‹ Romans, contes et nouvellesChapitre 13 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le palais de la place Navone devint en cette occasion le théâtre des scènes les plus extraordinaires et les plus disparates. D'après les ordres du pape, le nouveau cardinal Astalli, que je ne désignerai plus dorénavant que par le nom de cardinal Pamphile, avait été s'installer, immédiatement après sa promotion, dans ce même palais où demeurait donaOlimpia, le cardinal Maldachini et plusieurs autres personnes de cette famille ; en sorte que le surlendemain de lemménagement du cardinal Pamphile, tout ce qu'il y avait de personnes considérables dans l'état, dans le clergé et dans la noblesse du pays, sans omettre les étrangers, vinrent en foule et en toute hâte a la place Navone pour féliciter le nouveau favori, et faire du même coup un compliment de condoléance à dona Olimpia et à sa famille. C'était un spectacle vraiment singulier, mais dont on prit sagement le parti de rire, que de voir les cardinaux, les ambassadeurs, les princes et les grandes dames montant et descendant les deux escaliers opposés du même palais, pour aller d'un côté se réjouir avec l'un du même événement dont quelques instants après ou s'apitoyait auprès des autres.

Mais rien n'explique mieux l'étonnante fortune de dona Olimpia que le courage et la présence d'esprit qu'elle conserva dans les revers. Dès qu'elle sut l'élévation du neveu postiche, el que le pape exigeait qu'en qualité de parent ce jeune cardmal habitât le même palais qu'elle et sa famille, malgré la rage intérieure qu'elle en ressentit, elle eut assez de force pour la dissimuler. Le cardinal Maldachini, les deux jeunes princesses, fdles de dona Olimpia, le prince dom Pamphile, qui était revenu à Rome en cette circonstance, et la princesse de Rossano elle-même, étaient tous exaspérés de voir ainsi un intrus mis de force au milieu d'eux, et près de leur ravir une partie de leurs biens. Tous voulaient que Ton abandonnât le palais de la place Navone, que l'on s'exilât même volontairement de Rome pour témoi-

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gner au pape h quel point la famille se sentait blessée. Les deux petites princesses Justiniani et Ludovisi, à qui leur mère laissait si rarement la liberté de manifester ce qu'elles éprouvaient, saisirent cette occasion de se dédommager de leur silence habituel, en criant bien haut que la conduite du pape était affreuse, et qu'elles ne consentiraient jamais à demeurer dans le palais occupé par un neveu postiche qui venait empiéter sur leurs droits.

Dona Olimpia, pendant le jour de la promotion, les laissa dire et crier tant qu'ils voulurent ; mais le lendemain, et lorsque par les soins de son dévoué Azzolini elle eut appris la disposition où toutes les personnes d'importance étaient de venir la voir et la complimente)' dans son malheur, jugeant alors que sa puissance personnelle était demeurée à peu près intacte, loin de vouloir fuir elle sentit au contraire combien il était prudent de demeurer à Rome, et de s'y retrancher au milieu du rempart de sa famille, qui était aussi celle du pape. Tournant donc à l'avantage de ce projet toutes les raisons que ses enfants et ses neveux faisaient valoir en faveur d'une retraite, elle leur démontra bientôt le l»éril qu'il y aurait h courir en s'éloignant de la présence du pontife. KUc signitia donc la résolution qu'elle avait prise de no quitter ni Rome ni môme le palais Pamphilc, et ordonna à tous les siens de suivre son exemple.

Cette question résolue, il s'en présenta aussitôt une autre. Les parents de dona Olimpia iraient-ils féliciter le nouveau cardinal, ou attendraient-ils que la jeune éminence vînt se présenter chez eux? A la suite d'une longue délibération tenue en conseil de famille, celle qui le présidait naturellement décida que les hommes, dom Pamphile amsi que les princes Justiniani et Ludovisi, feindraient une maladie pour se dispenser de cette visite, et que les femmes profiteraient de l'usage de se mettre dans un lit de parade pour recevoir ainsi et sans étiquette le nouveau cardinal neveu.

Toutes ces petites scènes furent préparées et sues d'avance départ et d'autre; aussi le pa|ic engagea-t-il son nouveau favori à no pas se formaliser de toutes ces bagatelles, en lui conseillant, ce sont ses paroles, u de donner un peu de fumée

;i toii(o la famille, ol do conserver lo rut pour lui. » Le cardinal obéit, et prévint par ses visites tous les princes, excepté .(usiiniani, qui, se souciant fort peu des susceptibilités de ses parents, s'était empressé, le jour même de l'élévation d'Astalli, d'aller le trouver chez lui et de le féliciter en l'appelant son cousin !

Le jeune cardinal neveu, on l'a déjà dit, était fort bel homme, et possédait toutes les grâces de la politesse. Il alla voir les princes, ses nouveaux parents , les assura de sa bienveillance à leur égard, leur répétant, sous les formes les plus variées et les plus séduisante? , la même idée : celle de se trouver toujours prêt à leur être agréable, ni'ûe ; de ne prétendre qu'à se charger du poids et de la responsabilité des afîaires pour leur laisser l'agrément, le profit et l'honneur ; qu'en un mot il n'avait d'autre but que de servir fidèlement le pape, et de se rendre utile à toute la famille de sa sainteté.

Le cardinal neveu était si jeune et se sentait si heureux de son inconcevable fortune, qu'il mit une franchise d'autant plus grande en parlant ainsi, qu'il était naturellement bon ])ar caractère, et que ses talents ne lui permettaient pas d'os- [lérer d'obtenir plus qu'il avait. Aussi ses visites produisirentelles un effet magique sur toute la famille, naguère encore si prévenue contre lui. Je ne parle pas de Justiniani, qui s'était jeté dans ses bras ; mais quant au prince Ludovisi, si opposé à son élévation; quant aux deux filles de dona Olimpiaet au cardinal Maldachini, ils étaient restés charmés des manières et de la personne du nouveau cardinal.

Don Camille lui-même et la princesse de Rossano, malgré leurs préventions défavorables, furent presque aussitôt vaincus par l'air franc et ouvert et par les grâces extérieures du cardinal, lorsqu'il vint les voir. La princesse surtout le reçut avec beaucoup de cordialité. De son lit, où elle se tenait encore à la suite de sa couche, elle lui témoigna à plusieurs reprises le désir très-vif qu'elle avait de vivre en bonne intelligence avec lui; et lorsqu'il fut sorti, sur ce que Camille témoignait encore quelques appréhensions sur les suites de l'introduction forcée de ce jeune homme dans leur famille,

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madame de Rossaiio lui dit en riant ; « Eh ! ne vous tourmentez pas ainsi, mon cher Camille ; soyez certain qu'il vaut encore mieux que le pape ait auprès de lui un cardinal qui soit de vos amis, qu'une mère qui vous déteste. »

Dona Olimpia seule avait conservé, sans en rien laisser paraître, toute Ténergie de sa mauvaise humeur, au sujet d'un événement qui traversait ses desseins et menaçait sa puissance. Mais redoublant d'eiïorts pour faire tête à Torage, sitôt qu'elle eut dicté a chacun des siens ce qu'il avait h faire, elle alla se placer dans son lit de parade, entouré de tout ce qu'elle avait de plus précieux en meubles, pour recevoir avec un dédain calculé les hommages qu'elle savait que le nouveau favori allait venir lui rendre.

Ce fut elle que le nouveau cardinal vint saluer la première. Malgré la noblesse de sa figure, l'élévation de sa dignité et la facilité naturelle de son élocution, avantages qui donnent tant d'assurance aux hommes, le cardinal Pamphile ne put se défendre d'une certaine émotion en approchant de cette femme çntourée de ce que l'opulence peut procurer de plus somptueux, belle encore, et dont le regard puissant et grave se dirigea sur lui sitôt qu'il entra. Jusque-là le cardinal n'avait entrevu dona Olimpia qu'à travers les opinions de tous ceux qui lui en avaient parlé; mais alors, rapproché d'elle, élevé par la pourpre dont il se sentait couvert, jusque sur le théâti'e dont elle occupait la scène depuis si longtemps, il ne put s'empêcher d'éprouver quelque émotion à l'idée qu'il allait se trouver en relation directe avec cette femme. Ce ne fut qu'en ce moment qu'il eut la conscience de n'être qu'un parvenu et qu'il s'approchait d'une personne passée maître dans la carrière où il ne faisait que de se présenter.

Rien de ce qui se passa intérieurement dans l'âme du jeune cardinal n'échappa à l'oeil d'aigle de dona Olimpia. Elle lui fit subir cet examen assez longtemps, non pour l'humilier, mais pour parvenir à le mieux connaître, et lorsqu'elle eut leconnu qu'il sentait sa position et s'estimait à sa juste valeur, la joie lui vint au cœur, et elle le mit à l'aise en lui donnant, par un léger sourire qu'elle laissa échapper de ses lèvres, la permission de parler.

