‹ Romans, contes et nouvellesChapitre 23 sur 29 · I.V l'KEMlKRE COMMUNION · texte numérisé non relu

I.V l'KEMlKRE COMMUNION

lient à l'éducation des jeunes enfants. Dès qu'elles ont atteint rage de six ou sept ans, c'est à elles que l'on confie les enfants nouveau-nés; ce sont elles qui les bercent et les soignent, qui les portent, les promènent et les couchent ; et , à cela près de rallaitemenl, pour lequel il faut avoir recours à la mère , ce sont les petites filles aînées des familles qui élèvent et gouvernent les nouvelles générations jusqu'à l'âge de quatre à cinq ans. Ces soins, les travaux pénibles des champs qui s'y joignent souvent encore, et Tidée du besoin qui, de si bonne heure, pèse sur ces jeunes créatures, leur ravissent presque toujours la fraîcheur du jeune âge et les privent de la jeunesse de Tesprit. 11 n'y a que dans les idylles et sur les théâtres oii l'on trouve des villageois gais dans leurs manières et insouciants par bonheur. Dans la réalité , les paysans, même dès le bas âge, sentent le joug de la vie : il est lourd pour eux, et h cela près d'une certaine pétulance toute corporelle, qui fait parfois illusion, leur imagination esl déjà vieillie à quatorze ans.

La pauvre Toinette en était un exemple frappant. A la lenteur régulière de son travail, à l'exactitude parcimonieuse qu elle mettait à cueillir les fruits dont la beauté et la profusion ne lui faisaient naître que l'idée d'une récolte plus abondante et plus lucrative, on voyait quelle n'était occupée que de mettre à profit toutes les heures pour retourner à temps chez son père, et lui remettre la récolte du jour qu'il devait aller vendre la nuit. Sa grande aftaire était de distribuer sa journée de manière à faire face, vers le soir, à tous les soins intérieurs; car, depuis la mort de sa mère, Toinette était devenue la personne essentielle dans la maison.

Quant à ces dehors gracieux et séduisants , si prisés chez les jeunes filles des grandes villes, Toinette ne donnait pas même à penser qu'elle eût pu les acquérir, quand le sort l'eut l'ait naître de parents riches et au milieu d'une société recherchée. Mais elle avait une qualité incomparable, un don qui procède immédiatement du Créateur et tombe tout parfait dans le cœur de quelques humains. C'était une bonté de cœur si naturelle et si complète, quelle lui tenait lieu de beauté, d'esprit et de tout.

hS6 L\ PREMIÈRE COMMUNION.

Grâce à rinconcevable pénétration des enfants pour A^oir en quelque sorte Tâme des gens à travers leur physionomie, Louise avait reconnu dès lo premier coup d'oeil le trait distinctif du cai'actère de Toinette. Depuis , elle n'avait eu que de rares occasions de la rencontrer ; mais un instinct secret lui faisait toujours désirer de la voir et d'échanger quelques paroles avec elle. C'est ce désir ardent, cet amour instinctif du bon, qui avait entraîné Louise à aller vers Toinette, presque sans la permission de sa mère.

Louise de Soulanges était accroupie cueillant des fraises, et jasant avec sa nouvelle compagne.

— Ce travail doit vous plaire plus que les autres, Toinette, disait-elle ; cueillir ces jolis fruits et les arranger avec adresse dans vos petits paniers, cela doit vous être un peu plus agréable que le soin de vos bestiaux et les tracas de votre maison ; n'est-ce pas?

— Hélas ! mon Dieu , mademoiselle , nous ne faisons pas grande difTérence entre une besogne et une autre, à moins qu'elle ne soit moins rude; et cueillir des fraises, voyezvous, est un métier bien fatigant, je vous assure, parce que cette marchandise-la ne peut pas attendre. Si ce que nous cueillons à présent n'était pas récollé ce soir et vendu demain matin, ce serait autant de perdu, la peine et l'argent... Prenez garde , mademoiselle Louise , vous ne cueillez pas bien, et vous gâteriez notre plant en tirant si fort pour avoir le fruit. Tenez , regardez ; il faut couper la queue sur ce doigt-là avec l'ongle du pouce.

— Mais cela fait bien mal, Toinette.

— Vraiment oui, je le sais; d'ailleurs vous pouvez le voir, je laisse pousser mon ongle k ce doigt , et rautrc est (ont écorché : mais c'est notre état.

— Vous devriez vous servir de ciseaux.

— Il y en a qui l'ont fait, mais ça prend trop do temps, et l'on se moque d'eux.

— Pourquoi votre frère et votre sœur ne vous aident-ils pas ?

— Oh ! les pauvi-es petits ! Ils ont travaillé hier , il fatit qu'ils se reposent et dorment aujourd'hui ; (>t puis , voyez-

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VOUS, c'est trop jeune encore pour cueillir lo fraise ; ça joue, ça mange le fruit quand on a le dos tourné , et ça n'aide pas h grand'chose. Ah dam! c'est une grande dilTérence k présent à la maison, depuis que notre mère est morte ! Mon père et elle allaient chacun h son tour vendre à la ville; il y en avait toujours l'un des deux qui dormait trois heures dans son lit, sur les vingt-quatre. Mais a présent ce n'est plus cela : comme je ne suis pas encore d'âge à aller au marché, mon père est toujours en chemin, et c'est bien heureux quand il peut parvenir a faire un somme en allant ou en revenant sur la route.

— C'est donc vous, Toinette, qui réglez aussi l'intérieur de votre maison, qui apprêtez les repas, qui soignez votre père, votre frère et votre soeur ?

Toinette laissa échapper un léger sourire en entendant cette question et répondit : — Qui voulez-vous donc qui fasse tout cela , mademoiselle , si ce n'est moi ? Puisque Dieu a rappelé ma mère h lui , il n'y a pas à dire , il faut que je la remplace... au moins autant que mes forces me le permettent : car ma mère en faisait plfis en deux heures que moi dans toute la journée. Elle était vive , et il ne fallait pas la contrarier, pour cela c'est vrai; mais, comme elle travaillait ! Tant qu'elle a vécu, mon père n'a jamais passé une nuit sans dormir au moins deux heures dans des draps; mon frère et ma sœur ne savaient encore que jouer, et moi je passais toujours la nuit dans le ht. Mais à présent, c'est tout autre chose ! et sans compter le chagrin, nous avons bien du mal.

— Mais qui est-ce qui vous soutient, Toinette, dans toutes vos peines?

— Vous le voyez bien, mademoiselle, nous travaillons tous.

— Ce n'est pas la ce que je voulais dire, Toinette ; qu'est-ce qui soutient votre courage, qui vous rend si attentive à vos devoirs ?. . .

— Ah ! dam ! je ne saurais vous dire. C'est quand je pense à ma mère , quand je vois qu'il faut faire tout ce qu'elle faisait; quand mon père est fatigué de travail, et que mon frère et ma sœur courent après moi comme ils couraient toujours après ma mère. Et puis c'est ce que ma mère m'a

recommandé la veille de sa morl, quand elle pouvait encore parler : «. Toinette, m'a-t-elle dit , Dieu me rappelle a lui; c'est toi qui auras soin de ton père, de ton frère et de ta sœur ; Dieu t'en donnera la force et le courage ; et c'est ce qui est arrivé. Le lendemain de la mort de ma mère, Dieu m'a parlé dans la nuit...

— Dieu vous a parlé, Toinette, demanda vivement et avec curiosité mademoiselle de Boulanges.

— Oui, mademoiselle, répondit Toinette sans interrompre son travail, il m'a parlé.

— Que vous a-t-il dit?

— 11 a répété les paroles de ma mère.

— Et... vous l'avez vu ?

— Oui, je l'ai vu.

— Distinctement?

— Comme je vous vois, si ce n'est que c'était pendant la nuit.

— Ainsi vous vous souvenez de sa figure?...

— Oui. 11 y a au mur de notre chambre un grand Christ sur la croix. C'est à cette n^me place où je l'ai vu tout brillant comme du feu; c'est de là qu'il m'a parlé et qu'il m'a dit : « Toinette, ta mère est morte; c'est toi qui auras soin de ton père , de ton frère et de ta sœur : je t'en donnerai la force et le courage. » Et depuis ce moment, je vois mes parents, mon ouvrage et Dieu tout à la fois, toujours là devant mes yeux. Quand je me sens fatiguée , je pense à Dieu qui m'a promis de la force et du courage. Lorsque mon père travaille , je pense à l'aider ; et mon frère et ma sa^ur me font sans cesse souvenir que ma mère et Dieu me regardent toujours pour voir si j'ai soin d'eux comme ils me l'ont recommandé.

— Ainsi, Toinette, vous avez vu Dieu?

