneider fît la demande en forme de sa main. Ce fut par le même motif qu'il lui recommanda de ne pas adresser ses lettres an marchand Schneider , mais à son domestique qui irait le« prendre à la poste ; sa première réponse contiendrait la demande par écrit de son père.
Madelaine fut obligée de composer sa physionomie pour cacher son trouble au moment de la séparation ; ce fut la première fausseté dont elle «e rendit coupable.
Christian voulut pay<îrles soins du
pas-eur ea lui lûssant nue bourse remplie d'or; mais le bon ecclésiastique refusa ce jViésent avec inslances et dignité ; îorsqu^il fut monté en voiture , il fit des voeux leliement sincères pour sa prospérité, qu'un égoïste endurci pouvait seul n^en être pas ébranlé. MadeJaine se mit ^ la fenêtre , et levant les mains vers le ciel, limplora pour son rneurlriei.
Christian ne put néanmoins se défendre d'une certaine émotion ; car le ijommeii le plus profond de la conscience est semblable aux rêves agités d'un malade qui , tourmenté par la lièvre , se. roule sans cesse sur son lit. Lorsqu'il eiU perdu le village de vue , il rit aux éclats , aßu de s'ctourdir. A la première poste tout fut oublié, excepté la fen^ie résolution de ne jamais revoir celle qu^il avait si îiorribleuient trahie , et de ne point répondre à ses lettres.
iß Jlctif7!€*
X ELLE était la perfection d'esprit et de caractère que le jeune Klnmrn rapportait dans sa patrie. Une taillé avantageuse y des connaissances superficielles , un ton tranchant , sur-* prirent les personnages qui le connaissaient, enchantèrent sa roère , et captivèrent sa future. Comment sori oncle, qui se piquait de connaître les hommes, ne démêla -t- il pas la vérité sous ces apparences trompeuses ? C'est ce qu'il n'est pas difficile de concevoir; car depuis plu* sieurs mois ce brave homme avait été rejoindre ses pères ; il avait laissé son aimable nièce tout a-fait orphe-
line 5 maîtresse absolue de ses biens et de sa personne. Elle était fort douce, possédait plus de cœur que de tête, et promettait par conséquent d'être une excellente femme. En efiel , si dans un bon ménage une femme ne doit pas manquer tout-àfait de tète, il ne faut pas du moins que celte partie d'elle-même joue le principal rôle.
Lorsque le temps du deuil fut passé 5 Christian ne trouva aucun obstacle à ses vœux. Les noces furent célébrées avec pompe, et Christian ne trouva pas ses sens moins flattés que son avarice , dans la possession d'une très-belle femme. Sa mère devenue veuve pendant le voyage de son fils , se crut enfin arrivée au pinacle du bonheur après lequel elle soupirait depuis si long-temps. Elle ne se trompa point, quant aux pro-
O T T k ^ i A, bl^
cédés que sa bru eut pour elle; mais elle avait aussi espéré receroir de sou llls ]a récompense Je son amour maiernel, et elle se trouva cruelle ment abusée.
Madame Rlumm montrait encore à ce fils trop chéri une tendresse aveugle , il ne Teiî récompensait que par les traitements les plus humiliants. Elle était dans la maison la première servante ; on ne Fécoutait pas, on ne consultait jamais ce qui pouvait lui être agréable; il ne fallait pas qu^elle parût aux grands repas qui se donnaient fréquemment, parce qu^elie aurai t fait honte à monsieur soa fils devant des convives savants cî:
spirituels; elle restait seule dans sa chambre , dont la fenêtre donnait sur une basse -cour; elle mangeait les restes du festin, et aurait été plus d'une fois toui-à-luit oubliée ^ si sa
bru, celte fîiîe qu'elle r/avait point portée (lims son seiii , n'eût pensé à elle. Pliis d'iiî^e fois son fils eut l'infamie de lui reprocher que dans sa maison elle mangeait le pain cle ses enfanis , qntiqTi'eîle eût tout sacrifié à ses vains cnprires.