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Le nouveau l'amphilo, profltant alors de Tun des dons les plus heureux qu'il eût reçu du ciel, caressa l'oreille de doua Olimpia avec des paroles si éloquemment débitées, qu'on les eût écoutées machinalement avec plaisir, comme le son d'un inslrumeiil. Il fit entendre à la belle-sœur du pontife, quinrxpérinienté comme il Fêlait dan 3 les afiaires, il se trouverait heureux qu'elle voulût bien daigner le guider dans la carrière, lui ouvrir les trésors de sa sagesse et de son expérience ; que si le ciel avait voulu qu'il occupât le poste qu'on lui avait confié, il ne se faisait aucune illusion sur son importance et ses talents personnels, mais qu'il se regardait seulement comme un instrument que la Providence avait choisi pour exécuter fidèlement et avec le moins d'inhabileté qu'il le pourrait les desseins et les résolutions des personnes que la portée de leur intelligence et la fernjeté de leur esprit appelaient naturellement au gouvernement des choses de ce monde. Après celte exposition générale de sa conduite future, le nouveau Pamphile s'adressa en particulier à dona Olimpia pour l'assurer que tout ce qu'il venait d'avoir l'honneur de lui dire sortait de son cœur, et parlant toujours avec plus d'aisance et d'entraînement, il lui fit entendre qu'il serait au comble de la joie si, après avoir reçu ses conseils, profllé de ses leçouset exécuté ses volontés, il pouvait espérer qu'un jour elle le rendrait digne de porter l'illustre nom de Pamphile, et de mériter d'être mis au nombre des personnes de sa famille.

Tout en se tenant sur ses gardes contre l'éloquence et la sincérité du cardinal Pamphile, dona Olimpia crut cependant s'apercevoir qu'elle n'avait pas un rival dans le conseil du pape, aussi dangereux qu'elle l'avait craint. Elle lui parla donc avec beaucoup de réserve , ajoutant aux politesses qu'elle lui adressa pour répondre aux siennes : « Je ne suis qu'une femme, émiiience, qui n'ai ni les lumières que vous lui prêtez ni le crédit qu'on lui suppose. Mais puisque vous paraissez attacher du prix à mes conseils, et que vous désirez m'êlre agréable, je résumerai ce que je puis vous dire, en vous recommandant de prendre les intérêts du saint-père avec ardeur, de les défendre avec courage; je vous en saurai un véritable gré. »

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Letoii cloiil doua Oliinpia termina sa phrase était un avertissement de clore l'entretien, et le jeune cardinal se disposait à se retirer, lorsque l'huissier annonça Pancirole. « Ah ! dit le vieux ministre, en traînant difficilement ses pas jusqu'au lit de la princesse, je suis charmé que notre jeune éminence ait mis de l'empressement h vous offrir ses hommages, madame; c'est d'un bon augure pour lui. » Une inclinaison de tête fut toute la réponse que le compliment de Pancirole lui attira; mais le vieux diplomate, sans s'étonner de ce silence, poursuivit, lorsqu'il s'aperçut qu'on ne l'invitait pas à s'asseoir : « Excusez-moi, excellence, si la vieillesse et la goutte me font user d'un privilège dont le cardinal Pamphile peut se passer ;» puis s'étant placé sur un siège, et après avoir averti par une petite précaution oratoire que la présence du cardinal-neveu était un motif pour qu'il parlât en toute liberté des affaires politiques , il commença à raconter quelques vieilles nouvelles sur lesquelles il raisonna, dans le dessein de persuader à dona Olimpia que les petits conseils tenus chez elle jusqu'alors ne seraient point interrompus par la nomination d'un cardinal neveu ; et le ministre d'état, reprenant le thème déjà développé par son élève, implora en sa faveur la protection delà belle-sœur d'Innocent, en faisant valoir aussi les nombreux avantages que le jeune favori pourrait tirer de ses conseils et de sa grande expérience.

Quoique dona Olimpia ne doutât pas de l'ombrage qu'elle portait à Pancirole, ni que l'élévation d'AstalU ne fût le résultat de ses menées, persuadée que ce ministre était devenu nécessaire au pape, elle sentit la nécessité de dévorer toute la jalousie qu'il lui inspirait, afin de ne pas le pousser à conseiller au pape une rupture ouverte avec elle. Prenant donc acte en quelque sorte de la promesse qu'il venait de faire, de choisir son palais pour y traiter d'avance les questions difficiles que le gouvernement du saint -siège pourrait faire naître, elle déclara aux deux cardinaux qu'elle se trouverait toujours flattée de pouvoir concourir avec eux, si elle en était capable, îi tout ce qui devait tourner h l'avantage du pape et de son gouvernement. Après cet entretien, pendant lequel les trois interlocuteurs avaient eu un intérêt h peu près égal

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de savoir dans quels termes ils étaient ensemble, le cardinal neveu et Pancirole se retirèrent. En descendant l'escalier, le vieux ministre s'arrètant presque à chaque marche, donnait brièvement des conseils h son jeune compagnon : « Ménagez bien cette fcmmc-là, lui disait-il; n'ayez pas la maladresse de la pousser jamais à bout, car elle serait méchante comme une tigresse... Laissez-lui toujours de l'espoir, et fernicz les yeux sur bien des choses, entendez-vous? Alors vous réglerez son pouvoir, car il est impossible d'empêcher qu'elle en ait beaucoup. Adieu, mon cher Astalli; adieu, cardinal Pamphile! ajouta Pancirole en frappant doucement sur l'épaule du jeune homme. Je vous ai fait demi-pape au moins ! Vous ne m'oublierez point, n'est-il pas vrai?» Le cardinal neveu baisa respectueusement la main du vieux ministre, car la reconnaissance d'Astalli envers Pancirole était aussi vive que sincère, et, ce qui arrive rarement, elle fut constante.

Comme on le pense bien, la coïncidence de la visite des deux cardinaux chez dona Olimpia ne fut point un effet du hasard. Le secrétaire d'état avait voulu présenter lui-même son élève h sa rivale, afin que, dans le cas où la jeunesse et l'inexpérience d'Astalli auraient rendu dona Olimpia trop dure ou trop hautaine, le ministre eût pu faire sentir aussitôt que, quand bien même Astalli ne serait que le prête-nom du pontife, on ne souffrirait pas que son rang et son autorité, aussi imaginaires qu'ils pussent paraître, fussent méconnus.

Dans cette même journée, pendant laquelle tout ce quil y avait de considérable à Rome vint féliciter le neveu au palais Pamphile, Olimpia eut encore la joie d'apprendre par des affidés qu'elle avait commis exprès, que, sauf quelques exceptions, toutes les personnes qui avaient été saluer le nouveau favori d'Innocent s'étaient également présentées chez elle. Bien plus, dans ce concours d'adulateurs d'un pouvoir nouveau, elle avait distingué les témoignages non équivoques de confiance des personnes du plus haut rang, dont les intérêts étaient entre ses mains. Les ambassadeurs d'Espagne et de France, l'envoyé de la république de Gènes, tous les officiers de la maison du pontife, le sous-dataire et une foule de personnes engagées dans des négociations diplomatiques ou des

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intérêts de coiiiinerce, sortant du salon du jeune cardinal, s'étaient empressés de venir prier celle qu'ils considéraient encore comme la véritable souveraine, de ne pas renoncer à les servir ou à les proiéger.

Elle régnait donc encore, et bien que sa puissance fut moins sûre, elle ne désespérait pas de la rafTermir bienlôt. En élevant Astalli, Pancirole avait eu particulièrement le dessein de faire cesser l'influence que doua Olimpia avait usurpée dans les affaires d'état, dans la politique inlérienrc et extérieure du saint-siége. 11 faut dire à la louange de ce ministre, que si quelques vues d'ambition personnelle entraient dans la constance avec laquelle il repoussait sans cosse sa rivale du cercle de la politique, il était justifié d'ailleurs par plusieurs fautes par lesquelles doua Olimpia avait compromis le gouvernement d'Innocent X. E'élévation ridicule, et par conséquent nuisible, des neveux Camille et Maldachini au cardinalat; la nomination à la môme dignité de plusieurs personnes dont les mœurs et la probité étaient loin di' justifier le choix; les promesses faites ordinairement aux ambassadeurs étrangers sans prendre conseil du pape et de ses ministres; la vente intempestive des grains, Topiniàfreté avec laquelle cette femme s'était toujours opposée à ce qu'Innocent donnât aucun subside aux Vénitiens qui combattaient avec tant de courage et depuis si longtemps contre les Turcs, toutes ces fausses combinaisons, fondées sur des injustices, avaient effrayé Pancirole, qui en fit prévoir les suites au pape pour le décider au coup d'état qu'il venait de faire.

Il y avait déjà quelques mois que le nouveau cardinal Pamphile remplissait sa charge au gré du pontife et du secrétaire d'état, lorsque les trois voyageurs que nous avons laissés <m- la route de Genève au mont Cenis , entraient h Rome. L'abbé Segni et M. de Beauvoir, car ils avaient repris leurs noms en quittant la ville de Calvin, ainsi que le joaillier porteur des bijoux, avaient fait un heureux voyage, quoique les maraudeurs des différentes armées , espagnole et française , stationnées dans la Lombardie et jusqu'aux frontières de la Toscane, ne laissassent pas toujours le passage libre sur les routes. Mais l'abbé Segni , en sa qualité de secrétaire du

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nonce, avait trouve moyen de se faire escorter toutes les fois qu'il l'avait jugé nécessaire pour la sûreté de le m- caravane, hommes et biens.

