‹ Romans, contes et nouvellesChapitre 9 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Lorsque après avoir dépassé Dôle, on arrive aux Uousses, pour descendre du Jura et se /endre à Genève , le lac, les montagnes qui l'avoisinenL elle mont Blanc qui surmonte ce paysage, se présentent tout à coup à \\v.'i\ du voyageur.

Depuis soixante ans environ que Tobservation pittoresque des sites et des montagnes est devenue une des parties les plus importantes de notre éducation, il n'y a garde que nous passions devant un tertre ou une flaque d'eau sans que leur aspect ne réveille plus ou moins fort en nous les habitudes d'admiiation que Ton a fait prendre h notre esprit.

.Je suis loin de blâmer ce goût , quoique souvent un peu factice, et je n'en parle que pour faire observer qu'il y a deux cents ans , vers le temps oii sest déroulée riiistoire que je raconte , les esprits étaient en général moins disposés à la contemplation des beautés de la nature. En voyage surtout, les torrents, les lacs et les hautes montagnes n'étaient que des obstacles formidables, au milieu desquels les voyageurs, ordinairement très-impatients d'arriver à leur but, ne s'avisaient guère de faire de la poésie, môme spéculative. En un mot, le métier de touriste n'était pas encore connu, et c'était chose rare que la beauté ou la bizarrerie d'une route séduisissent l'imagination du voyageur toujours affairé. Mais si ces impressions de voyage manquaient alors, on en avait d'autres.

Deux jeunes cavaliers, enveloppés de manteaux, venaient de sortir de leur voiture, aux Rousses, pour descendre h pied, afin de se remettre du froid du matin. En apercevant le majestueux horizon qui se déroulait à leurs yeux, leur premier mouvement fut d'exprimer l'efiroi et le dégoût. Ils se regardèrent ensuite, puis baissèrent les yeux sans cesser de marcher en silence, tandis qu(3 leur voiture les suivait. Pendant toute la descente , ils continuèrent ainsi , et ce ne fut que quand ils eurent repris place dans leur voiture, pour suivre la route qui mène à Nyon, que le plus jeune des deux voya-

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fieurs dit à l ciulii', après avoir tiré brusquement les rideaux des portières : « Nous voilà donc au milieu des hérétiques! et près d'entrer dans Genève ! Par quelle singularité avezvous choisi cette roule plutôt que celle de Marseille pour aller à Rome? — Mon cher monsieur, répondit en très-bon franeuis l'autre voyageur, dont Taccent trahissait parfois son origine italienne, mon iincraire est tracé, et en partant de Paris, monsieur le nonce m'a donné Tordre de m'arrèter un jour à Genève, oit j'ai d'ailleurs une caisse à prendre. — Mais comment monsieur le nonce a-t-il pu avoir l'idée de vous exposer à passer par Genève? — Ecoutez, monsieur de Beauvoir ; les personnes qui se destinent à prendre part aux négociations politiques sont comme les militaires; ils doivent obéir aveuglément, ponctuellement. Et quelque dégoût qu'inspirent ou quelque danger que présentent les commissions dont on les charge , il faut les remplir. La veille de notre départ, monsieur votre père, malgré la joie qu'il éprouvait de vous voir partir pour aller faire l'office de secrétaire auprès de M. le marquis de Fontenay à Rome, n'a pu s'empèclier de manifester les craintes que lui inspire, pour votre nouvelle profession , l'excessive sincérité de votre caractère. En effet, depuis trois jours que nous voyageons ensemble, je vois avec quelle vivacité ce que vous éprouvez se peint sur vos traits. Il faut devenir maître de vous. Il est même indispensable que vous preniez cette résolution dès que noas aurons mis le pied dans Genève ; car , outre notre siireté personnelle, qui exige cette précaution, l'inspection que je dois faire dans cette ville ne peut s'exercer qu'avec prudence et discrétion.»

L'abbé Segni s'étant aperçu que ses paroles avaient fait impression sur le jeune de Beauvoir, #n profila pour achever de lui donner d'autres instructions : « A partir de ce moment, lui dit-il, vous répondrez au no.nfi de Chauvin; quant h moi, afin de justifier mon accent méridional en parlant fiançais, je m'appellerai Taillae. »

La qualité de secrétaire du nonce, el la confiance que M. do Beauvon- père avait montrée à l'abbé Segni, lorsqu'il lui avait confié son fils , ôtèrent à celui-ci toute volonté de faire la

plus légère observation, bien que ce? apprêts mystérieux et ces changements de noms répugnassent à son caractère. Ils entrèrent donc dans Genève sans dire une parole, jusqu'au moment qu'ils descendirent à l'auberge de la Balance.

A peine furent-ils entrés , que l'abbé Segni , interpellant son compagnon de voyage à plusieurs reprises, le força d'entendre et de prononcer maintes fois leurs nouveaux noms; en sorte que M. Taillac et M. Chauvin furent tout aussitôt connus de l'hnfe , de l'hôtesse et des serviteurs de la maison.

-\près une courte toilette et un léger repas , l'abbé , vêtu en laïque, dit a son compagnon : « i\e perdons [)asde temps, et allons vaquer à nos affaires. « Tout ce qui s'était passé entre M. de Beauvoir et l'abbé Segni depuis deux heures , joint au ton de bienveillance amicale, mêlée d'une certaine autorité, que prenait parfois le secrétaire du nonce, avait jeté le jeune Français dans un état mixte qui tenait de la stupeur et de la confiance. Mais ce qui plus que tout le reste contribuait à paralyser son esprit, était la pensée sans cesse renaissante qu'il était à Genève, dans la ville de Calvin; qu'il avait parlé à des hérétiques, et serait forcé de s'entretenir encore parfois avec eux, jusqu'à son départ.

Le jeune de Beauvoir, qui touchait à sa vingt-deuxième année, était le fils d'un gentilhomme fort pauvre du Poitou, vivant avec sa famille, du revenu modique d'une petite terre dont une partie de la propriété lui était même contestée. C'était dans ce lieu que le jeune de Beauvoir avait été élevé sous la direction de sa mère, l'une des plus zélées catholiques de sou temps et de sa province. En aucune occasion de ta vie, ce jeune homme ne s'était trouvé avec des protestants, ou si le hasard lui en avait fait rencontrer, l'espèce de monstruosité effrayante que son imagination prêtait à leurs traits ne les lui avait pas laissé reconnaître. Dans son idée, un hérétique était comme un lépreux, un pestiféré.

A la rigidité près des principes religieux que le jeune de Beauvoir avait reçus de sa mère, il avait d'ailleurs été élevé dans rinaction d'esprit la plus complète. Trop pauvre pour prpudre honorablement le parti des armes , et vivant san'>

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inquicliHlc, qiioiqiif incertain sur sa dostinée, il s"etail laissé aller à la préoccupation la plus naturelle à son âge. Les beaux yeux de la fille aînée du fermier de son père lavaient ému, et tout son temps était employé à la regarder aller et venir, ou îi lui parler à la dérobée quand Toccasion devenait opportune. Dans cette circonstance, le père aurait été plus pndurant i)onr les galanteries de son fils, si les manières du jeune homme eussent indiqué quil ne s'agissait que d'une amourette passagère. ^lais M. de'Beauvoir ayant cru reconnaître qu'il se mêlait aux démarches de son fils quelque chose qui ressemblait à de la retenue et à du respect, il en conçut une inquiétude d'autant plus vive, que connaissant les pi'incipes rigides de sa femme , qui n'admettait d'issue possible à l'amour que parle mariage, tout ce conflit de scru- {lules et de tendresse présageait des scènes romanesques qu'il était prudent d'éviter. Or, pour trancher rafïaii'e daii^ le vil', .M. de Beauvoir, décidé îi faire un voyage à Paris pour solliciter la protection du cardinal Mazarin contre ceux qui lui intentaient un procès, prit le parti d'y mener son fils pour le dépayser.

Dans celte ville. M. de Beauvoir pei'e trouva le cardinal si l.»ien disposé en sa faveur, que l'affaire de son procès . au Iji'u de durer deux ou trois mois, comme il s'y était attendu, fut terminée en quelques jours. S'il fut joyeux de ce succès, l'embarras que lui causait son fils s'en augmenta d'autant. Il était même fort indécis sur le parti qu'il convenait de prendre, lorsque, se trouvant un jour à la cour du cardinal, il y rencontra monseigneur Bagni. nonce du pape, avec son secrétaire l'abbé Segni , chargé de dépêches pour Rome , et sur le point de partir. Un mot poli de labbé, adressé au jeune de Beauvoir, à qui il demanda s'il n'était pas curieux de veiiii' à Rome avec lui , fut un trait de lumière pour le vieux gentilhomme poitevin. Il crut avoir trouvé une excellente occasion d'éloigner son fils de lui, et profitant des bonnes dispositions du cardinal à son égard, il le mit dans la confidence de ses inquiétudes paternelles, et demanda une commission queli'onque pour envoyer son fils à Rome et le mettre sur le chemin de la fortune. Mazarin écouta en riant raft'aire du

jeune de Beauvoir, entra dans les idées du père, dit quelques mots au nonce et a l'abbé Segni, puis annonça lui-même au jeune homme qu'il était désormais engagé auprès de Tambassadeur de France à Rome, et qu'il se tint prêt à partir. Le ministre de la régence de France, qui regardait peu à la dépense dans un moment où il chargeait l'abbé Segni de prendre, en passant par Genève, un cadeau destiné à payer le chapeau de cardinal donné à son frère, ajouta à toutes les faveurs qu'il avait accordas h M. de Beauvoir père, une assez forte somme d'argent pour le voyage et le séjour de son fils à Home. Une lettre écrite tout aussitôt par Mazarin à M. de Valencey, l'averlit de l'arrivée prochaine du jeune de Beauvoir, dont on le priait de faire ce que l'on pourrait, sans ouL'lier de surveiller sa conduite, et de ne pas le laisser manquer d'argent. Quant au départ des deux voyageurs, le nonce en iixa le jour au surlendemain.

