‹ Romans, contes et nouvellesChapitre 10 sur 29 · CHAPITRE HT · texte numérisé non relu

CHAPITRE HT

Tous ceux qui ont habité Rome n'ont pas manqué de visiter la villa Pamphile, située hors des murs, au delà de la porte Pancrace; et il suffit de s'y être promené une seule fois pour que le souvenir de ce lieu se grave éternellement dans la mémoire, (^et élégant pavillon s' élevant sur des terrasses étagées et dominant les jardins; la grotte des Tritons, ces pentes ombragées par lesquelles on parvient à la grande plantation des pins marins, et ces échappées sur la campagne sauvage des environs de Rome, donnent à cette habitation un charme inexprimable. Ce qui frappe surtout, c'est le mélange qu'on y trouve des productions de Fart mariées si heureusement aux beautés de la nature agreste; ce rapprochement que Ton y fait sans cesse ne laisse jamais lame du promeneur inactive.

L'origine de cette gracieuse habitation ne remonte pas bien haut, car c'est don Camille Pamphile, fils de dona Olimpia et neveu d'Innocent X, qui la fit construire et planter vers les premières années du pontificat de son oncle- Ce jeune homme que sa mère avait si soigneusement entretenu dans l'ignorance pour le rendre plus souple 'a sa volonté; ce lils qu'elle avait fait nommer cardinal deux mois après l'exaltation d'Innocent, avec l'espérance d'en faire une espèce de mannequin qu'elle animerait de son inteUigence et de son ambition ; ce jeune cardinal Camille parvint à se soustraire à cette tyrannie, grâce à un événement, et par un moyen qu'il était absolument impossible de prévoir.

Dans le temps même où sa mère le fit revêtir de la pourpre, il était tout préoccupé de la construction et des jardins de la villa qui porte son nom. Algardi, jeune artiste bolonais aussi remarquable par la diversité de ses talents que par l'élévation de son caractère, était chargé des travaux d'architecture, de sculpture et de jardinage que comportait l'ensemble de cette entreprise, et le jeune cardinal, tout neveu et cardinal-patron en titre qu'il fût, se trouvait plus sou-

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vent en conférence avec son cher Algardi sur les terrains de sa villa future, qu'aux congrégations, à la réception des ambassadeurs et dans les offices de la daterie, où on Fexcédait d'affaires, de comptes à régler, de signatures à donner et de bulles a contre-signer. Vainement le grave Pancirole, le pape etdonaOlimpia elle-même, épuisèrent ce qu'ils avaient de patience pour tâcher de former l'esprit du cardinal Camille; rien n'y fit. 11 resta complètement étranger aux affaires, encourut par cela même la disgrâce de son oncle et de sa mère, mais se fit aimer à Rome, parce qu'il rendait service aussi fréquemment que cela lui était possible, et que, contre l'usage généial alors, il ne faisait pas payer les grâces qu'il accordait.

Le pape fut le premier à ne pouvoir tolérer près de lui son neveu, dont l'éducation politique retardait au moins toutes les affaires, quand elle ne les brouillait pas. Dona Olimpia, plus persévérante, espérait toujours vaincre à force de soins et de patience l'inattention de son fils. Elle n'attendait de lui qu'une soumission réfléchie, au moyen de laquelle il pût jouer ostensiblement le rôle de cardinal-neveu, de premier ministre, tandis qu'elle lui soufflerait continuellement son rôle, et rendrait ainsi Pancirole toujours moins nécessaire au pontife.

Quant au vieux secrétaire d'état, travailleur exact et infatigable, il redoutait beaucoup moins les embarras passagers apportés dans les affaires par l'inaptitude et l'insouciance du cardinal Camille, que l'habileté excessive avec laquelle dona Olimpia pourrait les traiter. Aussi le prudent Pancirole affectait-il de prodiguer ses conseils h son jeune collègue, et ne manquait-il jamais de faire des rapports flatteurs sur son compte, assurant même, quoiqu'il n'en crût rien, que ce jeune homme donnait des espérances, et que l'on serait peut-être fort étonné un jour de ce qu'il pourrait faire.

Les choses flottèrent ainsi pendant deux ans ; c'est-à-dire que Pancirole et dona Olimpia s'épuisèrent en efl'orts superflus pour engager l'ambition du jeune cardinal dans les intérêts poUtiques et en faire un intermédiaire journalier entre eux et le pape. Mais ni l'un ni l'autre ne réussirent. Camille

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iesîa impassible, et Innocent persista à dire qu'il uétait bon à rien.

Quant au cardinal Camille, il ne s'apercevait même pas des soins continuels et de toutes les espérances dont il était Tobjet. Comme un écolier qui, a l'heure de la récréation, s'échappe aussitôt pour aller jouir de sa liberté, Camille, après avoù: nonchalamment rempli les deAoirs qui lui étaient imposés au Vatican, montait en voiture, et se rendait a sa villa, oîi lattendait son cher Algardi, avec lequel, après avoir visité les bâtiments, parcouru les jardins et joui de l'effet des parties déjà achevées, il cherchait des combinaisons nouvelles pour embellir et perfectionner encore cet élégant palais.

L'espèce de fureur avec laquelle le cardinal avait fait liousser les travaux fut cause que constructions et jardins ne tardèrent pas à être presque terminés. Déjà les personnes de distinction s'empressaient pour venir voir cette nouvelle merveille des environs de Rome; et le cardinal, fort affable de sa nature, prenait chaque jour un plaisir nouveau à faire voir jusqu'aux plus petits détails de son palais et de ses jardins, aux curieux venus pour en admirer l'ordonnance.