Cette infortunée était réduite à pleurer sa folie dans la solitude, et invoquait Dieu. |)our que dn moins il Tint an secours de sa bru, qui n^étail pas non pins sur un lit de roses^ Yingt fois par jour elle entendait dire a son mari qu'elle n'était qu'une sotte , que dans le grand monde elle avait une figure hébétée, et qu^elle le faisait souvent rougir. 11 l'eût volontiers exclue elle-même de la table, si un jcnr , dans un moment d'impatience et d'irritation , elle ne lui eût rappelé que si non l'amour, du moin$ l'or de son oncle , lui avait acheté
une place à ia]>le. Celle remarque la rendit à la Terité plîîs iriailieureuse daiiS scn intérieur, mais elle mî!; un terme aux insolences que son mari s'était permises contr'elle en public.
Sur ces entrefaites , TVIadelaine , cette yictimc de la séduction , écrivait des lettres par presque tous les courriers. Le domestique confident les remettait fidèlement à son maître. D'abord Madelaine faisait des plaintevStrès-modérées; ses lettres se terminaient toutes par des protesta« lions de son espoir et de sa coii/iance dans les serments de son bien-aimé.
Ensuite elle se plaignit de son silence inconcevable, témoigna des inquiétudes sur sa santé, et le supplia de les faire cesser. Enfin , elle lui dit qu'un jour, dans un moment d'épancheraent, elle avait confié à son père le fatal secret,* que le vieillard lui-
même, trop crédule, s'était d'abord écrié en vëiité. (C'était son seul jurement, îa seule manière par laquelle il exprimât, quoiq'.ie rarement, sa colère. ) Qu'ensuite il l'avait consolée, et lui avait dit que l'homme à qui ses soins avaient sauvé la vie , à qui elle avüit sacrifié son innocence, ne pouvait pas la tromper.
Christian rit de cette excessive simplicité , et jeta la lettre au feu. Enfin, elle lui écrivit pour la dernière fois, que le terme de sa grossesse était proche, et le conjura au nom de l'enfant qu'elle allait lui donner, de la sauv^er du désespoir.
n ?*lon vieux père , disait-elle , )j court dans la maison comme un » insensé ; il vient à moi, il s'efforce » de sourire , mais la pâleur de ses >) traits, ses yeux éteints, ses gémis- >j semenis , trahissent la douleur
)) mortelle qu'il éprouve. Un jour je » l'ai surpris à genoux dans sa cliam- )) bre , et priant Dieu de ne pas le » laisser survivre à la honte de sa » fille. Ses larmes me brisèrent le h cœur ; ce mot dé lionte me causa » un saisissemen t mortel. Oh ! Schnei- )) der, change ta conduite à mou » égard , sans quoi je vais rendre » plainte contre loi au tribunal de » Dieu! »
Le sentiment que cette lettre ,
cette dernière lettre, fit naître dans Tesprit de Christian , fut celui de la colère. Cependant il prit un rouleau de ducats, y mit un cachet, et l'envoya par la poste à Fadresse du pasteur. Pendant plusieurs semaines il cessa de recevoir des lettres ; il espéra que le rouleau de ducats avait tout calmé , et il n'y pensa plus que comme à une aventure passagère.
îi avait cependant à redouter ime conséquence très-f'âchense à son Qvé , c'était Timprudence de son domestique, q\n était initié da- s la connaissance de plusieurs secrets importants, et qui en profilait pour se do iner toutes sortes de libertés. Pendant îong-teinps il supporta cesi soic'nces, et chercha à le retenir, tan'oî par des menaces, tantôt par des caresses, craignant moi-is le cumpiometue les jours de sa femme, en divulguant ses infidélités , que de perdre sa réputation dans Fesprit du monde. Enfin, ne pouvaniplus vivre avec cet homme, il rcs(jlut de le congédier. Ii s'enferma avec lui, il lui donna le sextuple de ses gages , jura qu'il le tuerait s'il venait à appiendre qu'il eut commis la moindre indiscrétion, et le renvoya.
Le coquin devint pâle de rag^^
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tnais il rit conime un criminel endurci qui va à ïéchdi'dad , et iî quitta son digne maître sans prononcer une syiiabe.
Je sais, dit le soir Kluram a sa femme, que lu ne pouvais souffrir cet homme ; aussi je l'ai mis à la porte. Sa femme fut charmée de cette déférence qui ne prouvait pas Tamonr, mais du moins quelque attention. Elle embrassa tendrement son mari , pour lui en exprimer sa reconnaissance.