La veille , le jeune de Beauvoir et son père se rendirent chez le cardinal-ministre, pour le remercier et prendre congé de lui. Ce soir-là , la cour de Mazarin était nombreuse , et parmi les personnes qui la composaient se trouva M. de Chantelou, maître d'hôtel du roi. Prévenu tout à coup du départ de l'abbé Segni et du jeune de Beauvoir, il avait préparé en hâte sa correspondance pour ses amis de Rome. A celte époque, l'envoi des lettres en pays étrangers ne se faisait pas aussi facilement que de nos jours ; et lorsque quelque voyageur se mettait en route, on saisissait ces occasions pour confier ses missives, sinon à un courier rapide, au moins à des mains sûres. M. de Chantelou, muni de ses lettres, vint donc chez le cardmal pour les remettre au jeune de Beauvoir , dont il connaissait le père, en donnant pour excuse le départ prompt et prochain des voyageurs, de la liberté qu'il prenait de les interrompre ainsi jusque dans le salon de son éminence : « Je prie monsieur votre lils, dit M. de Chantelou en s'adressant au père de de Beauvoir, de se charger de ces lettres. Quant à celle-ci, ajouta-t-il en en mettant une à part, elle est adressée à M. Poussin, premier peintre du roi, à qui je recommande particulièrement monsieur votre fils. » Le jeune gentilhomme poitevin, étranger aux arts, et h qui le

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nom de Poussin était absolument inconnu, reçut la lettre avec politesse, mais sans y attacher grande importance, et promit de s'acquitter fidèlement des commissions dont on le chargeait.

Tels avaient été le motif et les antécédents du voyage improvisé de M. de Beauvoir, lequel, habitué à Taisance des mœurs françaises et imbu de l'aversion qu'il avait puisée dans sa province, contre les hérétiques, semblait affecter de mettre plus de liberté en marchant avec Tabbé Segni dans les rues de Genève, à mesure que le flegme extérieur de la population excitait son antipathie.

L'Italien n'eut pas fait vingt pas qu'il s'aperçut que l'agilité de leur démarche et l'aisance de leur maintien attiraient sur eux les regards des passants. 11 en fit faire l'observation à son compagnon, en l'engageant à se conformer à la gravité de ceux dont ils étaient entourés. En effet, le calme étudié du maintien des hommes et des femmes à Genève, habitude qui, aujourd'hui même encore, fait un contraste frappant avec le laisser aller des pays catholiques, était poussé à l'excès il y a deux cents ans. Presque toutes les personnes des deux sexes portaient des vêtements noirs ou au moins bruns. On parcourait les rues d'un pas lent et mesuré, tenant les regards dirigés vers la terre, et le seul accident qui modifiât parfois le flegme austère de ces disciples de Calvin étaient les salutations et les révérences que se faisaient entre eux les patriciens de la république, ou bien la rencontre des habitants de la basse ville, deux portions de citoyens qui, bien qu'également soumis aux mêmes lois politiques et à la même croyance religieuse, nourrissaient cependant au fond du coeur une aversion réciproque qui se manifestait dans toutes les relations de la vie.

M. de Beauvoir aurait pu se passer de l'avertissement de l'abbé, tant l'aspect monacal de l'intérieur de cette ville le frappa. Mais son étonnement fut d'autant plus complet, qu'au lieu de l'espèce de démons et de harpies dont il supposait qu'une population protestante dût se composer, il remarqua au contraire, à travers le voile de gravité dont chaque personne était entourée, de la noblesse dans le

maintien, une politesse exquise dans les manières, et un assez grand nombre de tiès-belles femmes.

A moins d'être un étourdi au premier chef, ce qui n'était rien moins que le cas de M. de Beauvoir, il est difficile de ne pas se conformer aux habitudes des gens au milieu desquels on se trouve. C'est un des plus beaux privilèges de l'homme que de pouvoir se modifier pour ne pas blesser les autres, sans rien perdre cependant de sa dignité ; céder avec urbanité et sans ba.ssesse est le grand secret de la vie sociale. L'heureuse nature du jeune de Beauvoir lui rendit ce pelii effort facile, et se guidant d'ailleurs sur l'exemple que lui donnait l'abbé Segni, il modéra son pas de manière à ce qu'ils purent traverser la ville sans être remarqués.

Ils ne tardèrent pas d'arriver dans la ville basse, portion de Genève habitée particulièrement par les artisans de toute espèce. Avec l'assurance d'un homme qui avait reçu des renseignements certains sur les lieux, l'abbé jeta les yeux de bas en haut sur une maison dans laquelle il entra en engageant son compagnon h le suivre. Après avoir monté deux étages, Segni heurta à une porte qui s'ouvrit, et où ils furent reçus par un apprenti joailler. -Sur ces entrefaites, le maître s'avança avec empressement, et dit à l'abbé : « C'est sans doute à M. Taillac que j'ai l'honneur de parler? » Et comme Segni allait prendre la parole : « Je vous attendais avec impatience, continua le joailler, ainsi que M. Cbauvin, votre ami.» En disant ces mots, il fit entrer, presque forcément, les deux voyageurs dans son laboratoire , où le jeune de Beauvoir, devenu stupide de ce qu'il avait entendu, se laissa I)Ousser sur un siège où il demeura assez longtemps comme s'il-eùt été ivre. Lorsqu'il sortit de cet état, il vit l'abbé Segni occupé à considérer une parure composée d'un magnifique collier et de deux pendants d'oreilles eu perles énormes. « M. Gauthier, disait-il à l'ouvrier, c'est très-bien; et autant que je puis m'y connaître, vous avez rempli toutes les conditions qui vous étaient imposées pour la fourniture et l'achèvement de ces bijoux. Il ne vous reste plus, pour parfaire votre commission et recevoir le prix qui vous est dii, qu'à transporter le tout à Rome, selon qu'il a été convenu. — V.n

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elfel, j'ai reçu les iiisliuctions de Paris, el je suis prêt à partir, dit l'ouvrier. — Eh bien! demain? — Demain? cela n'(^st pas possible, (/est dinianclie; vous savez avec quelle exactitude nous sanctifions le jour du Seigneur, et pour rien au monde nous ne trouverions ici quelqu'un qui nous louât des chevaux et voulût se mettre en voyage. — Eh bien ! à lundi matin, dit l'abbé Segni. — A lundi, » répéta Gauthier, qui promit même de s'assurer des montures, et sinforma de lauberge des voyageurs, en les reconduisant jusqu'au bas de son escalier et même assez avant dans la rue.

Si le premier étourdissoment de M. de Beauvoir était passé, son esprit ne s'en trouvait jms beaucoup plus à l'aise, en réfléchissant à tout ce qui avait eu lieu devant lui depuis son entrée à Genève. Cette espèce de rôle de complaisant à moitié dupe, qu'il se trouvait forcé déjouer, le blessa vivement : el ce fut à peine si les recommandations que lui avait faites son père et le cardinal Mazarin, de mettre toute confiance en l'abbé Segni, suffirent pour le décider à se prêter de nouveau à des démarches aussi étranges que celle à laquelle il venait encore de prendre une part involontaire en ce moment. Rassuré cependant par lidée de voir piomptenient la fin de tous ces manèges en arrivant à Rome, et ne pouvani penser que son père l'eut mis dans une mauvaise position, il prit son mal en patience , et accompagna l'abbé Segni sans lui faire aucune demande, ni aucune réflexion sur la visite chez le joailler.

L'Italien, considérant cette retenue comme un progrès, parla à M. de Beauvoir d'une manière plus amicale qu'il n'avait fait encore depuis leur départ do France, et tout en conversant sur ce qui s'offrait à leurs yeux, ils parcoururent et visitèrent la ville. Leur curiosité fut tout à coup excitée par la boutique d'un libraire, le long de laquelle un assez grand nombre d'ouvrages nouveaux attiraient lattention d'une foule composée de personnes de tous rangs et de toutes conditions. « Approchons, dit l'abbé, nous allons savoir ce qu'on lit a Genève. » Et les deux voyageurs se mêlant aux curieux, ne tardèrent pas, avant même de se trouver plus près des livres, d'apprendre de quelle nature en était le contenu. La

plupart de ces petites brochures ressemblaient assez aux livrets que l'on vend encore aujourd'hui sur les quais à Paris, dans lesquels la vie des quatre fila Aymon ou du Juif errant se trouve ornée de gravures sur bois. Les brochures qui attiraient alors si vivement la curiosité des Genevois renfermaient l'histoire injurieuse de quelques papes dont les portraits, placés en marge, étaient figurés ordinairement par une tête d'animal cruel ou immonde, couronnée de la tiare. Parmi les curieux assemblés devant la boutique, on reconnaissait facilement à quelles classes de citoyens chacun d'eux appartenait. Leurs habillements et leurs manières ne les auraient pas fait distinguer, que le choix des pamphlets qui attiraient les patriciens ou les gens du peuple aurait mis une ligne de démarcation entre eux. Les premiers se pressaient pour suivre des yeux une pancarte ornées d'élégantes gravures accompagnées d'un texte envers latins, dont le titre, Opposition du Christ à l'antechrisl, était imprimé en gros caractères. Dans cette suite d'images, dont lune était toujours opposée à l'autre, on remarquait les disciples du Christ soignant les malades, en regard avec un pontife chargé d'embonpoint et marchant appuyé sur les bras d'un cardinal et d'un évèque ; plus loin, le Sauveur, ordonnant de rendre à César ce qui lui appartient, contrastait avec le pape assis sur son trône, entouré de sa cour, et recevant les hommages respectueux des empereurs et des rois de la terre. Là deux autres sujets donnaient lieu aux comparaisons les plus vives: d'un côté, Jésus entrait à Jérusalem pour y recevoir bientôt la mort ; de l'autre, le pape entouré de soldats sortait de Rome à cheval pour aller au loin porter la guerre. (?était les vendeurs chassés du temple, h côté du pape vendant les indulgences au poids de l'or; le fils de Dieu lavant les pieds do ses disciples, et le pape faisant baiser sa mule; le couronnement d'épines et l'imposition de la triple couronne ; Jésus traînant sa voix au Calvaire, le pontife romain porté au Vatican dans une maguiiique litière; et enfin Mo'iso recevant les tables de la loi, placé dos à dos avec le pape à genoux, faisant un pacte avec le diable.

La perfection des gravures et le style assez élégant de l'âu-

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teui", qui y avait joint des pièces de vers en latin, ne laissaient pas d'exciter vivement la curiosité des énidils genevois, qui ne voyaient pas sans quelque jalousie qu'un si beau pamphlet contre le pape eut été fait à Berne et dédié par Tauleur aux magistrats de cette ville.