Camille était de ces hommes tels qu'on en rencontre assez souvent dans la classe élevée en Italie. Sa figure était plutôt ri'gulière et agréable que belle ; son regard vif et bienveillant, mais sans profondeur, brillait au milieu d'un visage dont le contour plein et le teint également animé indiquaient l'égalité de son caractère et de sa santé. D'ailleurs, intelligent plutôt que spirituel, il aimait les belles choses par instinct, se plaisait à voir les productions des arts et même à entendi-c de beaux vers pour en jouir, mais sans penser à tirer vanité d'un goût qui aurait pu lui attirer le renom d'un connaisseur. Au contraire, son ignorance donnait de la grâce et de l'originalité à ses penchants ; et ce qu'il y avait certainement de plus remarquable en lui, était la candeur de son caractère et le bon aloi de son esprit, que l'étrange éducation que lui avait donnée sa mère avait peut-être conservé dans toute leur pureté. Accoutumé de très-bonne heure à une opulence dont il ne se servait que pour se procurer les distractions les plus

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innocentes, étranger pendant longtemps aux passions qui ordinairement tourmentent la jeunesse, et n'ayant pas pénétré les desseins de sa mère, Camille s'était laissé faire cardinal par soumission filiale, et sans avoir la conscience qu'il occupait près du saint-siége le poste le plus élevé, la dignité qui donnait le plus de puissance. Le seul avantage auquel il fut sensible, parce que c'était un moyen de satisfaire ses goûts, fut le surcroît considérable de revenus attachés à son titre de cardinal-neveu, dont il usa largement pour hâter l'achèvement de sa villa.

Ce goût avait été jusque-là le seul assez fort, assez constant pour qu'il lui tînt lieu de passion ; et depuis que la construction de son palais s'approchait assez de son terme pour qu'il éveillât l'attention des curieux, le jeune cardinal négligeait toujours plus le Vatican pour faire aux étrangers les honneurs de la nouvelle villa Pamphile. Ce lieu de plaisance était devenu son occupation principale et le centre où toutes ses facultés venaient aboutir. Il y avait bien peu de curieux qui ne fussent pas admis par le cardinal; et pour peu que l'on fût disposé à l'admiration, on était le bien-venu çt le bienreçu.

Vers ce temps, la princesse de Rossano, Cornélia Aldobrandini, veuve depuis quelques mois de Paul Borghèse, vint h Rome. Comme elle ne tarda pas à entendre vanter dans le monde la beauté de la nouvelle villa Pamphile, elle fit demander au cardinal-neveu la permission de la voir et de s'y promener. Camille, enchanté de l'empressement que montrait la princesse à admirer son ouvrage, ne manqua pas de se trouver à son palais pour recevoir son illustre hôtesSc^ et la conduire dans ses jardins.

Quoique veuve, la princesse de Rossano était encore fort jeune, et passait, non sans raison, pour une des plus belles personnes de son temps. En outre, on la citait pour les agréments de son esprit, pour l'élévation de sou âme et la régularité de ses mœurs, ce qui n'était pas fort commun en ce temps.

Cette fois, le cardinal Camille s'occupa beaucoup moins de faire ressortir les beautés de sa villa qu'à admirer lui-

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luèiue la jeune princesse. Les deux heures qu'il passa avec elle suffirent pour opérer une révolution complète dans son cœur et dans son esprit ; et au résultat, car il n'y a pas moyen de faire des romans bien longs avec le caractère et les amours des Italiens, la princesse de Rossano ne déguisa pas la bonne disposition oîi elle était à l'égard de Camille, et le cardinal devint éperdument amoureux de la jeune veuve. Ce fut un autre homme; il perdit son embonpoint et son teint fleuri; il ne mangea plus, perdit le sommeil, oublia totalement les bâtisses et les plantations de son palais, pour ne penser qu'à la belle princesse de Rossano, qu'il rechercha et poursuivit partout, au point que, pendant plusieurs mois, il donna sans s'en douter, à la ville de Rome, les récréations les plus amusantes par l'inattendu et l'excès de sa passion.

(Cependant le pape, dona Olimpia et la princesse de Rossano n'envisagèrent pas la chose du côté plaisant. Les deux premiers étaient outrés des folies du cardinal, qui pleurait et se roulait chez lui comme un furieux, en criant à tue-tête que rien ne l'empêcherait d'épouser la jeune veuve, et qu'il voulait rendre son chapeau au pape. Quant h la princesse, louchée au fond du cœur des témoignages fort sincères, bien qu'un peu bizarres, de l'amour du cardinal, elle profita habilement de son expérience et de .sa présence d'esprit pour faire tourner cette passion à son profit. Elle s'empressa d'écrire à ce sujet aux princes de Parme, ses parents, pour les consulter ; et comme elle était restée veuve avec deux enfants après avoir éprouvé momentanément quelques pertes dans sa fortune, elle se décida, malgré tous les obstacles qu'elle prévoyait, a ne rien négliger pour faire réussir un mariage qui s'accordait tout à la fois avec les intérêts de son cœur et de son ambition.

Les coquetteries d'une femme qui aime ont d'autant plus de force qu" elles sont faites eu toute sûreté de conscience • aussi la belle princesse ne se fit-elle aucun ^crupule d'attiser la passion que le cardinal ressentait pour elle. Elle chercha et fit naître les occasions de le voir, et lui parla ouvertement des soins qu'il fallait prendre, du courage et de la vigueur qu'il serait k propos de déployer pour se soustraire au joug

de sa mère, et en venir au mariage qu'ils projetaient. Enfin, madame de Rossano Vendootrina si bien, et le cardinal Camille devint tellement amoureux, que cet homme si soumis, si docile jusque-là aux volontés du pape et de dona Olimpia, leur rompit tout à coup en visière, déclara hautement qu'il voulait renoncer au cardinalat, remit en efîet le chapeau, puis, après s'être retiré à quelque distance de Rome, épousa la princesse de Rossano, malgré le pontife et sa mère.

Ce mariage, le refus qu'Innocent X et dona Olimpia firent d'y assister, ainsi que la fermeté avec laquelle le cardinal, redevenu prince, accomplit cet acte, excitèrent l'étonnement général, et servirent longtemps d'entretien aux habitants de Rome. Mais ce qui mit le comble à la surprise de tous, ce fut le bannissement de celte ville des deux jeunes époux. Dom Camille était sincèrement aimé; il n'y avait pas jusqu'à son amour extravagant qui n'eût augmenté Tintérêt en sa faveur, bien qu'on en eût beaucoup ri ; et personne d'ailleurs ne pouvait comprendre pour quelle raison le pape se montrait si rigoureux envers une jeune princesse, belle, aimable, vertueuse, possédant des biens considérables, quoique passagèrement grevés de quelques dettes alors, mais dont la solidité ne pouvait qu'augmenter par la suite le lustre de la famille Pamphile.