La conduite de l'abbé Segni à Genève a pu donner lieu de soupçonner la franchise de son caractère ; mais il faut le dire, c'était un de ces hommes comme on en trouve partout, même en Italie, où les instincts bons et mauvais sont peutêtre plus prononcés qu'ailleurs. Xalif de la marche d' Ancone, Segni avait été élevé dans un séminaire aux dépens de sa famille pauvre, mais espérant retrouver un jour, par l'avancement rapide du jeune homme, les sacrifices qu'elle s'était imposés. Segni n'avait que faiblement répondu aux espérances de ses parents. Ce n'était qu'un honnête homme, un homme d'esprit , mais nullement taillé à la mesure de son siècle, durant lequel toutes les âmes fortes, mais honnêtes, ont été forcées de s'envelopper dans leur vertu pour s'isoler des intrigants et des scélérats habiles qui s'étaient emparés de la vie active. Trop pauvre pour se passer d'emploi, et beaucoup trop probe pour faire une fortune, Segni n'eut pas assez de force d'âme pour prendre un métier qui l'eût rendu indépendant, ou se jeter dans un cloître qui l'eût mis à l'abri de la perversité des hommes de son temps; il louvoya dans la vie , s'engagea faiblement dans la carrière ecclésiastique , passa son temps à s'occuper de lettres et de sciences sans but arrêté, et se trouva heureux , vers l'âge de trente ans , de faire l'office de secrétaire auprès de monseigneur Bagni , lorsqu'il fut nommé nonce a la cour de France. Ce poste, qui pour tout autre eût pu devenir un commencement de forlune, ne fît qu'augmenter l'indécision de l'abbé Segni, toujours partagé entre le désir de remplir les devoirs qui lui étaient imposés et la répugnance que lui inspirait le plus ordinairement la nature des affaires et des gens auxquels il était mêlé.

Avec une foule de qualités estimables , avec beaucoup d'esprit et une instruction très-variée, l'honnête Segni, secrétaire du nonce a. Paris , passait son temps à ramper continuellement dans les labyrinthes diplomatiques qui communiquaient du cabinet du cardinal Mazarin à celui de dona

Olimpia , ce qui imprimait h ses actions et à ses discours un caractère d'indécision et parfois d'étourderie qui le mettait mal avec lui-même et donnait souvent aux autres une idée peu favorable de lui.

C'est ainsi que, pendant son séjour à Genève, ou Ta vu tout à la fois protester contre les abus qui se commettaient à Rome et se montrer très-zélé catholique ; maudire dona Olimpia et rougir des satires publiées contre elle; s'emporter contre la rapacité de cette femme et se charger de lui apporter des bijoux. Car enfin le collier de perles était un petit souvenir du cardinal Mazarin , qui, tout en remerciant de ce que l'on avait déjà fait pour son frère, désirait encore que l'on donnât la pourpre à un prince de la maison d'Est, afin d'augmenter la force du parti français dans le sacré collège. Segni avait été chargé de passer incognito par Genève, avec la double instruction de s'informer exactement de la disposition des esprits en cette ville, relativement a la religion, puis de prendre en passant le joaillier avec le bijou dont les frais devaient être payés à Rome, après qu'on y aurait fait vérifier l'identité et la valeur des objets. Cette aflfaire, dont Segni ne savait que ce que l'on avait jugé à propos de lui faire connaître , avait déjà été l'objet d'une correspondance de monseigneur Ragni et du cardinal Mazarin avec le sous-dataire Mascambruno, qui, averti de l'envoi du collier, s'était chargé de le recevoir des mains de Segni, de faire acquitter le payement, et de remettre l'objet entre les mains de la personne à qui il était destiné.

Le sous-dataire était donc depuis longtemps aux aguets pour recevoir l'abbé Segni et ses deux compagnons à leur entrée à Rome; et lorsque ceux-ci arrivèrent, il y avait cinq jours qu'un homme à cheval faisait sentinelle de la porte du Peuple jusqu'à la Storta, pour que les trois voyageurs qui lui étaient désignés ne pénétrassent pas dans la ville sans que Mascambruno n'en fût instruit. Le résultat de toutes ces précautions fut qu'il se trouva à Ponte-Mole deux voitures dont les laquais abordèrent très-poliment les trois voyageurs on priant l'ablié Segni et le joaillier de monter dans l'une, qui leur était envoyée par monseigneur le sous-datauo, tandis

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que raulrc clait destinée à conduire M. de Beauvoir au palais do France, l.'abbi Sogni , bien que tant soit peu étonné de cet excès de politesse, s'y rendit cependant, et pour les deux autres, qui étaient étrangers, ils la prirent pour un usage du pays.

M. de Beauvoir ne tarda pas à entrer à la chancellerie du marquis de Fontenay, oîi il était attendu avec impatience par tous ses compatriotes, pour qui c'était une bonne fortune que de voir et d'entretenir un Français arrivant de Paris.

Quant à Segni et au joaillier, on les conduisit chez Mascanibruno, qui s'empressa de fahe connaître au secrétaire du nonce qu'il était très au courant de l'envoi du collier , puisque la lettre de son patron, qu'il eut soin de montrer, le chargeait de payer et de livrer les bijoux. «Je prends ces précautions, ajouta-t-il, pour tranquilliser ce brave homme tout neuf en ce pays, et qui ne me connaît pas. » En parlant ainsi il montrait Gauthier, qui , peu fait à la volubilité de la prononciation italienne , quoiqu'il parlât un peu la langue , se tenait roide et tout ébahi en serrant avec force sa boîte à bijoux entre ses' deux mains. « Que comptez-vous faire ? qu'allez-vous devenir à cette heure déjà avancée du jour dans une ville que vous ne connaissez pas et avec de telles valeurs entre les mains? » demanda Mascambruno à Gauthier , en lui parlant aussilentenient qu'il put pour se faire comprendre; c( vous vous ferez voler , mon cher. Restez ici, je me charge de vous et de vous loger. » Ces paroles firent plaisir à Gauthier, qui en effet était assez embarrassé de trouver un gîte sûr où il osât dormir avec sa précieuse cassette. Il accepta donc l'offre du sous-dataire d'autant plus volontiers que l'abbé Segni lui avait fait entendre que Mascambruno, par son emploi ainsi que parla double confiance qui lui était accordée par sa sainteté et dona Olimpia, était un des hommes les plus considérables de Rome.

Ces arrangements pris , le sous-dataire éconduisit l'abbé Segni en l'engageant à ne pas tarder plus longtemps pour se présenter chez le ministre d'état , afin de le prévenir de son arrivée, dont il était convenable que sa sainteté tut instruite. « 11 est absolument inutile, ajouta Mascambruno , de parler

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de notre entrevue ; ce n'a été, vous le coniprenez, qu'un accident purement fortuit. Quant aux iHJoux, vous ignorez complétement cette aflfaire, dont vous n'avez été que par pure complaisance l'intermédiaire entre monsieur le nonce et moi. Je crois me souvenir que vous avez du goût pour les antiquités, ajouta le sous-dataire en faisant un sourire aussi doux que la dureté de sa physionomie put le lui permettre -Tenez, acceptez comme témoignage de ma reconnaissance pour tous les bons soins que vous avez pris, ce camée qui a été trouvé dernièrement en fouillant les bains de Titus ; c'est un Mercure conduisant les ânies aux enfers , dont les connaisseurs font grand cas. Vous avez déjà quelques antiques, joignez-y celle-là. » En parlant ainsi, Mascambruno présenta à l'abbé Segui une pierre gravée montée en bague, qui pouvait valoir de vingt-cinq à trente piastres, et le poussa hors de chez lui en lui répétant de se hâter d'aller chez Pancirole.

Rentré dans son appartement , le sous-dataire s'occupa d'ordonner une légère collation pour le joaillier, qui mourait de faim , et de lui faire apprêter un mauvais lit par une vieille femme bolonaise qui ne parlait et n'entendait que le patois de son pays. Pendant ce repas et les apprêts pour la nuit, Mascambruno ne manqua pas d'entretenir son hôte de tous les dangers dont il le préservait en le gardant chez lui; et sans insister sur l'avantage d'une hospitalité qui le mettait hors de toute crainte pour son précieux coffre , le sousdataire fit valoir particulièrement le mérite de sa protection en inspirant des craintes d'une autre nature à Gauthier. «Je vous garde ici, lui dit-il, pour votre sûreté personnelle. Plusieurs des vôtres, hérétiques comme vous, ont tenu dci'uièrenient des propos dans Home qui ont faUli leur coûter cher, et je ne veux pas que vous soyez exposé au même danger. Rome n'est pas sûre en ce moment pour les gens de Genève; ainsi mangez et dormez bien , et demain matin nous terminerons nos affaires, puis le soir vous repartirez pour Florence et Livourne, d'où vous trouverez moyen de rentrer proniptement en France. »

Il ne fallait lien moins que le nom et la qualité de Mascambruno pour rassurer le pauvre artisan genevois en pa-