Tandis que quelques membres du clergé protestant, et d'autres personnes considérables de Genève, parlaient avec gravité, mais non sans aigreur, du parti que l'on pouvait tirer auprès des catholiques éclairés de l'Europe, de l'arme de la satire, les petits bourgeois et les artisans surtout se répandaient en injures contre la cour de Rome, en regardant des pamphlets à gravures dont le style et les dessins étaient aussi plats que grossiers. Le pape et les cardinaux, avec des tètes de loups, faisant sortir des pièces d'or de la bouche de gens qu'ils frappaient à coups redoublés avec des os de mort, cessaient pour eux d'être une allégorie; c'était la réaUté.

Mais toute la joie acre du protestantisme plébéien se manifestait à la vue de riiistoire scandaleuse de la papesse Jeanne. Les détails les plus repoussants dont on a paré ce mensonge étaient représentés en gravure avec une exactitude minutieuse; et malgré l'indécence du sujet, l'aversion du peuple genevois pour la papauté était si aveugle, que la pruderie naturelle à ce peuple cédait chez lui tout empire à la haine.

L'avidité avec laquelle les assistants regardaient ces satires détourna leur attention de dessus nos deux étrangers, qui purent eux-mêmes les considérer tout à loisir. En faisant des efforts au milieu de la foule pour s'approcher d'un dernier pamphlet qui semblait captiver laltention encore plus fortement que les autres, l'abbé Segni s'aperçut que de Beauvoir était tout pâle. 11 lui prit la main en la secouant pour l'engager à ne pas perdre courage, et surtout à dissimuler le dégoût et l'horreur que tout ce qu'ils venaient de voir leur inspirait.

Non sans peine ils parvinrent à portée de la dernière satire. Mais celte fois, ce fut Segni lui-même qui faillit succomber à son étonnement. Après avoir lu le titre, il se frotta deux ou trois fois les yeux, dans la crainte de s'être mépris. Mais enfin il fallut bien se rendre a l'évidence, et repassant

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encore ce titre : « Description des têtes célél)i ées à Babylone pour le mariage du loup et de la louve, » il vit deux horribles figures gravées avec ces noms : Innocent X et Dona Olimpia Maldachini.

La sotte histoire de la papesse Jeanne avait épuisé tout ce que M. de Beauvoir pouvait ressentir d'humiliation et de colère à la vue des satires des protestants contre le saintsiége; mais l'abbé Segni, qui était un peu plus au fait et aux aguets des affaires courantes que son compagnon de voyage, se sentit accablé par la dernière découverte qu'il venait de faire chez le libraire genevois. « Rentrons à notre auberge, dit-il d'un ton de voix qui trahissait son émotion et son inquiétude ; car je pense qu'ainsi que moi vous avez besoin de l'epos, »

La faiblesse passagère à laquelle l'abbé fut forcé de céder réveilla le courage de M. de Beauvoir, qui se sentit plus à l'aise en apercevant que celui qui depuis deux heures l'^avait si impérieusement dominé par son sang-froid et sa discrétion se montrait à son tour vulnérable.

Kentrés chez eux, « Mais c'est une chose indigne que les horreurs que ces gens-là se plaisent à répandre sur la sainte Kglise, dit M. de Beauvoir à l'abbé, en donnant un ton interrogalif à sa phrase.

— Que voulez-vous y faire? répondit Segni, qui se jota sur un siège en élevant ses yeux et ses mains vers le ciel; voilà où nous en sommes... Et quand on leur touche un mot de ces choses à Rome, ils vous rient au nez ou vous mettent à la porte. Quant à moi, mon cher monsieur de Beauvoir, je sens que ma patience sera bientôt poussée à bout... »

Le jeune Français jeta tout à coup un regard inquiet et sévère sur l'abbé, qui, devinant sa pensée, lui dit aussitôt : « Oh ! ne vous imaginez pas que j'aie la moindre velléité de faire une bassesse; non. Mais plus je vois le monde et m'avance dans la pratique dos affaires, plus je reconnais qu'il m'est impossible d'y vivre en me maintenant dans la voie de l'honneur. — Eh! que voulez-vous faire? demanda de Beauvoir, à qui cette réflexion causa un singulier étonnement. — Me retirer de la vie active, répondit l'abbé Segni.

Sitôt quejaurai i('iii|ili it Roine l'objet de ma comn)ii«!>ion, ajoula-t-il avec éiifigie, jo ne balance plus et réaliserai le projet que j'ai formé déjh tantde fois. — Lequel? — J'entre dans un cloître. »

Le ton de sincérité de ces paroles toucha vivement M. do Meauvoir. Entraîné d'abord par l'effet que produisit sur lui cet aveu involontaire des sentiments secrets de Segni, il fut sur le point de s'exprimer lui-même a cœur ouvert sur ce qui s'était passé. Mais par discrétion et dans la crainte d'avoir l'air de provoquer des explications et des aveux que l'abbé n'était peut-être pas en droit de faire, il se contenta de lui serrer la main affectueusement. Segni reçut cette marque d'intérêt avec reconnaissance, sans quitter toutefois l'atlilude que son accablement lui avait fait prendre.

Pendant près d'un quart d'heure, de Beauvoir se promena à pas lents dans la chambre, tandis que l'abbé, qui était resté immobile dans son fauteuil, se levant tout à coup, dit en tirant vivement le cordon de la sonnette . « Ah ! il est encore jour, il faut en profiter. Demain ce serait impossible ! » A peine eut-il laissé échapper ces paroles qu'il se mit luimême à marcher de long en large, sans s'apercevoir que son compagnon s'était écarté pour lui laisser la place libre.

Les pas d'un valet se firent entendre. L'abbé, prévenant son entrée, lui donna un ordre en dehors et rentra ; puis on ne tarda pas d'apporter la collation du soir, à laquelle les voyageurs firent honneur; et comme elle se terminait, le domestique de l'auberge rentra et remit à l'abbé Segni un petit paquet ficelé.

Le jeune de Beauvoir, peu fait encore à la vie de voyage, sentit le premier le besoin impérieux du repos, et alla se mettre au lit. Quant à l'abbé, impatient de s'assurer si la commission qu'il avait donnée d'acheter les Noces du loup el de la louve à Babylone, avait été fidèlement remplie, il ouvrit le paquet, qu'il trouva plus épais qu'il ne s'y était attendu. En effet, outre les premières pages qui contenaient la description scandaleuse des noces burlesques, il trouva à la suite une trentaine de feuillets dont le premier présentait en titre : La rie de doua Qlhnpin. C'était encore une satire

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sans doule, mais il suffit à Segni d'en lire quelques pages pour s'apercevoir que celui qui Tavait écrite était au courant du sujet, connaissait h fond la cour de Rome, et avait destiné son livre à des lecteurs tout autres que ceux qui se contentaient des prétendues fêtes données à Babylone. Cet écrit excita sa curiosité et ses inquiétudes au point qu'il n'alla se coucher qu'après l'avoir lu, et que plus d'une fois, pendant la nuit, le souvenir qui lui en vint en songe le réveilla en sursaut.

Cepen(1ant le lendemain matin , jour de dimanche, nos deux compagnons, rafraîchis par le repos de la nuit, se levèrent, accomplirent leurs dévotions aussi bien qu'il était possible dans la capitale du protestantisme, puis se firent apporter une légère collation. Comme ils terminaient leur repas, la cloche de l'église Saint-Pierre, transformée en temple, se fit entendre, et ils virent entrer chez eux le patron de Tauberge, vêtu d'un habit et d'un ample manteau brun foncé, dont l'exlrème propreté était relevée encore par la blancheur éclatante d'un col de chemise rabattu sur les épaules. Quoique cet homme fût habituellement grave, il l'était trois fois plus que de coutume en ce moment. D'abord il avait son habit du dimanche, ce qui lui faisait contracter un surcroît de roideur et de gaucherie qui fiappait ceux même qui le voyaient journellement; secondement il entretenait son esprit dans une disposition favorable à profiter du prêche qu'il allait entendre; puis enfin, en sa qualité de zélé protestant, il désirait savoir ce que les deux étrangers qu'il logeait se proposaient de faire en ce jour consacré h Dieu.

« Messieurs , dit-il en saluant profondément ses deux hôtes, sans m'écarter de la discrétion dont la professsion que j'exerce me fait une loi, pourrais je savoir si l'intention de leurs seigneuries est d'assister à la lecture du saint Evangile et au prêche, ou de demeurer dans leur appartement V Notre usage en cette maison, ajouta-t-il aussitôt qu'il crut s'être aperçu de quelque étonnement de la part des deux étrangers, notre usage est de prévenir les voyageurs que les jours fériés, personne ne circule dans les rues de la ville pendant

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que l'on se tient au temple, et que, lorsque les personnes qui nous font l'honneur de descendre chez nous ont Tintenlion de rester chez elles, nous nous faisons un devoir de les prévenir que tous les serviteurs de la maison, sans exception, se rendant avec moi et ma femme au temple, rhutellerie est entièrement fermée pendant trois heures. »

Le ton solennel que venait de prendre laubergisle pour signifier à l'abbé Segni et à M. de Beauvoir qu il allait les mettre sous clef pendant une partie du jour, leur donna une envie de rire que la prudence leur fit cependant comprimer. Toutefois leur esprit (lotlail dans l'indécision sur le parti qu'ils avaient à prendre, lorsque le brjive calviniste leur fit une nouvelle proposition relative à l'emploi de leur matinée. « Atleniifs à prévoir tout ce qui peut agréer aux voyageurs, reprit bientôt l'iiôtelier, et regardant surtout comme un devoir de fournir la manne céleste a leur âme, nous avons au temple un banc réservé pour notre famille, dont nous nous empressons d'offrir une partie aux étrangers qui veulent bien s'arrêter chez nous. »

Cela dit, l'hôtelier genevois s'inclina devant les étrangers et resia dans cette position en attendant leur réponse.

De Beauvoir, qui ne voulut pas parler le premier, regarda l'abbé Segni, dans l'espérance de lire dans ses regards la résolution qu'il allait prendre; mais l'Italien ne le laissa pas longtemps dans l'indécision, car s'étant levé: «Monsieur, dit-il à l'aubergiste, nous vous remercions de votre politesse et nous l'acceptons. Si vous voulez vous retirer, nous allons mettre nos manteaux, et nous vous rejoindrons à l'instant.» L'hôte sortit.

« Y pensez-vous? s'écria de Beauvoir, sitôt que le Genevois fut hors de la chambre; eh quoi ! vous pourrez vous décider à assister à ce conciliabule de démons?... Vous me permettrez de ne pas vous y suivre.

