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CHAPITRE IV

Le gouvernement temporel dn saint-siége n'étant qu'une manifestation de Tordre établi par l'Eglise, la tixité en est sans doute l'essence et en fait la force ; mais elle produit aussi son imperfection, r.'im mobilité dn principe immatériel se trouve trop souvent compromise par les changements et les révolutions qui gouvernent les choses du monde, pour que les améliorations pratiques, toujours inévitables, se combinent facilement avec un ordre immuable. Aussi la cour de Kome n'a-t-elle jamais accueilli les nouveautés qu'avec la plus grande circonspection.

Cette prudence traditionnelle, à laquelle le christianisme doit en partie ses dix-huit cent quarante ans d'existence, a cependant été mise assez souvent en défaut par la mauvaise application qu'on en a faite; et il s'est présenté tels grands événements dont les pontifes, malgré louto leur prévoyance, n'ont pas mieux calculé les tristes résultats que les princes temporels ; ce qui a jeté les uns et les antres dans les mêmes dilticultés, dans les mêmes malheurs.

A la fin du quinzième siècle, lorsque la découverte du nouveau monde fournit au saint-siége l'occasion de pai'tager, en vertu du pouvoir apostolique, les diverses parties du continent américain entre les princes qui régnaient sur le nôtre, personne, même h Home ! ne prévit la grande révolution que devait produire bientôt l'introduction subite d'une masse énorme d'or en Europe.

Les deux états qui profitèrent aussitôt, et le plus abondamment, des divers avantages que l'on peut se procurer avec cette matière précieuse, furent l'Espagne qui la recueiUit, et le saint-siége, h qui l'Espagne la prodigua. l*ar ce secours arlitlciel, la puissance spirituelle de ]{ome et la force matérielle des souverains de la péninsule ibérique acquirent une

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activité et un développement momentané auxquels les autres états de l'Europe, moins riches d'or, furent souvent obliges de céder. A la cour de Rome, ainsi qu'à celle de Madrid, on ne tarda pas à se persuader qu'avec de l'or on obtient tous les genres de succès, on fait face h tous les besoins; et tandis que l'Angleterre, la Hollande et les Pays-Bas s'efforçaient déjà de mettre a profit le chemin des deux Indes pour fonder leurs richesses sur le travail et le commerce ; dans le même moment que la France faisait des efforts d'intelligence et de courage pour perfectionner sa civilisation et se rendre redoutable par ses armes ; en Espagne et dans les étals romains, au contraire, le préjugé de Tomnipotence de l'or commençait à rendre la noblesse inactive, les peuples paresseux, et fit négliger bientôt la profession des armes, ainsi que l'agriculture et lïndustrie.

Chez les deux peuples cette insouciance générale ne tarda pas à produire deux classes inégales en nombre comme en puissance : une plèbe immense, misérable, orgueilleuse et toujours disposée à la révolte, au milieu de laquelle se trouva une poignée de gens raffinés, accoutumés au luxe, corrompus l't avides de pouvoir, pour tirer des trésors de populations inhabiles à en produire.

Tels étaient les éléments dispcU'otes dont se composaient en particulier les états romains sous les pontificats d'Urbain VIII et d'Innocent X, ^lorsque, succédant aux avides Barl)erins, dona Olimpia, plus avide qu'eux encore, réduisait Tart de régner a celui d'amasser sans cesse et sans fin des richesses. L'or en ce temps était le pouvoir réduit à l'état de matière disponible sous toutes les formes connue h tous les instants, et tous les genres d'ambition se résolvaient en avarice.

Car ce serait une erreur de croire qu'Olimpia ait été avare dans le sens que l'on attache ordinairement à ce mot. Elle vivait avec grandeur, quoique avec économie ; le luxe de sou palais, celui de ses fêtes, était proportionné au rang où le sort l'avait élevé. D'ailleurs elle se montrait simple dans ses goùls, modeste dans ses vêtements, et sa table était ordinairement frugale. Dans ses tentatives en faveur de son fils et

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de son neveu, il n'y eut rien d'étroit ni de mesquin ; et ce fut moins tel ou tel de ses parents qu'elle prétendait élever et enrichir en ces occasions, que d'agrandir avant tout sa famille, de lui donner du lustre et de fonder une grande et puissante maison. Tout ce qui formait obstacle à cette idée dominante était un supplice pour dona Olimpia.

Aussi durant la nuit qui suivit l'entrée de la princesse de Rossano à Rome, vit-elle sa jeune et belle rivale toujours présente comme un spectre devant ses yeux. Elle quittait son lit, s'y rejetait, interrogeait l'horloge, attendant le jour avec une impatience qui approchait de la douleur. A peine eut-il paru, qu'elle se fit habiller par ses femmes, et retint près d'elle Flaminia. « Ah! lui disait -elle, sa sainteté a contracté des habitudes qui dérobent bien du temps aux affaires!... Urbain! son prédécesseur, n'en agissait pas ainsi!... Debout de grand matin, tout était expédié de bonne heure. — Je ferai observer à votre excellence, dit timidement Flaminia, que notre saint-père rachète son repos du matin par des veilles bien longues. — Et c'est le tort qu'il a... ses indispositions fréquentes sont causées par ce régime si peu convenable à son âge. — Grand Dieu ! sa santé serait-elle moins bonne en ce moment, madame?» Flaminia fit cette question d'une voix douce et pénétrante , et les traits de son visage exprimèrent quelque chose de si tendre et de si résigné à la fois, que dona Olimpia ne put s'empêcher de porter attentivement son regard sur elle : « N'ayez point d'inquiétude, Flaminia, lui dit-elle.... le pape est bien... il est très-bien. » Le front habituellement pâle de Flaminia se colora tant soit peu, et elle laissa apparaître un sourire angéHque, dont la sérénité fit faire mille réflexions étranges à Olimpia. Le calme apparent qui s'était rétabli dans les traits de la belle-sœur d'Innocent enhardit Flaminia à hasarder une demande. « Madame, lui dit-elle, il y a bien longtemps que sa sainteté n'est venue dans ce palais; seriezvous assez bonne pour m'accorder la permission de profiter de la première occasion où le saint-père se montrera publiquement, pour que j'aille recevoir... sa bénédiction? »

Par une de ces bizarreries inexplicables du cœur luunain,

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Flamiuia clail la seule des personnes attachées h dona Olimpia pour qui cette femme se sentît des entrailles. Elle la brusquait, Ihumiliait même très-souvent, tout en conservant pour elle un attachement involontaire que la camériste partageait également.

Eu achevant sa question, Flaminia avait mis un genou en terre, et joignait les mains pour implorer et obtenir plus sûrement une réponse favorable. « Relevez-Aous, relevezvous, ma chère, dit dona Olimpia, non sans émotion; nous aA iscrons à faire ce que vous désirez. » Puis, comme si cette petite faiblesse momentanée eût donné plus d'activité au sentiment qui la dominait, dona Olimpia regarda Ihorloge avec précipitation, et ne voulut plus retarder l'instant de son départ pour le Vatican. Il était dix heures.

Mais, si pénétrante ordinairement dans ses calculs, elle s'était trompée cette fois ; car Pancirole était arrivé dès six heures du matin chez le pape, avec lequel il s'était entretenu de ce qu"il convenait de faire a l'occasion de la rentrée séditieuse de la princesse de Rossano. Le vieux trésorier voulait bien que le pontife fit sentir avec mesure sa sévérité, mais au fond il penchait pour l'indulgence, en faisant valoir en faveur de la princesse la frivoHté de son sexe, son rang, son alliance avec le duc de Parme, qui n'attendait qu'un prétexte pour armer contre le saint-siége, et enfin les égards que commande une jeune femme sur le point d'accoucher, et qui allait peut-être lui donner un neveu. Le pape, courant audevant des raisons que lui fournissait son premier ministre, n'eut point de peine à s'y rendre, et deux heures d'entretien s'étaient h peine écoulées qu'ils étaient tombés d'accord de leurs faits.

Ils agitaient même la question de l'opportunité du rappel prochain de dom Camille, lorsque , le retentissement de la voix d'une vieille femme se fit entendre dans la pièce voisine.

« J'entrerai, vous dis-je, j'entrerai. Le saint-père m'a dit qu'il recevrait toujours sa sœur, ainsi j'entrerai, criait une voix aigre qui dominait toutes les autres.

— Ah ! c'est ma vieille sœur, s'écria le pape ; quelle idée

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luiprond-il de venir aujourd'hui? Voyez, Pancirolc, s'il n'y aurait pas moyen de nous en débarrasser. »

Pancirolc se disposa à passer dans l'antichauibre pour arrêter la vieille religieuse dans son flux de paroles et la prévenir que le pape était trop occupé pour la recevoir en ce monaent. Mais à peine le trésorier, faible, goutteux et mal affermi sur ses jambes, avait-il entr'ouvert la porte, que sœur Agathe s'étant avancée sur le battant, repoussa l'ancirole et entra, en s'appuyant sur sa canne, jusque dans la chambre de sa sainteté. Maîtresse de la place, la vieille ne tarda pas à reprendre le maintien d'une humble religieuse en présence du souverain pontife, h qui elle (it les trois génutlexions d'usage et demanda sa bénédiction.