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loille circonstance; et malgré tous les avantagos de l'asile qui lui était donné, il mangea peu, dormit mal, et vit revenir le jour avec satisfaction. A peine avait-il paru, que Mascaniliruno , dont le temps avait été mis à profit , entra dans la chambre du joaillier, déjà hors du lit. Le sous-dataire était accompagné d'un petit homme maigre, dont le menton mal garni d'une barbe rare et blanchie par l'âge, trahissait l'origine judaïque. Le sous-dataire ordonna au Genevois de montrer les bijoux et sa facture, alln que l'expert pût comparer la valeur réelle de la marchandise avec celle portée par le fournisseur, puis estimer le prix de la main-d'œuvre. Le juif s'acquitta de cette commission avec le plus grand soin ; et après avoir considéré une 'a une les perles du collier, ainsi que la monture de celles qui formaient les pendants d'oreilles, il passa à la facture, en contrôlant les prix avec chaque objet. « C'est un peu cher , dit enfin le juif, qui voulait se donner l'air de faire son métier en conscience, c'est un peu cher. » Mais au ton incertain dont parla le juif, ^Liscambruno , qui connaissait cet homme de longue main, le fit repasser avec lui dans son cabinet, où il lui ordonna de s'expliquer clairement sur la valeur des bijoux et le prix que Ton en demandait. Alors l habitant du Guet, pour qui la protection du sousdataire était habituelleruent si importante , l'assura qu'il ne pouvait comprendre que l'on pût livrer un tel collier poiu' le prix convenu, et que si on lui faisait une pareille demande, il lui serait impossible de satisfaire les acheteurs , à moins d'un sixième en sus du prix. « Les trois perles qui forment le milieu du collier, ajouta-t-il , ont une valeur presque égale à celle de toutes les autres. — Ainsi, interrompit brusquement Mascambruno , voleur que tu es, tu es forcé de reconnaître que cet hérétique est plus honnête que toi ? — Votre excellence plaisante toujours... mais moi je parle sérieusement. Le marchand vous demande trente mille écus romains pour le tout : eh bien , si vous voulez me céder les trois perles du milieu , je vous en donne douze mille, argent comptant. — Tu vends donc des perles"? — Pourquoi pas? — En possèdes-tu de belles ? — Je saurais bien en trouver pour son excellence, si elle en désire. — Eh bien , nous ven-ons cela I

Mais revenons à notre affaire. Peut-on solder cet homme sans crainte? — Que dites-vous, excellence? avec joie , au contraire. » Le sous-dalaire ne se le fit pas dire deux fois; et ayant été cherché Gauthier , qui attendait la sentence du juif avec une anxiété difficile k décrire , il dit d'un air grave auGenevois: « C'est un peu cher, monsieur Thérétique; mais nous considérons que la longueur et les dépenses du voyage que vous avez fait méritent récompense. 11 ne reste donc plus qu'à vous payer. Youlez-vous des valeurs ou une lettre de change ? c'est a votre choix. Mais décidez-vous promptement, parce que je ne veux pas que vous séjourniez plus longtemps h Rome , où vos sectaires , fort mal vus, sont l'objet des recherches de la sainte inquisition. » Il aflecta de répéter plusieurs fois avec emphase ce qu'il savait résonner d'une manière terrible dans les oreilles du juif et de Thérétique , et pressa plus vivement encore le Genevois de répondre.

Celui-ci n'avait aucune raison de se défier de monseigneur Mascambruno, en sorte qu'il demanda son payement en or. Le sous-dataire, entre les mains de qui ses fonctions faisaient passer fort souvent des sommes énormes, paya le Genevois, puis ordonna à ses affidés de chercher une voiture de poste, dans laquelle on fit monter le joaillier, en sorte que le lendemain le brave artisan était sur le territoire de la Toscane, sans avoir môme mis le pied dans une des rues de Rome.

Après s'être fait rembourser la somme au moyen d'une lettre de change qui lui avait été envoyée de France à ce sujet, Mascambruno, dépositaire du collier, voulut faire fructifier ce trésor, tant à son propre profit qu'a celui de sa protectrice, à qui il était destiné. 11 fit d'abord un marché avec le juif, qui lui fournit trois perles du même diamètre que les autres, pour remplacer les trois plus grosses qui ornaient le milieu du collier , dont l'Israélite lui paya la difTérence de valeur. Ce droit de commission levé , le sous-dataire alla montrer le bijou à dona Olimpia avec le reçu des trente mille écus, ajoutant que si son excellence daignait suivre ses avis, il ne désespérait pas de donner une bien plus grande valeur encore à ce collier.

La princesse de Saint-Martin, car dona Olimpia portait ce

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titit' (l('piiii< qu'elle avait héiilé de son frère A)idré, était particulièrement obsédée en ce moment par les requêtes de plusieurs étrangers, qui comptaient sur son influence pour obtenir ce qu'ils attendaient du pape. C'était entre autres des marchands espagnols qui demandaient de nouveau le droit d'acheter des blés dans les états romains, pour approvisionner les armées de leur nation entretenues dans le royaume de Naples; c'était l'ambassadeur du grand-duc de Toscane, postulant un second chapeau de cardinal pour la famille Médicis; puis la république de ^ enise qui demandait avec instance que Ton rétablît dans la salle pontiflcale l'inscription en son honneur, que les Barberins avaient fait effacer sous le pontificat d'Urbain YIII ; et enfin les Génois, qui, malgré leurs prétentions républicaines, entretenaient vm envoyé à Rome, pour obtenir de cette cour les attributs et les honneurs de la royauté.

Comme il ne se passait guère de jour sans que ces postulants ne vinssent faire antichambre chez dona Olimpia, qui ne les recevait que le plus rarement possible, et toujours avec humeur, Mascambruno engagea la belle-sœur dlnnocent h ranimer quelque peu leurs espérances en se rendant plus accessible. Dans le temps, on compara cette manœuvre à la chasse aux oiseaux ; et en effet, tandis que dona Olimpia attirait le gibier, Mascambruno tendait le trébuchet où il devait se prendre. Dans la pièce voisine de celle où dona (Jlimpia donnait ses audiences, était le sous-dataire, ayant l'air de regarder innocemment l'écrin dans lequel le riche collier, artistement arrangé, se trouvait là pour fixer l'attention de ceux qui passaient en sortant. Mascambruno ne manquait pas de les arrêter pour leur demander, avec toutes les apparences de l'intérêt le plus vif, quel avait été le succès de leurs démarches, et par forme de conversation il profitait de la curiosité avec laquelle ils contemplaient l'écrin pour leur faire confidence du regret qu'avait dona OUmpia de ne pouvoir acheter une si riche parure, à cause, disait-il, des dépenses que ses nombreuses aumônes l'avaient forcé de faire. 11 refermait aussitôt l'écrin, dans la crainte qu'une autre personne ne le vît, assurant celui à qui il le montrait qu'il était

lo seul à qui ou voulût faire une telle confidence ; puis il ajoulait, avec une expression de regret : « C'est une occasion unique, trente mille écus ! c'est pour rien! » L'habitude de faire grossièrement des cadeaux était alors une manière si généralement reçue de présenter une pétition, ou de remercier d'une faveur, que l'on regardait presque comme une bonne fortune quand on vous donnait l'occasion de se montrer généreux envers ceux dont on attendait même justice. Aussi les cinq demandeurs furent-ils facilement pris au piège, et regardèrent-ils encore comme une faveur du sous-dataire qu'il voulût bien se charger de recevoir les trente mille écus pour satisfaire la modeste fantaisie de la pieuse dona Ulimpia. C'est ainsi qu'en comptant le prix du bijou donné par Mazarin, ce cadeau payé cinq fois valut h peu près la somme d'un million à celle qui le reçut. Mais on aurait tort de croire, d'après cette aventure, que les nombreux présents que recevait sans cesse dona Olimpia exigeassent de sa part, ou de celle des gens qui les lui faisaient avoir, la millième partie des précautions que le hasard fit prendre en cette occasion. L'usage de se présenter ouvertement avec un cadeau h la main, un regallo, devant ceux à qui on demandait, môme ce que Ton avait le droit d'exiger, était aussi bien étabU dans Rome chrétienne que l'habitude des clients ne venant qu'avec la sporlule bien garnie devant leurs patrons, l'était dans Rome d'autrefois.

Mais laissons un instant cette femme redoublant d'efforts pour accroître ses richesses, précisément parce qu'elle sentait chanceler sa faveur, et retournons h l'abbé Segni, qui, après avoir instruit le ministre d'état de son arrivée, fut reçu par le pape. L'objet particulier du voyage du secrétaire à llomo était de donner verbalement au pape des avertissements de haute importance. 11 s'agissait do prévenir sa sainteté que le nonce avait été instruit par des Espagnols a Paris, des préparatifs que l'on faisait pour reprendre Piombino et Porto-Longone aux Français; et qu'en cette circonstance, il était indispensable que le saint-père prît part à une expédition dont le succès importait tout à la fois aux intérêts du saitit-siége et h ceux de sa famille, puisque son petit-neveu

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Ludovisi, le prince de Pionibiiio, avait une clianoo dcronlrcr dans la possession de son bien. En conséquence, le nonce s'empressait d'avertir le pape de tenir toutes ses galères prèles, et de les envoyer, sous le commandement du prince Ludovisi, rejoindre le comte d'Ognate, alors vice-roi de Naples, chargé de diriger l'expédition contre les Français.