— Mon intention n'est même pas de vous y engager, si votre répugnance est insurmontable. Quant à moi, malgré tout le dégoût que ces cérémonies sacrilèges m'mspirent, il faut que j'y assiste, que je les voie... c'est un triste devoir ; mais, je vous l'ai dit, il m'est imposé, et si vous m'avez vu

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accepter l'offre de notre hôte avec iiu empressement qui a pu vous faire prendre le change sur ce que j'éprouve h ce sujet, vous vous êtes inépris. J'étais précisément inquiet do savoir quel moyen je pourrais employer pour pénétrer au milieu de cette infernale synagogue , quand notre homme est venu nous offrir tout à la fois un hanc et sa protection. Mettez-vous à ma place; pouvais-je refuser? Restez ici sous clef pendant que je vais explorer le cœur de Tenfer; je vous en dirai des nouvelles à mon retour. Non que je croie, ajouta-t-il en mettant son manteau , que M. Tambassadeur de France vous sache beaucoup de gré de cette réserve quand vous vous présenterez devant lui à Rome ; car sachant que vous êtes passé par Genève, il va vous accabler de questions, et je ne vois pas l'avantage que vous retirerez de n'avoir rien à lui répondre... Allons, que résolvez-vous? dit enfin Segni, prenant son chapeau et faisant mine de partir ; venez-vous?... Eh ! mettez donc votre manteau, et partons. »

Malgré toute sa répugnance, de Reauvoir céda aux instances de l'abbé, et faisant un effort sur lui-même, il ajusta ses vêtements et le suivit. Comme il ne restait plus que quelques marches à descendre pour se trouver parmi la famille de l'hôtelier, Segni, s'arrôtant, se retourna, et parlant à voix basse à son compagnon : « Or ça, lui dit-il, quelque chose que vous voyiez ou que vous entendiez, ayez soin de vous montrer impassible, et réglez, je vous en prie, votre maintien sur le mien, car les huguenots ne badinent pas ! »

Ces précautions prises, ils joignirent la famille, dont les habillements se composaient uniformément d'étoffe brune et de linge blanc. Cliacun, le regard baissé, un livre à la main, était placé selon son rang et n'attendait que le signe du patron pour se mettre en marche. ()n soi'tit un à un, et lorsque tous furent dehors, l'hôtelier ferma sa porte k double tour, se plaça ensuite en tête de cette espèce de cortège et le dirigea vers le temple. A mesure que l'on en approchait, on voyait les familles s'avancer gravement de différents côtés, toutes vêtues de brun et de blanc, quel que fut h^ rang plus ou moins élevé qu'elles tinssent dans la ville, et la seule distinction qui put les faire reconnaître aux étrangers était

IiO>A OLIMPIA.

rempressenieiil quelles mettaient h se disputer ou à se céder le pas, lorsqu'elles arrivaient à la porte du temple.

Comme outre Tabbé Segni et M. de Beauvoir, qui n'étaient point connus, rhôtelier n'avait aucun étranger de maïque avec lui, il fut obligé de laisser passer plusieurs familles patriciennes avant qu'il pût entrer avec sa cohorte, composée en très-grande partie de ses serviteurs.

Tout alors fut nouveau pour les deux catholiques. La régularité minutieuse ainsi que la lente gravité avec lesquelles chaque protestant , homme et femme, entrait, suivait une direction déterminée, prenait sa place marquée et s'asseyait en tombant dans une immobilité parfaite, captivèrent l'attention de nos étrangers. Ils ne furent pas moins surpris et même choqués de la nudité absolue des murailles intérieures de réglise . dont la propreté aride rappelait l'aspect de ces lieux qui ont vieilli sans avoir été habités. Le silence, même eu marchant, était si rigoureusement observé par l'assem- Idée, qu'il fatiguait comme celui d'un cimetière. Habitués à réclat et à la pompe des églises et des cérémonies catholiques, Segni et de Beauvoir cherchaient vainement un signe, un point, un centre visible qui pût rattacher, au moins momentanément, leur pensée à celle de toutes les personnes dont ils étaient entourés: mais ce fut en vain; et lorsque li'urs yeux, las d'interroger les murs et les ligures impassibles des assistants, se portèrent machinalement vers la chaire placée en face des auditeurs , ils n'y découvrirent encore qu'un homme, le chantre, vêtu de noir, qui. la tête appuyée sur ses deux mains, était aussi, comme les assistants et les muradles, immobile et muet.

L'abbé Segni, mais le jeune de Beauvoir surtout, s'étaient attendus, en mettant le pied sur le seuil du temple, à éprouver une sorte de fureur dont ils n'espéraient pas pouvoir se rendre maîtres; mais il en arriva tout autrement. Ils furent suffoqués, pétrifiés; leurs idées s'embrouillèrent, leur respiration était devenue pénible, et si l'idée de sortir se présenta à leur esprit, c'était bien moins par horreur des protestants que poussés par un certain instinct qui leur faisait désirer de respirer l'air libre, de voir le ciel et de courir de

ISO 1)0NA OLIMPIA.

toutes leurs forces, pour ranimer chez eux la vie qui semblait prête à s'éteindre.

Le maître de Tanherge, qui se détiait, non sans raison, de la pureté du calvinisme de ses hôtes, les surveillait soigneusement. Sa profession le forçait tout à la fois de satisfaire assez souvent la curiosité des étrangers, et d'cviier tout scandale pendant le prêche ; en sorte qu'il avait prudemment réservé une partie de la place qui lui était assignée dans le temple pour y cacher les cu'ieux, de manière à ce qu'ils pussent voir sans être vus. Après avoir fait entrer Segni et de Beauvoir à la faveur de ses domestiques, par qui il les fit entourer, il leur montra la place qui leur était destinée, les y fit passer et s'assit auprès d'eux. C'était pendant que toutes ces pieuses évolutions s'étaient opérées, que les deux intrus avaient éprouvé des émotions si étranges, à la suite desquelles ils se trouvèrent plongés dans une espèce de stupeur.

Ce qu'il y a de plus redoutable pour ceux qui, comme l'hôte en cette occasion, répondent des curieux qu'ils conduisent, c'est d'avoir affaire à des gens mal élevés; mais le brave Genevois s'était bien aperçu qu'il n'y avait pas lieu pour lui d'avoir cette crainte. Ce qu'il appréhendait était d'avoir à calmer quelque papiste bien fervent, qui, sur un mot qui offenserait ses opinions, laisserait échapper involontairement quelque signe de désapprobation. Profitant donc de la retraite d'un mur près duquel se tenaient les deux étrangers, il s'approcha d'eux, et toujours avec son air grave et tenant les yeux baissés, il leur dit : « J'ai Thonneur de vous prévenir, messieurs, que c'est le pasteur Diodati que vous allez entendre; un homme qui éditie tout Genève par ses actions et sa science, comme par sa parole. » Après avoir donné cet avertissement, il reprit place sur son banc, et le service ne tarda pas à commencer.

On sait combien furent profondes et étranges les émotions de nos deux voyageurs au moment de leur entrée dans le temple; aussi serait-il superflu de revenir sur les surprises que leur causèrent les prières dites en français, ainsi que l'étrange musique sur laquelle on chanta les psaumes. La prédication, on le sait, est la partie la plus importante du

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culte protestant, en sorte que Tauditoire , sans rien perdre de son calme, laissa apercevoir qu'il se préparait h redoubler d'attention lorsque le pasteur fut près de monter en chaire. Diodati était alors en effet celui qui avait le plus d'autorité ; et outre la foule des assistants venus pour l'entendre , on distinguait dans cet auditoire les Turretin , les Budé , les Pictet, les Saussure, les LuUin, les Prévost, les de Candole, et d'autres familles dont les noms sont restés ou devenus célèbres dans la théologie et dans les sciences de toute espèce.

Au moment que le pasteur Diodati parut dans la chaire, tous les regards, dirigés d'abord sur lui, se baissèrent bientôt après, et lui-même , inclmant son front, se recueillit quelque temps avant de réciter les prières et de lire l'évangile du jour. Enfin, cette partie du service étant termniée, il commença par énoncer le passage qui devait servir de texte ■ à son sermon. « Mes frères, dit-il, le repos, la gloire et la prospérité des familles, celle même des états, dépend principalement de l'obéissance et de la modestie que montrent les femmes. Mulieri docere non permitto, neque dominari in virum , ned esse in silentio : .le ne permets pas aux femmes d'enseigner, ni de prendre autorité sur leurs maris; mais je leur ordonne de demeurer dans le silence, dit saint Paul à Timothée, épître 1"^^, chapitre ii, verset 12. »

Lorsque ces paroles eurent été prononcées, on vit succéder au mouvement de curiosité qu'avait fait naître le choix du sujet un silence plus profond encore, s'il est possible, que celui qui régnait précédemment. L'al)bé Segni lui-même, retiré dans son embrasure, s'apprêta à porter une oreille attentive à un sermon dont le texte lui parut étrange, et qui lui fit éprouver aussitôt une assez vive inquiétude.

C'est une question demeurée entièrement mystérieuse que de savoir si, lorsque le secrétaire du nonce en France passa par Genève, le choix du sujet de sermon que débita le pasteur Diodati fut l'effet d'un pur hasard, ou bien improvisé pour faire pièce a ce personnage. Quant h l'abbé Segni, ce dilemme se présenta tout aussitôt à son esprit, et en rapprochant sa visite à la boutique du libraire, oii il avait pu être deviné et même reconnu, de la complaisance excessive qu'a-

vait déployée son hôte pour lo faire assister commodément au prêche, il ne put se défendre d'une certaine émotion, qui ne fit qu'augmenter à mesure que le prédicateur développa sa matière.

