CHAPITRE VIL U honnête Homme
L- N ouragan peut agiter quelquefois lin lac dans ses pîns grandes profondeurs, et en soulever Ja \ase qui se confond avec ses vagues ; mais lorsque la tempête est calmée > la vase se dépose peu à peu , eî les vagues prènent leur niveau. Le cœur de Christian était comme nn îac en proie à une tourmente passagère. A peine les funérailles de sa femme furent-elles terminées , à peine eut-oa éloigné de la maison tout ce qui pouvait rappeler un souvenir trop pénible de la défunte , qu'il se mit à rire de sa propre faiblesse.
A la vérité; pendant les premiers
jours y il pensa quelquefois à son serment et à Tétre abandonné , qui, d'un moment à Tautre , pouvait tomber au pouvoir d^étrangers. 11 recueillit même ses forces , et ecrivit au pasteur une lettre fort honnête dans laquelle il annonçait qu^il avait intention de se charger de Tenfant; mais au moment de la cacheter, il lui vint des idées subtiles.
« Que ferais-je de cet enfant , dit-il? » Sous quel nom rélever? Qu'en pen- )) serait le monde ? Quel fardeau ^ » quand il serait grand î . . . . Bailleurs » quel état lui donner? L'illégitimité )) de sa naissance Tempêchera de par- » venir à rien, il vaut mieux qu'il soit )) où il est ; son grand-père en fera » ou un soldat , ou une bonne ménai) gère. Si c'est un garçon , il est des- ); liné, par sa naissance, à aller à \k )) guerre; si c'est une ülle , je lui I- 7
a donnerai une petite dot , pour i) qu^elle tiène un jour le ménage >) d\m pauvre fermier. »
A ces mots il déchira sa lettre , et chassa de son esprit ces désagréables pensées.
Il ne tarda pas non plus à trouver que la mort 'de sa femme était un bienfait pour lui. Depuis long -temps ses charmes avaient perdu le pouvoir de la nouveauté ; il était probable , vu la santé chancelante de leur enfant, que bientôt il hériterait de ses biens; il ne serait plus importuné des représentations qu'elle lui faisait de temps en temps malgré sa douceur.
Ainsi la défunte ne fut regrettée de personne que de sa belle-mère , qui restait désormais toute seule dans sa chambre , était négligée par les (iomestiques de la maison , passait s.ouvcnt plusieurs semaines sans voir
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son fiis , et n^avait plus de joie ^ d'antres plaisirs , que de jouer avec sa petite-fille ; encore ne pouvaitelle obtenir que très -rarement de la voir, parce que sa jeune et jolie gouvernante j par des raisons qu'on devinera peut-être, avait plus d'au^ torité dans la maison que la grand'mère. Au surplus cela ne dura pas long- temps; la mère infortunée fut consumée par le chagrin, et bientôt ©île expira dans les bras d'une servante.
M. Rlumm, délivré de ce nouveau fardeau , ne vécut plus que pour son plaisir. Il tint table ouverte ; il joua , et fit des orgies continuelles : il se soucia fort peu de sa fiJle Ottilia , l'abandonna aux domestiques , et s'en rapporta au hasard ])our son éducation ; à la vérité le hasard servit mieux la pauvre enfant
que ne le faisait son père. Une française de condition , veuve d\ui officier émigré , réduite par la pauvreté a entrer en service, fut chargée d'élever Ottilia j et devint pour elle une seconde mère. Si le destin eût permis que son éducation fût achevée, Ottilia eût été le modèle de son sexe y car aucun talent ne lui manquait; mais lorsqu'elle eut atteint sa quatorzième année , Timpitoyable mort lui ôta cet appui ; son père regarda comme inutile de remplacer son institutrice , car on Favait assuré que sa fille parlait bon français; elle s'habillait avec goût; que lui fallait-il de plus?
Par bonheur elle avait si profondément gravé dans son jeune cœur les leçons et les exemples de son institutrice, que, si l'insouciance de son père laissa faner quelques-unes
de ces belles fleurs^ la lige demeura intacte.
Ses prodigalités et ses extravagances avaient enfin épuisé le riche patrimoine de sa femme : il vit avec effroi, an fond dp son coffre-fort, un résidu qui suffisait encore , il est vvrfi . li un bon père de famille , pour fiiiener une vie commode et Ifa'öquille ; mais qui, avec son état âe i5îâ%on , fournirait à peine à ses dëpCDses pendant tm an. L^idée de né 'puer dorénavant qu^un rôle obscur dans sa ville natale lui était ins^ppo/table : il réfléchissait jour et nuit aux moyens de se soustraire à une telle calamité.
Jusqu'alors il n'avait pas voulu perdre son indépendance en prenant un emploi; car son expérience journalière lui prouvait que Fhorame utile est moins estimé que le riche fai«
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'néant, qui ne connaît d'antre plaisir que de dépenser ce que d'autres ont péniblement amassé. Cependant il ne lui restait pas d'autre perspective.
