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Le Portefeuille.
Xje temps s'approchait où iJs de« Yaient sortir de riiniversité. Théodore avait des projets extrêmement étroits pour l'avenir ; Florio n'en avait point du tout. Il arriva im jour qu'un jeune comte c[ui , avec son frère étudiait aussi à l'académie, se nova en se baignant»
Les deux frères s'étaient beaucoup aimés; celui qui survivait était iocoasolable , quoique cet accident lui donnât la possibilité de d&venir ua grand seigneur. Il montra pendant le convoi une tristesse si profonde ^ que Florio qui s'y trouva par hasard^ se hâta d'aller dans sa chambre ;, etia.
il composa quelques strophes inspirées par la mélancolie d'un tel spectacle, et il y adapta une musique qui arracha des larmes à tous ceux qui Fenteudirent.
En effet , dans ces paroles et dans cette musique , Florio avait épanché toute son âme ; il n'avait eu d'autre objet dans cette composition , que de donner un libre cours aux sentiments qu'il éprouvait. 11 lut bien étonné lorsque quelques jours après, le comte lui envoya un présent avec un billet de remerciement.
Tu m'as joué un tour, dit Florio à Théodore. 11 rencontrait juste ; en effet Théodore , charmé de la beauté de cette composition , avait pensé que le comte , qui était connaisseur en musique , serait bien aise d'en avoir une copie, et il avait inutilement insisté pour que Florio la lui
envoyât. Je ne suis qu'un pauvre diabie, répondit Florio; j'ainais l'air de demander lau mon e* Théodore n^ayant pu le peisuadcr^ prit sur lui de copier la pièce en question, et de la faire remettre au comte par une main-tierce.
Florio était presque en colère ; mais la délicatesse avec laquelle le comte avait écrit son billet , Fappaisa. Au surplus, il ne voulut pas recevoir l'argent, et ne prit même qu'après beaucoup d'instances , un autre présent. Sa conduite pîut au comte qui lit connaissance avec lui , fut enchanté de sa personne , de ses talents en musique, et lui proposa de venir dans sa résidence , et d'entrer chez lui comme maître de chapelle avec des appointements fort honnêtes. Théodore le félicita de son bonheur; Florio secoua la tête.
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Il faudra, dit-il , que je paraisse à la cour avec un habit de cérémonie , luie bourse à cheveux , et que je * lasse de la musique *pour le gracieux maître qui me nourrira. J^aimerais mieux courir de foire en foire avec une troupe de musiciens bohémiens.
Ce fut en vain que son ami lui dit : Désormais , tu auras du pain assuré.
Du pain î répiiqua-t-il avec vivacité ; n^es-tu pas aussi de ces hommes vulgaires qui croyent que l'on a tout, quand on a du pain ? comme s^il n'était jamais question que de l'estomac , et non de la tête et du cœur î Mourir d^'indigestion ou d^inanition, cela m'est égal. Et puis la résidence du comte est à l'Orient, tandis que tu demeures à FOccident:
il faudra que nous soyions séparés pour toujours. Me préserve le ciel d'un tel malheur î tant que tu me res-
teras, tant que je te resterai, nous ne nous quitterons pas plus que notre ombre.
Mais moi , repartit Théodore , que puis-je faire pour toi? — Ce que tu as fait jusqu'à présent; m'aider à passer joyeusement la vie. Je remercie le conue de tout mou cœur ; il n'a qu^à cbercher un autre virtuose.
Florio tint ferme, et suivit Théodore dans la ville qui 1 avait vu naître. Il savait que son ami, dont l'are n'enrichit pas quand on commence k le pratiquer, ne pouvait pas le faire vivre ; et s'il ne 1 avait pas su , il n'aurait pas voulu lui être à charge»
Son but était de tirer puni de son talent pour enseigner la miisique et se faire employer dans les concerts. II ne se donna presque point de concert où Florio ne fût engagé à faire sa panie. 11 avait de riches et nombreux
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écoîiers. Sa recette était double de celle du jeune médecin. Il ii<îit sou- Tent de voir que la lyre rapportait plus que la lancette. Je puis bien dire , aputait-il , que ce que je gagne au son de la flûte s'en ya au son du tambour.
En effet , Féconomie n'était pas son défaut ; crmtores amant huw ores.