On imagine facilement ce que put dire le ministre du haut de sa chaire dans les deux premières parties de son exhortation, qui eurent pour objet de faire ressortir l'avantage des deux vertus les plus importantes de la femme dans la vie privée, lobéissance et la chasteté. Mais quand il arriva au troisième point, où il se proposait de traiter cette qucslion dans sa forme la plus générale et la plus élevée; lorsque, montant de degré en degn- dans la vie sociale, il eut démontré que , quelque poste éminent qu'occupent les hommes, leurs compagnes ne doivent jamais s'écarter sous aucun prétexte de cette soumission, de cette retenue d'esprit qui est l'élément conservateur de la pureté de leur âme; tout à coup, passant rapidement en revue la vie antichrélienne de plusieurs princes , dont le conseil était sinon présidé par des femmes, au moins lâchement soumis en secret à leurs intrigues, il quitta sans précaution oratoire le langage et le sens positif qu'il avait employés jusque-là, et d'une voix sombre et terrible laissa échapper ces paroles :

(( Savez-vous, mes frères, qii'il existe au monde, et même » assez près de nous, sur cette terre que nous habitons, une » femme velue de pourpre et d'écarlate, parée d'or, de » pierres précieuses et de perles, tenant à la main un vase » d'or plein des abominations et de l'impureté de sa forni- » cation ; horrible breuvage avec lequel les rois de la terre » se sont corrompus, et qui a enivré les liabitants du monde? » Cette femme, mes frères, c'est la grande prostituée; elle » habile Babylone, et parcourt sept montagnes, assise sur » une bète immonde qu'elle mène et dirige à son gré, en la » gouvernant avec un sceptre enrichi descarboucles. Mais » je le vois, mes frères, continua l'orateur en promenant son ■» regard sur l'assemblée , vous vous refusez h l'évidence ; » vous croyez que je vous trace le portrait imaginaire d'un » monstre qui n'a jainais existé. Détrompez-vous : les pa- » rôles que vous venez d'entondre sont celles mêmes de saint

-) .leon, qui recul lo souffle prophétique de Dieu, el la vérité )> n'a fait que passer par ma bouclie. Mais, ajouta bientôt lo » pasteur, en trahissant par un éclair de ses yeux Tindigna- » lion qu'il éiirouvail, si la sublimité de ce langage pouvait » laisser encore un faible voile sur la vérité, déchirons-le. » Oui , mes frères, cette reine de Babylone , cette grande » prostituée . celte femme enfin qui se promène sur sept )) colhnes, traînée par la bète immonde, elle existe, elle vit, )) elle règne à Rome en ce moment ! Qui ne connaît pas cette w épouvantable histoire? qui na pas entendu parler de l'in- » fàme Oliinpia Maldachim ?... »

A peine ce nom eut-il été prononcé, que le pasteur, favorisé par l'indignation devenue générale, s'emporta avec une fureur sans bornes contre la cour de Rome. Faux ou vrais, lous les détails scandaleux débités dans les satires et les libelles furent reproduits en cette occasion, et il ne fallut rien moins que l'excès auquel la haine contre le papisme était portée dans tous les esprits a Genève, pour que les femmes réunies alors au temple aient pu entendre sans rougir ce qui y fut dit.

Cette tempête d'analhèmes et d'injures dura assez longtemps; et pendant le bouillonnement de joie haineuse, mais comprimée, qui agitait sourdement le cœur des calvinistes, on imaginera, s'il est possible, quel devait être l'état où se trouvaient labbé Segni el M. de Beauvoir, se serrant l'un près de l'autre, derrière le pilier qui leur servait alors d'abri et de soutien. Enfin le gros de l'orage étant passé, le pasteur- Diodati acheva sa péroraison d'une manière moins fougueuse, mais sans abandonner Olimpia, qu'il tenait comme une proie ; et il prononça ces dernières paroles , tirées de l'Apocalypse, auxquelles il sut encore donner, par son accent et son geste, la vivacité el toute la violence d'un anathème direct.

« Maintenant vous connaissez tous la reine de Babylono, )> mes frères, dit-il; eh bien! elle va tomber, et Babylone » avec elle, parce qu'elle est devenue la demeure des dé- » nions, parce qu'elle a fait boire a toutes les nations le vin » de sa colère et de sa prostitution, parce que les rois se sont

» corrompus avec elle, et que les marchands se sont enrichis )) par l'excès de son luxe. N'en doutez pas, ses tourments, » ses douleurs seront muliipUés à proportion de ce qu'elle » s'est élevée dans son orgueil et de ce qu'elle s'est plongée » dans les délices. Le deuil, la famine et la mort viendront » fondre sur elle en un même jour, et elle périra par le feu. » Amen. »

Une psalmodie lugubre terminale prêche, et tous ceux qui étaient dans le temple en sortirent dans le même ordre et avec le même silence qu'ils avaient observés en y entrant.

L'espèce de retraite où Segni et de Beauvoir étaient placés au temple les ayant forcés de se tenir debout pendant presque toute la durée du prêche, il en résultait que la lassitude de leur corps, jointe à la longue préoccupation de leur esprit, les avait plongés dans un grand abattement. En rentrant chez eux, ils se jetèrent chacun dans un fauteuil, et demeurèrent silencieux jusqu'au moment que le maître de l'auberge vint prendre leurs ordres pour le repas.

Pour dire le vrai, le sermon ne leur avait pas ouvert l'appétit; et ce fut bien moins dans l'idée de se mettre à table, qu'avec l'intention de faire la dépense convenable dans une auberge, que l'abbé Segni mit à la discrétion de son hôte le soin de les servir comme il l'entendrait. Restés seuls de nouveau, les deux voyageurs n'en devinrent pas plus parleurs, et le temps se passa à échanger des questions et des réponses insigninantes, jusqu'au moment qu'un domestique vint dresser la table et servir le repas.

L'assoupissement de leur appétit en avait redoublé Tactivité; en sorte que les convives faisaient honneur à la bonne chère de la Balance, lorsque l'hôtelier revint demander à leurs seigneuries si elles étaient satisfaites. Malgré son flegme habituel, le Genevois ne put s'empêcher de laisser percer son élonnement à la vue des deux étrangers mangeant de si l)on appétit. Cet hôtelier, l'un des plus entêtés calvinistes de la ville , se trouvait souvent , par le fait de sa profession, froissé jusqu'au fond de l'àme par les ménagements qu'il était forcé de prendre envers ceux dos voyageurs dont la religion était opposée à la sienne. La foi du calviniste et celle

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de l'aubergiste étaient arc-boutées l'une ronhe l'autre, et ces deux ressorts, pesant également sur la conscience de l'hôielier, lui donnaient habituellement un air de contrainte et d'embarras qu'il ne dissimulait que par une gravité étudiée.

En voyant ses hôtes faire si lestement disparaître les plats, il lui fut cependant impossible de ne pas témoigner quelque étonnement. Au prêche, il n'avait pas manqué d'observer ses voisins du coin de l'œir, pour deviner par leur maintien et h leur expression l'effet que produisait sur eux la cérémonie religieuse. En sa qualité d'aubergiste, il était enchanté d'avoir donné l'hospitalité à ses deux voyageurs jusque dans le temple ; mais tomme protestant, il n'avait pu s'empêcher d'éprouver une pieuse satisfaction en voyant ses deux papistef!, car il les avait bien reconnus pour tels, foudroyés par les paroles du prédicateur. En sortant de l'église et en rentrant Jux Balances, l'air abattu, consterné , vaincu de ses deux hôtes, ne lui était pas échappé, et il se flattait, car c'était un homme sincère , qu'il ne suffirait que d'un dernier etlort pour détacher ces deux âmes des séductions de Babylone.

L'abbé Segni, qui, de son côté, avait parfaitement jugé cet honnête homme, se montra plus gai et affecta de manger davantage lorsqu'il vit l'étonnement qu'il témoignait. De plus, il le complimenta sur la bonne tenue de son auberge, fit l'éloge de la chère qu'on y faisait, et n'oublia pas de le louer sur la bonne grâce qu'il avait mise à leur faire entendre le sermon.

Cette politesse a laquelle Ihôtelier ne s'attendait pas le déconcerta tant soit peu. Mais s'étant remis , il se crut obligé d'y répondre. Dans l'embarras intérieur où le mit la nécessité de parler en franc protestant sur ce sujet a des papistes, il se manifesta sur tous les traits de son visage une contraction dont le sens total exprimait évidemment le désir de savoir quel était l'elïet qu'avait produit l'éloquence du pasteur sur les deux étrangers.

« Nous sommes très-satisfaits d'avoir eu l'occasion d'entendre M. Diodati, dit l'abbé Segni d'un ton ferme et poli

\?i6 DONA OLIMFU.

qui coupait ouiivL a loute rélloxioii et à loiilc réponse. Et (juaiit à moi , je vous renouvelle les remerdnienls que je vous ai déjà adressés pour les soins que vous avez pris de nous faire assister au prêche. »

L'aubergiste fit un profond salut, et allait se retirer, lorsque l'abbé ajouta, pour remettre complètement rhôtelier ;i sa place : « Vous aurez soin de tenir noire compte prêt ; car nous partons demain. » L'hôte salua de nouveau et sortit.

Le repas terminé et la table a'yant été enlevée, les deux voyageurs, remis de leur surprise et de leur fatigue, sentirent enfin le besoin de se parler de la scène dont ils avaient été témoins au temple. « Eh bien I monsieur de Beauvoir, dit Fabbé,- malgré tout ce que vous avez sans doute éprouvé d'angoisses pénibles au milieu de cet enfer oh nous avons été enfermé trois heures, je suis très-satisfait que vous l'ayez vu de près. Vous pouvez vous vanter à présent de mieux connaître la situation et les intérêts de la cour de Rome que ceux qui ne Tout jamais quittée. Monsieur votre père désirait que je vous préparasse sur toutes les nouveautés que Home pourrait présenter à un esprit droit comme est le vôtre , mais qui n'est point encore rompu aux atlaires et au train du monde ; en vérité , je ne m'attendais guère à ce que le hasard nous servirait si bien.