En effet, réloignementde ce valet avait ramené la paix, dans la maison ; ]\pr.e Klumm se berça de l'agréable idée que son mari paraissait peutèire plus dur qu'il ne Tétait au fond. Cet espoir lui rencUt la tranquillité et comme dans îcs premiers jours, il ne se passa rien qni pat détruire cette douce illusion y elle ^it avec
plaisir approcher Fépoqiie où elle allait mettre un enfant au monde.
Cependant un matin , lorsque son mari était à la chasse avec plusieurs amis , le domestique congédié entra tout-à-coup dans sa chambre , et av ec un sourire infernal, lui remit une lettre. Madame RI u mm toute émue, mais trop fière pour laisser découvrir à cet homme Fhorreur qu'il lui inspirait, jeta un coup-d'ceil sur la lettre, et vit quelle était à son adresse à lui.
Cela ne me regarde pas, dit-elle froidement, cette lettre s'adresse à vous.
Ouvrez-la toujours , répondit le valet; elle est pour monsieur votre mari, je lui en ai apporté plus de vingt fois de pareilles.
Elle est pour mon mdï'i , répliquat-eîle ? aloîs je dois encore moins
l'ouvrir. Reprenez-la , et sortez surle-charap de la maison.
Madame ne veut pas l'ouvrir , reprit refironté coquin ? je puis bien le faire, moi, puisqu'elle est à mon adresse. En parlant ainsi, il en arracha Tenveloppe , jeta la lettre sur la table , fit une révérence , et disparut.
La jeune femme resta toute interdite , retira ses yeux de cette mystérieuse dépêche , et s'en alîa dans tm cabinet voisin , de peur de céder à la tentation de la lire. Bientôt cependant elle se persuada que ce n'éiait là, de la part de l'ancien valet, qu'une coqiiinerie qu'elle devait cacher à son mari , pour ne point le mettre de mauvaise humeur. Ce fut ainsi que , donnant un prétexte à sa curiosité , elle rentra et lut la lettre. Elle était du père de Madelaine.
(( Je vous écris, disait l'infortuPié » pasteur, entre le cercueil de ma >y fille et le berceau de son enfant.
» La pauvre mère , après de cruelî) les souffrances , est morte de la )) mort des justes ; car Dieu m'a i) donné la force, dans cette heure )} terrible , de la sauver du déses- » pcir, par mes prières et mes con- )) solations. Je la vois près de moi ; » elle paraît sommeiller et sourire, }i car elle a vaincu sa douleur, et . a pardoniu'; à son meurtrier. .... Que X ses cendres reposent en paix !
)) Je vois dans ce berceau som- » meilîer et sourire aussi Finnocente » créature , qui ne sait pas qi.els )) maux elle a produits. Je 1 ai bap- » tisée par la miséricorde de Dieu , )) non-seulement avec de l'eau , mais » encore avec mes larmes. Ce sont }) les dernières que j'ai versées; car
» maintenant je ne pleure plus ^ et » je supporte avec patience le fléau » dont Dieu m'accable. 11 m'a donné » l'une, il ma ôté l'autre; que son :- nom soit béni î
» Quant à vous , Monsieur , j'ai cru » long'temps que vous étiez mort ; » je ne pouvais m'imaginer qu'un » homme qui gardait si opiniâtrérirent )) le silence , fût encore au nombre )) des vivants ; j'ai fait tous mes efforts » pour convaincre la défunte que )i vous aviez cessé d'exister. De l'or » que j'ai reçu , sans savoir de quelle ») part, m'a donné un funeste près- >i sentiment; ensuite un inconnu m'a )) appris que vous étiez déjà marié.
» Je ne vous jugerai pas; Dieu pro- )) noncera entre votre victimeet vous.
» Dans un premier mouvement , je >^ voulais vous renvoyer cet or, prix » de la corruption. , . . . ; mais dois-je
» en priver ce malheureux enfant ?
)) Je le garde pour un moment de i) nécessité; car ce sera peut-être » le dernier présent qu'il recevra :» d^un père qui ne lui a pas même :» donné de nom. Tant que Dieu me j) conservera cette vie de tribula- )) lions et d^épreuves , Tenfant ne » manquera de rien, et je l'élèverai )) dans la crainte du Seigneur. Ce- » pendant je suis pauvre; et si Dieu » accorde a mes prières une prompte y) mort , cet enfant restera parmi les » lys des champs, parmi les oiseaux » du ciel. Son père céleste se char- » géra de le vêtir et de le nourrir.