A peine l'abbé Segni eut-il fait part de son message, que Pancirole rédigea et fit signer au pape un ordre pour le prince Ludovisi de se tenir prêt à aller prendre le commandement des galères et de rejoindre l'escadre espagnole. Ce soin pris, sa sainteté fit des questions au secrétaire sur ce qui se passait en France. A'ainement l'abbé s'efîorca-t-il d'exposer aussi clairement qu'il lui fut possible le conflit d'intérêts qui avait fait naître la guerre delà fronde; toutes ces subtilités politiques n'intéressèrent point le pontife, qui était toujours peu disposé 'a donner son attention aux affaires compliquées. « Au fait, dit-il à Segni, je crois devoir conclure de tout ce que vous me dites, que la France est peu tranquille, et que Mazarin a fort à faire au milieu de toutes ces bourrasques. Eh bien ! j'en suis enchanté ; et nous tâcherons d'en profiter pour reprendre Piombino et Porto-Longone aux Français pendant qu'ils se disputent chez eux. — L'affaire des cinq propositions de l'évêque Jansénius occupe toujours singulièrement le clergé français, saint-père, continua Segni. — C'est bon, c'est bon, interrompit brusquement le pape; ne me parlez pas de cette maudite difflcullé; on ne m'en rompt que trop la tête ici. Il y a à Rome une bande de défenseurs de Jansénius qui m'obsèdent conlinuellement. A propos, Pancirole, dit-il en se tournant brusquement vers le ministre, avez-vous les yeux sur un certain monsieur de Saint-Amour, docteur en Sorbonne, ainsi que sur monsieur Hersent, cet ecclésiastique français qui se permet de faire à Rome, dans l'église de Saint-Louis, des sermons en faveur de la doctrine de ce Jansénius? Il ne faut pas soufTrir de pareilles choses ; c'est de l'hérésie en germe. Faites surveiller monsieur Hersent, et pour peu qu'il répète dans la ville ce qu'il a débité en chaire, qu'on le fasse conduire au saint-office. Je ne les empêche pas de se^uereller

à Paris; mais qu'ils ne viennent pas ici nous embrouiller l'esprit avec leurs subtilités. Or çà, vous êtes passé par Genève, dit le pape en revenant à Segni ; on m'a dit que vous aviez été témoin de choses fort singulières. Que dit-on de nous dans la ville rebelle? — Sa sainteté n'ignore pas que l'on n'a rien de bon à attendre de ses ennemis. — Sans doute, sans doute, répondit le pape; mais je suis curieux de savoir jusqu'où va leur impudence et leur mauvaise foi. — Elles sont telles, saint-père, que je ne saurais trouver dés paroles pour vous en donner même une idée imparfaite. — Si, si, parlez; je veux savoir au juste ce qui se passe en ce pays. — Soyez assuré, saint-père, ajouta l'abbé Segni, que ce sont des choses telles, qu'il serait absolument impossible de trouver des paroles pour les exprimer devant votre sainteté... — Allons, allons, parlez, et ne vous mettez pas en peine du reste; cela me regarde. — Jamais ma bouche ne pourra proférer de tels blasphèmes en votre présence. — L'intention justifie tout, mon cher Segni; et je vous absous d'avance de tout ce que vous pourrez dire qui blesserait votre conscience; parlez, je le veux. »

Cet ordre parut jeter Segni dans une agitation très-grande; et comme il paraissait encore indécis de s'y conformer : « Parlez, parlez, monsieur l'abbé Segni, lui dit Pancirole; parlez librement devant sa sainteté. C'est un devoir pour vous, et le saint-père vous saura gré de la fidélité de vos récits. — Oui, sans doute, ajouta le pape, dont la physionomie exprima alors autant de curiosité que de bienveillance; parlez, et surtout ne me cachez rien. »

Après avoir fait encore de longs efforts intérieurs pour vaincre la répugnance qu'il éprouvait à donner le récit de ce qu'il avait vu et entendu à Genève, Segni raconla enfin tous les accidents de son séjour dans cotte ville, mais non sans de fréquentes réticences, dont le pape ne se contenta pas, car il fallut tout dévoiler; et il n'y eut pas jusqu'aux pamphlets et aux gravures satiriques dont on n'exigeât l'exhibition de la part du pauvre abbé.

Ce moment fut pénible pour tous. Malgré le désir raisonnable do- Pancirole que le pontife connu! la vérité, il no put

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voir sans émotion Innocent laissant échapper des larmes, et Segni éprouvant un désespoir mêlé de remords, comme s'il eût été coupable lui-mcnic des crimes de lèse-majesté dont il n'était que le dénonciateur. Troublé, attendri h la A'ue de l'émotion du pontife, Tabbé ne pouvant se pardonner d'avoir obéi, 'était prosterné aux pieds d'Innocent, qu'il tenait embrassés, lépétant au milieu des larmes et des sanglots : « Que votre sainteté me pardonne; c'est elle qui a voulu, qui a exigé que je parlasse!... Grand Dieul que vais-je devenir?... Votre pouvoir, saint-père, sera-t-il assez grand pour me pardonner? » Et Segni continua de se rouler devant le pape, en exprimant par des monosyllabes et des sons inarticulés l'état violent où était tombé son âme.

Le pape pleurait. Pancirole, qui jusque-là s'était tenu à quelque distance, se rapprocha d'Innocent, dont il toucha amicalement la main, tandis qu'il dit doucement à Segni que sa sainteté ordonnait qu'il se relevât; et s'adressant de nouveau au secrétaire : « Vous êtes un excellent catholique, monsieur l'abbé Segni, lui dit-il; vous vous êtes conduit en homme d'honneur, et je ne crains pas de me faire lïnterprête du saint-père, en disant que votre sincérité et votre dévouement lui sont précieux; mais nous devons ménager la santé du pontife, qui est chancelante. » Alors Pancirole attira Segni dans un angle de la chambre, et reprenant le ton ordinaire de la conversation : « Vous n'avez pas d'autres pamphlets, d'autres satires que celles-ci? lui demanda-t-il en lui montrant les papiers qui avaient été présentés au pape, et dont il s'était aussitôt emparé. — Non, éminence. — Faites-y bien attention; et s'il vous en restait quelques-uns par hasard, remettez-les-moi. — Oui, éminence. — Car il serait fâcheux que de telles choses fussent connues ici ; c'est sérieux, prenez-y bien garde ! » L'abbé Segni fit comprendre par un geste respectueux qu'il sentait toute l'importance d'une telle recommandation. Après quoi Pancirole le questionna sur sa famille, sur ses espérances, cherchant même h connaître quelles pouvaient être ses prétentions. Mais l'abbé, dont les esprits étaient encore troublés par l'idée de la témérité avec laquelle il s'était soulagé l'âme devant le

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souverain poutil'e, ne put faire des réponses propres à éclairer le secrétaire d'état. Tout plein encore de ce qu'il avait osé dire au pape, il crut pouvoir revenir sur ce sujet avec Pancirole, qui l'engagea à se calmer et à éviter de reparler d'une chose qui donnait des agitations fâcheuses au saint-père. Avant de le congédier il le ramena devant Innocent, près duquel l'abbé s'agenouilla en lui demandant la l',3nédiction, qui fut donnée et reçue cette fois avec une émo'ion réciproque, dont Pancirole lui-même fut touché. « Pancirole, dit le pape, les larmes aux yeux, dès que Scgni fut sorti, il faut penser à ce garçon ; je veux faire quelque chose pour lui. Qu'est-ce qui pourrait lui convenir? Pensez-vous qu'il puisse nous être utile dans la carrière où il est lancé? — J'en doute, saint-père. C'est une bonne et excellente nature, comme vous avez pu en juger, mais sur laquelle on ne peut pas compter dans les affaires difficiles. Quand ces gens-là se trompent, c'est comme quand ils font bien, ils poussent tout à l'extrême. C'est un homme qui a besoin de vivre tranquille; et puisque vous lui voulez du bien, saint-père, il faut éviter de le mettre en contact avec les hommes. — Alors, dit le pape, une petite abbaye, un bénéfice raisonnable? — Serait le meilleur de beaucoup, ajouta Pancirole. — Eh bien ! continua le pape, arrangez cela pour lui. »

Le secrétaire d'état secoua d'abord la tête sans répondre; et comme Innocent renouvela son ordre par un regard, alors le ministre lui dit : « Votre sainteté n'ignore pas que je suis complètement étranger aux aflaires delà daterie, où celle-ci doit se traiter. Si monseigneur Cecchini remplissait ses fonctions, je pourrais peut-être m'entendre avec lui ; mais avec son sous-dataire, avec Mascambruno, qui n'expédie rien que quand son excellence madame votre belle-sœur en a décidé, que pourrais-je faire? — Dieu tout-puissant! dit le pape avec une espèce d'effroi, ainsi il faudrait que je demandasse cette faveur à doua Ulimpia?... Ah! i'ancirole, s'écria Innocent en se jetant sur son prie-Dieu et en fondant en larmes, où en sommes-nous? »

Le pontife ne pouvait plus goûter un instant de repos. Fré- (luemment tourmenté par les accès de son mal, les grands et

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le bas peuple eu preuaienl toujours occasioa pour ^suspcudro le cours des affaires, et remettre tout en question, comme il arrive dans les pays dont le souverain est électif. Inquiet sur la politique extérieure depuis le traité de Munster; sans cesse menacé de voir éclater des révoltes dans Rome, à cause de la cherté des grains; engagé dans d'énormes dépenses pour les constructions de la fontaine, du palais et de Téglise de la place Navone; mal avec tous ses parents, peu aimé et médiocrement servi par la plupart de ses officiers, le pontife se sentait accablé à l'idée qu'il n'avait de véritable soutien, de véritable ministre que Pancirole, mais encore sous la condition que doua Oliuipia serait décidément éloignée des afTaires; et quoique lo pape n'osàl pas se l'avouer, c'était là réellement ce qui jetait le découragement et la douleur dans son âme. D'un autre côté, les talents remarquables, la probité politique et le grand âge de Pancirole, donnaient à cet homme, triomphant alors, une puissance d'autant plus grande qu'il ne manifestait ses espérances à la tiare que par des acies qui tous concouraient à en conserver la dignité et à en purifier l'éclat. Personne ne pouvait blâmer lambilion d'un homme qui se montrait habile en restant honnête, qui tout en soignant ses propres intérêts servait puissamment ceux du saint-siege. Ce fut donc pour le ministre d'Innocent X l'instant de se préparer une solide candidature pour la vacance prochaine, que le grand âge et les infirmités du pontife régnant semblaient rendre imminente, et il ne pouvait se concilier plus sûrement les sufiVages du peuple, de la noblesse et du sacré collège, qu'en arrachant le timon des afTaires des mains de doua Olimpia. il y travaillait depuis longtemps; mais cette fois il s'apprêta à porter le dernier coup, et le hasard le servit.