— 11 faut que ce soit vous, monsieur l'abbé, ({ui me félil'itiez d'une pareille aubaine , pour que j'espère en tirer parti un jour; car je dois vous l'avouer : en mettant de côté l'horreur et le dégoût que m'a inspiré ce faux prêtre furieux, à peine si j'ai compris ce qu'il a dit au sujet de Rome et du pape. Qu'est-ce que cette Olimpia Maklachini qu'il a si étrangement confondue avec la femme de l'Apocalypse? Que prétend-il faire comprendre par ces rapprochements absurdes? et comment un homme qui se donne pour prêtre ose-t-il rapporter des détails aussi scandaleux que ceux qu'il nous a complaisamment débités? C'est horrible; et l'inipression qui m'en est restée dans l'esprit ne l'est pas moins. »

L'abbé, ne sachant que repondre , garda le silence. M. de Beauvoir se promenait dans la chambre devant le siège

l'UNA OLIMI'IA. 137

qu'occupait Se^iii , cl de (cmps à amre il répétait : — Cest horrible, c'est affreux, uliomiiialjlo! Enfin, monsieur l'abbé, dit-il enfin, puisque vous voulez bien satisfaire aux intentions de mou père, en dirigeant mes premiers pas dans la carrière où Ton m'engage, ayez la bonté d'apporter quelques lumières dans mon esprit troultlé , confondu , par ce que cet infernal prêtre a vomi de sa chaire. Quel profit en puis-je tirer? Qa'est-ce que cette dona Olimpia Maldachini par exemple? Est-ce un être réel ou imaginaire? Vous devez sentir qu'il est de quelque importance pour moi de savoir a ijuoi mon tenir sur un pareil personnage, et je crois être en ilroit de vous prier de lever mes doutes à ce sujet. »

C'est toujours une chose très-pénible pour un honnête homme que d'avouer des désordres qu'il condamne intérieurement, et sur lesquels sa position dans le monde le force de garder le silence. L"abbé Ségni, a qui la requête du jeune de Beauvoir parut juste , resta quelques instants indécis. Puis rétléchissant qu'une réponse évasive aurait l'incouvéuient de donner de ses sentiments une opinion désavantageuse : « Asseyez-vous, dit-il a son compagnon en le plaçant sur un siège voisin du sien ; je vais vous satisfaire. » Il tira alors de son porte-manteau le petit livre qu'il avait fait acheter la veille , et montra à M. de Beauvoir le second titre , ainsi conçu : Fie de dona Olimpia Maldachini, qui gouverne C Eglise, sous le ponli/icat d'Innocent X. L'auteur de ce pamphlet, ajouta gravement l'abbé, est du petit nombre des Italiens qui se sont laissés séduire par les erreurs des hérétiques. Elevé près de la cour de Rome, il a dû la bien connaître eu eflet, et cet écrit pourra vous être utile. Mais permettez que je vous en fasse moi-même lecture, afin que je puisse y ajouter et en distraire tout ce qui le rendra plus conforme à la vérité. »'

Après s'être assuré que les portes de 1 appartement étaient bien fermées, l'abbé Segni revint prendre sa place, et commença h lire ce qui suit :

« Doua Olimpia est fille de Sforzia ^laldachini, Romain, et de Vittoria Gualtieri. Ce Maldachini était simplement capitaine de milice, n'ayant k peu près d'autres ressources pour

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soulenir sa famille que ce que lui rapportait sa profession. Olimpia, sa fille , personne très-jolie , et qui montra de fort bonne heure une prudence au-dessus de son âge , se refusa constamment à entrer au couvent, et ne tarda pas à épouser un homme riche de Viterbe , un certain Nini , dont elle eut deux fils. Ce Nini mourut bientôt après ; les enfants ne survécurent que peu de temps à leur père, en sorte qu'Olimpia, fort attiayante encore, veuve, et héritière de quarante mille écus (deux cent quarante mille francs environ), se trouva libre de sa personne , et dans les conditions les plus favorables pour se remarier avantageusement.

» Elevée dans une famille pauvre, Olimpia n'a reçu qu'une éducation très-incomplète; mais la vivacité de son intelligence, la pénétration de son esprit, la fermeté de son jugement surtout, suppléèrent ce défaut. Elle apprit dans le commerce de la vie ce que les livres n'enseignent jamais, à connaître le cœur humain ; heureuse si elle savait faire un meilleur usage de cette science !

» Quelque temps après son veuvage , elle vint s'établir à Home , où l'illustre famille Pamphile , originaire de cette ville, tenait alors un rang considérable. La beauté d'Olimpia, les grâces de son esprit et l'état de sa fortune firent naître à Camille , fils aîné du prince don Pamphile , le désir de l'épouser. Le mariage se conclut, et trois enfants en furent le fruit : un fils , don Camille , car ce nom est toujours donné aux aînés de cette famille, et deux filles, Camille et Constance.

» Il est difficile de faire une fortune plus rapide et plus brillante. Toute autre femme qu'Olimpia se serait trouvée heureuse de la conserver et d'en jouir. Mais la fille de Maldachini ne considéra cette élévation que comme les premiers degrés qui devaient la conduire à la puissance inouïe où elle est parvenue.

» Le second fils du prince don Pamphile, Jean-Baptiste , beau-frère de dona Olimpia , et pontife régnant , a pris de bonne heure le parti de l'Eglise, afin de continuer dans cette carrière Tillustration que son oncle, le cardinal Jérôme, avait di'j;i ul)lfnuc dans cette famille. .Vprès s'être appliqué à l'é-

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I iide des lois , 1p beau-frère de dona Olimpia fut successivement avonat consistorial, audilenr de rote, et notice à Naples sous Grégoire XV ; puis , sous Urbain VllI , il fut fait dataire du cardinal François Barberin, pendant sa légation en France et en Fspagne, et enfin cardinal ; dans ces difTérentes charges, il donna à la cour de Rome des preuves de son zèle et de ses talents.

» Pamphile, Innocent \ aujourd'hui, est un homme dont resjtrit est plutôt pénétrant qu'élevé , que son goAt naturel a toujours entraîné au maniement des affaires, et qui n'a jamais montré une vive inclination pour les sciences, pour les lettres ni pour les arts. L'avancement de sa famille, et le sien propre, a été le but constant de ses désirs et de ses efforts, jusqu'au moment oii il parvint au trône pontifical. Son caractère d'ailleurs est inégal : porté naturellement à la justice, il lui arrive de ne pas y rester fidèle, tantôt par faiblesse, tantôt par emportement , mais plus souvent encore par une bizarrerie d'humeur qui rend les relations avec lui toujours incertaines et souvent difficiles. Pour les deux mobiles qui ont constamment mis l'âme et l'esprit de cet homme en mouvement , c'est ce que la suite de ce récit fera connaître.

» Quant à dona Olimpia , après la naissance de ses trois enfants , et lorsque l'amour assez vif qu'elle avait ressenti pour don Camille eut été calmé par cinq ou six ans de mariage , elle s'aperçut de la nullité de son époux , qui n'était qu'un beau prince romain, généreux, affable, et rempli de petites attentions pour elle , mais sans aucune disposition qui le portât à profiter des avantages de son rang et de sa fortune p(jur jouer un grand rôle dans le monde. Il était curieux d'antiquités, recherchait les tableaux, aimait passionnément la musique, et jouait même des instruments, choses dont dona Olimpia ne s'occupait pas volontiers ; en sorte que tout commerce intellectuel devenait impossible entre eux.

» Son frère l'ecclésiastique, au contraire, a une physionomie peu gracieuse, mais énergique et mobile. Son imagination , d'une teinte grave, il est vrai , était fertile en espérances, en mventions, en projets, et lui fournissait sans

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cesse des idées sans édat, mais forles el pleines d'avenir.

» Le goût naturel qifnvait dona Olinipia de s'occuper des choses sérieuses lui avait toujours fait rechercher la société de son beau-frère , que ses emplois et ses occupations à la cour du saint-siége avaient rendu depuis quelque temps déjà un homme considérable. Elle l'interrogea d'abord pour se distraire et s'instruire, puis hasarda des objections, et finit par se mettre si bien au courant des aftaires qui s'agitaient à Rome, qu'elle se trouva bientôt en état de les discuter et d'entrer pour quelque chose dans la manière dont son beau-frère Pamphile les envisageait, et se décidait même à les traiter. L'élève dans la science de la politique ne tarda pas à égaler le maître; et de ce moment s'établit entre eux cette étrange amitié qui dure encore. »

En entendant ces derniers mots , que labbé Segni prononça d'une voix plus basse , M. de Beauvoir se disposait à parler; mais Segni l'engageant au silence par un geste, reprit sa lecture.

« Don Camille, l'époux de dona Olimpia, mourut, et de ce moment , non-seulement cette amitié devint plus forte encore , mais Olimpia , dont le jugement avait été mûri par les années, épousa les intérêts de Pamphile, en fit les siens propres , devint attentive à tout ce qui pouvait servir son beaufrère, le conseilla, le dirigea, le gouverna dans ses démarches , et devint , en un mot , maîtresse absolue de ses actions. Parmi les preuves de l'ascendant qu'elle avait déjà pris sur lui , ou cite une lettre qui lui fut adressée à Rome , lorsque, pendant sa nonciature en Espagne, Pamphile lui exprimait à quel point il regrettait sa présence et ses conseils.

« Très-chère l)elle-sœur , écrivait-il , mes opérations en » Espagne sont loin d'avoir une aussi heureuse réussite que » celles que j'entreprenais à Rome, parce qu'ici je n'ai plus » vos conseils. Loin de vous . je suis comme un vaisseau » sans gouvernail allant à l'aventure; c'est un aveu qu'il » faut vous faire par reconnaissance de tout ce que je vous » dois. »

» Déjà , depuis longtemps, le peuple de Rouie, fort enclin

DONA OLIMI'IA. 1^1

il la lailloiif, imiliipliait k-s épigiaiimu':; i?ur le geme d'ami- (ié qui s'était établi ontrt' dona Oltiniiia et Pampliilc ; aussi lorsque celte lettre fui divulguée par rindiserétiou de quelque serviteur, ne niaiiqua-t-ou pas de répéter tout haut ei d écrire sur les inuis di' la ville que doua Oiimpia donnait ses instruclions aux nonces du pape. Mais loin de s otlénser de ces railleries, cette femme, douée du courage patient de toutes les âmes ambitieuses, se félicitait intérieurement de voir la populace s'habituer en riant à son pouvoir qui s'aflérmissait. A ces plaisanteries , assaisonnées d'injures souvent grossières, elle opposait le luxe calculé des aumônes faites au couvent, des distributions d'habits et de secours aux pauvres, tandis que dans sa maison tout était soumis aux règles dune opulente économie.

» En l'absence de Pamphile , lorsqu'il séjourna pendant plusieurs années en France et en Espagne, avec la charge de dataire-près du cardinal V. liarberin, attentive à tout ce qui se passait a Rome , elle employait une grande partie de son temps à écrire avec régularité à son beau-frère tout ce qui pouvait contrarier ou servir leurs projets d'ambition. Parfois, dérogeant à son économie habituelle, le palais de Pamphile, qu'elle habitait avec toute sa famille, brillait d'un luxe inusité, pour recevoir tout ce que Rome renfermait de personnes d'importance. Les cardinaux, les prélats, les ambassadeurs, la noblesse romaine, s'accoutumaient déjà à fréquenter amicalement le palais d'une femme où ils devaient bientôt ne plus être admis que conmie chez une souveraine. Là tout, depuis la somptuosité des appartements jusqu'aux discours qui s'y tenaient , était grave et mystérieux. Quelques jeunes femmes, entre autres les filles de dona Oiimpia, rendues muettes par sa présence, demeuraient immobiles sons l'éclat éblouissant de leurs parures. La maîtresse, que dis-je? la reine du logis avait seule droit de parler, et ce n'était que tour à tour, et quand les assistants étaient invités par im sourire, qu'ils venaient présenter leurs hommages à Oliuipia, ou lui parler à v«ix basse si elle les interrogeait.