— Oui, certainement je l'ai vu, et je le vois sans cesse ; il est là auprès de nous, niademoisello, je le vois, je le sens, il nous voit, il nous écoute... l-'.hbion, vous avez l'air tout étonnée! Est-ce que vous auriez oublié votre catéchisme? Souvenez-vous donc... « il est présent partout, il voit tout, il peut tout, il a créé toutes choses, il les gouverne toutes. »

Voyez-vous, nindcnioiselle, je suis sûre de ci^la, moi, comiiic je suis certaine que j'écrase maintenant cette fraise sous mes doigts. Et, en parlant ainsi, Toinette,qui avait suspendu un instant son travail, écrasait en eflet une fraise dans sa main avec une vivacité et un air d'assurance qu'elle était loin d'avoir ordinairement. A cette conversation courte, mais vive , succéda un assez long silence entre les deux jeunes tilles. Elles se remirent au travail sans lever même les yeux Fune sur l'autre. Toinette était devenue presque honteuse de sa supériorité passagère; et Louise reconnaissait que l'âme de la petite paysanne était allée plus haut que la sienne. Après quelques instants d'interruption, Toinette reprit la parole. — Comme vous avez travaillé , mademoiselle Louise , voilà le carré fini et le soleil n'est pas encore tout h fait caché; vous m'avez épargné au moins une demi-heure de travail. Louise regarda Toinette , sur qui elle n'avait pas encore porté sa vue depuis leur petite discussion théologique. Mais dès qu'elle eut retrouvé dans les yeux de la jeune paysanne cet air de franchise et de bonté ineffable qui indiquait que sa compagne ne se doutait même pas de l'impression profonde de ses paroles, elle lui dit :

— En vérité, est-ce que mon aide a pu être de quelque utilité pour vous, Toinette?

— Oui, mademoiselle, et vous serez cause que j'aurai une bonne demi-heure d'avance en rentrantàlamaison; je vous en remercie bien. Mais, si je ne me trompe, c'est la voix de madame votre mère que j'entends, elle vous appelle.

— Maman m'appelle, dit Louise en se levant brusquement, et un peu déconcertée d'un avertissement auquel elle ne pensait plus. Maman m'appelle , il faut que je vous quitte, Toinette.

— Eh bien, adieu, mademoiselle!...

— Adieu, Toinette ! . . . répondit gravement Louise, adieu 1 . . . adieu!... Cependant elle restait immobile. En prononçant ce mot, adieu ! que Ion répète journellement sans y attacher de sens, pour la première fois Louise pesa l'importance de ce nom sacré qu'elle redisait en quelque sorte malgré elle. La conversation qu'elle venait d'avoir préoccupait aussi son

esprit; et, bien qu'elle sentît la nécessité d'obéir k sa mère , un instinct plus fort que sa volonté la retenait près de Toinette. Cette enfant était devenue pour elle un objet de compassion et de recoiuiaissance. Elle Aboyait le travail dur et pénible auquel Toinetto, plus jeune qu'elle, était condamnée ; elle reconnaissait que cet enfant, moins intelligente , moins bien instruite qu'elle , avait jeté dans son âme une lumière qui n'y avait jamais pénétré, et, dans la confusion des sentiments qui agitaient son cœur , il lui vint dans l'idée de donner à la petite paysanne la seule pièce de monnaie qu'elle eût sur elle. Mais cette pensée ne fit que traverser son esprit comme un éclair. Payer la conversation de Toinette , lui donner de l'argent parce qu'elle avait parlé sincèrement de Dieu, parut une monstruosité à mademoiselle de Soulanges, qui, dans l'excès de sa honte et de sa reconnaissance , sauta au cou de la paysanne pour l'embrasser, puis s'éloigna avec vivacité et rejoignit sa mère.

Déjà la société s'était mise en chemin pour regagner le château, aussi Louise fut-elle obligée de presser le pas pour l'atteindre. Madame de Soulanges fermait la marche , se retournant de temps en temps, non sans attendre avec impatience que sa fille l'eût rattrapée. Lorsque Louise fut près d'elle :

— Vous vous êtes fait attendre bien longtemps, ma tille, dit madame de Soulanges avec un ton de mécontenteni(mt qu'elle ne prenait que dans les occasions les plus graves; et je n'imagine pas l'attrait qu'a pu avoir pour vous la conversation de Toinette. Il semble vraiment que plus vous allez en avant , et moins vous prenez de part et d'intérêt à ce que disent vos parents et leurs amis.

C'était peut-être la première fois que madame de Soulanges usait d'une telle sévérité envers sa fille; aussi cette tendre mère craignit-elle, dès qu'elle eut laissé échapper ces paroles, que le cœur de son enfant n'en-fût blessé. Elle se disposa4t même à en modifier la rigueur , lorsqu'elle fut tout à coup détournée de cette pensée par l'air de froideur, d'indifTérence et de préoccupation qui se nianifestait dans la contenance de sa fille, lui efiet, Louise, qui oïdiiiaircment cl au moindre

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signe de désapprobalion de sa mère en conjurait les suites par une effusion dexcuses pleines de repentirai de tendresse, insensible cette fois, marchait à pas comptés, tenant les bras croisés et la tète penchée vers la terre, sans paraître éprouver aucune émotion de ce qu'elle venait d'entendre.

Vainement madame de Soulanges attendit-elle que Louise reprît son naturel et lui témoignât, avec sa franchise accoutumée , le regret de l'avoir contrariée , elle ne put même obtenir un regard de son enfant, qui continua de marcher du môme pas, avec la même attitude, et paiaissant toujours plus absorbée dans ses réflexions. Poussée par un dépit mêlé dïnquiétude, madame de Soulanges dit alors comme malgré elle :

— Quand vous voudrez me faire la grâce de me répondre, ma fille, je suis prête à vous écouter.

Mais sitôt qu'elle vit que Louise s'obstinait a garder le silence, elle s'arrêta de deux pas, la laissa passer devant elle, résolue a surveiller son enfant pendant la durée de ce qu elle regardait comme un de ces caprices inexplicables auxquels les jeunes filles sont parfois sujettes.

Cependant on marchait toujours en se dirigeant vers le château. Il restait à parcourir plusieurs petits détours, bordés d'arbrisseaux dont les branches exubéiantes barraient le sentier. Chacun ne manquait pas d'écarter et de soutenir ces rameaux, pour favoriser la marche de la personne qui suivait. Cette attention, sujet assez ordinaire de badinage pour Louise, fut entièrement omise par elle. Il airivamème plusieurs fois, et sans qu'elle témoignât extérieurement la moindre émotion, qu'elle reçut à travers la figure le fouet de ces rameaux dont elle laissait retomber le ressort sur sa mère.

La première fois, madame de Soulanges ouvrit la bouche pour en faire reproche à sa fille. Mais son mécontentement se changea bientôt en une inquiétude excessive, lorsqu'elle eut reconnu que Louise était aussi indifférente pour ellemême que pour les autres. Bien loin de la réprimander alors, elle marcha à son côté, la soutenant d'une main, tandis que de l'autre elle écartait les branches pour lui frayer un passage.

Les mères sont comme les amants, elles passent brusquement de l'humeur à une tendresse extrême; et dans cette

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occasion la comtesse de Soulanges céda h réniolion profonde que lui fit éprouver l'état de sa fille. Mais, habituée h se contenir, elle dissimula ce qu'elle ressentait intérieurement, pour surveiller son enfant jusqu'à la rentrée au château et lui faire éviter les regards de son père et des deux ecclésiastiques.

A peine fut-on arrivé, qu'après avoir fait rentrer Louise, qu'elle confia à sa femme de chambre, elle vint au salon, 011 elle établit son mari et M. de Lonzac à une table de jeu, près de laquelle elle fit asseoir le curé.

Elle mourait d'impatience de revoir sa fille. Enfin , les joueurs s'étant mis à leur trictrac, madame de Soulanges, certaine alors que la société ne s'occuperait plus d'elle, s'évada presque furtivement du salon pour courir h la chambre de Louise. A poino fut-elle entrée qu'elle y trouva sa lllle déshabillée et près de se mettre au lit, mais agenouillée, les mains jointes, et fixant son regard avec une ardeur extraordinaire sur le crucifix attaché au fond de son alcôve. A ce spectacle, madame de Soulanges se sentit le cœur troublé par un mélange de joie et de terreur causé par la disposition pieuse et l'exaltation d'esprit inaccoutumées où se trouvait sa fille.

— Louise... Louise, dit-elle d'une voix tout émue, comment vous sentez-vous maintenant?

En entendant ces paroles , mademoiselle de Soulanges tourna la tète vers sa mère, et la regardant avec des yeux i)ii brillaient une joie, une fierté et un air d'entliousiasme (jui leur prêtaient un éclat difficile à supporter :

— Je suis mieux, maman, dit-elle; je suis bien, très-bien à présent.