Le pape aimait beaucoup sa sœur Agathe ; elle était soii aînée, se portait bien, avait de la gaieté dans l'esprit, et à cela près qu'elle était un peu bavarde et demandeuse conmie toutes les femmes qui ont passé leur vie dans les couvents, il prenait plaisir parfois à la faire venir près de lui, et à Tentretenir de petits cadeaux pour elle et ses compagnes. Cependant , malgré son âge et sa loquacité , cette femme avait su profiter plus d'une fois de sa parenté avec le pape pour en obtenir des grâces dont les ecclésiastiques attachés à son couvent avaient su profiter. Dona Olimpia , qui avait l'œil et la main sur ce genre d'affaires, ne voyait pas volontiers sœur Agathe se présenter au palais, et pour prévenir la fréquence et l'indiscrétion de ses demandes, elle avait donné ordre à tous les serviteurs du pape, dont le plus grand nombre lui était dévoué, d'éconduire la vieille religieuse le plus souvent qu'ils le pourraient.

Mais cette fois, sœur Agathe avait crié tant et si haut, en menaçant de se plaindre au saint-père; elle avait répété tant de fois que le sujet poui' lequel elle voulait l'entretenir intéressait Dieu et l'Eglise , qu'autant pour cette raison que par suite de son opiniâtreté, on n'avait pu l'empêcher de pénétrer jusqu'à la chambre du pape.

Sitôt qu'elle eut terminé ses pieuses civilités auprès d'Innocent : « Mon frère, dit-elle en le regardant avec fermeté et s'appuyant sur sa canne, (ju'elle faisait résonner de temps

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en temps coiitie le plancher, je ne suis pas contente de vous, et je viens me plaindre. — Qu"ai-je pu faire, chère sœur, qui vous déplaise ? — Vous oubliez vos proches parents, vous leur faites tort. — Mais en quoi? — Vous faites pleuvoir toutes les grâces sur une seule personne, mon frère, et vous oubliez, vous rejetez môme loin de vous ceux qui vous touchent de plus près. C'est bien mal assurément. » Le pape se préparait à faire une nouvelle objection h sa sœur; mais I ello-ci lïnterrompant : ce Oui ! c'était une chose qui me revenait de droit, et vous l'avez donnée à une autre! — Mais quelle chose, chère sœur? — Une femme qui regorge de biens, qui est à même de se procurer tout ce qu'elle souliaite, qui pourrait acheter le monde entier ! Eh bien ! c'est à celle-là que vous donnez! Et la servante de Dieu, une pauvre vieille religieuse, votre véritable sœur en Dieu et sur la terre, vous lui ôtez ce qui lui revient ! — Mais , bonne sœur Agathe, pensez donc... — Encore, continua la vieille, si cette femme avait fait don de ce trésor à quelqu'un de ses enfants, notre famille en aurait profité. Mais point du tout; elle en dispose pour faire la gloire et rornement de la maison du marquis André Maldachini ; c'est à son frère qu'elle donne ce que vous lui avez donné ; c'est à Viterbe qu'elle envoie ce qui n'aurait jamais dû sortir de Rome ni de l'église de Sainte-Agnèse. Ah! mon frère! mou frère! c'est une action abominable de la part de cette femme... et c'est une chose répréhensible que vous lui permettiez de prendre tout ! . . . »

La bonne vieille continua encore assez longtemps sur ce (on, en présence du pape et de Pancirole, qui, faits aux sorlies violentes de la religieuse, attendirent silencieusement que sa colère s'épuisât avec ses forces. Lu accès de toux produisit ce résultat, ou au moins la força de s'asseoir et de se taire pendant quelques minutes.

Mais pour comprendre le sujet de la requête et de la fureur de sœur Agathe, il faut que Ton sache que sur la place Na\ one , près du palais Pamphile , est l'église de Sainte- Agnèse, de fondation fort ancienne, mais que le pape Innocent X a fait reconstruire sur un nouveau plan. Dans l'an-

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cien édifice se trouvaient les restes de la bienheureuse sainte Françoise de Rome, morte depuis deux siècles , et lorsque Ton fouilla pour élever les constructions nouvelles, on exhuma le corps de la sainte, dont le pape lit extraire une portion, Vépaule, afin de la conserver comme relique. L'exhumation s'était faite en grande pompe le 9 mars, jour de la fête de la bienheureuse, et à la suite de cette cérémonie le sénat de Rome avait donné dans le Capitole un splendide banquet à dona Olimpia Maldachini, auquel furent invitées la sœur Agathe, les filles de dona Olimpia, et toutes les dames de distinction de la parenté et de la connaissance du pape, à qui les consuls, les sénateurs et les grands de Rome s'empressèrent de faire les honneurs.

Le résultat total de cet événement avait été de faire naître dans l'esprit de sœur Agathe et de dona Olimpia une envie démesurée de posséder Vépaule de la sainte; Tune pour en faire la propriété et la richesse de son couvent ; l'autre, dona Olimpia, dans le dessein d'en doter l'église de Saint-Martin, petite principauté près de Viterbe, possédée par son frère, dont l'âge avancé lui donnait l'espérance de devenir bientôt héritière.

La religieuse avait bien en effet la priorité pour la demande de la relique; mais, de son côté , la belle-sœur du pontife, presque aussi prompte à présenter sa requête, n'avait pas manqué de profiter de la prédilection que lui portait le pape pour surprendre une faveur qui se confondait au milieu de tant d'autres bien plus importantes. Dona Olimpia, une fois possesseur de Y épaule, s'était empressée de la faire tenir au marquis André Maldachini, son frère, pour qu'il la plaçât dans l'église de Saint-Martin.

Il n'était pas rare alors, puisque cela se voit encore aujourd'hui, que la célébrité et le profit qu'espéraient tirer les fabriques et les couvents dé la possession de reliques saintes, ne fissent naître des haines profondes entre ceux qui se disputaient ces trésors ; et dans l'occasion présente , dona Olimpia avait excité au dernier point la jalousie de sœur Agathe, dont l'amour-proprc! s'était trouvé fort désagréablemcui froissé lorsfjue son couvent se vit forcé de renoncer h

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iiiio faveur sur laquelle on comptait d'autant plus, que la vieille religieuse s'était laissée aller plus d'une fois h donner à entendre que sa parenté avec le pape la lui ferait certainement obtenir.

Telle était la cause principale de l'animosité de sœur Agathe contre doua Olimpia, disposition envenimée encore par la prolongation de l'exil de dom Camille et l'élévation au cardinalat du petit Maldachini, lorsque le coup de tête de la princesse de Rossano ranima tout à coup dans le coeur de la vieille religieuse l'idée de se plaindre et l'espoir de se venger. C'était donc avec cette double intention qu'elle avait forcé la porte du pape et débité sa harangue, ^lais elle ne s'en tint pas là, et dès qu'elle eut repris son souftle, usant amplement du privilège que lui donnait son grand âge, elle se mit à faire au pape une mercuriale des mieux conditionnées sur les faiblesses qu'il avait pour dona Olimpia. Avec tout l'emportement de la passion, auquel il faut joindre par la pensée la liberté énergique que la langue italienne donne à ceux qui la parlent , la sœur Agathe fit entendre à son frère non-seulement ce qu'elle pensait de sa position, mais tout ce qui se débitait de plus hardi dans Rome sur dona Olimpia ainsi que sur son propre compte. Encouragée par le silence du pontife , assez embarrassé de répondre , et qui craignait d'ailleurs de redoubler la loquacité de sa vieille sœur en la contredisant, la religieuse épuisa ce que les satires populaires purent lui fournir de plus mordant, et alla jusqu'à dire à son frère que sa conduite le rendait la fable de Rome, de l'Italie, de toute lEurope même, et que sans doute le malin esprit le poussait à agir de la sorte pour favoriser les desseins des hérétiques.

Pendant cette dernière partie du discours que la vieille avait débité d'un ton animé, mais plus bas et en se rapprochant du pape, Pancirole , avec cette discrétion qui donne l'air de ne rien entendre sans laisser perdre un mot de ce qui se dit, s'était retiré à quelque distance, près d'une table sur laquelle il feuilletait des papiers. De là, tout en pestant de ce que la colère de sœur Agathe était un peu verbeuse, il n'était pas fâché , pour le pape et pour lui , de l'é-

l'JU DUNA OLIMIMA.