Il y avait plus d'un mois que Pancirole pressait le pape, toujours disposé à remettre les affaires, d'ouvru' un consistoire, lorsque la vieille querelle du duc de Parme avec Urbain YIII s'étant réveillée, la tenue en devint indispensable. On convoqua les membres du sacré collège appelés à le composer ; et comme la question principale qui devait y être traitée était la vengeance de la mort d'ini évêque, que l'on

disait avoir été assassiné par les ordres de Ranuccio, duc de Parme, cet événement ayant fait grand bruit à Rome, dona Olimpia prévit qu'il deviendrait Foccasion d'une décision importante, et résolut d'y assister.

Jusque-là, aucun avertissement positif de s'abstenir de prendre part aux conférences politiques ne lui avait été donné; et comme depuis l'avènement d'Innocent au trône elle n'avait pas cessé d'y assister, ouvertement ou en cachette, elle crut devoir user de ce privilège, surtout au moment où l'on paraissait disposé à le lui ravir.

Le pape fut instruit de ce projet; de son côté, Pancirole en eut connaissance; mais tous deux gardèrent le secret, l'un pour éviter tout éclat, l'autre dans l'espérance d'en voir succéder un décisif

Le jour désigné pour la tenue du consistoire était arrêté, et l'on devait s'assembler dans la chambre du pontife, h l'issue de la messe papale. Tandis qu'elle se célébrait, dona Olimpia, usant sans crainte du privilège dont elle jouissait depuis si longtemps, entra d'avance par les appartements intérieurs, et pénétra jusque dans la chambre du pape. Dans l'un des deux vides qui formaient l'alcôve où se trouvaient les coflres dans lesquels Innocent déposait ses trésors, était pratiquée une retraite oii se tenait dona Olimpia lorsqu'elle voulait assister aux conseils sans être vue. Dans les beaux temps de sa faveur, elle n'avait que rarement recours à cette précaution, qu'elle crut devoir prendre cette fois, sauf à se montrer tout à coup, comme cela lui était arrivé plus d'une fois, lorsque la discussion ne prenait pas un tour qui lui convînt.

La messe dite, des domestiques transportèrent le pape chez lui, sur une petite litière d'appartement, pour éviter un trajet que ses infirmités ne lui permettaient pas de faire facilement, et derrière lui suivaient à petits pas Astalli, le nouveau cardinal neveu, Pancirole, le camerlingue Sforza, le grand pénitencier Spada, Mascambruno, et quelques autres personnages qui devaient faire partie du conseil. Tandis que ce cortège se dirigeait lentement vers l'intérieur du palais, le cardinal Sforza fermait la marche. En causant avec mon-

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seigneur Fabio Cliigi, revenu dernièrement de sa nonciature à Cologne, le camerlingue s'égayait comme a son ordinaire au sujet de dona Olimpia, qui, disait-il, allait présider le consistoire comme une sainte du fond de sa niche. « Ah ! ajouta-t-il, en modérant autant qu'il le pouvait les éclats de sa voix, j'en ai entendu de belles hier sur son compte I et le peintre Salvator Rosa lui a fait une part dans sa satire de la Babylone^ qui a mis toutTauditoire dans une belle humeur! C'est un morceau qu'il faut entendre, mon cher Fabio. On a quelque peine à être admis à ces séances. L'auteur exige la discrétion, et il se fait un asile sacré de sou auditoire, en le composant de ceux même qui seraient le plus en position de lui nuii'e. Mais c'est le secret d'arlequin, car tout le monde en parle, ce qui enchante l'auteur, persuadé que ceux qui> en venant chez lui, lui donnent le droit de tout dire, n'auront pas le mauvais goût de le dénoncer. »

Fabio Chigi, naturellement grave et parlant peu, écoutait attentivement le cardinal Sforza, qui lui récita à l'oreille quelques vers de la satire, et intérieurement son grave confrère éprouva une assez vive satisfaction en apprenant que le règne de dona Olimpia semblait près de sa fin i.

Cependant on entra dans la chambre du pape; chacun prit place selon les égards de la politesse, plutôt que d'après la rigueur du cérémonial. Bientôt Pancirole exposa l'afiaire principale sur laquelle on devait statuer. Sous le pontificat précédent, les neveux d'Urbain YIII, les Barberins, avaient fait d'immenses sacrifices en hommes et en argent, dans le dessein de s'emparer du duché de Castro et du comté de Ronciglione, appartenant aux ducs de Parme, pour les joindre aux états romains. Après de nombreuses attaques et une défense également acharnée, on en était venu à un arrangement, qui ne contenta aucune des parties. Innocent X er montant sur le trône consentit à faire la paix, après que le

' Dans la cinquième satire d eSalvatorRosa, la Babylone, on lit ces ver" .

E l'Olimpie, le Cleric c le Vannochio Iiituntc a mcrcaDta i palli e dialemi Ne' sacrari pescar con le connoclii«.

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duc de Panne se fut engagé à payer annuelletnent une espèce de tribut, que des banquiers de Rome devaient solder à des échéances déterminées. Or, il arriva bientôt que cette banque n'ayant pas reçu de fonds du duc de Parme, ne fit pas le payement accoutumé au trésor pontifical, qui sans doute avait plus de raisons de ménager les banquiers romains que le gouvernement du duc. On députa alors des commissaires de la chambre pontificale à Parme, pour répéter la dette ; mais ils y furent reçus par des soldais, qui pour toute réponse couchèrent les envoyés en joue et se moquèrent d'eux, ce qui mortifia singulièrement le pape. Pancirole voulait une rupture brusque, et avait même déjà fait quelques préparatifs de guerre ; mais, par l'entremise de Ferdinand II, grand-duc de Toscane, ce différend était sur le point de s'arranger, lorsqu'un événement aussi horrible qu'inattendu rompit toute négociation et mit le gouvernement du saintsiége dans la nécessité de se montrer implacable envers Ranuccio, le duc de Parme.

L'évêché de Castro étant venu à vaquer. Innocent X y avait nommé un religieux théatin, Christophe Giarda, contre le gré du duc. Giarda, connaissant les mauvaises dispositions du prince contre lui, avait fait tous ses efforts pour engager le pontife à révoquer sa nomination, prévoyant bien le malheur dont il était menacé. Ce fut en vain qu'il insista, il fallut obéir; et il arriva en effet qu'étant à Acquapendente, Giarda fut assassiné par les soldats d'un certain l*rovençal, nommé Joseph Gaufride, qui, de maître de langue française de Ranuccio, était devenu le général de son armée.

(''était cet attentat sacrilège qu'il s'agissait de punir, et dont Pancirole fit coniiaîlre les détails et les preuves au consistoire. En cette occasion il était indispensable de venger l'injure faite au gouvernement spirituel et temporel du saintsiége; aussi, le ministre d'état, par le rapport qu'il fit de cette affaire, ne laissa-l-il aucun doute dans l'esprit de ses auditeurs sur le parti qu'il y avait h. prendre. Le pape et Pancirole n'aimaient point les Farnèse, parce qu'ils les regardaient comme des sujets rebelles à leur légitime souverain, et que d'ailleurs ils étaient alliés do la Fiance. Aussi,

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saisissant avec ompressemenl une occasion aussi fav()ral)ic de sévir contre Ranuccio, fut-il décidé qu'on lui ferait la guerre, et qu'on n'y metlrait pas de relûclie que le saintsiége ne fût rentré dans la possession du duché de Castro et (lu comté de Ronciglione.

Le pape eut Texlrénie satisfaction de voir que tous ceux qui l'entouraient partageaient le désir qu'il avait de se venger, et il donna ordre au cardinal neveu de faire savoir au comte David Yidman et à (iirolamo Gabrielli de se tenir prêts à conduire trois mille hommes à Castro, pour en faire le siège immédiatement.