On cherchait surtout à découvrir la cause de réloignement que le pontife avait montré pour ce mariage, lorsque l'expérience lui ayant appris que son neveu Camille étant privé de toute vocation pour la carrière ecclésiastique, la rentrée de ce jeune homme dans le siècle et son union avec la princesse de Rossano, offraient une chance si heureuse de perpétuer la race des Pamphile, ce qui ne serait point arrivé si dom Camille, qui en était l'unique rejeton, fût entré dans les ordres.

On parla pendant plusieurs mois de cette étrange aventure h Rome. Mais, comme il arrive dans toutes les grandes villes, les sujets de conversation se renouvelèrent avec les événements, et à toutes ces rumeurs il ne survécut que le souvenir de la princesse de Rossano, dont les qualités furent

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toujours opposées nii\ défauts que Tou reprochait à dona Olimpia.

Dix mois étaient écoulés depuis ce mariage, et les deux époux avaient assez doucement passé leur exil, tantôt à Viterbe ou h Caprarola, mais plus ordinairement à Frascati, dans la famille de la princesse, chez les Aldohrandini. Leur tendresse n'était point demeurée stérile, et la femme de doni Camille était enceinte de plusieurs mois. Près du jeune couple, il s'était formé à Frascati une petite cour de mécontents; et parmi les ressources employées pour faire passer les heures de loisir, les conversations sur ce qui se passait à la cour de Rome, la satire de ceux qui la composaient et celle même des actes du gouvernement du saint-siége, n'étaient point omises par les exilés. Leurs amis en venant les voir ne manquaient pas de les instruire de ce qui se disait à Rome, ayant soin de blâmer la rigueur dont ils étaient 1" objet, les exhortant au courage, et ne cessant de ranimer leurs espérances. Mais lorsque quelque événement extraordinaire, et se rattachant a leurs intérêts, provoquait plus vivement leur curiosité; alors, impatients d'être instruits, ils prenaient leurs précautions pour avoir, loin de Frascati et hors de Rome, des entrevnes avec ceux de leurs amis ou de leurs parents plus particulièrement liés a leurs intérêts.

Une occasion importante de cette nature ne tarda pas de se présenter; ce fut la nomination des six cardinaux, au nombre desquels était le jeune Maldachini. A la réception de cette nouvelle, dom Camille et la princesse en éprouvèrent un profond dépit, et la jeune dame ne put même s'empêcher de donner aussitôt un libre cours à lindignation que lui causa la conduite de dona Olimpia, qu'elle regarda avec raison comme l'auteur de toute cette intrigue. L'émotion et la contrariété qu'elle en éprouva furent si vives, que dom Camille, craignant que la santé de sa femme n'en souffrît, témoigna hautement le regret de ne pas avoir tenu les nouvelles de Rome secrètes. Mais la princesse fit comprendre à sou mari que ce genre de précaution était loin d'être nécessaire avec elle; qu'au contraire, elle serait plus tranquille selon qu'elle serait mieux éclairée sur les événements qui

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causaient son inquiétude ; et après avoir fait entrevoir à son mari que leur avenir était menacé par les entreprises audacieuses de sa mère, elle le pria instamment d'engager leurs beaux-frères, les princes Ludovisi et Jusliniani, de venir leur apprendre comment les choses s'étaient passées, et pour se consulter sur l'issue probable de cette affaire.

])om Camille expédia aussitôt un courrier à Rome, pour inviter ses parents à se rendre le lendemain à sa nouvelle villa, où ils le trouveraient ainsi que sa femme. Cet ordre donné, la princesse remercia afîectueusement son mari, et témoigna bientôt après le désir de se mettre au lit pour calmer l'agitation qu'elle avait éprouvée pendant le cours de la journée.

Camille était au fond du cœur si étranger aux intérêts de l'ambition et de la politique, que toutes les nominations de cardinaux, sans en excepter celle de Maldachini, seraient passées inaperçues par lui, si l'élévation aussi inattendue qu'extraordinaire du neveu de dona Olimpia n'eût pas été cause d'une altération au repos et h la tranquillité de la princesse de Rossano. Lorsqu'il jugea que sa femme devait avoir été mise au lit, il se rendit chez elle pour s'informer de son état et lui souhaiter la bonne nuit, il la trou\a calme en apparence, lui fit plusieurs questions tendres sur la disposition où elle se trouvait, et se proposait de se retirer, lorsque la princesse, le retenant doucement par le bras, lui demanda avec un sourire qui ne dissimulait pas entièrement une préoccupation grave :

« Combien avez-vous de chevaux dans vos écuries, mon cher Camille? — Vingt-quatre, ma chère. — L'attelage blanc que vous avez acheté pour moi est-il en état de servir? — Oui ; désirez-vous le faire atteler demain pour nous rendre à la villa? — Oh ! non, ce serait attirer par trop les yeux sur nous, il faut que des exilés^ et elle appuya sur ce mot, soient modestes. — Nous ferons tout ce que vous voudrez, ma chère amie; mais en ce moment ne prenez d'autre soin que celui de vous calmer. — Oh ! je ne suis pas en colère, fit observer la princesse, en affectant d'adoucir le son de sa voix; vous voyez que" je pense à faire une promenade avec vos jolis

chevaux blancs,., mais pas demain... non, pas demain... Ce sera pour une autre occasion que je vous dirai...» Camille insista pour connaître le projet de la princesse , qui ne voulut pas en dire davantage, et donna le bonsoir h Camille en répétant plusieurs fois qu'elle se sentait fatiguée et avait besoin do repos.