(range diatribe qui venait d'être lancée contre dona Olinipia.

« Ma bonne et sainte sœur , dit Innocent en voulant couper court a cet entretien, je suis on ne peut plus reconnaissant envers vous de vos bons conseils ,• nous les mettrons a profit, chère sœur... — En vérité, frère? s'écria dona Agathe avec un transport de joie; et quand?

— Aussitôt que notre prudence )ious fora juger Toccasiou favorable. — Allez! allez! dit sœur Agathe en se rapprochant de l'oreille du pape et tout en brandissant sa canne, du courage! mettez-moi celte femme-là à la porte, et tout le monde vous bénira ! »

Innocent ouvrit un meuble duquel il tira des médailles bénites dont la vue fit aussitôt passer la vieille so'ur de son emportement à une joie presque enfantine. Le pontife lui en donna six , pour qu'elle les distribuât a son choix aux sœurs de son couvent, et lui en remit une plus grande en or pour elle-même. Ce petit cadeau, qu'Innocent accompagna de sa bénédiction, tira les larmes des yeux de sœur Agathe, ([ui, plus légère de tout ce qu'elle avait sur le cœur en entrant, rassurée par les promesses évasives qui lui avaient été faites, et iière surtout de rapporter quelques légères faveurs du saint-père à sa communauté , oublia Vépaulc de sainte Françoise, ainsi que sa colère contre dona Olimpia, et s'en alla gaiement et en toute hâte pour distribuer les médailles à ses compagnes.

Comme le pape, tout le monde avait été plus matinal que d'ordinaire en ce jour, et il n'y avait pas trois minutes que sœur Agathe était sortie, lorsque l'un des serviteurs du palais lui remit un billet de la princesse de Rossano. Il était ainsi conçu : « Très-saint-père , que votre sainteté veuille » bien recevoir les humbles respects et les excuses de sa » servante et sa nièce, qui est arrivée hier soir à Rome sans » avoir eu le ten)ps de lui en donner avis ni de lui en de- )) mander permission. A la veille de donner un fils à doni )) Painphile , car j'espère bien que Dieu me fera la grâce » qu'il en soit ainsi, j'ai voulu me rapprocher de tous ceux » dont la protection et les soins me deviendront indispensa- » blés d'ici à peu de jours. J'ose donc compter en cette occa-

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)i sion sur la boiili'- iiiallcrablo do >a sainteté, ot on patti(Mi- » lier sur celle qu'elle a constamment daigne montrer h son » humble servante et nièce,

» La princesse de Rossano. »

Dans un post-scriptum jeté comme par hasard à la suite du billet, la jeune et belle épouse de Camille disait à son oncle : « 11 faut bien que la double fatigue du voyage et de » mon état me retienne au lit ; car j'aurais tout bravé, même » votre colère, pour aller me jeter "a vos pieds et recevoir » votre bénédiction. »

La lettre était écrite avec soin, le papier exhalait un parfum délicieux, ce qui, joint au gracieux post-scripium de la missive, gagna le cœur du saint-père. Il ne put s'empêcher de la faire lire h Pancirole, en lui répétant pendant la lecture : « Cette petite impertinente! elle a du cœur; je ne sais vraiment ce que nous pourrons en faire ici. »

Comme Pancirole tenait encore la lettre, le pape la lui arracha précipitamment des mains , au bruit bien connu de lui, que fit dona Olimpia en entrant dans Tantichambre. .Malgré toute la vivacité qu'il put mettre à dérober le papier aux regards de sa belle-sœur qui entrait, le mouvement qu'il fit pour le cacher ne fut pas assez prompt pour que dona Olimpia ne s'aperçut pas que sa présence était inopportune, et que l'on cherchait à lui dissimuler quelque chose. Mais sans attacher d'importance à celte précaution , dont elle ne fut pas dupe, elle aborda sans hésiter la question qu'elle était si impatiente de traiter. Voilant donc l'émotion qu'elle éprouvait sous une certaine gravité de paroles, comme s'il ne .«e fût agi que d'une question d'état : « Eh bien ! saint-père, ditelle, vous pouvez juger maintenant si les précautions dont je vous ai si souvent dit qu'il serait bon d'user envers la princesse de Rossano étaient inutiles à prendre ! On vous désobéit, on vous nargue, on vous insulte jusque dans Rome !...» Le pape fronça les sourcils, et le tremblement s'empara de ses deux mains.

« Je ne sais, continua dona Olimpia, qui contre son ordinaire ne tint pas compte de cet accident, ce qu'en pense son

émiiience (el elle regarda Pancirole) ; mais je serais bien surprise si déjà des mesures sévères n'étaient pas prises pour réprimer, pour punir un excès d'insolence commis avec tant de scandale envers le souverain pontife, dans la capitale des états romains.

— Soyez certaine, excellence, répondit Pancirole avec sa voix cassée, mais du ton le plus calme, que sa sainteté a déjà pourvu à tout, et que sa personne, son nom et son gouvernement ne cesseront pas d'être respectés.

— Et quels moyens comptez-vous employer pour garantir cette promesse ? » A cette question, le trésorier, croyant ne pas devoir répondre, garda le silence, espérant que le pape prendrait la parole ; mais le pontife irrité demeura muet. « Les circonstances sont de nature à ne causer ni incertitude ni embarras sur la conduite que l'on doit suivre , dit dona Olimpia d'un ton tranchant et impérieux : il faut que cette femme sorte de Rome, et avant la nuit ! » Le pape se leva de dessus son siège, et se tournant vers Pancirole : « Vous veillerez, lui dit-il, à ce qu'aucun ordre de cette espèce, si par hasard il était donné , ne reçoive son exécution , et je vous charge personnellement de faire respecter ma volonté. » Après ces mots. Innocent se rassit et appuya sa tête sur l'une de ses mains, comme un homme profondément affecté.

Peu faite h une opposition aussi ferme, dona Olimpia resta pendant quelques secondes interdite, s'efforçant de lire alternativement sur la figure du souverain et sur celle de son ministre quel était celui des ceux dont elle sonderait plus facilement la pensée, dont elle vaincrait plus aisément les résolutions. Mais s'ctant convaincue, par plusieurs tentatives muettes, que 4e pape avait l'intention de se retrancher dans un silence absolu, elle reporta ses efforts du côté de Pancirole.

«Enfin! dit Olimpia en s'adressent à celui-ci, et après avoir fait un effort sur elle-même pour calmer sa colère et dissimuler l'altération de sa voix, que comptez-vous faire? — Madame, répondit le min-istre, les volontés comme les ordres que sa sainteté m'a transmis n'ont rien d'absolu ; ils sont susceptibles d'être modifiés selon ce qui arrivera... — Mais contre ce qui est arrivé, que va-t-on faire? — Témoigner

quelque mécontciilement , et laisser passer un évéïieineni qui ne peut avoir aucune conséquence sérieuse , à moins que par une rigueur hors de maison on n'en provoque dont on aurait peut-être à se repentir.

— Ainsi, une désobéissance ouverte, une rébellion séditieuse, une révolte contre lautorité du saint-père enfin, va être consacrée par votre inconcevable indulgence ! Etrange manière de gouverner, Pancirole 1 c'est une faiblesse qui approche de la lâcheté ! »

Le pape fit un léger mouvement sur son siège, mais sans proférer un mot, et le trésorier prit la paiole : « Ne confondons pas, madame, surtout dans des aftaires de la nature de celle qui nous occupe, la bonté avec la faiblesse, une sage fermeté avec une rigueur qui entraîne toujours plus loin qu'on ne voudrait aller. Si le prince dom Camille, votre fils, excellence, eût amené sa femme ici, ou l'eût même accompagnée, peut-être, quoiqu'il en eût beaucoup coûté à sa sainteté et sans doute à vous-même, eùt-il été indispensable de considérer ce retour comme une révolte et de la punir en conséquence. Mais, grâce au ciel, et heureusement pour votre lamille, il n'en est pas ainsi. La princesse est arrivée seule; elle est jeune et belle, excellence... — Serait-ce pour vous une excuse suffisante ? interrompit dona Olimpia d'une vois sensiblement altérée... — C'est à tort, sans doute, qu'elle se fie sur de tels avantages, continua Pancirole sans s" émouvoir" ; mais si celte excuse n'est pas, comme vous l'observez très-judicieusement , complètement valable , nous avons la ressource, puisque la princesse de Rossano entre dans le neuvième mois de sa grossesse, de considérer son arrivée à Rome comme une de ces fantaisies si communes aux personnes qui sont dans cet état ; et telle est, en effet, Tintent ion de sa sainteté. »

Lorsque Pancirole eut achevé de parler, dona Olimpia reporta ses yeux sur le pape, qui, prévenant ce regard interrogateur, s'empressa de dire avec calme, mais d'un ton trèsdécisif : « Oui, madame. — J'ajouterai, reprit Pancirole, qui se sentit soutenu par l'assentiment du pontife, que sa sainteté est engagée à suivre cette marche par des raisons que