L'importance de cette affaire avait donné jusque-là à la tenue du consistoire une gravité dont on se relâcha bientôt lorsque le pape eut pris sa décision. Les conversations devinrent particulières; et quoique les sujets en fussent différents, tous ceux qui étaient présents s'accordaient sur un point, qu'il était indispensable, soit par la force des armes (piand il en était besoin, mais plus particulièrement par la régularisation du gouvernement et des mœurs ecclésiastiques, de rendre au saint-siége l'éclat pur dont il serait à désirer qu'il brillât en Europe. « (,)n ne saurait se le dissimuler, disait Flavio Chigi à plusieurs cardinaux placés près du pape, qui ne perdit rien de ce discours, non -seulement le nombre des hérétiques s'augmente effectivement dans le nord de l'Europe, mais parmi ceux qui résistent à tant de nouveautés dangereuses, il y en a beaucoup qui blâment avec une sincérité respectable une foule d'abus, de désordres, qui se sont introduits dans les habitudes du clergé romain. Pendant ma nonciature à Cologne, et durant la tenue du congrès de Munster, ajouta-t-il, ce qui a été débité contre les déportements du clergé catholique par les protestants vous ferait frémir. Il est de l'intérêt de tous ceux qui sont attachés à la sainte Eglise romaine de poursuivre le désordre partout où il s'est introduit. — Il faudrait commencer par faire une réforme dans les couvents, dit tout à coup Mascarabruno ; la paresse et la luxure s'y sont introduites; c'est là où est la racine du mal. — Laissez donc les pauvres racines en paix, interrompit Sforza; c'est le haut clergé qui doit donner

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Texemple de la réforme; et c'est à nous, oui, à nous à commencer! Quand nous ferons bien, on nous imitera, n'est-ce pas monseigneur? » demanda-l-il eu riant au cardinal neveu, qui, par un signe des yeux, mais sans rien répondre, fit entendre qu'il y avait du vrai dans cette observation. « Soyez certain, ajouta Sforza en s'adressant à Astalli et à Pancirole, mais désirant d'être entendu du pontife, que tant que l'on ne dira pas la vérité bien haut, tant qu'on ne dira pas là est le mal, et parlant ainsi il indiqua le lieu où dona Olimpia se tenait cachée, c'est comme si on ne faisait rien. »

Tous les assistants restèrent confondus en entendant cette boutade ; et comme le silence commençait à devenir gênant pour tous, Sforza eut encore le courage de le rompre. « Puisque nous nous sommes comportés si vaillamment contre un ennemi extérieur, ajouta-t-il , en envoyant une armée pour le combattre, ne saurions-nous trouver des soldats et un capitaine pour nous débarrasser d'une ennemie intérieure qui nous fait plus de mal que le duc de Parme? — Taisez-vous donc, dit tout bas ÎMascambruno au cardinal Sforza , elle est là ! — Je le sais bien ; c'est afin qu'elle m'entende que je parle si haut ! »

La glace était rompue; Pancirole fut obligé d'intervenir. «Monseigneur le camerlingue, dit-il à Sforza, n'oubliez pas que sa sainteté est présente, ou si vous avez quelque plainte h faire, expliquez-vous nettement. » Ces mots firent naître la plus vive émotion dans le cœur des assistants, et l'on peut penser si dona Olimpia, du fond de sa retraite, s'apprêta à porter une oreille attentive à tout ce qui allait se dire. Sforza seul conserva son sang-froid ; et après avoir cru lire sur la physionomie de Pancirole et d'Astalli, que si la forme de ses discours avait pu les embarrasser, ils étaient assez disposés à en approuver le fonds , avec sa franchise ordinaire , il s'exprima en ces termes : «Le saint-siége est devenu l'objet de reproches amers et des satires les plus infâmes ; c'est ce que chacun sait et répète. Jusqu'ici tous ceux qui ont débité ces reproches sous formes de plaisanteries ont entretenu la médisance et parfois la calomnie; cependant non-seulement ces émules de Pasquin sont restés impunis à Rom(\ mais on les

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écoute , on coIiiuHl' même avec cmpros.-emeul leurs bojis mois jusque dans les palais du A^atican ou du Quirinal ; seulement on le fait en cachette. On a pu croire que ces hardiesses furtivcs auraient un bon effet; on s'est trompé, et je ferai l'essai d'un moyen contraire. Je veux vous donner connaissance de satires plus acres que celles de Pasquin, et qui rendent journellement la sainte Eglise romaine un sujet de dérision à cinq cents lieues de la capitale du monde chrétien. Voici donc , il faut que vous le sachiez, les plaisanteries que l'on se permet à Londres sur le pontife romain, à Londres, oîi, vous ne l'ignorez pas, on juge à mort les rois. On a représenté devant Cronnvell, pour divertir ses officiers, une comédie dont le titre est le Mariage du pape. ..y)

A ces mots , un mouvement dhorreur se fit sentir dans toute l'assemblée; mais le cardinal tint bon. « Vous le comprenez, ajouta-t-il, si vous aviez lu ce que je viens de rapporter sur la statue de Pasquin , vous auriez ri de pitié et seriez passés outre. Ici, où nous sommes, on y fera attention ; et je l'avoue, c'est ce que je désire ardemment, pénétré comme je le suis d'amour et de respect pour la sainte l'ighse et pour son chef. Je m'abstiens cependant de donner les détails de cette turpitude dramatique, où la personne du pontife et les choses les plus saintes sont indignement travesties ; mais je me réserve d'indiquer à ceux qui croiraient nécessaire d'en prendre connaissance, et à ce moment Sforza regarda d'une manière significative Pancirole et Astalli , les Anglais catholiques , qui, entraînés par un zèle pieux, ont cru devoir dénoncer ces infamies. »

Le cardinal Sforza cessa de parler; l'assemblée, immobile de stupeur, garda un silence absolu, et le pape demeura gisant comme s'il eût été foudroyé. La tète appuyée sur le dossier de son fauteuil , il tenait ses yeux vaguement dirigés vers le ciel , qu'il implorait sans doute. A la gauche de son siège, se tenait debout son ministre d'état, qui , sentant la nécessité de mettre un terme à cette scène fatigante pour tous ceux qui y assistaient, fit un signe h Astalli pour qu'il congédiât les membres du consistoire.

Innocent était à peine resté seul avec Pancirole et Astalli,

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que doua Olimpia , pâle et dans une agitation extrême, 8'élança de sa retraite et se jeta aux pieds du pape pour le secourir. Il se passa quelque temps avant qu'Innocent , revenant à lui comme d'un long sommeil, et après avoir regardé tour à tour les trois personnes qui l'environnaient, pût dire h sa belle-sœur, avec un accent indicible d'étonnement et de reproche : « Kh quoi ! c'est vous?»

Les soins que réclamait presque constamment l'état valétudinaire d'Innocent sauvaient parfois dona Olimpia des positions les plus embarrassantes. Elle eut recours à cette ressource, et se hâta d'apprêter et d'offrir au pape une boisson dont il faisait usage dans les instants de faiblesse. Imiocent remercia poliment sa lielle-sanir, en laissant deviner, par un mouvement qu'il lit pour voir qui était dans sa chambre, l'élonnement de la trouver vide. Bientôt succéda un moment de silence complet, pendant lequel le pontife s'étendit sur son siège, et passa ses mains sur ses yeux pour s'arrachera l'espèce de songe oii il avait été plongé ; puis, reprenant enfin l'usage de son esprit, il se tourna vivement vers sa bellesœur, et après l'avoir envisagé assez longtemps • — Yous sentez, madame, lui dit-il , qu'après ce qui vient de se passer, le parti qui reste à prendre n'est point douteux.» Cet arrêt prononcé, il se fit encore un assez long silence. Le pape espérait qu'on ne lui en demanderait pas davantage ; Astalli , et surtout Pancirole, voulaient quelque chose de plus décisif, tandis que dona Olimpia s'apprêtait déjà a profiter de ce qu'il y avait de vague dans les paroles d'Innocent, pour sauver ce qu'elle pourrait de la puissance qu'on allait lui ravir. « En cette occasion, comme h toutes les époques de ma vie, saint-père, dit Olimpia, je suis prête à obéir à vos volontés. Décidez, ordonnez, et vous me A^errez respectueusement soumise. Si dans ce moment j'ose élever la voix, ce n'est point dans l'espoir de vous faire changer de résolution, mais pour faire observer seulement qu'en cédant trop facilement à l'influence de calomnies absurdes, on risque de leur donner l'importance de la réalité. Que vous importe, je vous prie, ce qu'un peuple sauvage et hérétique peut penser et dire de vous? Et n'est-ce pas augmenter l'orgueil dos ennemis do

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rr.glisc romaine que d'avoir Tair de se soumettre à leuis opinions fantasques? ('-es horribles orgies que l'on fait a Londres, ces drames impies et obscènes, si toutefois ce ne sont pas les ennemis du saint-siége qui en ont eu l'invention dans Home même, ces comédies où Ton vous bafoue en Anglolerre. esl-il si pressé d'en faire connaître l'existence en Italie par le contre-coup du chagrin que vous ferez à quelqu'un de votre famille? Opposez un front calme et sévère à tous ces calomniateurs; confondez-les par l'expression de votre mépris, mais n'en parlez pas, et que le bruit ne s'en répande pasliors de cette enceinte. »

Le pape voulut répondre , mais il hésita ; alors Pancirole prit la parole : « Si les bruits, si les satires dont vous parlez, princesse, dit-il à Olimpia, n'étaient accueillis et répétés que par les hérétiques, quoiqu'il y eût encore beaucoup de danger, selon mon opinion, à ne pas agir de manière à leur oter tout prétexte de les faire , je concevrais qu'on eût lïdée de if opposer à ces injures que le mépris. Mais il n'en est pas ainsi : outre le nombre et la puissance du parti protestant, qui s'augmentent d'une manière eflrayanle, comme l'a si bien prouvé le traité de Munster, le relâchement de la discipline ecclésiastique en France , en Espagne , et même à Rome , il faut l'avouer, a donné faveur aux opinions des prétendus réformateurs. Rien n'est moins rare aujourd'hui, madame, que de rencontrer des catholiques sincères et zélés, dont le langage , quant à ce qui touche à la discipline et à la morale , s'accorde avec celui des hérétiques. Cette confusion a ses inconvénients... nous en avons eu une preuve terrible il n va qu'un instant... — Un insolent ! un fou 1 s'écria dona Ohmpia avec véhémence. — Ce sont ces hommes qu'il ne faut pas irriter. — A vous entendre, on leur donnera peut-être des récompenses ! — Pamphile, interrompit brusquement le pape en s'adressant à AstaUi, que le jour ne s'achève pas sans que l'on fasse savoir au cardmal Sforza que nous voulons qu'il •aille, sans délai, s'occuper du soin de son évêché à Rimini, et qu'il ne s'en écarte point sans notre ordre 1 »