Elle prononça ces mots avec vivacité et en souriant; elle joignait aussi fortement ses mains l'une contre l'autre, en jiortant un regard alternatif sur la croix et sur sa mève-,

— Qu'as-tu donc, mon enfant? demanda la mère en s'assf^'ant sur le bord du lit et en serrant étroitement Louis(> dans ses bras ; qu'as-tu donc ?

— Ah! maman, répondit Louise, je suis bien heureuse ; et tout en laissant échapper ces paroles, qu'une joie inlé-

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rieure semblait lui rendre difficiles à prononcer, elle continuait à regarder tantôt le crucifix et tantôt madame de Soulanges.

— Ma chère Louise, reprends un peu de calme ; dis-moi ce qui te préoccupe. Chère enfant, qu'as-tu? que t'est-il arrivé? dis-le-moi, je t'en prie !

— Ah! maman, que vous êtes bonne! répondit Louise avec cet accent que donne à la voix le sentiment d'un bonheur que l'on n'a pas encore pu exprimer; soyez heureuse, ma bonne et aimable mère, soyez heureuse L.. Tenez, ajoutât-elle en indiquant avec véhémence le crucifix, je l'ai senti, je l'ai reconnu; c'est Dieu, ma mère, qui est là!

En prononçant ces paroles , Louise était en proie h une exaltation qui ébranla tout son être; aussi arriva-t-il qu'aux couleurs vives qui animaient ses joues succéda une pâleur subite suivie d'une défaillance.

L'émotion extrême que causèrent à madame de Soulanges et les derniers mots de sa fille et son évanouissement, ne l'empêcha pas de trouver assez de forces pour l'étendre sur son lit. Là , immobile , penchée près du visage de son enfant, elle la regarda avec anxiété pendant plusieurs secondes, jusqu'au moment où Louise rouvrit les yeux, reprit ses couleurs, et regarda sa mère avec une douceur angélique. .Madame de Soulanges rendit le sourire à sa fille, et il s'établit entre elles, pendant l'espace de quelques secondes, une réciprocité de tendresse ineffable.

Ce fut Louise qui interrompit ce silence de bienheureux. — Ah ! ma mère, dit-elle en lui caressant la main, que j'éprouve de joie à vous voir près de moi ! Depuis que je l'ai senti, poursuivit-elle en se tournant vers la croix, il me semble que je vous aime plus que je ne vous ai jamais aimée ; en le sentant , je vous sentais en lui , ainsi que mon digne père...

Toutes ces paroles n'étaient pas dites sans une vive et profonde émotion. Aussi Louise, que les agitations de la fin delà journée avaient déjà fatiguée, cédait-elle au besoin d'un sommeil que combattait encore sa volonté.

— C'est à présent, reprit-elle après un instant de silence,

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ol en faisant de vains eflorts pour relever ses paupières appesanties, c'est à présent , ma mère , que mon cœur vous chérit, vous aime, vous honore comme vous le méritez. Et comme sa voix allait toujours en s'affaibUssant : — EtToinette, ajouta- t~elle , cette bonne fille!... vous l'aimez, n'est-ce pas, ma mère?... Toiuette!... Dieu!... furent les deux mots qu'elle prononça tour à tour jusqu'au moment où elle s'endormit.

L'une des mains de madame de Soulanges était restée engagée dans celle de sa fille. La mère attendit près d'une demi-heure, dans cette position, que le sommeil de son enfant fût assez profond pour qu'elle pût s'éloigner d'elle sans la réveiller. Après avoir rappelé la femme de chambre, à qui l'on recommanda de veiller Louise et de s'empresser d'avertu- sitôt que le sommeil la quitterait, madame de Soulanges rentra dans le salon, où elle retrouva les joueurs de trictrac très-occupés d'un coup difficile, pour lequel on invoquait le témoignage et la justice du bon curé.

Dans les premiers moments, la comtesse profita de la distraction complète de ces trois messieurs pour se jeter sur le sofa, se livrer tout à l'aise aux réflexions que ce qui venait de se passer faisait naître dans son esprit, et elle attendit avec résignation la fin de la partie. Mais lorsqu'elle s'aperçut que les joueurs allaient en recommencer une autre , alors elle s'approcha d'eux avec une certaine gravité, les engagea ;i quitter le trictrac, et leur donna à penser, par l'air de son visage , qu'elle avait quelque chose de sérieux à leur communiquer. En effet, elle leur dit l'impression que paraissait avoir produite sur sa fille son entretien avec la jeune Toinette, et elle rapporta tout ce que Louise lui avait dit à ce sujet.

— Notre chère enfant, ajouta-t-elle, est sur le point d'échapper à l'incroyable erreur où elle était plongée ; et j'espère que demain, à son réveil, ce bonheur ne sera un songe ni pour elle ni pour nous.

Après ce récit, qui causa d'abord plus d"élomiement que de joie, madame de Soulanges donna le signal de la retraite aux deux ecclésiastiques, et se dirigea avec son mari vers la

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chambre de leur fille. Ils la trouvèrent dormant d'un sommeil profondément tranquille, et remarquèrent avec plaisir que sa pliysionomie portait l'empreinte d'une joie douce et paisible.

— S'est-elle réveillée? demanda madame de Soulanges à la femme de chambre.

— Pas une seule fois depuis que vous l'avez quittée, madame; elle n'a pas niAme changé de position : elle a le sommeil d'un ange.

Ces derniers mots firent impression sur les parents ; ils avaient eu la même ijensée en regardant dormir leur fille. On fit mille recommandations à la personne chargée de la garder pendant la nuit, et madame de Soulanges lui ordonna de venir l'avertir chez elle dans le cas où Louise se réveillerait.

La nuit s'écoula dans le plus grand calme, et tout le monde , excepté la personne chargée de veiller auprès de mademoiselle de Soulanges, goûta le repos le plus parfait.

A quatre heures du matin madame de Soulanges s'éveilla en sursaut, impatiente de voir sa fille, qu'elle trouva ellemême levée, habillée, et faisant sa prière auprès de son lit. devant sa croix. D'un coup d'oeil seulement et sans proférer un mot, pour ne point interrompre Louise, elle reprocha doucement à la femme de chambre de ne pas l'avoir avertie. Mais à ce moment, Louise, qui finissait de prier, fit le signe de la croix, se leva avec calme, et dit en se tournant vers sa mère :

— Pardonnez-moi, et ne grondez pas Julie de ce qu'elle n'a pas exécuté vos ordres. Je me sentais bien, j'ai pensé que vous aviez assez besoin de repos pour que je prenne sur moi de faire respecter votre sommeil.

En parlant ainsi, elle prit la main de sa mère qu'elle baisa respectueusement, et lui donna le bonjour en recevant en échange un baiser plein de tendresse sur le front.

Non-seulement mademoiselle de Soulanges était entièrement remise de la fatigue de la veille, mais elle se sentait même dans un état de santé où elle ne s'était point trouvée jusque-là. Son teint clair, brillant, donnait un éclat extraordinaire à sa physionomie; et l'expression de ses yeux, de-

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venue plus calme et plus pénétraule à la fois, semblait avoir luoditic le port et les ha])iludes de toute sa personne. Knfin son regard, qui, jusqu'à la journée précédente, avait été mobile, capricieux et varié comme les fantaisies de son imagination encore enfantine, n'était plus maintenant queTinterprète soumis d'une àme dont la volonté ne donnait plus rien au hasard.

Cette espèce de métamorphose était si sensible, que la mère et la tille s'en aperçurent en n)ème temps aux relations nouvellesquis'établirenttoutà coup et forcémenteulreelles deux.

Il y a chez les enfants, depuis le berceau jusqu'à l'adolescence, plusieurs crises qui font naître des émotions aussi indéfinissables qu'elles dans le cœur des mères ; lorsque les enfants commencent à parler, quand ils lisent, au temps oii leur corps se dépouille de l'enfance, et enfin quand leur cieur et leur Ame commencent à aimer et à vouloir fortement.

Quelque flatteurs que soient pour le cœur maternel ces divers progrès, les deux derniers cependant mêlent assez. ordinairement aux joies qu'ils font naître, une grande surprise pour le présent et des inquiétudes sur l'avenir. Ce n'est jamais sans crainte pour son enfant, et surtout pour une fille, qu'une mère voit l'instant rapide qui sépare tout à coup, dans le môme être, la petite fille de la fennne. Uy a plus, et ce n'est qu'un éclair qui traverse le cœur maternel; mais à ce moment une mère est tout à la fois surprise, flattée, et quelque peu contrariée de voir son enfant devenir si brusquement son égale.

Ce ne fut donc pas sans émotion que la comtesse de Soulanges s'aperçut que sa fille était non-seulement si éclatante de beauté, mais arjuée d'un regard qui laissait percer la puissance d'une volonté qui ne se soumettrait peut-être plus aveuglément à la sienne.