11 fêtait volontiers la bouteille , et n'était pas homme à reculer devant une aventure amoureuse. Sa eénérosité et son inépTiisable r;aîîé n'avaient pas moins contribué que son talent à lui faire ouvrir toutes les maisons et tous les coeurs. Il était bien reçu partout, et comptait parmi ses écolières plusieurs demoiselles très-aimables. Il conçut des attachements passagers ; deux fois même il se crut sérieusement amoureux; mais ce n'était qu'une fantai-
sie , sa sensibilité n'était pus excitée ; et comme ii n'aioKiit ni les gr^mis senlimeius ni la ian^^ueur, ses maîtresses étaient bientôt lasses de lui; elles regardaient sans doute comme im pur badiuage un amour sans sou-^ pirs et sans serments, et elles profit taient de la première occasion pour lui faire infidéiitéé
Lorsque Florio eut fait deux épreuves de ce genre, il déclara que toutes les femmes n'étaient que des basilics. Dès ce moment, il résolut de ne plus se livrer sérieusement à ce sexe ni à Tamour. 11 félicitait haute-ment son ami Théodore de ce qu'il ne s'était point encore hissé abuser par cette folie.
Heureux Thomme, disait Florio^ qui est bien convaincu que les femmes ne sont que dc^ instruments de mu-
sique , tantôt rendant des tons justes , mais le plus souyent n^ayant d'autre avantage que leurs ornements extérieurs; toujours est -il que ce sont des instruments dont cbacun joue à sa manière. S^ils sont touchés par une main habile, ils rendent des sons délicieux, et je ne suis pas surpris que le musicien soit charmé des sons que lui-même produit. Seulement qu'il ne s'imagine pas qu'il soit îe seul soleil qui fasse retentir cette autre statue de Memnon. Dès qu'il s'éloignera, il en viendra un autre qui opérera le même effet.
Il s'élevait par fois entre les deux amis une querelle fort comique.
Théodore traitait ses jolies malades avec une probité scrupuleuse. Puisque tu veux, disai:-il, comparer les femmes à un instrument, que ce soit du moins à la harpe éolienne qui sans
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être touchée , produit des sons célestes.
Florio rit beaucoup de la comparaison. A la bonne heure, dit- il ^ alors tu conviendras qu'elles tournent à tout vent.
Le temps était cependant venu où Théodore devait éprouver la puissance de l'amour ; et Florio , p' ur la première fois de sa vie, re-= nir.rqna quels en étaient les véritables effets.
11 n'est pas besoin de dire que Théodore ne manqua pas d aller le lendemain matin chez le vieux Klunim ; il le trouva dans une robe de chambre de soie fourrée de petit gris ; Ottilia était dans im charmant négligé. Le vieillard était de bonne humeur , la demoiselle timide et toute tremblante. M. Klumm , avec de certaiues manières que les grands
seigneurs appeleiit délicatesse , mais qui sont plus piquantes que la grossièreté, lui fit entendre qu'il ne pouvait absolument confier son corps à un si jeune Escr.lape , non pas qu'il eût le moindre doute sur ses tarents , mais parce qu'il avait un médecin liühituel qui le soignait depuis nombre d'années. Il ajouta qu'au surplus il lui était fort obligé des secours qu^il lui avait doîinés la veille , et le pria d'accepter une bagatelle , €omme preuve de sa reconnaissance.
A ces mots il lui glissa dans la main un papier assez lourd , que Théodore s'empressa de lui rendre. Je ne croyais pas, Monsieur, répondit-il, que vous me jugeriez assez présomptueux pour vouloir, à la faveur d'un simple accident , m'introduire dans votre maison , en qualité de médecin habituel. Si i'ai eu le bonheur de vous
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rendre service, j'en suis déjà suffisamment récompensé.
Il mentait , et son mensonge fnC «nr le point de se trahir par le coupd'oeil qu'en même temps il jeta sur Ottili^ qui restait confuse, embarrassée y mais n'en paraissait* que plus belle. Mais, mais, dit le vieillard, votre excessive délicatesse me gêne.
Hé bien î puisque vous ne voulez pas accepter ce léger cadeau, perniettez-moi de prendre ma revanche d'une autre manière ; faites-moi Thonneur de venir dîner chez moi le mois prochain.
Théodore accepta avec plaisir l'invitation ; et, de peur de manquera l^heure, il arriva long-temps avant le dîner. Le directeur de la banque était encore à son bureau ; Ottilia le reçut, et lén ligna quelque étonnement de le voir arriver de si bonne
heure, quoiqu'elle ne fût pas fàché(*d'être quelques instants seule avec lui. Leur conversation fui tiès-animée, quoique muette; leuis yeux étaient occupés au défaut de 1 ! lancine. Théod jre aurait donné tout au m^-nde pour qu'il fît encore plus obscur que la nuit où ils avaient eu un entretien si savant sur les étoiles , car il sentait que les ténèbres lui étaient absolument nécessaires pour l'enhardir.