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votre excellence n'ignore pas , et qu'il serait imprudent do perdre de vue. Le duc de Parme, voire excellence m'en a parlé vingt fois , loin d'avoir oublié les pertes que lui fit éprouver l'armée papale pendant le règne d'Urbain de sainte mémoire, en a conservé au contraire un ressentiment trèsvif, et ne cherche même qu'un prétexte pour se venger. Vous êtes trop prudente, madame, vous avez une connaissance trop exacte des affaires, pour vouloir que l'on fournisse inconsidérément ce prétexte. Si, d'après votre avis, on considérait le voyage de la princesse de Rossano comme une démonstration sérieuse de désobéissance, et que l'on renouvelât envers elle le bannissement qu'elle subit depuis son mariage avec le prince votre lils, bientôt tout l'ordre établi, et que l'on ne maintient qu'avec assez de peine, serait troublé à l'instant; car le duc de Parme, qui se croirait autorisé h venger l'injure faite à sa parente, armerait contre le saintsiége. Or, excellence, les grains sont déjà bien rares dans les états romains, et le peuple, chargé de gabelles, est mal disposé. Si à ces embarras on se décidait d'ajouter encore ceux que donne la guerre, ce serait, je le suppose, que votre sagesse aurait considéré que les avantages qui en résulteront seront réellement beaucoup plus grands que les inconvénients qu'il est si naturel d'en attendre. »

Le sang-froid et la bonhomie légèrement ironique avec lesquels Pancirole venait de s'exprimer apaisèrent momentanément les esprits de dona Olimpia, et rétablirent le pape dans une situation plus calme. Le vieux secrétaire d'état, dont la probité et les talents avaient été mis à l'épreuve sous deux pontificats, possédait encore l'avantage d'avoir fortifié graduellement son expérience, en sortant des rangs du peuple pour arriver aux plus hautes dignités. Avec une àme honnête , mais incapable de s'élever jusqu'à la vertu, cet homme avait su se maintenir prolie dans un monde dont la corruption générale otait tout espoir de la détruire. 11 fallait vivre avec elle, et les forces du cardinal ministre avaient suffi tout juste à le préserver de la contagion. Lorsqu'il s'agissait d'affaires, son jugement était toujours ferme; mais il devenait extiêmenient circonspccl quand il se trouvait en-

liMNA ULIJH'IA. 'Il'î>

{iagé dans des discussions telles que colle à laquelle il venait de prendre part. Attentif par-dessus tout à ménager ou à inellre en opposition les personnes propres h le maintenir iiii poste éminent où son mérite Tavait fait parvenir, il se liurnait à exposer très-clairement les affaires qui lui étaient soumises, sans se rendre responsable de l'issue que Ton prétendait leur faire prendre. Naturellement modeste, il se faisait un mérite particulier de cette vertu, qu'il poussait jusqu'à la singularité ; car le justaucorps qui figure dans ses armes y a été placé, dit-on, par son ordre, en mémoire do son père, qui avait acquis ses richesses en exerçant la profession de tailleur.

Pancirole avait donc sur le pape et Olimpia une autorité d'autant plus puissante qu'elle était dépourvue de tout prestige extérieur; car le ministre était chétif et mal portant, sa voix était nasillarde, et quoique sa tète chauve et son regard profond indiquassent une vie d'étude et une intelligence peu commune, Pancirole était toujours obligé de convaincre, car il ne persuadait pas naturellement, et toute son ambition tendait a se rendre indispensable.

Après avoir exposé clairement et sincèrement son avis sur la question en litige, et lorsqu'il crut s'apercevoir qu'il avait t'ait tout ce qui lui était possible pour remettre les deux parlies en position de parler raisonnablement sur le tour le plus })ropre à donner à l'échauffourée de la princesse de Rossano, Pancirole prit congé du pape et de dona Olimpia pour aller assister a un congrégation qui se tenait dans une autre liartie du Vatican.

« Frère ! dit aussitôt avec vivacité Olimpia, lorsque le cardinal fut sorti, Pancirole n'envisage la question que d'un côté. N'oubliez pas que votre autorité a été méconnue, que l'on vous a fait une insulte, que l'on vous a traité avec mépris, et qu'il n'y aura plus de témérité que l'on n'ose entreprendre contre vous si vous ne vous montrez pas sévère en cette occasion.

— Comment! dit le pape en joignant les mains et en levant les yeux au ciel, après toutes les raisons qui viennent de vous être exposées, vous revenez encore sur ce sujet?

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Vous voulez donc me faire du chagrin, dona Olinipia? — Non, frère; mais je prétends faire respecter votre personne et votre rang. — Mais c'est vous qui risquez de me compromettre en exagérant ainsi ce qui s'est passé. — Dites donc que vous atténuez volontairement les faits pour vous dispenser de poursuivre une personne que vous avez la faiblesse de craindre, et qui s'autorise de cette disposition pour se montrer mille fois plus impertinente que jamais. — Conservez plus de mesure envers... — La princesse de Rossano? Ah 1 frère, détrompez-vous si vous croyez que je sois disposée à me laisser traiter par elle comme il paraît qu'il vous convient qu'elle vous traite. Je n'aurais jamais parlé de moi tant qu'il s'est agi de vous; mais du moment que vous vous arrangez des outrages que vous fait cette jeune écervelée, alors je parle pour mon compte, et je vous déclare que je ne veux pas vivre dans la même ville qu'elle. — Que voulezvous que j'y fasse, madame? — 11 me semlile que rien n'est plus simple; ordonnez-lui de sortir de Rome. — Ainsi, pour une bagatelle, pour un enfantillage de votre belle-lîUe, de la femme de mon neveu, vous êtes disposée à me rendre injuste envers elle, à me faire courir les chances d'une guerre dangereuse? — Un souverain qui s'est laissé manquer une fois ne tarde pas à être insulté de nouveau, mon frère, et vous reconnaîtrez la vérité de cette maxime si vous ne chassez pas la petite princesse de Rome; c'est une impertinente ! — Tout au plus une étourdie. — C'est une impertinente audacieuse, vous dis-je, et qui connaît très-bien la portée de ce qu'elle a essayé hier, — Allons, sœur, vous faites des monstres des choses les plus simples. — Et vous, frère, vous vous efforcez vainement de présenter comme innocent un acte très-coupable. — Si elle n'était pas votre belle-fdle, on croirait vraiment que vous lui portez envie, dit le pape en souriant. — Mais si ce n'était votre âge, Pamphile, reprit donaOlimpia avec aigreur, on ne saurait comment expliquer la pariiahté que vous montrez pour elle. — Eh quoi ! les clameurs de Pasquin arriveront-elles jusqu'au Vatican ? — L'engouement populaire pour la princesse de Rossano y a bien pénétré ! — J'ai l'espérance que l'on respectera au moins le

liONA OLIMPIA. 197

chef de l'Eglise. — Mon intcnlion n'a pas été de l'offenser, mais peut-être ai-jo droit d'attendre de lui qu'il n'humilie pas sa belle-sœur. — Vous humilier! s'écria le pape avec émotion, Olinipia! pourrais-je avoir une pareille pensée, et la cliose est-elle possible? Venez près de moi, ajouta-t-il en laissant voir combien il regrettait de s'être exprimé si durement, et dites— moi sincèrement tout ce que vous pensez. — Ah I mon frère, vous ignorez donc ce qui s'est passé dans Jlome hier soir? On ne vous a donc pas dit que cette petite audacieuse a traversé la ville en équipage de gala, précédée et suivie de gens qui prodiguaient l'or, et excitaient la populace en sa faveur; que par ses intrigues ourdies depuis longtemps, elle s'était assurée les applaudissements des personnes de la cour, des dames de qualité, et même des ambassadeurs étrangers ; que non contente de ce triomphe artificiel, elle a fait proférer par les mêmes moyens des injures contre vous... contre moi, contre tous ceux qui vous sont sincèrement attachés! Ah ! saint-père, vous ne souffrirez pas de telles indignités ! — Olimpia, Olimpia, calmezvous. — Une femme, ne vous y trompez pas, qui sous le masque de l'étourderie cache une âme audacieuse et entreprenante ; qui se sert du calme apparent de son front cl des agréments de sa figure pour être séditieuse avec impunité ; qui feint de vous aimer pour obtenir de vous ce qu'elle désire; qui s'essaye peu à peu à secouer le joug de Tobéissance en se préparant ainsi à s'emparer du pouvoir... — Chère sœur! vous exagérez... — Non, je n'exagère rien, Pamphile; on vous a dit ce qui s'est passé dans les rues, mais vous ignorez, je le vois, ce qui s'est fait au palais Farnèse. Que les personnes de sa famille aient été l'y voir, je le conçois, et je veux bien qu'on les excuse. Mais que tout ce que Rome renferme de plus illustre en princes ecclésiastiques et laïques, en ambassadeurs et en personnes de qualité, se soient empressés d'aller lui rendre visite, et qu'elle ait reçu effrontément leurs hommages comme si vous lui aviez pardonné, c'est ce que je ne puis passer à cette femme ! — Pourquoi votre colère tombe-t-elle sur elle en cette occasion? — Parce que c'est elle qui a mis tout le monde dans