Pendant la matinée suivante, la princesse parut bien portante et plus tranquille d'esprit, quoiqu'elle exprimât de temps à autre Timpatien'îe où elle était de voir arriver l'instant du départ pour la villa Pamphile. Afin de tromper cette attente, elle céda à mille petites fantaisies auxquelles son époux se prêta avec une complaisance toujours nouvelle. Elle le consulta sur les vêtements qu'elle devait mettre, lui montra de nouveaux bijoux, et finit par le prier de l'accompagner dans le parc. En rentrant de cette promenade, Cornélia manifesta le désir d'aller aux écuries voir les quatre chevaux blancs qu'elle affectionnait particulièrement. La vue de ces anin)aux, l'inspection qu'elle fit des carrosses, la rendit gaie, parlante, et elle revint vers les quatre chevaux, qu'elle fit maîiger dans sa jolie main, en appelant chacun d'eux par le nom qu'elle lui avait donné. Puis se tournant vers son mari : « C'est vous qui me les avez donnés, dit-elle ; ce sont nos chevaux de gala; il ne faut s'en servir que dans les grandes occasions! »

Camille, dont la seule pensée était de complaire en tout à sa femme, né vit dans le regard tendre, mais profondément interrogatif, de la princesse, qu'un témoignage d'affection qui le toucha jusqu'au fond du cœur, mais dont il ne pénétra pas tout le sens. Madame de Rossano espérait éveiller la curiosité de son mari et provoquer des questions ; mais sitôt qu'elle s'aperçut qu'il n'y avait qu'un amant dans Camille oii elle voulait trouver un homme, reprenant tout a coup un air grave : « Remontons au palais, ajouta-t-elle, et préparonsnous au départ ; je suis impatiente de voir mes beauxfrères. »

Le trajet do Frascati à la villa Pamphile ne fut pas long. Les deux époux arrivèrent au lieu de leur destination vers les trois heiu-es après midi ; Camille n'étant préoccupé que de prévenir les moindres désirs de sa jeune épouse, la prin-

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ct'i^se au cun traire s'accommodaiit de tout, excepte du retaid de ses beaux-frères, qu'elle s'était flattée de trouver arrivés avant elle.

Elle s'étendit sur une chaise longue, où Camille chercha à la maintenir toutes les fois que le phis léger bruit du côté de la porte d'entrée la faisait lever sur son séant. Enfin, cette attente, qui lui parut durer un siècle, cessa lorsque le prince Justiniani entra et s'approcha d'elle. Comme tous ceux qui n'ont pas un fonds d'idées bien riche , le jeune Justiniani prolongea les compliments d'usage au point que madame de Rossano fut obligée d'en arrêter le cours par une assurance tiès-ferme qu'elle se portait parfaitement bien, et ajoutant d'un ton qui ne l'était pas moins : « Eh bien! que dit-on? que se passe-t-il a Rome? — Les choses les plus étranges et les plus bouffonnes, madame, répondit aussitôt le prince ; croiriez-vous que Maldachini fait fureur h Rome depuis qu'il a reçu le chapeau? c'est à qui le verra multiplier ses gaucheries habituelles en robe de gala, et tout le monde s'arrache ce pauvre garçon! Eigurez-vous , dit Justiniani a Camille, en voyant que la princesse fronçait le sourcil et ne récoutait pas, figurez-vous que le jour où les ambassadeurs des cours étrangères sont venus faire visite, complimenter et remercier dona Olimpia, après la miraculeuse promotion des six derniers cardinaux, Maldachini, en se confondant en témoignages de modestie et en compliments auprès de l'ambassadeur de France, a trouvé moyen, après une suite de révérences, qui avaient passablement réussi, de donner un coup de croupe si furieux dans un candélabre, qu'il a porté involontairement la main au siège de la douleur. Tout le monde a failli éclater de rire, et la chose^se serait passée afnsi, sans la présence d'esprit vraiment admirable du marquis deFontenay, qui, saisissant tout aussitôt le bras de ]\Faldachini, s'est mis en devoir de lui frotter le coude, en lui disant d'un air inquiet : «Eminence, prenez donc garde! vous avez dû vous faire mal ! » Je n'aime.pa - les Français, vous le savez, mais je ne saurais dire à quel point je les trouve aimables et galants dans un salon. I^'ambassadeur a vraiment tiré toute la société d'un fort mauvais pas, car

VOUS devez penser la ligure qu'a l'aile doua Olinipia en celle circonstance. Elle a lancé un tel regard à .Maldachini, que le pauvre enfant regardait le dessous des meubles connncî s'il eut eu dessein de s'y cacher... Ah ! h propos; on a débité de singulières nouvelles de l'Angleterre ce soir-là : Pancirolc, ainsi que les ambassadeurs d'Espagne et de Erance, ont as^ sure que les affaires du roi Charles 1''' vont on ne saurail plus mal h Londres. — Eh! que s'y passe-t-il? demanda avec vivacité la princesse. — Mais des choses fort sérieuses. . . On donne pour certain que le roi a été pris par l'armée de Cromvvell, et que les hérétiques sont à la veille d'être maîtres du royaume. — Est-ce que Sa Sainteté, demanda la princesse d'un ton grave, ne pense pas à solliciter les souverains catholiques en faveur de ce malheureux prince? — On n'en parle pas, répondit Jusliniani d'un air indifférent. — Et la révolution de Naples, demanda la princesse, en ayant l'air de faire un dernier essai pour fixer l'attention de son beau-frère sur un sujet grave, cette affaire prend-elle une tournure décisive ? — 0 mon Dieu ! non ; il y a toujours là ce grand tapageur de Français; vous le connaissez? celui qui battait tous les passants dans les rues de Rome ! — Guise? — Précisément! Mais ses affaires sont en mauvais train. Naturellement les Espagnols nen veulent pas; les Napolitains le repoussent à présent, et les Français ne se soucient guère de soutenir un extravagant de cette espèce...

— -Mais pourquoi, interrompit vivement madame de Rossano, le saint-père ne cherche-t-il pas à profiter de ce conllil pour étendre la puissance du saint-siége sur un royaume où le peuple n'aime pas plus les Français que les Espagnols?