Cent fois il se dit en lui-même:
Comment, malheureux! tu es si près de cette fille adorable , et tu t'amuses à tourner et retourner niaisement ton chapeau î parle donc, ou elle croira que lu ne sais rien dire. Lorsqu'enfin, à force de manier son chapeau dans tous les sens , il eut trouvé le courage de parler , il se mit en devoir de faire un compliment fort bien tourné; mais, par malheur, ses yeux rencontrèrent
^enx de la belle Ottilia fixés sur lui, et la parole expiia sur ses lèvres.
Otîilia n'était pas mieux inspirée par ses cheveux, dont elle roulait une boucle entre ses doigts délicats, que Théodore ne Tétait par son chapeau ; elle avait rêvé toute la matinée à ce qu'elle dirait au jeune docteur pour lui exprimer sa gratitude, mais elle ne put en retrouver deux mots de suite.
Un intervalle considérable de temps s'écoula sans que Ton entendît dans le salon d'autre bruit que celui du balancier de la pendule. Enfin une voiture s'arrêta devant la porte : Ottilia courut à la fenêtre; elle vit sortir du carrosse le président et sa fille bossue. 11 ne lui restait plus qu^mi instant; elle ranima son courage, et dit à Théodore , en lui remettant un portefeuille élégamment brodé : Vous
avez refusé le présent du père ; mais ne permeurez-vous pas à la fiile de \o\is oihïr cette faible marque de sa recomiaissance ? J'ai été un peu pressée pour broder ce portefeuille ; mais, à chaque point, je faisais des yœux bien sincères pour votre boriîieur.
Théodore reçut ce cadeau avec im enthousiasme plaisant. Ainsi, dit« il , c'est dans vos mains que repose îe bonheur de toute ma vie. L^arrivée des convives ne donca pas à Ouilia îe temps de répondre. La demoiselle bossue regarda son ancien danseur avec une sorte de dédain ; car elle ne pouvait pas lui pardonner de ce qu'il n'avait pas mieux aimé laisser mourir îe vieux Klumm que de Vabandonuer, elle , pendant tout le bal.
Théodore ne prit pas garde à ses minauderies, car il ne s'occupait que
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du joli présent cFOttiliaj et, pendant tout le repas, il y portait sans cesse la main gauche , comme s'il craignait qu'on ne le lui ravît. La fille du président, placée auprès d^Ottilia, lui dit en plaisantant que M. le docteur mangeait d'un air fort distrait, et qu'il ne paraissait pas accoutumé à une telle compagnie. Otîilia sourit, mais ne répondit rien. Vraisemblablement Théodore n'aurait ni proféré ni écoulé un mot de tout ce qui se disait pendant le dîner , s'ii ne se iiit présenté pour lui un autre sujet de distraction ])lus fort que celui du portefeuille. M. fassesseur de la chambre , Stolzenbeck , quoique le dernier arrivé des convives, se plaça familièrement auprès d'Ottilia , comme si cette place lui appartenait en propre. 11 se comporta avec elle d'un air si libre j si aisé , que le
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pauvre Théodore en ressentit une douleur cuisante. Cependant , les procédés d'Ottilia ne lui échappèrent point; il crut lire dans ses yeux de la répugnance pour ce jeune fat.
Cette remarque lui fit supporter avec patience un contre-temps fâcheux ; et, comme M. de Stolzenbeck s'était avisé de le prendre pour victime > afin de divertir la société en l'accablant d'épigrammes , Théodore lui répliqua à propos et avec tant d'esprit, qu'il mit les rieurs de son côté. Son courage doubla, lorsqu'il vit Ottilia s'intéresser à ses succès , et le récompenser par un tendre sourire. Monsieur Fassesseur, battu dans ses derniers retranchements, dit à l'oreille de la petite bossue : Il ne faut pas se compromettre avec un pédant.
Apres dîner, Théodore s'esquiva.
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tenant dans sa poche le précieux portefeuille. Ouiiia fut la seule qui s'appcrçut de son départ ; elle le suivit des yeux en regardant par la fenêtre. Le jeune assesseur lui ayant r demandé en ce moment si elle aTait été la Yeilie à la comédie, elle répondit que les cerises n'étaient pas encore mûres.