rerrcur, en faisant croire par son entrée scandaleiiseinent solennelle, qu'elle y n^venait par votre ordre. Voilà ce qui

fiiit son crime Oui, son crime, ajouta Olimpia, qui, sur-

pienant un sourire sur les lèvres du pape, sentit croître sa colère; car vous vous abusez aussi complètement sur les intentions de la coupable que sur le caractère de ses fautes. Toute la noblesse espagnole et française, les cardinaux d'Est, Sforza ; Spada, votre grand pénitencier; Cecchini ledataire, Palotta le mauvais plaisant; Capponi, qui s'avise de cesser d'èlre prudent; Lanti, que vous avez comblé de faveurs; tous, et tant d'autres que jo ne saurais nommer, se sont empressés de courir au palais Farnèse , pour faire la cour à la princesse. Les étrangers, on peut le croire au moins, ont été trompés par l'apparence ; mais vos sujets sont au moins coupables de désobéissance envers vous, puisqu'ils n'ont point attendu vos ordres. Il faut réprimer de tels actes, punir ceux qui y ont pris part, et surtout celle qui les a provoqués par son incroyable audace , ou votre autorité et votre honneur seront compromis ! — Plus calme que vous, madame, je serai plus équitable. Ce qu'il y a de vrai dans vos observations ne m'est point échappé; mais je le redis encore, vous on exagérez l'importance et la gravité... — Comment?... — Permettez, dit le pontife en engageant sa belle-sœur à se calmer ; mon intention est de donner à la princesse de Rossano un avertissement. . . — Vu avertissement ! grand Dieu ! . . , — De se montrer plus docile à l'avenir. — Il faut qu'elle soit punie!... chassée I interrompit vivement doua Olimpia. — La princesse deRossano! la femme de mon neveu ! enceinte

de huit mois! y pensez-vous ? ma sœur » Ces derniers

mots firent tomber dona Olimpia dans une espèce d'abattement, dont elle ne sortit que pour dire tout h coup : « Eh bien! prenons un biais, permettons-lui de rester ici mcofjnilo, mais qu'ostensiblement elle subisse son exil. — Conmient? — Renouvelez Tordre de son bannissement, exigez qu'elle fasse sortir de Rome sa voiture vide, mais fermée et entourée de tout le cortège de ceux qui l'accompagnaient à son entrée triomphale; alors, les égards envers votre nièce seront observés comme vous le désirez si vivement, et votro

IKlNA dl.lMI'lA. 19ÎJ

honneur d(? souverain sera à couvert. — Impossible ! s'écria InuocenI ; impossible ! — Eh pourquoi? demanda doua Olimpia, dont l'agitation était portée à son comble — D'aboid, parce que c'est injuste... — Puis?... — Imprudent... — Mais enfin? — Parce que je ne le veux pas, madame, et brisons là. »

Poussé à bout, le pontife prononça ces derniers mots avec une fermeté qui pétrifia sa belle-sœur. Elle s'aperçut alors, mais trop tard, à quel point la colère l'avait mal conseillée; et après quelques efl'oris inutiles tentés pour rétablir l'entretien sur un ton plus convenable, dona Olimpia se sentit réduite successivement au silence, dont le pape lui donnait l'exemple depuis les dernières paroles décisives qu'il avait fait entendre.

Il fallut céder cette fois; mais avec cette habileté qui sétait accrue par une longue expérience, la belle-sœur d'Innocent prit congé de lui, en lui faisant entendre qu'en délinitive elle mettait toute sa confiance dans les lumières de sa sainteté. Toutefois elle partit profondément blessée d'avoir essuyé un refus, et très-inquiète des dispositions du pape à son égard. Cependant elle ne fut pas plus tôt hors de la chambre que le pape, frappant avec vivacité sur une table, s'écria, pour se soulager des ennuis de la matinée : « Que les femmes soient maudites, ainsi que ceux qui nous les envoient ! »

Il venait de se laisser aller à cet accès de mauvaise humour lorsque Pancirole rentra , se doutant bien qu'après l'entretien qui devait avoir eu lieu, son ministère deviendrait indispensable pour fixer les idées du pape, et lui faire prendre un parti sage et convenable sur l'affaire de la princesse de Rossano. Innocent épargna à son ministre la peine de revenir sur ce sujet, en répétant avec plus d'énergie que la première fois sa malédiction contre les femmes. « Quavez-vous résolu, saint-père? dit Pancirole au pape, en lui laissant deviner sur son visage qu'il était disposé à faire tous ses efforts pour le tirer d'embarras. — Je ne veux point que l'on envoie d'ordre écrit à la princesse, Pancirole. Prenez un carrosse sans livrée, allez la voir, et dites-lui que je veux... que je

désire, ce sera mieux... qu'elle quitte le palais Farnèse, où il se passe des choses que je ne dois pas apprendre avec plaisir... Engagez-la de ma part à habiter son petit palais de la rue du Cours, où elle sera mieux et plus convenablement pour faire ses couches... Quant à ceux qui s'empressent de lui faire des visites, il faut les avertir de mettre un peu plus de discrétion dans leur conduite, s'ils ne veulent pas me déplaire. Et pour apprendre à la plupart d'entre eux ce qui pourrait leur arriver s'ils ne se conformaient pas dorénavant à ma volonté, vous ferez savoir au deux cardinaux Palofta cl Capponi que je leur interdis l'entrée du A'atican pendant trois mois. Les ambassadeurs étrangers comprendront ce que cela signifie. Cette mesure vous paraît-elle bonne, Pancirole? — Très-bonne, saint-père. — Eh bien! allez. » Le ministre se mettait déjà en marche pour exécuter les ordres qui lui avaient été donnés, lorsque le pontife le rappela d'une voix afTaiblie : « Pancirole, lui dit-il, faites venir mes serviteurs pour qu'ils me mettent au lit ; je ne me sens pas bien.»

Le pape, menacé de la pierre depuis bien des années, éprouvait assez souvent, et surfout quand il avait été vivement contrarie, des indispositions de peu de durée, mais assez graves. (]es accidents, qui se renouvelaient cinq ou six fois durant l'année, mettaient ordinairement toute la ville de Rome dans l'agitation par le réveil de toutes les ambitions et de tous les intérêts qui se rattachaient à la durée du règne d'Innocent, ou aux espérances que faisait naître l'élection d'un nouveau pontife.

A peine Innocent fut-il alité, que le bruit qui s'en répandit de tous côtés ne tarda pas à venir jusqu'aux oreilles de dona Olimpia. Il serait sans doute injuste de dire que cette femme n'éprouvait pas pour son beau-frère un attachement que la longue habitude de vivre près de lui aurait suffi pour rendre très-réelle ; mais tant d'intérêts de toute nature se rattachaient encore à la vie de son parent, que lorsqu'il ressentait la moindre indisposition , foute l'existence de dona (Mimpia se concentrait dans celle d'Innocent. Chose étrange ! cette femme, dont l'esprit ne s'exerçait ordinairement que sur les spéculations les plus profondes de la politique, ou en

noNA OLIMPIA. 201

conibinani les opérations compliquées de finances, devenait, sitôt qu'Innocent était malade, attentive, minutieuse, et dévouée comme une sœur d'hùpilal; elle lui prodiguait tous les genres d'attention, lui préparant elle-même sa nourriture, ses boissons et ses médicaments; veillant à tous ses mouvomonts pour prévenir la plus légère douleur, et n'étant arrêtée par aucun soin, quelque rebutant qu'il pût être. Sans cesse près de lui, si elle s'éloignait momentanément du chevet de son lit, ce n'était que pour ordonner que l'on dît des messes dans les églises de Rome et consulter le médecin Gualdi, à qui elle demandait sans cesse l'horoscope du malade.

Le pape paraissait souffrir plus que de coutume, et sa garde-malade, qui avait depuis longtemps l'habitude d'apprécier la force ou le soulagement de ses douleurs, s'aperçut que cette fois le chagrin se mêlait au mal qu'éprouvait Innocent; aussi redoublait-elle de soins et de vigilance lorsque le pape versait parfois des larmes en lui serrant la main sans rien dire. La nuit que passa dona Olimpia près d'Innocent fut triste pour elle; car, outre l'inquiétude que lui donna la maladie de son beau-frère, elle ne le trouva pas, lorsque ses douleurs furent calmées, gai et reconnaissant comme il se montrait ordinairement en pareille occasion. Au contraire, il demeurait dans le silence , témoignant sa reconnaissance plutôt par ses gestes que par ses paroles, et laissant voir que le moindre des maux que lui avait causés la journée précédente était sa maladie.