A la vérité il n'était pas assez instruit ponr pouvoir prétendre à une dignité eminente ; mais il avait à la. capitale d'assezbelles protections. Le vieux directeur de la banque de sa, ville natale étant venu à mourir, il ne s'inquiéta pas de ce que cette place appartenait de droit à son adjoint ^ vieillard fort intelligent, qui , depuis nombre d'années , faisait toute la besogne : il réalisa les débris de sa fortune, partit pour la capitale, et, quelques semaines après , au grand étonnement de ses compatriotes , ii revint avec le brevet de directeur de la banque. L'infortuné vieillard,, h qui il avait soufflé son emploi , en Hipurut de chagrin. Klumm restai
bientôt tout seul à la lête d'une administration qui exigeait un honnéts homme dans toute L^acception du mot. Il comprit fort bien que , pour jouir en paix d'une place si lucrative , il fallait du moins paraître honnête ; ei qu'on le croirait tel , parce que, dans le monde, il ne faut pas autre chose; aussi se traça- t-il un plan de conduite conforme à cette idée.
Après quelques armées d'2xpéTiei> ce, il n'y eut pas dans tout le pays d'homme dont la réputation de probité fut si bien établie que le directeur de la Banque Rlumm. Cependant il sentait que les revenus légaux de sa charge ne sufiisaient pas touî^ à-fait au train de vie qu'il menait,* il ne lui restait plus rien des hier- s de sa femme ; mais si l'avenir lui prév sentait des inquiétudes, il jetait u«.
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regard de satiiaction sur les charmes naissants de sa fille. Sa vanité paternelle lui disait qu^avec tant de beauté et de talents acquis , elle ne pourrait manquer de faire tourner la îêîe à riiomme le plus opulent de sa province ; et il comptait mi peu sur les richesses d'un gendre pour réparer les brèches faites à sa fortune«
11 laissa Ottiîia elle-même dans cette erreur; il ne se refusait à aucun de ses caprices , l'accoutumait aux plus folles dépenses , et ne cessait de louer ses talents et ses attraits , et encore plus les élégantes parures par lesoDclles elle savait en augmenter le pouvoir. Ce n'était pas l'amour paternel qui le dirigeait ; son affection ressemblait aux soins qu'un jardinier prend des fruits qu'il veut vendre. D'après cela, il ne faut pas s'étonner si Ottilia était un peu vaine ;
et sans sa respectable institutrice , elle se fut sans doute tout-à-fait corrompue.
L'époque arriva où M. Klumm vit que ses projets sur sa fille pouvaient se réaliser, il examina en.
détail tous les partis sortables , et fixa son choix sur un assesseur de la chambre , M. de Stolzenbeck. Ce jeune homme, d'une mise et d'un ton fort ridicules , était fils d'un ministre de la capitale que , pour le mettre au courant des affaires , on avait envoyé faire ime tournée de quelques années en province, et qui n'était pas bieu d'accord avec luimême , s'il devait plus s'enorgueillir du rang et de la fortune d^ son père, que de sa iolie figure et de la manière gracieuse avec laquelle il laissaitcroître ses favoris. Le directeur de la banque , au surplus , ne faisait entrer dans
son calcul que la première partie de ces qualités. Il lui lardait d'unir Ottiîia à ce jeune homme ; car le crédit du ministre le mettait h Fabrl de toute responsabilité > et il pourrait , en peu de temps , recueillir les fruits du rôle fatiguant d'honnête homme qu'il avait joué pendant plusieurs années. Il y avait une petite difficulté; le ministre était, sans doute ^, trop fier pour permettre le mariage de son fils avec la fille d'un bourgeois; mais ce rusé vieillard comptait beaucoup sur la vanité du jeune honi^ me, et était convaincu que dès que sa fille lui aurait fait tourner,la tête, il dissiperait aisément tous les scru^ pules du ministre.
M. Rlumm attira insensiblement le jeune assesseur dans sa maison ; il lui (it toutes sortes de caresses, flatta son orgueil, et se dépouilla en
sa faveur du masque de l'égoïsme..
Il insinua à Ottilia quelque chose de son plan , lui enseigna d'innocents artifices pour prendre le jeune homme dans ses filets ; il l'assura que ce mariage ferait son bonheur.
Ge qui fit encore plus d'impression sur Tesprit d'Ottilia , ce hit Fassurance de Rlumm , que son bonheur à lui-même dépendait de cette alliance y quoiqu'elle ne comprit pas bien comment cela pouvait se faire« Au surplus, son cœur était libre; elle se prêta, non sans une secrète répugnance , au rôle que lui prescrivait son père , mais ne l'exécuta pas tout-à-fait suivant ses idées. Ses manèges, tels que la bienséance de son sexe lui permettaient de les faire ^ étaient plusque suffisants pour enchaîner un jeunö présomptueux, et pour lui donner cette agréable idée que
là plus jolie fille de la ville mourait d'amour pour lui, qui en était le plus bel homme. Tous les jours leur intimité devenait plus étroite, etRlumm se voyait avec joie sur le point d^arriver au comble de ses voeux.
Tel était rétat des choses, lorsque Théodore eut avec Ottilia une conversation sur Fastronomie.