Ce trouble, il faut le répéter, n'eut que la durée d'un éclair ; mais il fut assez vif et assez profond pour que madame de Boulanges, malgré son expérience et sa présence d'esprit, ne fût pas entièrement maîtresse de dissimuler le léger embarras qu'elle en ressentit.

l.ouise, de son côté, ne tarda pas à s'apercevoir aussi de

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la supériorité instantanée dont elle s'emparait malgré elle, et, s'adressant à sa mère pour avoir son agrément, elle engagea la femme de chambre qui l'avait veillée à aller prendre du repos, afin de pouvoir parler avec plus de liberté.

A peine Julie fut-elle sortie, que Louise se jeta aux pieds de sa mère et les baisa, en répétant dune voix forte et concentrée !

— Pourrais-je jamais efTacer les fautes que j'ai faites, réparer les chagrins que je reconnais maintenant vous avoir causés?

Ces mots émurent les entrailles de madame de Soulanges. Elle releva sa fille, la prit dans ses bras, la couvrit de larmes et lui prodigua mille tendresses.

Enfin Louise, qui lisait dans les yeux de sa mère toute la curiosité qu elle avait de connaître la disposition où sonime était en ce moment, lui retraça Tentretien qu'elle avait eu avec Toinette, et l'effet extraordinaire qu'il avait produit sur elle; elle manifesta la joie qu'elle avait éprouvée en recevant d'en haut une lumière tout à fait inattendue, et termina en disant qu'à présent qu'elle avait senti et vu Dieu, elle était ju-ète à le recevoir, si toutefois, ajouta-t-elle en baissant la tête avec une sincère humilité, on ne m'en juge pas indigne.

Il y eut quelque chose de si grave et de si solennel dans ces dernières paroles, que la comtesse n'eut pas l'idée d'opposer à la modestie de sa fille les lieux communs que l'ou prodigue souvent en pareille occasion. Elle l'embrassa encore plusieurs fois sans trouver une seule parole; puis elle dit enfin d'une voix émue :

— Ma chère enfant, le bonheur que j'éprouve est trop grand; allons le partager avec ton père.

On commença donc a s'occuper de tout ce qui devait précéder la cérémonie de la communion si longtemps désirée, et la célébration en fut mise à un mois.

Rien ne hâte le développement de rintelligence connue l'action incessante d'un sentiment fort et profond. Pendant la durée de ce mois, le caractère de Louise se modifia entièrement. Les petites inégalités d'humeur qui tenaient encore à l'enfance, disparurent ; de légère, de dédaigneuse parfois

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même qu'elle était envers ses inférieurs, elle devint réservée, discrète et modestement prévenante. Son esprit môme, qui n'avait été qu'agréable et enjoué jusqu'à ce moment, se nourrit des pensées les plus élevées, se plut dans des méditations profondes sur ce Dieu qu'il avait ignoré si longten)ps. Enfin l'âme de mademoiselle de Boulanges s'élança d'un saut, de rindifî'érence puérile jusqu'aux extases de la religion la plus fervente.

Cette nouvelle disposition toucha singulièrement madame de Soulanges et le curé. Il est inutile de dire l'impression qu'elle lit sur M. de Lébis, qui y voyait tout à la fois le perfectionnement d'une personne qu'il adorait, e( l'espoir trèsprochain de réaliser un bonheur auquel il attachait chaque jour plus de prix.

Madame de Soulanges n'ignorait pas que tout ce qui durait tant soit peu, fatiguait la patience de son mari. Ingénieuse dans sa sollicitude maternelle, elle l'engagea donc h s'occuper au plus tôt de tous les préparatifs qui se rapportaient a la cérémonie prochaine, et ne craignit pas même de le charger du choix de la toilette de leur enfant, en lui rappelant h ce sujet la confiance qu'on avait toujours mise en son bon goût.

De là de fréquents voyages que fit M. de Soulanges à la ville voisine, pour l'achat des vêtements, pour la réparation des équipages ; absences doublement profitables, puisqu'elles permettaient à madame de Soulanges de faire observer rigoureusement chez elle et autour de sa fille, une discipline religieuse, tandis que son mari, tout en s'occupant aussi de son enfant, trouva cependant dans ces soins l'excuse d'une distraction qui lui était indispensable.

Il serait bien difficile d'exprimer tout ce qui se passait dans l'âme du jeune de Lébis. Retenu par sa discrétion naturelle et par les engagements qu'il avait pris, il ne se présentait pas au château de Soulanges. Seul chez lui, il employait une grande partie de ses journées à lire et à relire les lettres fréquentes dans lesquelles madame de Soulanges lui rendait un tomplc exact des progrès ([uo sa fille faisait dans son instruction religieuse.

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En effet, raideur avec laquelle cette jeune personne se préparait au grand acte qu'elle allait faire augmentait de jour en jour. La pénétration pieuse et rapide avec laquelle elle saisissait les vérités de la religion, était cause que souvent Tabbé de Lonzac lui-même avait peine h suivre le vol audacieux de sa pensée; innocente supériorité dont Louise ne s'apercevait môme pas. Au contraire, un instinct secret lui faisait désirer la conversation des personnes plus simples. La bonhomie pieuse du curé lui allait mieux, et ce qu'elle recherchait surtout, était la présence de Toinette. Ses entretiens avec cette petite avaient pour elle un attrait indicible. Elle lui parlait peu; il lui suffisait de la voir, car la pureté angélique du regard de la jeune paysanne lui donnait une preuve mille fois plus convaincante de la bouté divine, que tous les arguments les plus habilement préparés.

Cette espèce de confraternité religieuse fournit à la jeune Toinette l'idée de renouveler sa communion le jour oii Louise se présenterait la première fois à la sainte table. Ce vœu fut joyeusement accueilli par toute la famille, et le curé profita de cette bonne disposition pour demander que Ton accordât la même faveur aux deux jeunes lîlles du jardinier.

Enfin arriva le grand jour attendu depuis si longtemps. Déjà la cloche de l'église annonçait d'avance Theure de l'office, et Toinette, ainsi que les autres petites villageoises, vêtues et voilées de blanc, attendaient dans le salon que la toilette de mademoiselle de Soulanges fut achevée. On avait afelé les chevaux à la grande calèche où devaient monter la comtesse, sa fille et ses trois jeunes compagnes. Impatient de voir si les préparatifs étaient convenablement faits, M. de Soulanges était allé d'avance à l'église, où il trouva le jeune de Lébis et plusieurs familles des environs que l'intérêt et la curiosité attiraient h cette pieuse cérémonie.

Cependant madame de Soulanges présidait à l'habillement de sa fille, qui, tout absorbée dans la crainte respectueuse que lui inspirait rapproche du moment où Dieu allait descendre en elle, se tenait immobile, obéissant sans résistance, mais sans volonté distincte, à toutes les attitudes que sa mère et ses femmes lui faisaient prendre pour la parer.

Quand son voile fut posé, sa mère la lit asseoir pour la reinettre du malaise que donnent toujours des habits qui n'ont point encore été portés, et se plaça auprès d'elle. Après quelques minutes de silence, Louise voulant se rapprocher de sa mère, s'aperçut, par l'obstacle que lui présenta son voile, que l'on venait de l'habiller. Après avoir jeté un coup d'oeil rapide sur son ajustement, et témoigné par un léger sourire sa reconnaissance de tous les soins que l'on avait pris pour elle, elle se laisa toinber à genoux devant sa mère, en lui disant :

— Ma mère, donnez-moi votre bénédiction !

Un attendrissement profond fit couler les larmes de madame de Soulanges.

— Ma mère, ajouta Louise en tenant le regard baissé, mon inconcevable erreur a longtemps jeté Tamertume dans votre âme. Depuis un mois je demande pardon à Dieu de vous avoir si inhumainement blessée, mais veuillez intercéder pour moi auprès de lui. Vous, ô ma mère! pourrez sans doute obtenir cette grâce insigne de lui faire supporter la présence de votre enfant. Avant de partir, répétez-moi que je ne vous inspire plus de défiance; que cet être brut et sauvage qui naguère encore ignorait son Dieu, le comprend, l'aime, l'adore assez aujourd'hui, pour qu'il ne soit pas ignominieusement repoussé de devant lui! 0 ma mère ! que ce soit vous qui m'assuriez que par l'acte que je vais faire, je ne risque pas d'offenser Dieu et d'attirer sur moi sa juste colère !

Louise était toujours à genoux, tenant la tête baissée comme une coupable qui attend son arrêt.

— Louise... mon enfant, lui dit enfin sa mère d'une voix altérée, et en la faisant relever, non-seulement je m'empresse de te donner ce pardon que tu crois devoir demander, mais je te remercie de la joie que tu me donnes aujourd'hui. Viens, viens, empressons-nous d'aller à l'église. J'y serai près de toi; c'est moi qui, fière de mon enfant, la conduirai jusqu'au pied de l'autel.