Quand le jour fut venu, et que le pape se sentit mieux, Olimpia en profita pour engager son beau-frère s se montrer dans la ville aussitôt que sa santé le lui permettrait , afin de calmer l'agitation du peuple et de mettre fin à tous les propos auxquels son indisposition avait servi de prétexte. Le pape lui promit de suivre son conseil ; mais dans ses paroles et dans ses mouvements , il y avait quelque chose qui indiquait le découragement. S'il se montrait encore sensible aux soins et aux attentions que dona Olimpia lui prodiguait connne parente , la femme de haut conseil , cette intelligence puissante et hardie dans laquelle il avait mis jusque-la une si grande confiance , ne lui en inspirait plus , et il se

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sentait mal à laisi' de ce qu'une infirmilé passagère l'eût rapproché forcément d'une personne qu'un instinct secret lui disait d'écarter loin de lui.

Ces sentiments intérieurs se trahissaient par un geste, juir un mot , dont il ne pouvait se rendre maître, et qui n'échappaienl point à doua Olimpia ; aussi était-elle profondément triste; et durant les deux jours qu'elle passa encore près du pape convalescent , les officiers du palais , les cardinaux, et plusieurs ambassadeurs qui vinrent pour s'informer de l'état de la santé du pontife, furent-ils frappés de la pâleur et de l'air défait de dona Olimpia.

-Mais bientôt son inquiétude s'accrut encore. Innocent, complètement rétabli, l'engagea à retourner dans son palais de la place Navone. « Je vous remercie de tous vos bons soins, sœur, lui dit-il en lui faisant entendre qu'il fallait qu'elle se retirât ; acceptez cette bague qui consacrera le souvenir de ma guérison, et permettez-moi de joindre à ce cadeau quelquesuns des fruits que je dois a vos travaux, à votre prudence, h votre habileté. » l'.n parlant ainsi, il lui montra deux caisses qui contenaient environ vingt mille écus romains (1-20,000 fr.), et l'engagea ;i les mettre près d'elle dans sa voiture, en retournant au palais Pauiphile.

Dona Olimpia n'était point femme à refuser un tel cadeau, et de son temps , d'ailleurs, on n'avait point encore invente les détours et les délicatesses si habilement perfectionnés depuis pour faire un don. Elle l'accepta; et si elle éprouva quelques scrupules en le recevant, ils furent d'une nature particulière. Au fond de l'àme , quelque chose l'avertit que toutes ces précautions tendres de la part d'Innocent étaient lé présage d'un revers. Elle sortit du Vatican ; et cette fois , avant que sa voiture se mît en marche , elle se retourna deux ou trois fois pour regarder les murs de ce palais, comme si quelque chose lui eût dit qu'elle ne devait plus y rentrer en souveraine.

Le vieux Pancirole avait suivi et observé avec soin tous les accidents de l'hidisposition du pontife ; et selon son usage, il laissa le saint-père se pénétrer profondément de toutes les difficultés de sa position avant de lui en loucher un seul mol.

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Spulompnt il so monlrail plus altoiilif qno jamais à o\|i('cii('r les aiïairos, pour sauvoi' ce ^enve d'ennui h Innocent, que le travail avait toujours rebuté. Le secrétaire d'état affectait même de mettre plus d'aisance et une sorte de gaieté en se livrant a ces occupations, de manière à faire sentir au pape que l'absence de dona Olimpia , loin de nuire à l'expédition des afTaires, la facilitait au contraire. Ce calme et cette régularité, avec lesquels tout s'accomplissait sous la direction de Pancirole, cliarmaient d'autant plus le pape, qu'involontairement il comparait sans cesse la sage activité de son ministre avec le souvenir de la turbulence féminine de la princesse de Rossano, de sa sœur Agathe et de dona Olimpia. Quelques jours se passèrent ainsi sans que le pape fît aucune ouverture à Pancirole, qui s'apercevait bien cependant que le saint-père , roulant quelque projet dans sa tête , ne tarderait pas à le consulter. C'était entre les deux vieillards à qui ne prendrait pas l'initiative ; mais eu cette occasion comme en beaucoup d'autres , la patience calculée du miuistre l'emporta sur les hésitations du souverain. « Pancirole , dit un soir Innocent h son ministre qui se préparait à se retirer, restez; je veux causer a\*fcc vous... mon ami... prenez un siège... Vous vous êtes sans doute aperçu que je suis soucieux depuis quelque temps? — Et j"eu suis sincèrement afTecté , soint-père. Je me serais permis devons en demander la cause si le respect et la discrétion ne m'en eussent empêché. » Le pontife éprouva une agitation nerveuse, et laissa échapper quelques larmes en disant : « Ah 1 je suis bien malheureux ! » Pancirole lui prit les mains en le conjurant de s'expliquer. « C'en est fait, Pancirole , dit enfin le pontife dont le cœur dél)ordait , il est impossible que les choses durent ainsi!.... — Qui vous tourmente, saint-père? — Ces femmes, Pancirole, ces trois femmes qui me poursuivent sans cesse, que je crois voir et entendre le jour et la nuit ; toute ma famille désunie , mon neveu et ma nièce bannis , ce misérable Maldachini , dont l'élévation est pour moi un remords continuel , et enfin je ne sais quelle force qui m'entraîne si loin de la voie que je m'étais tracée ! .\h ! Pancirole. Pancirole, sauvez-moi de recueil; il est là, je le

20/t DON A OLIMPIA.

vois ! Ah ! si vous saviez combien je suis malheureux ! — Remettez-vous , saint-père , dit Pancirole , qui sentit le besoin de conserver tout sou calme dans une circonstance si grave pour lui ; remettez-vous , et prenez confiance dans le ciel, qui ne manquera pas de vous inspirer de sages et de pieuses pensées. Dites-moi, saint-père , ajouta le ministre, après avoir laissé prendre quelque relâche a son souverain, avez-vous préparé , mûri quelque dessein , quelque résolution ? Consultez-vous bien ; faites-moi part des projets que vous avez pu former, et, puisque vous voulez bien mettre confiance en mes faibles lumières, je vous soumettrai mes avis. »

Comme toutes les âmes timides , Innocent ne voulait pas se rendre responsable du parti qu'il avait à prendre ; et quoique son instinct lui criât ce qu'il avait à faire, il attendait toujours que son ministre lui dictât son devoir. Mais Pancirole , aussi habile que le pape était faible , ne tomba pas dans le piège , et se retranchant au contraire dans son rôle de conseiller, il engagea de nouveau le pape à lui faii-e part de ses pensées. « Ecoutez Dieu et votre cœur, saintpère, lui répétait-il, et transmettez ce quïls vous inspirent. — Ce que je voudrais , ce qu'il faudrait faire , Pancirole , est impossible!... n'est-ce pas, Pancirole?... vous me comprenez? il faudrait l'éloigner de moi... 1 écarter des affaires du gouvernement... s'il était possible de l'exiler ! Mais cela ne se peut, n'est-ce pas, Pancirole?... Ah ! s'écria enfin Innocent en cédant au besoin de verser des larmes, Olimpia! OUmpia ! que vous me faites de mal ! »

La figure de Pancirole était tellement impassible , que Dieu seul aura pu surprendre le sourh-e de soulagement qui éclata au fond de son âme, lorsqu'il entendit sortir enfin le nom d'Olimpia de la ])ouche du pape. Débarrassé des scènes dramatiques qu'un diplomate ne tolère qu'autant qu'il espère en profiter, il s'apprêta dès cet instant à traiter sérieusement cette affaire, aussitôt que le pontife, soulagé par son aveu , aurait repris du calme et se trouverait mieux disposé pour lentendre.