— Ah! on dit que cela coûterait trop cher. — Qui doue pense ainsi? — Dona Olimpia. — C'est un mauvais marché qu'elle fait ; et pour quelqu'un qui s'entend à placer son or avantageusement, elle laisse échapper une occasion qui ne se représentera peut-être jamais de le faire copieusement valoir. — Eh! madame, Pamphile peut vous le dire, Son Excellence madame sa mère s'est toujours opposée à ce que l'on tentât aucune guerre. Elle prétend que le saint-siége n'a de force que par les armes spirituelles... — Economie mal

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entendue, dit vivement la princesse. — Vous lui faites injure, madame, reprit Jusliniani, a qui la gravité de cette conversation commençait h peser, et si vous aviez été à Rome il y a quelques jours, vous auriez été forcée d'avouer que dona Olimpia a surpassé en élégance et en somptuosité tpus les grands seigneurs de Rome et les plus illustres étrangers. — Qu'a-t-elle donc fait? demanda dom Camille en souriant. — Peu de jours après celui où elle reçut les hommages des cardinaux, des princes romains, des ambassadeurs, et de la fournée Maldachini, elle a donné une fête splendide à laquelle tout ce qu'il y a d'hommes et de femmes illustres à Rome étaient invités. Vous savez quelle est la splendeur de ces fêtes, et vous y avez assez souvent assisté pour que je ne vous en fasse pas la description. Mais ce qui donna une physionomie toute particulière à celle-là, c'est une comédie qui fut jouée, et je vous laisse à deviner par qui! — Dites-le-nous tout simplement, Justiniani, interrompit Camille, car la princesse et moi ne sommes pas des sphinx bien habiles. — Vous connaissez le peintre Salvator Rosa, non moins fameux par ses tableaux que par ses satires? Dernièrement, après avoir fait le coup de fusil en faveur de Masaniello, et s'être échappé de Naples, afin d'éviter d'être pendu, il est revenu à Rome, s'y promenant plus fier que jamais, portant l'épée, et se faisant suivre par des laquais. Vous demandiez tout à l'heure quel intérêt on prend aux afïaires de Naples, et vous allez comprendre qu'on ne s'en occupe guère sérieusement, puisque Salvator Rosa, quoique l'un des plus ardents rebelles, a été recherché avec empressement par ce qu'il y a de plus élevé à Rome, sitôt qu'il est revenu de son expédition. C'était à qui l'aurait chez soi pour lui faire jouer des farces. Et dona Olimpia ne voulant pas le céder aux autres en cette occasion , l'a chargé de monter une pièce dont tous les autres acteurs ont été choisis parmi les plus nobles Romains. A parler sincèrement, les princes Lanti et Spada, ainsi que deux ou trois marquis chargés de rôles secondaires, ont paru fort médiocres auprès de Salvator Rosa, qui fut réellement merveilleux dans le rôle de Coviello, au commencement de la comédie.

.Mais vers la fin , il se dcconcerla, troublé par un acciilt-ni qui, en détournant l'attention de dessus lui, mit tout sa vanité à nu, et lui fil quitter la scène d'une manière aussi brusque qu'impertinente. Le petit cardinal Maldachini, qui est encore plus amusant que Salvator Rosa, parce qu'il n'y entend pas malice, se trouvait par hasard, pendant la représentation, non loin de son candélabre fatal, lorsque l'ambassadeur de France se retournant vers lui, le remit encore en humeur de faire ses éternelles révérences. Il reculait et reculait toujours en saluant, lorsque le cardinal S forza, avec son air soldatesque et sa vois de tonnerre, lui dit en l'arrêtant par le bras : « Or ça, prenez donc garde 1 ou vous allez encore vous faire mal au coude. « Pour cette fois, comme la comédie que l'on jouait permettait de rire, ceux qui entouraient Maldachini s'en donnèrent à cœur joie, et le mot de Sforza courant aussitôt de bouche en bouche, les acteurs et Salvator Rosa lui-même restèrent interdits et muets. Alors ce fut le cardinal neveu qui donna la comédie à son tour, en allant interroger chaque personne pour savoir de quoi Ton riait. Pancirole et Palotta étaient admirables eu observant cette scène avec leur air sérieux. Quant a dona Olimpia , le bonheur a voulu qu'étant en grande conversation avec le sous-dataire Mascambrano, dans le salon suivant, elle n'en ait rien vu... Mais j'oubliais de vous parler d'une autre comédie qui a encore eu lieu dernièrement à Rome. Vous savez bien le jeune Yirginio de Amatis , le fils de Flaminia, la dame de compagnie ou la camériste de dona Olimpia, ce garçon de seize ans, qui est élevé au séminaire aux frais de la chambre apostolique? Eh bien! le bruit a couru pendant deux jours qu'il allait aussi être fait cardinal. — Quelle mauvaise plaisanterie ! dit la princesse, en attendant toutefois la suite du récit de Justiniani. — Très-mauvaise, en eftet, comme vous allez voù-, reprit le donneur de nouvelles; vous ne l'avez jamais vu Virginie"::' Eh bien! figurez-vous que c'est tout le portrait du pape. Au séminaire, ses condisciples ne l'appellent jamais autrement que le cardinal, et trois jours après la nomination de Maldachini, qui est à pou près du même âge que lui, ces jeunes

