CHAPITRE VIII
Les deux Amis»
VjE ne lut pas en marchant, mais en volant que Théodore rentra chez hii; il était fort tard. Il donna un florin à la vieille servante qui vint lui ouvrir ; et comme, pour lui témoigner sa reconnaissance d'une libéralité si peu commune, elle Fécîairait jusqu'au haut de Tescalier , il l'embrassa sur la dernière marche.
Ensuite il entra précipitamment dans la chambre où dormait son camarade Florio ; il se jcia sur son lit , tira son ami par les épaules , et l'éveilla en sursaut. Florio dormant encore à moitié, le saisit avec vigueur par la ceinture, en criant au meurtre l
au voleur î Et il le repoussa hors du li t«
Enfin, s^étant apperçu de son erreur, il s'écria avec une colère touià-fait comique : Eh corbleuî monsieur le docteur, quel accès de fièvre vous a donc saisi ?
Oui, Florio , répondit Théodore, j'éprouve une fièvre qui brave tous les remèdes de mon art; j'aime, oui, j'aime avec transport.
— Il paraît, en vérité, que tu es fort amoureux. Te voilà donc devenu fou à ton tour? — Oh ! laisse-moi te raconter ma singulière aventure.
— Dieu m'en préserve i Je connais le style de tous les amants : nous aurons assez de temps demain matin ; à présent j'ai trop envie de dormir.
D'ailleurs, je sais tout ce que tu as à me dire,
— Tu le sais? — Sans doute. N'estce pas une fille jolie comme un ange?
-— Oïl î oui. — Spirituelle comme Minerve?— Tu Tas dit. — La perle des femmes ? — Certainement. — Hé bien! tu vois que je connais ta Dulcinée. Bonne nuit ; demain Je te ferai le plaisir d'écouter le reste. — Mais, demain dès lematin^ je sors pour visiter mon malade.
Ce fut en vain que Florio se retourna sur son oreiller , et maudit Famour^ cet ennemi né du sommeil.
Théodore ne lui laissa point de repos qu^il n'eût écoutéson histoire, qu'il ne lui en eût répété vingt fois les principales circonstances. Il fallut bien que le pauvre Florio se résignât à sa malheureuse destinée.
Comme Théodore ne lui raconta rien que le lecteur ne sache déjà, il est à propos que dans Tintervalle nous lui fassions faire connaissance avec ce Florio^ [et que nous lui annoncions
quelles étaient ses relations avec le jeune docteur.
Théodore était un orphelin dont un tuteur comme il y en a peu, avait si bien administré la petite fortune, qu^il Tavait mis dans le cas de faire de bonnes études. Satisfait de la médiocrité de sa situation, et accoutumé dès sa jeunesse à toutes sortes de privations, il se livra à un travail opiniâtre , et refusa de se lier avec des sociétés que ne lui permettaient ni sa bourse, ni ses occupations. Il ne faisait partie d'aucune confrérie, ne se liait avec aucun des autres étudiants : aussi était-il généralement bafoué et détesté. Il évitait suigneusement toutes les occasions de se faire des affaires ; cependant il ne put échapper à son malheureux sort. Un jour dans une foire il fut insulté par un de ses camarades ; libertin; et à moitié ivre;
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cet omrage échauffa sa bile ^ et il punit rinsolenl par un rigoureux coup de poing. Il fut aussitôt appelé en duel , et il ne pouvait s'y refuser sans se perdre a jamais de réputation parmi les autres écoliers ; on fixa le lieu du combat; Théodore s'y rendit a regret, quoiqu'il sût bien manier Fépée. Il y alla seul , car il n'avait point d'ami qui pût lui servir de témoin. 11 trouva une vingtaine de mauvais sujets rassemblés^ lesquels l'accueillirent avec des raille» ies amères; on lui dit d atiendredap.s un.
coin que Ton eût fini \m déjeûner qui était commencé. Théodore aussi interdit qu'un criminel , regardait . vec pitié son adversaire dont la conlenance craintive '^t la pâleur annonçaient que son insolence avait été l'effet de 1 ivresse.
Les plus anciens firent boire le
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jenne homme afin de fortifier son courage. Daus Tintervalle il arriva nu autre étudiant en habit de chasse, tenant un fusil sur Tépaule ; on le reçut avec de grands cris de joie, car c'était le meilleur enfant du collège, le plus gai? et celui dont Théodore s'était le plus constamment éloigné.
31 but comme les autres, chanta une chanson martiale , et ne prit pas garde à Théodore qui restait isolé dans son coin. Enfin ces messieurs jugèrent à propos de sortir de table, et de se préparer à la scène sanglante pour laquelle ils ^'étaient réunis. Les deux champions s'étant rais en garde, les autres se rangèrent en silence sur le.5
côtés.
Théodore s'apperçuî bientôt qu'il était très-supérieur à soa adversaire :
cependant il résolut de ne rien faire <àç plus- que ce qu'exigeaient son
Sonneur et sa sûreté. Il ménagea ses coups, et attendii roccasion de pouvoir seulement effleurer le bras de son antagoniste» Les autres écoliers Toyant que Fadversaire de Théodore ne s'en tirerait pas à son honneur, lui crièrent de tous côtés : Allons , courage, mon brave, perce-le de paît en part ! Ils jetèrent des cris si tumul« tueux, que Théodore qui se trouvait là tout seul de son bord devait néces= saireraent perdre un peu la tête.
Dans un moment où il commençait à ne plus trop savoir ce qu'il faisait j, on entendit une voix imposer fièrerement silence à tous ces tapageurs , et dire : Le premier qui ouvrira encore la bouche , je le tiens pour un lâche, .
Tous se turent; Théodore regrrda qui était cet inconnu. C'était le jeune liomme-en habit de chasseur j api es
\me pause, il continua en ces termes?
Nous sommes plus de "vingt, ce jeune homme est tout seul. I] s'est comporté comme un brave; maintenant laissez-le tranquille, ou par tous les diables , vous aurez affaire à moi.
Personne ne dit plus mot. Théodore blessa légèrement son adversaire au bras , et Taffaire fut terminée. Suivant la louable coutume , il fallut qu^il bût avec tous les témoins. Le chasseur s'approcha de lui , et lui serrant la main, dit : Je m'appèle Fjorio. Depuis ce temps Florio et Théodore devinrent des amis à toute épreuve.
Ils se rapprochèrent malgré la différence de leurs goûts, et Théodore sut reconnaître sous une écorce grossière , une âme susceptible d^une véritable amitié.
Florio était aussi un orphelin ; il s'était aussi livré à Fétude; mais des
passions extrêmement vives, un esprit bouillonnant lui avaient fait commettre plus d'un écart. Il avait voulu étudier la plnlosophie : cela lui avait été impossible; il avait successivement essayé avec tout aussi peu de succès toutes les facultés. 11 n'avait réussi en rien, parce qu il ne pouvait supporter de rester une heure entière au collège; et quand il le faisait, c'était avec une distraction qui ne lui permettait de rien entendre.
Enfin, il avait découvert que la nature avait développé en lui au suprême degré Torgane de la musique : c'était le seul art dans lequel il fût capable d^apporter une application suivie.
Bientôt il y fît de tels progrès, qu'il résolut d'en faire son état. Ce fat le lien qui l'attacha le plus étroitement à Théodore; car celui-ci passionné pour la musique, était le seul qui Té-
contât pendant des heures entières'^ lorsqu'il exécutait des fantaisies sur le piano.
lis vécurent ainsi deux années, eî leur affection ne fit que prendre de raccroissement».