Pancirole laissa passer ce coup de foudre, puis reprit bientôt tranquillement en s'adressant toujours a dona Olimpia :

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« Je vous faisais observer, princesse, que rien n'est plus dangereux que délaisser subsister des prétextes, parce que le public les façonne à son gré. — Eh ! que nous importe le public de Londres, fit observer violemment dona Olimpia, que Texil de Sforza encourageait , pourvu que celui de Rome se taise ? — C'est qu'il ne se tait pas , madame. — Eh bien ! c'est à vous ou au cardinal neveu qu'on doit s'en prendre. C'est que vous faites mal votre devoir. «

Ces mots inquiétèrent le pape ; il tourna ses yeux vers Pancirole, qui, sans rien perdre de son imperturbable tranquillité, répondit : «Malgré tous les soins que je prends, madame , je conviens qu'il y a une foule de délits , de crimes dont je n'ai pu faire poursuivre les auteurs, faute de les connaître. L'abus des protections, les droits d'asile sont le privilège de tant de personnes à Home, et tant de gens considérables se font un point d'honneur de soustraire les coupables aux investigations de la justice, que bien des crimes demeurent impunis. Je l'avoue donc, mon activité reste souvent impuissante. Mais puisque nous en sommes sur ce sujet, je prendrai la liberté de vous demander si vous, princesse, qui avez le secours journalier de riiommo le plus habile en fait de recherches difficiles , le prélat Azzolini, vous êtes parve-^ nue à découvrir quels sont les auteurs d'un attentat à la majesté du souverain pontife, commis dernièrement dans plusieurs quartiers de Rome ? »

A cette question, dona Olimpia devint pâle et tremblante. « J'avais jugé à propos, continua Pancirole, malgré le regard de dona Olimpia, qui lui disait si clairement de se taire, de ne pas chagriner sa sainteté par le récit d'une affaire pénible pour elle... et pour vous, madame. Mais puisque l'on paraît se délier de ma vigilance, je dois me justifier ici. — Ou'est-il donc encore arrivé ? demanda le pape avec une extrême curiosité. — Rien ! rien, saint-père, dit Olimpia; c'est une de ces plates impertinences comme la populace en invente journellement !

— Parlez ! parlez , Pancirole, je le veux,» dit impérieusement le pape. Le ministre raconta alors que pondant près d'un mois on était parvenu à substituer au nom d'Innocent X,

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souverain pontife , inscrit sur le portail de plusieurs églises de Rome, celui de dona Olimpia, ajoutant qu on avait porté l'audace jusqu'à fairiM'e changement dans rinlérieur deSaint- Jean de Latran. «Malgré toute Tactivité des personnes commises par mes soins , ajouta le ministre après avoir terminé son récit, on n'a pu surprendre personne en flagrant délit; et si l'on en juge par les dépenses qu'a dû occasionner l'exécution nocturne de ces changements d'inscriptions, si enfin on doit prêter quelque foi aux rapports vagues que j'ai difficilement obtenus , il paraîtrait que plusieurs cours étrangères et catholiques , notez-le bien , ont provoqué ce grand scandale.

— C'est outrager les ambassadeurs étrangers, s'écria dona Olimpia avec emportement , que de leur attribuer les bassesses de la plus ville canaille !

— Dépourvu de preuves, je n'affirme rien ; mais il n'est pas possible, madame, que les mêmes bruits ne vous soient pas parvenus.

— Je les ai repoussés. — C'est un tort, excellence : en les recevant comme des avis, on peut en tirer parti.

— Accueillir des soupçons vagues n'est pas mon usage ; encore moins de les prendre pour règle de conduite. »

En achevant ces mots , dona Olimpia , encouragée par la stupeur dinnocent, qu'elle interprétait comme un silence approbateur, lança un regard menaçant sur Pancirole.

Le ministre , fatigué d'avoir longtemps parlé, ou feignant au moins de l'être, s'éloigna du fauteuil du pape, fit quelques pas dans la chambre , et jeta un coup d'oeil sur Astalli pour l'avertir de le suppléer. Retiré à quelque distance des interlocuteurs , sur lesquels il fixa son regard , il se prépara , en se reposant , à suivre attentivement les progrès d'une scène qui ne pouvait finir que violemment.

D'un ton poli, mais ferme comme son rang l'autorisait a parler, le cardinal neveu prit la parole : « C'est en vain, excellence , dit-il à dona Olimpia , que vous cherchez à vous faire illusion sur l'ensemble et la nature des faits qui viennent d'être exposés. Quelque grossiers , et aussi blâmables que soient dans la forme les avertissements qui sont donnés

'2h'l HONA (ILIMI'IA.

par l;i voie publique, il y aurait de l'iniprudonce à ne pas en protiler ; failes-y bien attention ! »

Un sourire dédaigneux précéda l'interruption de la bellesœur d'Innocent. «Si vous n'ajoutez pas, dit-elle, d'argument plus fort k ceux que l'on vient de faire valoir, ce n'était vraiment pas la peine que le ministre d'état cédât la parole au cardinal neveu pour répéter des lieux communs. )> VA après ces mots, doua Olimpia , promenant son regard de bas en liaut sur Astalli , et ensuite sur Pancirole avec l'expression de la menace et du mépris, elle se tourna vers le pape^ qu'im étonnement douloureux maintenait toujours dans un silence luornc.

11 y eut un moment d'hésitation entre doua Olimpia. qui sentait qu'elle ne pouvait plus reculer, et Pancirole, qui comprit que s'il ne poussait pas les choses à bout sur le moment, il laisserait la victoire a sa rivale. Déterminé enfin à user de toutes les ressources qu'il avait pour la réduire, il fit un signe significatif, et sans doute convenu, au cardinal neveu, qui se rafiprocha avec gravité du pape et de sa belle-sœur, à qui il s'adressa. «Madame, dit Astalli en tirant de dessous son vêtement plusieurs objets qui semblaient pesants, je n'ai pas l'espoir de mieux dire que son éuiinence, et je regrette sincèrement que l'intérêt que vous portez h sa sainteté ne vous engage pas à prendre spontanément un parti que tout, tout, madame, répéta le cardinal neveu d'un ton solennel, vous fait une loi indispensable de suivre. Vous êtes dans l'erjeur, madame : ce que vous ne considérez que comme des injures, nous souunes, le ministre d'état et moi, obligés de les considérer comme des avertissemenis. Sa sainteté, nous en sommes certains, ne nous démentira pas. Mais enlin , ajouta Astalli, qui s'aperçut que doua Olimpia se disposait à réveiller les sentimenis de son beau-frère en sa faveur, s'il pouvait rester dans l'esprit du saint-père encore quelques doutes h ce sujet, malgré l'extrême répugnance que nous éprouvons, son éminence et moi, à fatiguer l'esprit et à chagriner l'àme du souverain pontife par l'exposition de détails repoussants, nous mettrions sous vos yeux des choses qui prouvent que le bas peuple n'est pas seul préoccupé de ce

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qui se passe à Jioine, et qu'au contraire cesl des cabinets les plus puissants, de chez les princes qui exercent le plus d'in- (luence en Europe, que s'échappent clandestinement toutes les espèces de satires les plus virulentes et les plus terribles qui inondent Home. »

Après ces paroles, que le cardinal neveu avait prononcées avec un mélanjïo de gravité et d'émotion très-sensible , le pape et dona Olunpia portèrent les yeux avec empressement sur une ou deux poignées de médailles que leur présenta Aslalli. La plupart et les plus petites étaient en cuivre, d'autres en argent, et on en distinguait deux en or, d'un diamètre plus grand, dont la valeur pouvait s'élever k vingt écus romains. A quelque difFérence près dans les détails, toutes présentaient les mêmes sujets ; d'un côté était gravé le portrait de doua Olimpia avec la tiare sur la tète et les clefs de saint Pierre à la main ; de l'autre, Innocent X avec les cheveux ajustés à la mode des femmes, et tenant un fuseau et une quenouille.

« Voil'a , reprit le cardinal neveu , ce qui m'a été envoyé hier matin. Nous savons qu'il en a été distribué dans toute la ville et aux différentes cours de l'Europe. Et soit que l'on réfléchisse aux dépenses d'une pareille émission de médailles ou que l'on connaisse les renseignements qui nous ont été donnés, joints aux observations des experts en l'art, sur le style, le goût et la fabrication de ces pièces, personne ne peut douter qu'elles ne viennent d'Allemagne.

— Ferdinand ! s'écria dona Olimpia. — L'empereur 1 » dit Innocent en baissant son front. La foudre serait tombée sur eux qu'ils ne seraient pas demeurés dans une immobilité plus complète.

A la vue de leur abattement, Pancirole et Astalli se sentirent émus eux-mêmes. Ils étaient dans la position de deux médecins qui, ayant administré un remède héroïque en désespoir de cause, attendent son effet avec inquiétude.

Cette fois le pape revint à lui le premier, et bientôt les deux cardinaux, immobiles et dans l'attente, entendirent le vieillard disant d'une voix étouffée : « Sortez de ce palais,

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niadanio, sortez de ce palais ; il n'est plus possible que vous vous y présentiez. »

Dona Oliuipia sortit sans dire un mot. Le pape était épuisé de fatigue, et les deux cardinaux le laissèrent entre les mains de ses serviteurs, qui le mirent au lit.

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