« Saint-père, lui dil-il après une assez longue inspectiitii

ItONA OIJMPIA. 205

de sa pliysionoinic, il no faut pas éloigner, el surlonl ne pas exiler dona Olimpia ; c'est votre parente , une personne qui vous est depuis bien des années sincèrement attachée, dont les lumières et les talents , rares d'ailleurs , nous ont été et nous seront sans doute encore utiles. On ne rompt point ainsi des amitiés qui durent depuis si longtemps , et il y a toujours du danger à prendre une résolution qu'il est évident que l'on ne pourra pas tenir. »

Après cet exorde , dont le pape parut flatté , Pancirole , enhardi par son succès, ajouta : « ^lais on ne saurait s'abuser sur les inconvénients qui résultent, pour vous et pour le gouvernement du saint-siége, de cette amitié. Je passe sur les propos injurieux et les satires infâmes , dignes de tout notre mépris, pour déterminer l'embarras réel que votre parente occasionne. C'est son sexe, sa qualité de femme qui produit tout le mal. Placée si haut, tant par son alliance avec vous que par la puissance de son esprit , si ses talents la rendent apte h comprendre , à traiter et à résoudre les questions d'état les plus difficiles, et à manier les affaires les plus délicates ; d'un autre côté , son sexe s'oppose à f e qu'elle soit revêtue d'aucun caractère décidé , d'aucun emploi positif et limité ; et c'est là le mal. Lorsqu'on s'adresse à elle, ou lorsqu'elle s'adresse aux autres, on ignore toujours jusqu'où peut aller sa demande, et quelles sont les limites de sa puissance. Cela est un grand désordre, saint-père, qui produit un très-grand mal. »

Pancirole s'arrêta encore, pour s'assurer de la disposition intérieure du pape, qui lit un signe de tête au ministre pour l'engager à continuer. « La preuve que cette opinion est fondée , saint-père , reprit le trésorier, c'est que dona Olimpia elle-même l'a manifestée , non pas en paroles , remarquez-le bien, mais par des actes. r>

Innocent, qui jusque-là avait tenu sa tête appuyée sur sa main en portant vaguement son regard vers la terre , se tourna vers Pancirole , qu'il écouta avec une attention plus vive. « Oui, saint-père, continua le ministre, dona Olimpia a reconnu comme vérité ce que je viens de vous dire ; car de quelle autre manière pourrait-on interpréter la double

!oalnli\o qirollp a faite en élevant successivement par vos mains, au cardinalat, d"abord son lils, don Pamphile , puis ensuite son neveu Maldachini? Aurait-elle agi de la sorte si elle n'eût pas été persuadée qu'un cardinal neveu , si indolent, si inepte qu'on le suppose, par cela seul que sa qualité d'homme lui permet d'être revêtu d'un titre, puis de fonctions dont les attributs sont déterminés, est capable d'exercer une action plus directe, plus régulière , et à laquelle on se soumet plus volontiers qu'à la puissance capricieuse et ilottante d'une femme, qui, en dernière analyse, et comme vous le savez bien, saint-père, dépend de la volonté de celui qui la laisse jouer avec le pouvoir au gré de tous ses caprices? Doua Olimpia avait donc reconnu, et selon moi avec raison , la nécessité de créer un cardinal neveu , un cardinal patron. Aussi devez-vous vous souvenir que dès que les deux que j'ai nommés furent mis à l'essai, je déployai tout mon zèle pour les initier à la connaissance des afiaires d'état, et les rendre dignes du poste qu'on désirait leur confier, parce qu'en effet je regardais l'exercice de cet emploi comme indispensable à votre cour, et qiie rien ne m'eût été plus doux ([ue de le voir bien rempli par quelqu'un des vôtres; mais... malgré nos efforts et nos soins, nous ne pûmes réussir!... — Hélas ! dites donc que nous nous sonmios giossièromenl tiompés, interrompit le pape, et que moi surtout j'ai commis une faute énorme en élevant ce petit sot de Maldachini ! — Ne revenons sur le passé, saint-père, que pour profiter de l'expérience qu'il nous donne. Votre intention a été généreuse, il suflit ; occupons-nous de réparer le mal qui s'est introduit malgré vous. Ce mal est grand, il faut le dire, parce qu'il s'est accru sans contrôle et outre mesure, comme la puissance de la personne qui l'a fait nait naître... bien involontairement sans doute... Mais supposez pour un instant que le prince don Pamphile , que Maldachini ou tout autre enfin , créé cardinal patron , ait seulement l'aptitude indispensable pour suivre régulièrement le cours des affaires, alors il ponira recevoir en votre nom les demandes et les traités que présentent les ambassadeurs ; autorisé par son titre et ses fonctions, il donnera des audiences pour vous, en-

IKI.NA (ll.l.MPJA. -<•/

liera ea négociai iun préparatoire sans avoir le droit de rien résoudre, à moins qu'il ne vous ait consulté ; dans les transactions journalières, il mettra, selon le liesoin, plus de netteté ou d'incerlitud(% de manière à vous laisser la faculté de temporiser, de refuser même , si le cas échéait , sans que votre personne sacrée soit en jeu. Placé immédiatement sous vos yeux et sous l'inspection de ceux qui composent votre conseil , le cardinal patron ne pourra que difficilement s'écarter des limites que lui imposent ses fonctions , et enfin , à cause de sa qualité de grand fonctionnaire reconnu, vous pourrez sévir contre lui s'il tombe en faute. Outre les avantages que je viens d'indiquer, ajouta Pancirole, un cardinal patron vraiment capable soulagerait singulièrement votre sainteté dans ses travaux ; il signerait les milliers de lettres que vous envoyez aux nonces , aux légats , aux gouverneurs de provinces; il présiderait les nombreuses congrégations d'état , et vous éviterait la fatigue d'assister à de longues séances, dont le sommaire en vingt paroles vous suffit, toutes les l'ois qu'il n'y a pas de questions décisives h trancher. Kn somme, un caï'dinal patron expédierait journellement les all'aires, représenterait sa sainteté a toutes les heures du j'jur, et ramènerait vers elle toutes les branches éparses do l'autorité dont elle doit être le tronc unique.

)) Considérez maintenant . poursuivit Pancirole en abordant la partie la plus délicate de sa harangue, considérez, saint-père, comment avec des talents du premier ordre soutenus par une aptitude incroyable au travail; comment avec une grande puissance de volonté que vivifie votre constante faveur , le ministre qui vous représente , qui vous remplace effectivement aujourd'hui, par cela seul que c'est une femme, ne peut exercer dans le gouvernement de l'état aucune action régulière. Or, en politique comme en tout, l'irrégularité engendre le désordre, et ce qui est désordonné tend à sa propre ruine. — Pancirole, observa le pape avec douceur, mais non sans inquiétude, il me semble que vous montrez bien de la sévérité. — Je vais la justifier par des preuves , saint-père , répliqua le ministre,*et entre autres je choisirai celle-ci : c'est luu- l'effet seul de la volonté de madame votre belle-soeur que

le cardinal Cecchini, votre dataire, s'est vu réduire plus bas que le sous-dataire Mascambruno , qui depuis longtemps usurpe les fonctions de son supérieur. — Eh ! mon cher Pancirole, dit le pape, vous en savez bien la cause. Cecchini est un homme éclairé et probe sans doute , mais sa rigueur iniloxible ralentit le cours de toutes les afTaires , et Mascambruno en expédie plus en un jour que le dataire en six mois.

— D'accord , et ce n'est pas le moment de discuter la certitude des avantages que l'on tire de cette célérité ; mais, au résultat, si le sous-dataire Mascambruno remplit mieux l'emploi de Cecchini, pourquoi ne le lui donne-t-on pas tout simplement? Pourquoi rendre le dataire responsable des actes de son lieutenant ; et si le sous-dataire a en effet les mérites qu'on lui attribue, pourquoi ne pas lui en laisser tout l'honneur ? C'est une injustice en fait de gouvernement, et d'un moment à l'autre il pourrait encore en résulter un très-grand désordre en administration Je suis persuadé, saint-père, que vous êtes intimement convaincu de l'existence de ce désordre ; mais vous n'êtes pas en position de le réprimer ; ce que vous pourriez faire du jour au lendemain , si vous aviez pour premier ministre, pour cardinal patron, un jeune homme probe , rompu aux affaires et docile à votre volonté.

— Ainsi, vous pensez, dit le pape en parlant avec lenteur, comme quelqu'un qui combine avec peine des idées contraires , que ce qu'il y aurait de mieux à faire dans les circonstances présentes serait de créer un cardinal patron ? — Je ne suis pas éloigné de le croire. — La grande difficulté est de trouver un sujet digne a tous égards d'un tel poste. — Oui, sans doute. — Et nous n'avons pas été heureux jusqu'à présent dans nos choix, mon cher Pancirole, ajouta le pape en souriant avec tristesse. — Le ciel se montrera sans doute plus favorable cette fois , saint-père. — Enfin, puisque vous avez eu cette idée , peut-être avez-vous réfléchi aux moyens de la mettre à exécution ; avisez-vous quelqu'un qui pourrait nous convenir? — J'avais pensé au cardinal Albergali.