Ces paroles firent relever la tête à Louise. J'ile porta sur sa mère une regard plein de reconnaissance, et dit eu lui prenant la main : — Allons !

LA PREMIÈRE COMMINION. 501

On paiiil. La nit'n,' cl la fille occiipaieni le fond de la calèche ; sur le devant étaient Toinelle et ses deux pelites compagnes. Toutes, à Texception de madame de Soulanges, étaient vêtues de blanc. M. de Soulanges , naturellement disposé à faire les choses avec éclat, avait pris soin de faire harnacher les chevaux d'une manière analogue a la cérémonie, et des rubans de couleur blanche, tressés avec les crins des animaux, se terminaient en larges bouffettes. Plusieurs domestiques à cheval escortaient la voiture qui s'aVançait au petit pas jusqu'à l'église séparée d'un assez grand espace du château.

Le chemin était couvert de curieux qui, a mesure que le cortège passait, se mettaient en marche autour et derrière, de sorte que quand la voiture s'arrêta à la porte de l'église, elle fut environnée d'une foule qui suivit les jeunes communiantes jusque dans l'intérieur pour y trouver place.

Lorsque Louise, accompagnée par sa mère, traversa la nef pour parvenir jusqu'à la place réservée aux catéchumènes, il n'y eut pas un assistant qui ne fût frappé du changement qui s'était opéré dans toute sa personne. Bien que la solennité du jour dût rendre son maintien plus respectueux que de coutume, cependant, comme elle était bien connue, on s'aperçut facilement que la gravité de sa physionomie avait acquis quelque chose de permanent; que sa* beauté, plus calme et plus sérieuse, avait été modifiée par les progrès de son esprit.

De tous ceux qui firent ces observations, Edmond de Lébis fut la personne que ce changement frappa naturellement le plus. Il n'avait pas même aperçu Louise depuis un mois, aussi fut-il comme ébloui par la transformation que la conversion intérieure de cette jeune demoiselle avait produite.

Quoique l'occasion et le lieu de la cérémonie éloignassent toute idée terrestre de l'esprit de M. de Lébis, il ne put cependant comprimer entièrement le mouvement de joie et d'oigueil intérieur qu'il ressentit, en retrouvant celle qui était l'objet constant de ses pensées, si belle et si perfectionnée à son gré.

502 LA PREMIÈKK COMMUNION.

Il serait difficile de faire comprendre à ceux dont l'âme n'a pas été tout h la fois pénétrée de respect envers Dieu et d'amour pour une noble créature, de quelle manière mystérieuse ces deux sentiments se combinent, se fortifient, et produisent enfin danslecœur de celui qui les éprouve, l'espoir d'un bonheur aussi pur que durable, aussi délicieux que chaste. Nulle parole ne pourrait expriûier l'espoir immense et la joie sainte d'Edmond, en pensant que Louise, sa compagne future en ce monde, allait recevoir ce Dieu dans lequel leur amour mutuel, en se confondant bientôt, devait prendre un caractère de sainteté ineffable et une durée infinie.

Des espérances de même nature, mais modifiées par l'amour maternel, se mêlaient au prières ardentes que madame de Soulanges faisait pour sa fille. Placée a quelque distance d'elle, elle ne soulevait de temps en temps ses paupières que pour prévoir toutes les circonstances qui pourraient rendre son assistance nécessaire à son enfant.

Pour M. le comte de Soulanges cette cérémonie était un triomphe. Dans son maintien, dans ses yeux éclataient ime satisfaction et un bien-être que tous les efforts de sa volonté n'auraient pu contenir. Placé sur l'une des stalles dont il avait relevé la banquette, debout, souriant aux autres et à lui-même, il promenait son regard satisfait sur tous les assis- 'tants, en le reportant de temps à autre sur sa fille, comme s'il eût voulu justifier dans l'esprit de chacun la cause de sa joie et de son orgueil paternel. Le mélange pittoresque de la parure des dames et des paysannes accourues des villages voisins, flattait tout à la fois sa vanité et ses goûts un peu frivoles. Elégant dans ses manières, il trouvait moyen, tout en observant le respect dû au saint lieu, de faire, avec un léger sourire, un salut à toutes les personnes dont la présence a l'église était pour lui un témoignage de respect ou de politesse. Certain d'être aimé généralement, fier d'être le père de celle que tout le monde voulait voir en cette occasion, M. do Soulanges était au comble de la joie, et sa physionomie radieuse semlilait léfléchir la satisfaction de tous les assistants.

Ce fut le bon curé (pii ufticia; ce fut lui qui, eu Aoyant le

rclour (lo sa biobis égalée au bercail, simple el digne dans ses manières et ses discours, rendit grâces à Dieu d'un changement auquel son humilité ne lui permit pas de croire qu'il pût prendre la moindre part.

La célébration de l'office et la cérémonie de la communion eurent lieu sans aucune circonstance remarquable. Ou observa cependant rhumilité profonde et l'émotion singu- Uère avec lesquelles mademoiselle de Soulanges reçut le sacrement.

Louise avait tout a la fois la pureté d'un enfant et la force d'intelligence d'une fille de seize ans ; aussi s'approcha-t-elle de la communion avec une confiance en Dieu et une crainte d'elle-même qui produisirent une impression profonde sur toute l'assemblée.

Cependant, lorsque la cérémonie fut terminée, au silence auguste qui régnait, succéda bientôt cette rumeur sourde causée par le déplacement des sièges et les chuchotements des personnes qui remplissaient l'église. M. de Soulanges entraîna le jeune de Lébis avec lui, pour se rapprocher de la comtesse, qui se tenait près de sa fille, dont elle protégeait la retraite au milieu de la foule pressée sur son passage pour la voir. Le concours do monde était si grand, et les efforts du bedeau ouvrant la marche eurent si peu de succès, qu'il devint impossible de se diriger vers la grande porte de l'église, devant laquelle était la calèche. Pour éviter un si long trajet, M. de Soulanges engagea la comtesse à se retirer avec sa fille et les jeunes communiantes dans la sacristie, près de laquelle il se proposait de faire avancer la voiture, ce qui eut lieu. Il y avait déjà quelques instants que ces dames y étaient arrivées, quand le bedeau, retardé par cette contre-marche, les rejoignit et disposa des chaises pour faire reposer les quatre communiantes. Assises en cercle, les yeux baissés et les mains jointes, elles demeurèrent ainsi sans changer d'attitude, pendant que le curé se dépouillait de ses vêtements sacerdotaux , et que plusieurs petits enfants de chœur aidaient le bedeau a remettre tout en ordre. Durant plusieurs minutes, madame de Soulanges, respectant la pieuse immobilité de sa fille, s'était tenue près

d'elle sans lui parler. Un sourire angélique que lui fil Louise Tencouragea à hasarder quelques mots :

— Comment te trouves-tu, ma chère enfant? lui dit-elle à voix basse. — Ah ! ma mère, répondit Louise en se laissant aller sur l'épaule de la comtesse pour n'être entendue que d'elle, après une union si forte et si intime avec mon Créateur, je sens pour lui un amour si véhément et j'en éprouve une félicité tellement complète, que je désirerais que mon Ame s'anéantît pour aller se perdre et se confondre avec lui. 0 mon Dieu î dit-elle en dirigeant ses yeux avec une ardeur extraordinaire vers le ciel, qu'elle voyait sans doute malgré l'obscurité du heu où elle se trouvait, ô mon Dieu! jamais je ne serai plus digne d'approcher de vous qu'aujourd'hui! Prenez! prenez mon Ame et rappelez-la à vous! Ma mère ! ajouta-t-elle enfin dans une espèce de ravissement de cœur, que je voudrais mourir ! Ah ! je veux mourir !

On le sait, car presque tout le monde l'a éprouvé : il n'est pas un enfant doué d'une Ame ardente et d'un esprit élevé qui, le jour de sa première communion, ne se sente enflammé de l'amour divin a ce point d'oublier ce qu'il a de plus cher au monde, et d'appeler la mort pour ne point abandonner la félicité céleste qu'il éprouve.

Dans son amour de mère et avec les idées que l'âge et l'expérience donnent sur la durée de cette première ferveur pieuse qui ne s'éteint souvent qu'avec trop de promptitude, madame de Soulanges loin d'être attristée du souhait de sa fdle, éprouva au contraire une joie intérieure en l'entendaul répéter ces terribles paroles :

— Je voudrais, je veux mourir !

Pauvre mère ! qui n'y trouvait que l'expression de la piété de son enfant 1

Mais pendant cette conversation, Edmond de Lébis, entré dans la sacristie, s'était tenu discrètement à quelque dislance de ces dames, pour en attendre la fin. 11 était envoyé par M. de Soulanges, pour engager la comtesse à attendre patiemment encore quelques minutes, afin de donner le temps d'achever une légère réparation aux harnais des chevaux. Après avoir fait sa commission, le jeune homme se remit en-

i.A l'REMii.Rr: cojnnMdN, 505

core a Técart, en attendant que ses laquais vinssent avertir que réqnipage était en état.