» Mais à peine le dernier étranger était- il hors du palais, que, faisant prendre à chaque personne de sa famille le che-

1Z|2 DOINA UL131P1A.

min de l'apparlement qui lui était destiné, Oliuipia cotjimeuçait a solliciter l'activité de ses domestiques pour éteindre les lumières, couvrir les meubles, et resserrer dans des coffres les vases d'or et les objets précieux dont elle avait momentanément orné ses salons. Demeurée seule au milieu de ses laquais, et ayant passé la longue pente de sa robe sous un de ses bras pour exercer sa surveillance avec plus d'activité, elle allait de l'un h l'autre, avertissant celui-ci, morigénant celui-là, selon qu'ils ne s'y prenaient point h sa fantaisie, et poussant la réprimande jusqu'à la brutalité, quand l'empressement ou la maladresse d'un serviteur lui faisait craindre qu'il n'y eût quebjue objet de brisé. Non contente de ces soins, lorsque tout était replacé, Olimpia, accompagnée de sa caniériste, la malheureuse Flaminia, parcourait encore le palais, et faisait la ronde depuis l'étage supérieur jusqu'à la porte d'entrée, dont elle examinait soigneusement la serrure. C'est alors que , rentrée dans son appartement, elle écrivait sur les lettres qu'elle tenait toujours courantes pour Pamphile, les observations, les craintes, les conseils et les espérances qu'elle avait à lui confier. »

— Qui est donc cette Flaminia? demanda M. de Beauvoir, dont l'attention avait été arrêtée par l'épithète jointe à ce nom. — Vous entendrez sans doute parler d'elle à Rome, répondit l'abbé en laissant voir qu'il ne voulait pas en dire davantage. 11 y a une foule de détails aventurés ou trop longs dans cet écrit , et j'omets de vous les lire. L'auteur s'étend ici sur la conduite de doua Olimpia envers ses enfants , avec une prolixité qui vous fatiguerait. Ce n'est, certes, pas à tort qu'il taxe cette femme d'avoir subordonné tous les sentiments naturels à son insatiable ambition ; mais il n'omet aucune des circonstances qui se rattachent à sa conduite envers ses enfants, et je ne vous dirai que celles qu'il peut vous importer de connaître. Ainsi, il raconte le mariage de ses filles, dont l'aînée, Camille , fut mariée au marquis André Justiniani, et la seconde. Constance, à Nicolas Ludovisi, prince de Piombino. En cette occasion, il exagère sans doute les vues ambitieuses de dona Olimpia, à qui sa position permettait de refliercher de telles alliances pour ses filles.

DONA OLIHPIA. 1Z|3

Quant à ce qu'il dit de son fils, don Camille, que vous verrez à Rome , ses reproches sont mieux fondés. Ce jeune homn)e fut beaucoup moins bien traité que ses sœurs. 11 avait hérité des inclinations douce? de son père, et il aurait eu besoin que l'on corrigeât de bonne heure, et par une éducation soignée , ce qu'il y avait d'inactif et d'indolent dans son caractère. Mais dona Olimpia, au contraire, l'entretint volontairement dans une ignorance telle, qu'à vingt ans c'était h peine s'il savait lire « Quel motif avait donc sa mère pour agir ainsi? demanda M. de Beauvoir. — On l'ignore, répondit l'abbé, et à Rome, où don Camille a toujours été aimé, on a cherché vainement à découvrir la raison secrète qui poussait sa mère à amoindrir ainsi le seul rejeton qui pût perpétuer la race des Pamphile. Vous savez, ajouta Segni en souriant, que sa mère l'a fait cardinal malgré lui, et qu'il a épousé la princesse de Rossano malgré sa mère? — Non. — Oh ! alors je ne vous en dirai pas davantage ; je vous laisserai le plaisir d'apprendre toute cette histoire en détail à Rome. Continuons notre lecture.

« L'époque à laquelle il fut question qu'Urbain Vlll donnât le chapeau de cardinal à J. B. Pamphile (1629) est aussi celle où dona Olimpia commença à faire pénétrer ses intrigues à la cour, pour aider son beau-frère à obtenir une faveur qu'elle désirait plus ardemment encore que lui. Elle réussit, et quand la nouvelle de l'élection lui parvint, la joie qu'elle en ressentit tint presque du vertige. Le lendemain de cet événement, son imagination était encore tellement exaltée , qu'elle répétait sans cesse à Pamphile , que tout ce qu'elle voyait lui paraissait couleur de pourpre.

» L'importance, et par suite les immunités concédées à Rome, par l'opinion, à ceux qui ont reçu le chapeau, enhardit dona Olimpia et le cardinal à secouer le joug de certaines convenances dont ils n'avaient point encore osé s'affranchir. Tous deux habitèrent le palais Pamphile, prirent leur repas h la même table , et traitèrent ensemble habituellement les nombreuses affaires contentieuses , juridiques et ecclésiastiques , soumises à l'examen ou à la décision du cardinal. « Ce sont des impostures de libellistp. » observa de Beauvoir

avec humeur. Mais Fabbé ne répondit rien , ne leva pas même les yeux et continua : « La netteté avec laquelle dona Olimpia saisissait les questions les plus compliquées, et son aptitude au travail, lui lirent prendre en peu de temps sur son beau-frère une influence , une supériorité même, auxquelles Pamphile , par une disposition à la paresse qu'il ne putjamais vaincre, céda volontiers. La vie decet honnne plus que sexagénaire avait été constamment employée à examiner des questions difficiles ; aussi trouvait-il doux de se reposer de ces soins sur une personne en qui il croyait pouvoir s*' confier aveuglément. Plus il jouissait de ce repos, plus dona Olimpia devenait active; tellement que Pamphile, laissant échapper peu à peu de son esprit le fil de ses occupations , se débarrassa presque entièrement de ce tracas d'esprit don! s'empara joyeusement sa belle-sœur, liientot toutes les requêtes, toutes les plaintes furent adressées à cette femme; les grâces que l'on attendait du cardinal devaient être demandées à dona Olimpia, et rien n'élait moins rare que d'entendre dire à ceux qui avaient reçu une réponse négative de Pamphile : Peut-être que le cardinal n'a point encore parlé à sa helle-sœur ! »

L'abbé Segni suspendit encore sa lecture en cet endroit. — Je saute quelques feuillets, dit-il, oîi l'auteur s'est engagé dans le récit de certains faits dont il lui a été impossible d'acquérir la preuve, et que la hardiesse du pasteur de tantôt ne vous a d'ailleurs pas laissé ignorer. Ce sont des précautions oratoires que les ennemis du saint-siége ne manquent jamais d'employer pour faire lire leurs ouvrages à Genève. Je les supprime et reprends un peu plus bas.

« Dans leurs entretiens particuliers, continue le libellisle, d(ina Olimpia répétait souvent ;i Pamphile uu axiome dont elle lui développait soigneusement tontes les conséiiuences. « Le mérite personnel peut conduire au cardinalat, disaitelle; mais il faut toujours user d'adresse pour devenir pape; » et la ruse de Sixte-Quint contrefaisant l'imbécile était le modèle qu'elle pioposait sans cesse à son beau-frère.

» Entiii. après vingt-deux années de règne, dont les deinièrcs parurent di's siècles ii dona Olimpia, 1 rbaiii >lll

mourut; et quoique pendant les dix jours qu'on laissa écouler, selon l'usage, entre la mort du pontife et l'entrée des cardinaux en conclave, il ne se présentât aucune chance qui put faire croire que le cardinal Paniphile serait élu, cependant dona Olimpia ne cessa pas d'avoir le pressentiment que son beau-frère serait pape. Les unies passionnées sont toujours superstitieuses. Cette femme, sans cesse préoccupée de la tin toujours prochaine et si souvent ajournée dX'rbain, avait consulté, quatre ans avant sa mort, un astrologue sur ce que le destin réservait au cardinal. La réponse fut que Pamphile serait élevé aux grades les plus éminenfs de l'Eglise, lorsqu'il aurait atteint .'i> soixante-dixième année. Il n'en avait alors que soixante-J'-^5 et pendant quatre années dona Olimpia fit dire régu''erement des messes pour la conservation de la vie d'UrbaJ-i ^ lH- La coïncidence de la mort de ce pontife avec l'accomplissemenf de l'âge indiqué par Tastrologue donna une telle confiance à dona Olimpia, que pendant la tenue du conclave, certaine désormais de l'élévation prochaine de son beau-frère, elle fit retirer du palais Pamphile, qu'ils habitaient, toutes les richesses qui y étaient amassées.»

Il faut que vous sachiez, dit l'abbé en s'interrompant, que cette précaution n'était pas inutile, parce que l'usage h n^^^ e«t de livrer au pillage de la populacp le palais du cardmal devenu pontife. —Est-il possible':* demanda M. de Beauvoir tout étonna. — Oui, c'est une vieille coutume dont on ne conserve guère que la forme, comme vous voyez. Je poursuis.

« Cependant trois partis étaient en présence au conclave, celui des Barberins, neveux du pape défunt, qui désiraient voir porter au trône un homme qui, loin de les poursuivre a cause des grands biens qu'ils avaient assez injustement acquis les protégeât au contraire contre la haine que leur portait la coiu-, le clergé et le peuple. Ce parti repoussait naturellement le cardinal Pamphile, ennemi déclare des

Barberins. , - > ,

» Il était encore exclus par les cardinaux dévoues a la France, parce que le roi très-chrétien, d'une part, soutenait les Barberins, et que déplus, le cardinal Mazarin ne pouvait pardonner a Pamphile l'opposition qu'il avait toujours mise

j^^g bONA OLIMPIA,

à ce qu'Urbain VIU donnât le chapeau à son frère l'archevêque d'Aix.

» Restait donc le parti des cardinaux attachés à la cour d'Espagne, qui désiraient un pape disposé à renverser les Barberins, mais à qui l'idée de porter Pamphile n'était pas môme venue a l'esprit.