— Le frère du prince Ludovisi, mon petit-neveu? Oh ! c'est un bien pauvre homme, ol je ne le crois pas plus capable de régler les affaires politiques que les siennes. — Aitneriez-

UONA OLIMPIA. 209

VOUS mieux son frère Fabiano? — De la compagnie de Jésus? Ah 1 celui-là a une meilleure tète !... Mais il a peu de souplesse dans Tesprit, et tout bien considéré, je ne veux pas trop agrandir cette famille. Elle a déjà deux de ses membres pourvus de dignités : cela doit lui suffire. — Il ne s'en présente guère d'autres à ma mémoire ; car je ne suppose pas que Julio Aldobrandini vous convienne. — Ah ! mon clier Paucirole ! où allez-vous chercher celui-là , pour me rejeter encore au milieu de ces femmes dont je ne veux plus entendre parler ! Julio ! le cousin de la princesse de Rossano. y pensez-vous? » Malgré son flegme, le vieux diplomate ne put sempêcher cette fois de sourire en voyant la colère du pape. « Nen parlons plus, n'en parlons plus, saintpère, dit-il en plaisantant ; mais maintenant que j'ai épuisé toutes mes ressources . faites valoir les vôtres. — En vérité, dit le pontife , ce choix est plus difficile à faire que je ne l'aurais cru. Que diriez-vous de Mascambruno ? — Je n'ai rien à vous dire de lui eu ce moment, répondit Pancirole en appuyant sur les deux derniers mots; mais vous oubliez que ^lascambruno , entièrement dévoué à dona Olimpia, ne deviendrait pas précisément le cardinal ministre qui pût lempècher, comme vous paraissez le désirer, de prendre part aux affaires d'état. — Vous n'aimez pas Mascambruno , Pancirole. — Vous l'aimez trop, saint-père. »

En faisant cette réponse , le ministre montra un front sévère; mais il revint bientôt à la question principale, et son visage ayant repris du calme, il dit à Innocent : « La nécessité d'un cardinal neveu étant reconnue , ce qu'il y aurait peut-être de mieux pour en faire un serait de le choisii- parmi ceux sur lesquels on se doute le moins que dût tomber cette faveur. En pareille circonstance , saint-père , on risque toujours beaucoup moins en excitant l'étonnement du public que la jalousie des gens qui, par leiu- naissance et leur position , se figurent qu'ils ont des droits à l'emploi que Ton donne. Après tout, que devez-vous chercher dans un cardinal patron , qui ne sera là que pour devenir l'interprète do vos volontés , pour vous suppléer pendant les éternelles audiences journalières, pour faire des réponses évasives, pour

210 DON A Ol.IMPIA.

donner les signatuvss h voti-e place? en un mot, i[[nA lioninie faul-il pour vous débarrasser de la besogne matérielle qu'impose sans cesse votre dignité? Un garçon de bonne mine, ayant la triture des affaires, parlant bien, et qui soit dévoué et obéissant. Eh bien, saint-père, on peut faire cette trouvaille sans beaucoup de peine, même en cherchant parmi les hommes jeunes encore inconnus, et qui désirent de faire leur fortune. Et pour moi, je puis vous assurer que si j'étais dans le même embarras que vous , je n'y demeurerais pas longtemps. — Tenez , Pancirole , tirez-moi de peine. Je suis las de faire des combinaisons et d'exercer ma prévoyance dans ces sortes d'affaires. Essayons du hasard cette fois , et arrachons le premier venu de la foule pour l'élever près de nous; le ciel, je l'espère, nous sera favorable celte fois. — Conflonsnous en lui, saint-père; c'est ce que nous pouvons faire de mieux. Je vous promets de réfléchir a ce que vous demandez.— iMais il ne s'agit point du tout d'attendre encore. Estce que nous ne pouvons pas faire notre recherche dès ce moment?* »

Pancirole s'excusa encore longtemps pour temporiser, sachant bien qu'il excitait d'autant plus l'impatience du pape , dont les désirs avaient souvent la vivacité de ceux des enfants Enfin, après l'avoir conduit à ce point oii l'attente est près de se changer en contrariété : « Il me revient dans la mémoire, dit le ministre, le nom d'un homm<! dont les qualités ne sont pas éminentes, mais qui pourrait peut-être... — Eh bien! quel est-il? — Il a vingt-sept ans. — C'est un peu jeune , mais n'importe 1 — Il est grand, bien tourné ; il a les manières faciles et prévenantes. — C'est très-bon cela; entend-il un peu les affaires? — Relativement à son âge et h l'expérience qu'il a pu acquérir, il est en bon chemin. Ce n'est pas une tête forte, un esprit profond, un caractère entier... — Tant mieux ! tant mieux ! — Mais son intelligence est claire, facile et souple, et j'ai rencontré peu d'honnnes qui fussent plus susceptibles que celui-là d'entrer dans les idées des autres , de les améliorer même , et de les faire valoir. — Qui est-ce ce jeune homme? — C'est un clerc de la chambre de votre sainteté, issu d'une ancienne famille

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romaine pauvre, mais assez illustre : c'est Camille Aslalli. — Le frÎTe du marquis? — Précisément. — A qui dona (Jlinipia a fait épouser une de ses nièces? — Oui, lui-même; et ce fut alors que Camille Astalli, très-petit abbé, après avoir absorbé la meilleure partie de son patrimoine pour acheter la charge de clerc à la cliambre, obtint cet office par la générosité de madame votre belle-sœur, qui Taida pour l'oblenii-. Dona Olinipia voulait bien me prier de le surveiller dans ses travaux, de lui donner des conseils, et je crois pouvoir assurer votre sainteté que c'est un sujet dont l'intelUgence et le dévouement peuvent donner toutes les garanties nécessaires dans le cas où on Tinvestirait d'une grande confiance. C'est un homme resté jusqu'ici dans une obscurité profonde, dont l'ambition comme l'esprit n'ont rien d'assez fort pour donner de l'inquiétude sur favenir, et qui aura une éternelle reconnaissance pour celui qui le mettra en position de faire une fortune au moyen de laquelle il puisse porter son nom avec quelque éclat. Que votre sainteté fasse donc ses réflexions, et d'ici à quelques jours nous trouverons l'un ou l'autre prétexte pour faire paraître Astalli devant sa sainteté, afin quelle le voie et puisse l'interroger. »

Cet entretien fut suivi de quelques autres sur le même sujet; et plus Pancirole affectait de mettre de prudence et de lenteur h prendre une décision relative au choix d'.Vstalli, plus le pape devenait impatient de terminer brusquement cette affaire ; car les hommes faibles ont si peur de ne pas se trouver le lendemain ce qu'ils étaient la veille , que , quand ils se sentent un accès de volonté, ils se hâtent d'en protiter h l'instant même.

-Mais Pancirole , qui était tout autrement disposé , Pancirole, qui depuis longtemps élevait dans le silence des bureaux du Vatican le jeune Astalli, dont il méditait de se faii'e une créature , voulait donner à la décision subite du pape toute l'importance d'une détermination mûrie depuis longtemps. Toutefois, lorsqu'il s'aperçut que le caprice du pontife était assez fort pour que sa vanité fût engagée à le mettre à exécution, il fit paraître sou jeune protégé, Camille Astalli, devant le pape.

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Cet événement, et les suites qui en résultèrent, est sans contredit l'un des faits les plus étranges du pontificat d'Innocent. L'impatience passagère que causa à cet homme l'usurpation de pouvoir de dona Olimpia, et l'engouement qu'il éprouva pour le jeune Astalli, sont des caprices que l'histoire constate parce qu'ils ont existé , mais dont on s'efforcerait vainement de trouver les causes et l'explication.

Innocent avait l'esprit tellement buté en cette circonstance, qu'à l'exception de Pancirole, qui fut son confident unique, personne, pas même le jeune v^stalli, ne fut averti de ce que le pape avait résolu de faire. Enfin, un beau matin toute la ville de Rome, et dona Olimpia elle-même comme les autres, apprit, par la voix publique, que Camille Astalli non-seulement était nommé cardinal et cardinal neveu, mais que le pape l'autorisait à porter le nom de Pamphile, le faisait cardinal patron avec un revenu de trente mille écus romains ( environ 150,000 fr. ), et un cadeau du tiers de cette somme pour s'installer conformément à sa nouvelle dignité. En outre, le pontife, comme s'il eût voulu humilier complètement sa propre famille par la nomination de ce parent postiche, ordonna à AstalU d'occuper un logement dans le palais de la place Navone, et lui accorda la jouissance de la villa Pamphile, bâtie et plantée par le prince dom Camille, son véritable neveu.

On a peine à comprendre aujourd'hui comment un acte de pouvoir aussi inattendu, aussi absurde, put se commettre dans une ville telle que Rome, sans qu'il en résultât immédiatement une révolution; mais cela s'explique par le petit nombre' des personnes du clergé et de la noblesse, eu égard au peuple, qui prirent une part sérieuse à cet événement. La populace se montra enchantée du revers qu'éprouvait dona Olimpia et sa famille ; plus d'un grand personnage même partagea cette joie, et le reste se contenta de témoigner un grand étonnement, ou de débiter des mots satiriques sur les vaincus et le vainqueur.

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