Les choses en étaient là, lorsqu'il se préparait une autre scène dans Tune des encoignures de la sacristie. Il y réguait un peu de désordre, suite inévitable d'une cérémonie comme celle qui venait d'avoir lieu. On pliait, on resserrait les habits ; le bedeau rassemblait soigneusement les cierges, et les enfants de chœur, employés îi ces soins divers, allaient et venaient en tournant rapideujont autour des jeunes conununiantes rangée? en cercle au milieu delà sacristie.

Dans un angle, étaient blottis deux de ces petits vauriens qui, en quittant leur aube et leur calotte rouge, avaient repris tout aussitôt leurs habitudes de polissons de village, ils se disputaient en silence, quoique avec fureur et acharnement, un long morceau de cire, qui avait coulé d'un cierge. Leur proie étant tombée à terre, ils se colletaient dans l'ombre, chacun voulant maintenir son antagoniste pour se baisser le premier et la saisir.

La grande croix d'argent était précisément placée dans cet angle, et pendant les efforts des deux combattants, l'un d'eux, en serrant le pied contre le mur, ôta l'équilibre à la croix et la lit tomber au milieu de la sacristie.

A linstanl même, des cris affreux se firent entendre, et toutes les robes blanches des jeunes filles furent inondées du sang qui jailUt de la tète de mademoiselle de Soulanges. La crqix était tombée sur elle.

Au milieu du tumulte et de l'efTroi que causa cet horrible accident, on ne distinguait que ces mots que répétait madame de Soulanges hors d'elle-même :

— Ma fille est morte! ma fille est morte !

M. de Lébis, le curé et les jeunes communiantes entouraient'Louise et cherchaient à s'assurer si elle était encore vivante, lorsqiie son père, qui entrait pour venir lui donner le bras, la trouva étendue sur la terre et couverte de sang.

Malgré sa profonde émotion, le curé rentra en toute hâte dans l'église, d'où heureusement il ramena le médecin du pays, qu'il avait remarqué par hasard en faisant le trajet de ] 'au tel à la sacristie.

Le clioc de la croix avait été si lourd et si rude, que le sang répandu sur la figure de mademoiselle de Soulanges ne permit pas au médecin de la reconnaître du premier coup d'œil. 11 fit sortir immédiatement toutes les personnes qui ne devaient pas demeurer là, et après avoir fait donner de l'air, il saigna la blessée. Puis, profitant do la stupeur générale et de l'autorité que lui donnait son ministère, il dit h M. et à madame de Soulanges de se rendre chez eux, les assurant que leur fille allait y être transportée par ses soins et a l'instant même.

Le père obéit, soit que la douleur eût suspendu chez lui l'exercice de sa volonté, ou qu'un instinct secret l'avertît qu'il était à propos que quelqu'un précédât le sinistre cortège au château. Pour la mère, qui était agenouillée près de sa fllle, d'un signe de tête elle fit entendre qu'elle ne quitterait pas son enfant.

Alors le docteur visita et pansa la blessure. Il la jugea des plus dangereuses, et fit entendre qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour s'occuper du transport de mademoiselle de Soulanges. A cet avertissement, sa mère porta ses yeux de côté et d'autre, comme pour implorer le secours de ceux qui l'entouraient, et au même instant M. de Lébis sortit pour faire préparer tout ce qui était nécessaire en cette occasion.

Etendue sans connaissance sur le tapis, à la place même où elle avait été frappée, mademoiselle de Soulanges ne donnait aucun signe de vie, Sa mère ne la quittait pas des yeux. M. Delahire, le médecin, était penché vers elle pour interroger son pouls et son haleine, tandis que le curé, tout tremblant, cherchait à lire dans les yeux de celui-ci quels pourraient être les résultats de cet" aflfreux événement. Il y eut un moment où les regards de ces deux hommes se rencontrèrent, et d'un coup d'oeil le docteur fit entendre au curé qu'il fallait s'attendre au plus grand malheur. Il n'y eut pas un mot de dit; l'un resta près d(! la blessée et l'autre se rapprocha doucement de la croix pour prier. Le silence qui régnait alors dans cette sacristie était aft'reux.

11 dura jusqu'à l'instant où M. de Lébis rentra accompagné de deux hommes portant un brancard. Le jeune Kdmond

LA l'KKMlERE COMML.MON.

était pâle comme la mort, mais montrait cependant un courage extraordinaire. Ce fut lui qui, par signe seulement et en mettant le premier la main à Toeuvre, indiqua le moyen de placer mademoiselle de Soiilanges sur la civière sans que personne ne portât la main sur elle. Avec cette énergie et cette précision que les hommes de cœur trouvent toujours dans les occasions difficiles, Edmond et M. Delahire, aidés des deux porteurs, enlevèrent simultanément le tapis avec le corps et le placèrent sur le brancard, avant même que madame de Soulanges eût eu le temps de s'en apercevoir.

Cependant le bruit du malheur arrivé à mademoiselle de Soulanges s'était répandu au dedans et au dehors de l'église. Dans les premiers moments, on doutait bien encore de la gravité de l'accident, mais l'effroi et la douleur s'emparèrent de chacun, dès que l'on vit les petites compagnes de Louise sortir de la sacristie. Toinette et les autres poussant des cris apparurent tout a coup avec leurs vêtements ensanglantés. Ces pauvres enfants, effrayées par le désordre et au milieu de la foule qui les questionnait, ne pouvaient répondre que par des pleurs et des gémissements. Bientôt l'inquiétude s'accrut à la vue du passage rapide de la calèche dans laquelle était le comte presque privé de sa connaissance.

Mais la consternation devint générale, lorsque l'on revit mademoiselle de Soulanges mourante, morte peut-être, et transportée dans un effroyable appareil. Ce qui frappa surtout, était le soin avec lequel madame de Soulanges, aidée du médecin, maintenait l'oreiller sur lequel reposait la tète pâle et inanimée de sa fille.

La présence de M, de Lébis, qui suivait a quelques pas, achevait de rendre ce spectacle tout a fait déchirant. îMalgro toutes les précautions qui avaient été prises, le bruit d'un mariage projeté entre Edmond et mademoiselle de Soulanges avait transpiré; et si, jusque-La, les plus indiscrets euxmêmes avaient respecté les espérances secrètes d'une famille vénérée, à la vue d'un malheur qui semblait les anéantir, chacun croyait avoir le droit d'exprimer les regrets douloureux que ce fatal événement faisait naître.

11 n'y a pas de paroles pour rendre le trouble et le déses-

5(I«S l.A l'RE.MIKKE CU.MURMON.

poir qui régnèrent dans la maison de Soulanges, lorsque le corps meurtri de la jeune Louise y fut rapporté; quand on s'aperçut que le médecin demeurait muet à toutes les questions près de la malade plongée dans une torpeur mortelle ; lorsqu'enfin on vit le vieux curé, qui venait de la mettre en ronnnunication avec Dieu, accourir en toute hâte. Cette dernière circonstance jeta Tetlroi dans toutes les âmes : les gens de la maison ne purent retenir leurs gémissements, et M. de Lébis pâlit encore et détourna la vue.

Cependant M. Delahire donna l'ordre de monter le brancard jusqu'à l'appartement. Celles des femmes de la maison qui avaient conservé le plus de présence d'esprit se chargèrent de mettre leur jeune maîtresse au lit , et ce ne fut (pie (jnelques instants après ces soins et une nouvelle inspection, que le médecin annonça que la malade respirait , mais que le repos et le silence lui étaient indispensables.

La malheureuse mère était entrée dans la chambre avec le corps de sa fille.

La vue de son sang mêlée au souvenirs de ses dernières paroles -.je voudrais ! je veux mourir! avait fait tomber un poids si afireux sur son âme, qu'elle en était devenue en quelque sorte insensible. Le sQiihait pieux de son enfant et son accomplissement funeste s'étaient succédé si rapidement, que, dans sa stupeur, cette mère infortunée y voyait un arrêt irrévocable devant lequel toute espérance devait s'éteindre.

Le curé s'était remis en prière ; mais au milieu de la douleur générale, il y avait quelqu'un qui en éprouvait une toute h part. Depuis le moment où le corps de mademoiselle de Soulanges avait été porté dans l'intérieur des appartements, le jeune Edmond, retenu par un sentiment de respect et de décence, n'avait pas osé y pénétrer. Demeuré seul sur l'escalier, l'excès de son anxiété ne l'empêcha cependant pas de .sentir ce que sa position avait de faux, et il redescendit dans la cour pour quitter la maison.