» Outre les chances politiques qui ne lui étaient pas favorables, comme on en peut juger, il avait encore contre lui tous les nombres du sacré collège, dont la piété s'accommodait fort peu ûe ce qu'ils entendaient dire de dona Olimpia. On lui reprochait d'ailleurs d'avoir m. aspect dur et repoussant d'être étranger aux sciences, aox'iQitres et aux arts ; et enfin tous s'accordaient à dire que dar.s nn moment où les hérétiques, plus hardis que jamais, scrattient malicieusement les mœurs privées du clergé catholique, on ne poiivait même pas penser à élire Pamphile, dont la conduite étrange, connue bientôt dans toute l'Europe par son élévation , deviendrait un sujet de scandale universel.

» Enfin Pasquin, dont la verve est intarissable pendant la durée des conclaves , enchérissait encore sur la sévérité de ces observations, en les traduisant en épigrammes Kijscenes.

» Telle se présentait la triste candidature du cardinal Pamphile, lorsque dona Olimpia, inspirée par la prophétie de son astrologue, et soutenue dans ses espérances pai' la ressource de son esprit et l'opiniâtreté de son caractère, résolut de ruiner la conspiration tramée contre son parent. Tout l'or dont elle put disposer fut employé, avant l'ouverture du conclave, à se faire des espions et des fauteurs, par qui elle pût savoir et répandre ce qui devait favoriser ses desseins. Cardinaux, ambassadeurs, prélats, ainsi que les familles influentes de Rome, tous furent entourés d'une nuée d'argus dévoués h Olimpia, plaidant le faux pour savoir le vrai, mentant pour faire jaillir la vérité, donnant des nouvelles fausses et contradictoires, et profitant de la sincérité des gens honnêtes, pour diviser les opinions, renverser les projeis arrêtés et en substituer de nouveaux qui convinssent à la beUe-.sœur du cardinal.

» Celle femme avail calculé juste. Elle savait exactement lout ce que l'on pensait et disait d'elle, et sentait bien que le véritable motif qui faisait exclure Pamphile était l'attachement qu'elle portait h sa personne et à son sort futur. Mais elle ne recula pas devant cette difficulté, résolue à tout perdre ou h tout obtenir. Instruite comme elle Tétait des détails de la vie privée du plus grand nombre de ceux qui composaient la cour de Rome, elle prévit que ce que l'on pouvait blâmer dans la conduite précédente de Pamphile finirait toujours par perdre de son importance dans l'opinion des cardinaux assemblés au conclave, lorsque Ton en viendrait à peser comparativement cette considération morale secondaire, avec l'inmiense danger politique pour le saint-siége d'élire un pape favorable aux Barberins, et dévoué a la cour de France.

» Cette réflexion raffermit dans son espoir, et lorsque pendant le dernier jour du conclave, le plus vigilant de ses espions vint lui annoncer que l'opposition des Barberins était le seul obstacle a lélection de Pamphile : « Eh bien ! ditelle, radieuse de joie, il sera choisi, parce que les Barberins sont détestés ! » En effet, trois heures après, tous les cardinaux se prosternaient devant Innocent X.

» Lorsque Olimpia reçut cette nouvelle, sa joie fut profonde ; mais elle conserva extérieurement un calme qui imposa à tous ceux qui l'entouraient. On reconnut à Tinstant même que son état ne changeait pas, mais seulement qu'il était fixé, et que désormais sa puissance était inattaquable. Elle sourit en entendant le peuple s'avancer vers le palais de son beau-frère pour en faire le pillage. Elle lui en ouvrit les portes elle-même, jeta des pièces d'argent par les fenêtres, et se donna le plaisir de voir dévaster le peu de vieux meubles qu'elle avait laissés pour assouvir la populace, en recevant avec joie dans son âme ce premier témoignage public donné à sa nouvelle puissance.

» Toutefois, la précaution de la souveraine n'échappa point à quelques malicieux Romains, qui trouvèrent l'ameublement du nouveau pontife plus simple qu'ils ne s'y attendaient, u Dona Olimpia a été plus matinale que nous, di-

l'^S DONa OLIMPIA.

saient les uns. —Ali! s'écriaient les autres, si elle laisse le Vatican dans un aussi triste état, malheur à l'Eglise ! » Et enfin, Pasquin, usant du droit de tout dire, annonçait le déménagement de Pamphile, et donnait des détails sur le nouvel appartement de dona Olimpia au Vatican.

» Les occupations auxquelles le pupe nouvellement clu doit se livrer immédiatement forcèrent Innocent de ne recevoir en ce jour que les personnes avec lesquelles il avait à traiter des affaires du gouvernement. Mais à peine rélection lut-elle connue que toute la noblesse romaine, les divers ambassadeurs des puissances étrangères, les cardinaux, les prélats, et les dames de distinction, s'empressèrent de se présenter chez dona Olimpia, qui, se montrant aussi gracieuse qu'il lui était donné de le paraître, reçut leurs hommages au milieu de son palais bouleversé par le peuple, et en s'excusant, avec la coquetterie d'une souveraine qui vient d'être proclamée, d'un désordre qui ne lui permettait pas de recevoir- de tels hôtes plus convenablement. Mille questions malignes, mille observations satiriques étaient bien échangées par ce monde élevé et spirituel ,• mais les cpigrammes se débitaient à Toreille, tandis que les hommages, les assurances de respect elles salutations se disaient et se faisaient bien ouvertement, et de manière à ce que rien n'en fût perdu pour celle h qui elles s'adressaient.

» Lorsque le soir de cette journée laborieuse fut venu, vers dix heures, dona Olimpia s'échappa de son palais et se rendit au Vatican. En entrant chez le pontife, elle se prosterna à ses pieds, qu'elle baisa à ijlusieurs reprises, les inondant de larmes de joie. Le pape lui-même se prit à pleurer, et api'ès le silence assez long oii les maintint leur profonde émotion, ils curent un entretien dans lequel, après s'être communiqué réciproquement ce qu'un pareil événenement pouvait leur faire éprouver, ils ^entendirent sur les premiers actes d'autorité qu'il était a propos de faire émaner du trône pontifical. La perte des Barberins, neveux du pape défunt, fut décidée, et dona Olimpia fit promettre au pape leur bannissement et la confiscation de leurs biens.

» Il était muiuit quand ils se séparèrent; mais avant de

uona olimi'ia. l^y

sortir du Valicaii, doua Olimiiia, qui depuis longtemps veillait à tout ce qui pouvait rendre la vie douce à Painpliilc déjà valétudinaire, parcourut les appartements destinés au pape, examina si on s'était conformé à ses habitudes, et [loussa Tattention jusqu'il visiter les matelas et les draps du lit, auxquels elle lit donner la disposition que les infirmités de son beau-frère avaient rendue indispensable. Elle repassa par la chambre où était Innocent, à qui elle souhaita encore la bonne nuit, et reprit le chemin de son palais.

» En y rentrant, son oeil attentif k tout observa une portantine en station. En effet, a peine fut-elle dans ses appartements, qii" on vint lui dire que le cardinal Antoine Barberin, celui qui s'était opposé avec le plus de vivacité et de constance à l'élection de Pamphile, attendait Thonneur de lui parler. Dans le premier mouvement de sa colère, Olimpia voulut le congédier sans le voir ; mais la réflexion Tiiispira tout autrement, et elle le reçut. Antoine était un homme que son caractère et sa conduite politique devaientrendre un juste appréciateur de dona Olimpia. 11 avait joué longtemps le rôle qu'elle prenait, et il sentait bien que sa fortune et sa vie môme étaient à la disposition de cette femme. Il la traita à'eœcellence, se montra respectueux enveis elle, lui parla avec adresse des coups imprévus de la fortune, en lui laissant entendre qu'il y avait toujours de l'avantage à ménager ceux mêmes dont on croyait a\ oir le plus a se plaindre ; que la vie politique n'était pas moins fertile en accidents inattendus que les courses sur la mer ; qu'ainsi que les nochers, ceux qui concourent au gouvernement de l'état doivent toujours entretenir leur esprit dans un calme parfait, parce que souvent ce qui semblait devoir faire leur perte contribue tout à coup à les sauver. Enfm il lui parla avec tant d'art, et de manière à laisser voir qu'il comprenait si bien toutes les chances de l'avenir, qu'il fit tomber (Jlimpia dans une rêverie mêlée d'inquiétude, dont le cardinal profita. « Je ne sais, excellence, lui dit-il, quel sort Dieu me réserve; mais je me confie à vous. Acceptez, je vous prie, comme souvenir de l'entretien que nous avons aujourd'hui, cette bague; et n'oubliez pas que celui que vous avez

regardé comme votre cniiciDi sérail heureux de pouvoir vous servir. » En disant ces mots, il présenta h Olimpia un bijou dont le diamant principal valait au moins douze mille écus et se retira en la saluant.

» Dona Olimpia n'était rien moins qu'indifférente aux objets d'un grand prix; mais ce qui fit surtout exalter sou cœur en cette occasion, c'est que le premier hommage rendu à sa puissance lui était offert par son plus grand ennemi. De ce moment elle sentit qu'elle régnait, et, sauf à pardonner par la suite, la perte des Barberins fut décidée. »

Ici se termine le récit de notre auteur, qui promet une suite, dit l'abbé Segni en fermant le livre. Malgré les exagérations qu'il contient, vous pouvez juger qu'on aurait tort de s'attendre à trouver la perfection à Rome, et peut-être me pardonnerez-vous les détours que j'ai pris pour vous préparer à de telles nouveautés. Le jeune de Beauvoir était si consterné de tout ce qu'il venait d'apprendre, qu'il ne put articuler que ces mots : Dona Olimpia!... Rome!... mais c'est un songe!... — Non, c'est une réalité, persuadez-vousle bien, répondit l'abbé, et plus vous êtes sincère et ardent catholique, plus vous devez cliercher a connaître la vérité. Quant a moi, pour rien au monde je ne voudrais avoir manqué l'occasion de recueillir tout ce que j'ai appris dans cette ville. J'ignore, ajouta -t-il en levant les yeux vers ciel, si le parti que je compte en tirer pour servir les véritables intérêts de l'Eglise ne me perdra pas; mais quoi qu'il arrive, je remplirai mon devoir. On m'a donné l'ordre d'observer; je dirai ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu.

Le lendemain, vers l'aube du jour, le joaillier arriva à l'auberge avec un guide et des clievaux. Les voyageurs ne tardèrent pas à se mettre en route. Souhaitons-leur bon voyage, et précédons-les a Rome, où nous aurons peut-être Foccasion de les retrouver.

IlONA OLI.MPIA. 151

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