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vauriens se sont avisés de faire une barrette en papier rouge et de l'en coiffer. Cette échauffourée, comme on peut croire, a mis tout le séminaire en rumeur, et malgré les précautions du supérieur, le lirait s'en est répandu dans la ville et est venu jusqu'aux oreilles de dona Olimpia. — Et qu'at-ellc fait? demanda la princesse. — Elle a donné ordre au supérieur de venir lui parler; et là, chez elle, en présence de quelques personnes, et faisant tenir la pauvre Elaminia debout auprès de son siège, elle a commencé par donner une semonce au supérieur , sans lui épargner les menaces, nonseulement de destitution, mais d'exil, si pareil scandale se renouvelait ; puis, sans avoir l'air de s'adresser particulièrement à quelqu'un de ceux qui étaient présents, elle a dit que Virginie était un impertinent, un drôle, un orgueilleux, dont il fallait rabaisser la morgue; qu'il n'était rien ; qu'il n'était que le fils de l'une de ses servantes, et que le devoir du supérieur était de l'entretenir dans des sentiments d'humilité, conformes à son extraction. Le supérieur, à ce que Ton dit, se retira la tête basse, et Elaminia fondit en larmes. Cette aventure a été le sujet des conversations de Rome pendant huit jours, jusqu'à ce que les affaires de Mascambruno... » Jnstiniani s'arrêta tout à coup, sur un signe que lui lit sa belle-sœur, qui pendant la conversation n'avait pas cessé d'être attentive à ce qui se passait dans l'antichambre. En effet, un léger bruit l'ayant avertie que le prince Ludovisi arrivait sans doute, elle se leva de sa chaise et lui sourit en le voyant entrer.

Ce jeune Romain, sans posséder aucune des grandes qualités qui mettent un homme hors de ligne, ne manquait cependant pas d'élévation dans le caractère, ni d'une certaine pénétration d'esprit, qui auraient pu lui faire fournir une carrière éclatante dans tout autre cour que celle de Rome, où alors les ambitieux n'avaient pour but , une fois qu'ils étaient parvenus à un certain rang, que d'augmenter leur fortune et celle de leur famille. Cependant il restait au fond de son àme quelques étincelles d'bonneur , ce qui faisait que la princesse de Rossano lui montrait plus d'amitié et de conliance qu'aux autres princes romains. Elle lui Ht partager le

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sofa sur lequel rlle était assise, et commença a lui adresser mille questions sur Rome.

Justiniani n'était pas très-bien avec Ludovisi; prévoyant en outre que la conversation allait prendre un tour plus sérieux encore qu'avant, il se dirigea vers dom Camille, quil entraîna facilement à la promenade, en lui disant qu'il voulait admirer sa villa.

Ils étaient à peine sortis, que madame de Rossano pria de nouveau le prince de Piorabino de la mettre au courant des aHaires de la cour.

« Ah ! madame, excusez-moi, dit-il, si je vous parle d'abord de ce qui me touche; mais vous voyez un homme désolé. — \-A de quoi? — Le pape vient de me nommer lieutenant général de ses galères; or, vous savez en quoi consiste la marine qu'entretient le saint-siége , et quelle figure nous allons faire dans les mers du Levant, auprès de la flotte vénitienne. C'est évidemment un moyen que l'on prend pourm'éloigner de Rome, où ma présence inquiète, à ce qu'il paraît. — Vous êtes donc mal avec le pape? — Au contraire, il me reçoit fort bien, me reproche même de ne pas me présenter plus souvent à lui ; mais. . . — Pourquoi ne le voyez-vous pas .•* — Ah !.. . il n'est pas facile de l'approcher. . . Il est gardé à vue, et vous savez bien pourquoi. — Comment ! les personnes mêmes de sa famille sont exclues? — Plus rigoureusement encore que tous les autres ; votre exil et celui de dom Pamphile en sont bien la preuve... Tenez, madame, il faut que je vous parle sans détour, et je profiterai de ce que nous sommes seuls pour vous ouvrir mon coeur. Le joug de notre belle-mère devient intolérable non-seulement pour nous, mais il pèse d'une manière affreuse sur la cour, sur le peuple et même sur les étrangers. L'élévation de Maldachini au cardinalat a les effets les plus fâcheux. Les soins réunis de Pancirole et de dona Olimpia n'ont pu même dresser extérieurement cet enfant stupide à transmettre les réponses qu'on lui dicte ; et le pape, qui refuse déj'a de le voir près de lui au Vatican, verse des larmes de dépit et de colère toutes les fois qu'il pense à l'acte de faiblesse qui l'a poussé à revêtir ce misérable enfant de la pourpre. Pour les am-

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bassadeurs, quand ils ne se dédommagent pas en bafouant le cardinal neveu, ils se plaignent du pape, dont ils sollicitent vainement des audiences, ne pouvant traiter les aflfaires qu'avec dona Olimpia. Mais c'est le peuple qu'il faut entendre et voir, quand il entre en fureur! Le palais Pamphile , que nous habitons tous, a failli être attaqué par la populace aflamée, qui s'est écriée en escaladant le monument que le pape fait élever au milieu de la place Navone : « Ce ne sont pas des fontaines et des obélisques que nous demandons, mais du pain ! du pain ! du pain. . ., et les pierres ont volé dans nos vitres ; et le palais eût peut-être été envahi si dona Olimpia ne se fût hâtée de faire distribuer des vivres et de l'argent dans la place. — En vérité? dit la princesse de Rossano d'un air presque satisfait, qu'elle eut de la peine à dissimuler. — Cette émeute nous inquiète l)eaucoup, madame, poursuivit Ludovisi, parce qu'elle peut se renouveler. Le palais est rempli d'or, et on ne l'ignore pas. Dernièrement, le pape a éprouvé une indisposition assez grave, et dona Olimpia a fait transporter bien vite tous les trésors du Vatican chez elle. Les carrosses qui les portaient n'ont pas cessé de rouler toute une nuit. Mais ce qui rend le peuple si furieux contre notre belle-mère, c'est la promesse qu'elle a fait obtenir aux fournisseurs de l'armée espagnole, d'acheter des grains dans tous les états du pape, ce qui met la disette à Rome. Je n'ose répéter ce que les plus furieux d'entre la population criaient sous nos fenêtres... Ils l'accusaient d'avoir reçu cinquante mille écus romains (300,000 fr.) des marchands espagnols ! — Ainsi, demanda la princesse du ton le plus grave, dona Olimpia est... profondément haïe? — Rien plus sans doutée qu'elle ne le mérite, répondit le prince Ludovisi, en pensant qu'il s'agissait de sa bellemère.... Mais quelle vie, ajouta-t-il, elle nous fait mener dans ce palais Pamphile ! Il se passe peu de jours sans que ma femme et ma belle-sœur ne soient dans des transes mortelles au moindre bruit qui se fait entendre dans la place Navone ; et cependant lorsque ces deux jeunes femmes se trouvent en présence de leur mère, elles sont forcées do montrer un front tranquille. C'est un supplice continuel...