Jamais notre âme n'est plus péniblement atfectee que ({uand l'expansion d'une douleur juste et poignante est barrée tout à coup par les bienséances. L'idée que mademoiselle

LA l'KK.MIKUK CUMMl.MdN.

de Soulangcs rciuliiil peut-L'Iio le dcrnior soiipii ;i vingl pas (II- là, sans qu'il y lui, triompha de son courage. Des larmes s'échappèrent de ses yeux, et il résolut de remonter. Mais le bruit qu»; (ireni ses pas dans cet escalier silencieux et solitaire le rappela à lui-même. Quand il se vit près de se présenter sans permission et de s'introduire presque furtivement jusque dans la chambre de mademoiselle de Soulanges, confus de sa témérité, il s'arrêta tout à coup, redescendit jusque dans la cour, où marchant sans but, il fut recueilli par M. de Lonzac, qui devina a peu près l'embarras de sa position, et le recueillit dans son malheur.

Quant a M. de Soulanges,, son besoin d'activité semblait accroître par l'agitation même. Déjà il était rentré plus de dix fois dans la chambre pour interroger M. Delaliire sur sa fille toujours privée de connaissance, et ne donnant d'autre signe de vie qu'une respiration lourde et pénible.

— Monsieur Delahire, dit-il enfin a voix basse, mais avec précipitation, je n'y tiens plus; je vais jusqu'à la ville chercher des médecins; vous y consentez, n'est-il pas vrai ?

— Sans doute, oui certainement, répondit le docteur, qui n'était nullement fâché de ne pas rester seul responsable de la malade, et qui d'ailleurs saisit cette occasion d'employer utilement la douleur pétulante de M. de Soulanges :

— Allez ! nous attendons votre retour avec impatience. Et le père partit.

Il y avait plusieurs lieues à faire pour aller ei revenir. Les chemins étaient mauvais^ la nuit obscure , ce qui , joint aux préparatifs de départ et à la recherche des médecins dans la ville, rendit cette course assez longue.

Pendant sa durée , sept mortelles heures de nuit s'écoulèlent sans que mademoiselle de Soulanges éprouvât le moindre changement, ni que ceux qui l'assistaient de près ou de loin fussent distraits un seul instant de la pénible inaction à laquelle ils furent condamnés. A l'exception de quelques soins que M. Delahire donnait périodiquement à la malade , la mère, le curé et une fenune de chambre demeurèrent inmiobiles sans proférer une parole, jusqu'au roulement

510 LA l'UKMlEKE CUMMUNION.

sourd do la voituro qui les avertit du retour di; M. d'' Soulanges et de l'arrivée des médecins.

M. Delahire sortit aussitôt pour aller les recevoir, les prévenir de tout ce qui s'était passé. Bientôt 'les trois docteurs furent introduits dans la chambre par M. de Soulanges.

Dès qu'ils entrèrent , la comtesse quitta le siège qu'elle occupait auprès de sa fille ; et portant son mouchoir à ses yeux, elle se retira vers le curé, qui, plus par ses gestes encore que par ses paroles , l'exhorta à la résignation , au courage. Mais cette scène n'échappa point à l'attention des jnédecins , qui prièrent les deux parents de passer dans la chambre voisine pendant la consultation.

Le curé demeura témoin des tristes soins qui furent donnés à mademoiselle de Soulanges, et bientôt après ce fut lui qui fit rentrer le père et la mère. Alors l'un des docteurs de la ville prit la parole , assura que M . Delahire avait agi avec autant de prudence que d'habileté ;^mais que le cas était des plus graves, et qu'il était absolument impossible d'en prévoir les suites.

A ces paroles, madame de Soulanges, tenant toujours les yeux baissés , alla sans dire un mot reprendre sa place près du lit de sa fille, tandis que le comte , fort étonné de ce que l'état de la malade n'était pas changé depuis le renfort de médecins qu'il avait amené , se mit à accabler de questions celui qui s'était chargé de faire connaître le vague résultai de la consultation.

Tandis que ce dialogue retenait les deux interlocuteurs dans l'embrasure d'une fenêtre, le plus jeune des trois médecins, plus porté à l'espérance, s'était rapproché de mademoiselle de Soulanges , et continuait k l'observer avec la plus grande attention. 11 engagea môme sa mère , aidée par la femme de chambre, a provoquer le réveil par de puissants excitatifs. Soit que la torpeur dût cesser naturellement, ou que ces remèdes en eussent abrégé la durée, il arriva que mademoiselle de Soulanges souleva ses paupières, respira avec moins de difficulté , et témoigna môme par des sons confus le désir d'exprimer ce qu'elle éprouvait.

Ce réveil inattcJidu avait ramené près du lit de Louise le

LA PIIKMIÈRE COM.UIMON. 511

curé, les deux autres médecins et .M. de Soulangos. Ce dernier, en voyant sa fille reprendre ses esprits, eut dès ce moment toutes les peines du monde a modérer l'excès de sa joie. Après avoir laissé écouler un quart d'heure, pendant lequel Louise recouvra presque entièrement sa connaissance , M. de Soulanges, passant tout à coup des tourments de l'inquiétude au comble de l'espérance, s'échappa en quelque sorte de la chambre pour aller annoncer par toute la maison ce qu'il regardait déjà comme un symptôme certain de guérison.

11 ne parvint que trop facilement à faire accueillir une de ces fausses joies que Ton paye si cher. Dans son empressement indiscret, cet homme exagérait toujours son récita mesure qu'il le répétait ; et il le faisait pour la dixième fois h quelques gens veims du village, lorsque M. de Lébis, aux oreilles de qui le bruit en était parvenu , quitta la retraite que lui avait donnée M. de Lonzac pour s'informer de la vérité.

Dès que le père de Louise aperçut Edmond , il l'embrassa en pleurant, et lui fit part de ce dont il venait d'être témoin. L'imagination du jeune de Lébis n'était pas moins active que celle de son futur beau-père; mais elle s'exerçait dans une direction toute contraire. Loin de se laisser aller à la joie , sa première idée fut de demander ce que pensaient les médecins, question qui, sans blesser M. de Soulanges, lui fit cependant reconnaître ce qu'il y avait d'imprudent et de léger même dans ses discours.

Il y a des hommes, doués d'ailleurs d'une sensibilité trèsréelle et d'une bonté incontestable , qui ne peuvent loger longtemps la douleur dans leur Ame. Pour eux, c'est un hôte lourd et exigeant qu'ils mettent dehors, et dont ils se débarrassent sitôt qu'ils en trouvent l'occasion, sauf à l'héberger de nouveau quand il se représente. Ce pauvre M. de Soulanges ! le bruit de la respiration de sa fille l'avait rendu presque joyeux ; l'observation d'Edmond le replongea dans les inquiétudes.

Si les illusions flatteuses de M. de Soulanges avaient accru à mesure qu'il s'était éloigné de sa fille, la crainte de la rc-

512 I.A l'UKMIKKE CUMMUMKO'.

(rouver plus mal s'iiugiiiciila ;i cIukiiic pas iiiiil lit pdiir rentrer chez elle, l'iii poiissaul douieiuetit la {jortc, il sentit son eœur se troubler toujours plus , jusqu'au moment où d'un regard rapide il reconnut a Texpressiou des assistants (pic le mieux se soutenait.

lui etlet , Louise avait repris l'usage de ses sens , de la parole, de sa raison. Elle essayait quelques phrases en tenant la main de sa mère, h qui elle souriait ainsi qu'au curé, tandis que les trois médecins, silencieux et graves, observaient tout d'un endroit écarté.

dépendant les deux docteurs étrangers, après avoir assuré de nouveau M. de Soulanges qu'il pouvait mettre toute sa confiance en M. Delahire > firent entendre qu'ils allaient se retirer. Le père de Louise les accompagna. Comme il les conduisait vers la voiture , ils rencontrèrent sur l'escalier le jeune de Lébis. Celui-ci s'avança vers eux avec précipitation, en les interrogeant du regard. Mais ce que dirent les médecins fut loin de confirmer les nouvelles qui; le comte avait domiées; et malgré leur réserve extrême, Ldmond s'aperçut facilement qu'ils ne conservaient que bien peu d'espérance. Glacé d'effroi, il les laissa passer, les vit partir, et se rapprocha vivement du comte qui rentrait, pour lui adresser une demande que l'état d'angoisse où il était pouvait seul lui faire hasarder, c'était d'être admis quelques instants dans la chambre de la malade.

Avec sa nature facile et dans le trouble où il était , le bon M. de Soulanges l'y eût introduit tout aussitôt, si par quelques mots le jeune de Lébis ne lui eût fait sentir qu'il serait bien aise d'avoir aussi le consentement de la comtesse.