» Cependant mon devoir , Mon- » sieur, m'oblige à vous avenir du )) vôtre. Je ne vous importunerai » pas d'une seconde lettre. Vous » n'êtes pas encore dépouillé de ,:» toute humanité ; vous ne voudrez
» pas charger votre mariage de ]a » malédiction céleste ; tous écou- >i terez la Toix du devoir.
» Demain je donnerai la sépulture >> à ma fille. Lorsque son cercueii » sera déposé dans la fosse, lorsque w ma main débile y jétera , en la » bénissant, la dernière poignée de » terre, je surmonterai ma douleur, » et prierai Dieu qu'il daigne atten- >) drir le cœur de celui qui a détruit » la félicité de toute ma vie. »
Madame Pvlumm tomba presque sans connaissance et avec d'affreuses convulsions sur son canapé ; elle pleura , mais ses larmes ne soulagèrent point son cœur oppressé« 11 est déjà assez dur de ne pouvoir accorder son estime à celui que nous unissent des nœuds indissolubles ; combien n'est -il pas plus pénible d'éprouver contre lui de Thorreur t
Son iniaginaiioii Jni offrait les plus sinistres idées ; elle se croyait entre le cercueil d'un côté, le berceau de l'autre : elle entendait un père irrité maudire son mariage. Hélas î s'écria«t - elle en frissonnant , la malédiction est déjà accom|>lie; mais pourquoi est-eile tombée sur moi ?
Elle se lamenta ainsi pendant trois heures de suite ; son corps et son âme en fureut tellement affaiblis , que, vers le soir, elle éprouva les .symptômes d\me fausse couche, et, après des souffrances inexprimables, mit au monde un enfant presque mort, en qui le médecin , à force d'art et de soins , parvint à exciter une faible étincelle de vie.
M. Rlumm revint à moitié ivre à la maison , apprit Faccouchement de sa femme , Tétat languissant de sou
enfant, et accourut auprès du ]itde la malade ; elle était dans le plus grand danger. Christian revint à lui en la voyant dans une aussi triste situation. Elle fit signe aux personnes présentes de la laisser seule avec son mari ; puis elle tira de son sein la lettre du père de Madelaine , et la lui présenta. Klumm fut confondu à ce spectacle, et grommela ime imprécation entre ses dents. Cepen* pendant il y a des moments où ]cs hommes les plus pervers cèdent aux tourments de leur conscience.
Son égoîsme éhonié , ses odienx principes d'athéïsme ne purent tenir contre Ja noble simplicité avec laquelle un malheureux vieillard lui exprimait ses reproches , ni contre le spectacle louchant d'une épcuse sur le bord de la tombe, il se jeta à genoux au pied du lit do la mori-
bonde , et serra ses mains glacées dans les siennes.
Tu es ému , lui dit -elle d'une voix expirante ; Dieu soit loué ! Cette tempête purifiera ton âme. Redeviens bon, tu le peux; recueille cet enfant, et élève -le avec le nôtre; fais-moi cette promesse.
Klumm promit et jura tout ce qu'on voulut ; mais il se livra au plus aflreux désespoir , «e retira dans sa chambre, et se jeta sur son lit. Il sentit, pour la première fois , qu'il existe un Dieu à qui aucun coupable ne saurait échapper. Il resta dans une affreuse anxiété jusjquk minuit. Alors on frappa à sa porte; il se leva en sursaut. Qu'y a-t-il, s'écria- t-il d'une voix terrible?
Hélas I lui dit sa vieille mère , je t'apporte les derniers adieux de ton
excellente femme. Kliimm couriiî ouvrir la porte. La vieille mère entra , se jeta presque sans connaissance sur une chaise; ses larmes lui apprirent que sa chère bru était morte. Quelque temps avant de terminer sa trop courte carrière, madame Rlumm avait demandé à voir encore une fois son mari ; mais elle s'était rétractée, et avait prononcé ces dernières paroles : // a promis y il tiendra parole.
Christian se traîna aux pieds du lit de la défunte, et s'accusa d'avoir commis im second meurtre. 11 était tout en convulsions; î'écume lui sortait de la bouche, ses genoux tremblaient ; enfin il demanda une bouteille de vin spiritueux, et oublia ses remords dans une ivresse complète.