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DeriiièreniciU il s>st passé une scène chez elle pendant une fête, qui a produit les plus fâcheuses impressions sur tous les gens de qualité, étrangers et romains, qui y assistaient. Abusant, comme cela ne lui arrive que trop souvent, de son excessive puissance, elle a trouvé moyen de forcer plusieurs personnes de la plus haute noblesse a se produire sur un théâtre élevé chez elle, avec un farceur de profession. Ne pouvant se venger sur elle-même de cet affront, on en a fait subir de cruels à son neveu Maldachini. Il n'est pas jusqu'à ses tilles, jusqu'à Justiniani et moi, qui ne se soient ressentis de la colère générale que duna (Jlimpia avait excitée pendant cette soirée ; et à la froideur dédaigneuse avec laquelle on nous a salués en sortant, il nous a été impossible de douter (jucn se vengeait sur nous des affronts que l'on avait reçus de notre mère. Aujourd'hui, toutes les folles espérances que doua Ûlimpia avait fondées sur ce pauvre Maldachini sont déjà ruinées, et le pape a acquis la triste expérience qu'on lui a fait commettre une faute irréparable en le poussant à créer cardinal-patron un pauvre garçon qui ne peut pas même servir de prête-nom dans les affaires. Enfin, le pape a reconnu son erreur, il s'en attriste ; et le peuple, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, souffre d'autant plus impatienunent de la disette , qu'il est le témoin journalier des dépenses énormes que l'on fait à la place Navone pour les embellissements du palais Pamphile et l'achèvement de la somptueuse fontaine élevée en ce lieu. En outre, je sais de bonne part que la dispensation des abbayes, des bénéfices et des emplois ecclésiastiques est devenue l'occasion d'un trafic abominable, dont le clergé murmure de tous côtés, et déjà on va même jusqu'à porter des accusations étranges contre deshommesrevêtusdeschargesles plus importantes de l'état.» Madame de Rossano donnait une attention extrême à tout ce que lui rapportait le prince de Piombino, classant avec soin dans son esprit les diverses circonstances qui semblaient propres à ruiner la puissance de dona Olimpia. Malgré la noblesse de son âme, madame de Rossano, comme tous les exilés, en était réduite à compter sur les désordres et à désirer r excès du mal , dans l'espoir d'en tirer parti pour ren-

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Irer dans ses droits cl reprendre une position plus avantageuse. Les deux mécontents continuèrent donc de s'entretenir sur ces tristes sujets, jusqu'au moment que dom Pampliilo et le prince Justiniani rentrèrent tout à coup, accompagnant le cardinal Sforza , avec lequel ils parlaient avec vivacité et en riant. « Ma chère âme, dit Camille h la princesse, vous ne vous doutez guère de la bonne nouvelle que son éminence nous apporte. — Allons, allons, aimable princesse, dit Sforza en faisant retentir la voûte du salon de sa voix puissante, du courage, ne désespérons de rien; vous venez de remporter une grande victoire ! — Qu'est-il donc arrivé, cher cardinal? demanda vivement madame de Rossano; le saint-père aurait-il révoqué Tordre qui nou,s bannit? — Non, belle princesse; bien que je soupçonne qu'il en meure d'envie ainsi que nous; car malgré la rigueur avec laquelle il vous tient éloignée de lui, il lui arrive souvent de laisser échapper des éloges de votre personne, qui nous réjouissent autant qu'ils déplaisent k madame votre belle-mère. — Allons, éminence, ménagez un peu la famille. — Que vous êtes bonne, chère princesse! — Trêve de compliments, cardinal, et venons an fait. Dites-nous votre bonne nouvelle. — Je suppose, madame , que personne ne vous a laissé ignorer que cet imbécile de Maldachini... — Maison vérité, cardinal, vous êtes incorrigible. — Je vous assure, madame, que sa sainteté elle-même ne le désigne jamais autrement. Mais enfin ce... ce Maldachini est jugé aujt)urd'hui, et le pape en est à se mordre les doigts de l'avoir guindé là où il est. — Je sais tout cela. — Mais ce que vous ignorez sans doute, princesse, c'est que quand les six cardinaux désignés par son excellence dona Olimpia furent nommés, le pontife en conserva en outre deux in petto qu'il se réserve de faire connaître à la première occasion. — Kh! qui sont-ils? demanda Cornélia, qui savait que sou cousin Baccio Aldobraiulini était sur les rangs. — Personne n'en sait rien, dit le prince Ludovisi. — C'est tellement un secret, continua le cardinal, que madame votre belle-mère, pour qui il n'y en a guère ordinairement, ne connaît pas cehii-lh. Aussi dans la persuasion oii elle était de ne pouvoir le pénétrer, a-t-ellc été bivivement au-devant

des intentions du saint-père, auquel elle a demandé saus détour un septième chapeau pour .Mascanibruno. — Eh quoi ! pour le sous-dataire? interrompit vivement la princesse. — Oui, madame. Et je puis vous certifier le fait, car Pancirole était présent h cette scène. Son excellence madame votre belle-mère a fait valoir les longs et importants services que son protégé a rendus au saint-siége, sans préjudice de ceux qu'il i)ourra rendre encore. — Ils sont d'une étrange nature, si les bruits sourds répandus à Rome sur son compte ont quelque fondement, observa le prince de Pionibino. — Que se dit-il donc? demanda la princesse. — Des choses erronées sans doute, reprit le cardinal, puisque son excellence madame votre belle-mère veut élever cet honnne; mais enfin .son projet n'a pu réussir. Le saint-père, qui porte rancune à sa belle-sœur, à cause du petit monstre de cardinal qu'elle lui a fait créer dernièrement, s'est retourné vers Pancirole, h qui il a demandé d'un certain air, qui provoquait une certaine réponse, ce qu'il fallait faire. Je tiens ce que je vous rapporte d'un témoiu ([ui m'a dit que Pancirole avait été admirable eu cette occasion : « Que sa sainteté, a-t-il répondu, écoute ce que lui inspirera le saint Esprit, et qu'elle décide. — Eh bien ! reprit brusquement le pape, le saint Esprit ne veut pas de Mascanibruno. Quant à vous, madame, ajouta-t-il en se tournant vers dona01impia,connnent voulez-vous qu'il entre dans le sacré collège? Est-ce que vous ne savez pas qu'il est bâtard? »