Pendant la retraite des médecins et dans l'heure tpù suivit, mademoiselle de Soulanges avait recouvré de Tactivité de corps et d'esprit. J-.lle était même redevenue assez maîtresse de sa raison pour comprendre le danger qui menaçait sa vie, cl employer son adresse auprès de ses parents, de manière à leur en dissimuler la gravité. Par des paroles tendres et caressantes elle les rassurait ; elle les remerciait d(! leurs soins, et achevait par des petites coquetteries.de malade

LA rUEMIKKK COMMUNION. M •>

d'exagérer l'illusion que son père au moins entretenait depuis qu'elle était sortie de son afVreux sommeil. Mais ce calme apparent dura peu; car bientôt Tagitation de son corps précéda celle de son esprit. Comme il arrive assez ordinairement dans ces occasions, elle recouvra entièrement l'usage de son intelligence, et après avoir rappelé à sa mère l'extase de bonheur où l'avait mise l'attouchement du corps de Pieu, elle l'assura que depuis quelques instants où elle se sentait beaucoup mieux, cet état de béatitude semblait se rétablir dans son âme. Elle pleurait de joie en le sentant revenir ; elle remerciait sa mère d'avoir contribué par ses soins a lui faire connaître une espèce de bonheur si parfait et si doux. Ces discours étaient fréquemment interrompus par d'assez longs silences pendant lesquels on devinait facilement, d'après l'expression de son visage et aux mouvements de ses lèvres, qu'elle adressait des prières au ciel.

Le comte de Soulanges profita d'un de ces intervalles de repos pour adressera sa femme la requête du jeune de Lébis, qui, toujours dehors, attendait la permission d'entrer. Pour toute réponse, la comtesse fit, en baissant les yeux, un signe qui voulait dire qu'au point où en étaient arrivées les choses, les convenances du monde importaient assez peu, et que rien ne s'opposait à ce que l'on admît .M. de Lébis. Seulement elle indiqua, toujours sans parler, une place retirée d'où il pourrait entendre, sans que sa présence cependant inquiétât la malade.

A peine Edmond fut-il entré, que la mère de Louise et lui sentirent les larmes rouler dans leuis yeux. Madame de Soulanges les déroba cependant à son enfant, mais au prix d'efforts plus douloureux que la douleur même.

Ceux qui ont fait la dure expérience de la vie savent comment les heures s'écoulent près d'un malade qui nous est cher et dont la vie est en danger. L'âme, incessamment poussée par l'inquiétude et les soucis, traverse d'un vol fatigant, mais rapide, ces longs espaces de temps où l'on n'a aucun soin à donner, où l'art du médecin, le zèle des serviteurs et la tendresse des parents se réduisent en patience courageuse, en résignation immobile et muette. C'est à cette

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torture de Pâme que le jeune de Lébis voulut prendre part, et à laquelle madame de Soulanges consentit h le laisser participer. Elle sentait trop vivement la porte affreuse dont elle était menacée elle-même, pour refuser à ce jeune homme la triste faveur de venir entendre encore celle qui lui avait été promise; il lui semblait qu'Edmond, ayant espéré d'être heureux avec sa fille, avait le droit de venir s'abreuver de douleur près de son Ut de mort.

Placé en face de madame de Soulanges, mais masqué par un rideau, Edmond devenait toat oreille chaque fois que la malade poussait un soupir ou proférait quelques paroles. Le curé ne cessait pas de faire des prières ; M. Delahire attendait toujours quelque crise, et M. de Soulanges, se promenant dans le corridor attenant, présentait l'oreille et jetait un coup d'œil dans la chambre à chaque allée ou venue qui le ramenait près de la porte.

Les choses allèrent ainsi pendant plus d'une demi-journée. Vers les trois heures après midi, mademoiselle de Soulanges se trouva en apparence beaucoup mieux. Sa tête étant redevenue tout à fait libre, elle se mit à parler avec plus d'aisance que cela ne lui était arrivé depuis son accident. Sa mère lit effort sur elle-même pour lui répondre, car elle ne tarda pas h s'apercevoir que le cerveau de son enfant s'échauffait peu à peu. La pauvre Louise llattait, caressait, remerciait sa mère, en lui annonçant sa guérison complète et prochaine. A l'entendre, son mal était presque dissipé ; loin de ressentir aucune douleur, elle prétendait éprouver au contraire un bien-être et une disposition intérieure de l'âme, qui la rendait plus heureuse qu'elle ne l'avait jamais été. De douces larmes coulaient de ses yeux, et un sourire angélique dirigé vers le. ciel répandait une éclatante beauté sur sa figure. En effet, h en juger par son expression et par ses discours, il semblait que la joie de son âme eût quelque chose de si délicat et de si subtil, qu'elle n'osât faire un seul mouvement ou causerie moindre ébranlement h sa pensée, dans la crainte de troubler le merveiUeux bonheur dont elle jouissait.

L'attitude et les paroles de Louise jetèrent tout à la fois de

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l'admiration et de la terreur dans l'âme de madame de Soulanges.

— Sont-elles le résultat d'une inspiration divine ou du délire? se demandait-elle intérieurement; puis, dans son afîreuse perplexité, le souvenir terrible du souhait que sa fille avait fait à l'église se représenta tout a coup à son esprit. Un froid mortel la saisit ; cependant elle conserva assez de force pour épargner à sa fille le spectacle de son désespoir, et, s'étant levée, tout en chancelant elle s'élança loin du lit pour aller tomber dans un autre siège, où elle perdit connaissance.

Cet accident et ses suites, car M. Delahire eut quelque peine à faire revenir la comtesse, ne furent pas remarqués par Louise. Elle pu fut même entièrement distraite, car, tenant ses yeux ouverts et dirigés vers le ciel, puis souriant en les fermant ensuite, elle cherchait à exprimer tour à tour la joie et le respect qui lui étaient inspirés par ce qui fixait ses regards et son attention. Néanmoins, malgré l'air habituel de béatitude qui donnait une majesté et une douceur inexprimables à ses traits, on y apercevait quelques mouvements précurseurs de perturbations fâcheuses.

Ces tristes symptômes n'échappèrent surtout pas à M. Delahire, qui les remarqua au moment où il ramenait madame de Soulanges, que ses conseils n'avaient pu empêcher de se rapprocher du lit de Louise. La position de cet homme était cruelle; il voulait absolument épargner au père et à la mère le spectacle horrible des approches delà mort de leur enfant, et pour s'en préparer l'occasion et les moyens , d'un signe qu'il fit à la dérobée, il avertit le curé de l'événement qui menaçait et du besoin qu'il avait de son assistance.

Cette convention muette venait à peine de se faire, que mademoiselle de Soulanges se fit entendre de nouveau. Son accent était tout aussi animé, mais sa voix était déjà affaiblie, sa prononciation beaucoup moins libre,

— Je le sens... je le sens, disait-elle en s'interrompant souvent, c'est Dieu, je le sens ! . . . 11 paraît dans sa très-sainte humanité... L'excès de sa majesté et de sa gloire... est tel aujourd'hui, que je reconnais que je ne l'avais pas encore vu

tAG l.\ l'RKMli.RF. COMMimiON.

\éiit;il»k'menl... l'icoulcz-vous les chants... les concerts de lonanges... Quelle belle imisiqiie !... que je suis ravie de l'entendre!...

Elle se tut après ces mois, comme quelqu'un qui écoute. Puis enfin elle articula des sons confus, dans l'intention, sans doute, de joindre ses chants à la musique divine qu'elle croyait entendre. Jusque-là, les sentiments pieux et les paroles saintes de Louise, entretenant un reste d'illusion, avaient fait supporter à madame de Soulanges celte scène de douleur; mais quand, à travers ces chants désordonnés el confus, cette malheureuse mère reconnut quelques traits décousus et incohérents de la musique que son enfant étudiait journellement auprès d'elle, elle sentit que la mort était là. En effet, à ce désordre des sons et de la pensée, se joignit bientôt celui des Irails de Louise. Déjà son regard était perdu et ne se fixait évidemment plus sur rien ; déjà même un côté de sa figure demeurait immobile, tandis que l'autre s'agitait involontairement.

La mort, quand elle est consommée, a quelque chose de solennel ; mais la lulte qui s'établit entre Tâme el le corps près de se séparer est hideuse ; elle humilie ceux qui en sont témoins.

Quelque grand que fût le courage de ceux qui étaient présents, M. Delahire put seul supporter ce spectacle. M. et madame de Soulanges, le jeune de Lébis et le curé lui-même, tous détournèrent les yeux, et firent involontairement quelques pas pour s'éloigner du lit.

De ce moment le mal ne cessa plus de faire des progrès efTrayants.

M. Delahire profita de ce sentiment d'effroi pour avertir le curé qu'il était temps pour lui de penser aux derniers devoirs qu'il avait à remplir auprès de la mourante, et d'engager les parents à s'éloigner quelques instants de ce lieu funeste. En prenant pour prétexte le repos dont la malade avait besoin, M. Delahire, aidé du curé, parvint à faii'e retirer le père et la mère, ainsi que le jeune de Lébis, et à leur épargner au moins le spectacle de ce qu'il y a de plus afTreux dans l'heure qui précède l'agonie.

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