Madame de Rossano, les trois princes et le cardinal se laissèrent aller à toute la gaieté que leur inspira cette boutade apostolique, et ce ne fut pas sans quelque peine que la princesse, impatiente de connaître le résultat de la décision du pape, put rétablir le silence et faire reprendre la parole au cardinal Sforza. «DonaOUmpia, reprit enfin celui-ci, devint pâle et immobile de colère. Pancirole, debout à quelque distance derrière le pape , avait les mains passées dans ses manches, et tenait les yeux baissés, attendant avec son sangfroid ordinaire les suites de cet orage menaçant.

» Un peu remise de son premier étourdissement , dona Olimpia jeta un i-egard investigateur sur Pancirole, pour

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làclici de deviner jusqu à quel point le trésoriei' enlrail dans la conspiration qui éclatait contre elle, et calculant qu'il était impossible de se débarrasser de ce témoin importun, elle se plaignit non pas tant du refus qu'elle venait d'essuyer que de la manière dont on le lui avait signifié. — Eh mais! ils sont donc en brouille? demanda madame de Rossano. — Je n'ose encore m'en flatter, belle princesse ; mais il ne faut pas perdre l'espoir à ce sujet. Le pape est comme tous les hommes faibles ; il brusque toutes les affaires faute de force pour les mettre régulièrement à fin. Aussi, sans autre transition que quelques paroles brèves et entrecoupées, se prit-il à dire tout à coup à sa belle-so-ur : a. Or ça, madame, j'ai assez fait pour votre neveu Maldachini, et il paraît qu'il a prononcé ce nom de manière à écraser toute la famille qui le porte, pour que vous vous montriez à votre tour favorable à notre neveu doni Camille.» Elle crut qu'il s'agissait de le faire rentier ainsi que vous à Rome, princesse,* et sa colère allait s'allumer, lorsque le saint-père tira d'un meuble un papier qu'il lui ordonna de lire et de signer. « Eh ! quel est ce papier? demanda la princesse avec anxiété. — Ce papier contient un acte bien en forme, par lequel doua Olimpia donne ;i dom Camille tout son bien, dont elle ne se réserve que Tusufiuit; acte qui annulle la faculté qu'elle avait eue jusque-là de ne transmettre ses biens à son llls que par testament, selon sa fantaisie et avec toutes les restrictions qui lui conviendraient; acte en un mot qui lui ôte une partie du pouvoir qu'elle voulait se réserver sur dom Camille. — Qu'at-elle dit? qu'a-t-elle fait, cardinal? — Elle est d'abord restée muette ; mais après avoir jeté sur Pancirole, toujours inunobile, un de ces regards qu'on ne saurait décrire, elle a demandé une plume, a signé l'acte, puis l'a remis entre les mains du pape, en disant : ce Votre sainteté n'ignore pas que je me suis toujours fait un devoir de me soumettre à ses volontés. )) l'uis elle est sortie en s'enveloppant de son voile, et s'il faut s'en rapporter a ce qu'ont dit les serviteurs qui l'accompagnaient, pendant le reste du jour elle n'a pas cessé de pleurer de rage. »

Eorsque le cardinal eut achevé son récit, il se tourna vers

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(ioni Pampliile, à qui il sorra la main en le félicitant sur un événement qui, sans faire aucun tort à dona Olimpia, assurait à la maison Pamphile des biens dont on aurait pu disposer en faveur de Maldachini, et qui dégageait enfin Camille de fa tyrannie capricieuse d'une femme sur laquelle il était impossible de compter.

De tous les membres du sacré collège, Sforza était celui qui supportait le moins patiemment la faveur inouïe dont Olimpia jouissait auprès du pape. Lui seul osai), même chez cette femme redoutable, lui dire des duretés qui auraient attiré des vengeances terrijjles sur tout autre que lui, tant la probité, quand elle est soutenue par le courage, peut donner de puissance. Aussi se promenait-il triomphant, après avoir raconté la mésaventure de cette femme, s'étonnant qu'une pudeur de famille, fort mal employée selon lui, empêchât les enfants de dona Olimpia de se réjouir d'un revers qui no pouvait être que d'un bon présage, non-seulement pour ]a maison Pamphile, mais même pour le saint-siége.

Les deux beaux-frères Justiniani et Ludovisi, qui n'avaient rien à gagner dans cette affaire, en étaient réduits à louer la conduite du pape pour se venger de toutes les vexations que IfHir faisait éprouver leur belle-mère ; aussi n'y avait-il que la princesse de Rossano à qui cet événement donnât une véritable joie : non que sa générosité naturelle lui permît d'admettre le moindre sentiment cupide, mais parce qu'elle entrevoyait qu'à la faveur de révolutions probal^les, et peutêtre assez prochaines, elle pourrait reconquérir pour dom Camille et pour elle une liberté et un rang h la cour, qui souriaient à sa jeune âme ambitieuse.

« Courage, princesse, dit encore le cardinal Sforza, lorsqu'il se préparait, ainsi que les deux princes, à prendre congé pour retourner à Rome, ayez bon courage, et soutenez celui de dom Pamphile, ou plutôt, ajouta-t-il tout bas en s'approchant de Toreille de la princesse, donnez-lui-en. »

On se fit de mutuels adieux; les trois habitants de Rome se dirigèrent vers cette ville, et les- deux époux partirent pour Frascati, où ils ne rentrèrent qu'assez avant dans la nuit.

Le lendemain matin, madame de Rossano reçut la visite

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