I.\ PRKMliRE OIMMLNION
En sortant pour aller chercher les saintes huiles, le curé trouva danslescalier M. do Lébis entouré dune foule d'hoiumes, de femmes et d'enfants agenouillés, priant pour mademoiselle de Soulanges. L'apparition du bon ecclésiastique suspendit les prières. On lut dans son regard triste que tout était désespéré, et cette foule, après s'être ouverte pour le laisser passer, se mit en marche et le suivit jusqu'à l'église en pleurant.
Onze heures de nuit sonnaient quand tous les préparatifs furent achevés pour la cérémonie qui devait avoir lieu auprès de la mourante. Soutenus par l'importance et la sainteté de leur ministère, le curé, revêtu de ses habillements sacerdotaux, et M. Delahire, allèrent annoncer à M. et madame de Soulanges que l'heure suprême de leur enfant allait bientôt venir, et qu'il était temps de remplir envers elle les derniers devoirs de la religion. Quel moment pour un père et une mère! Le désespoir de M. de Soulanges se manifesta de nouveau par des larmes abondantes. Quant à la comtesse, elle porta vivement ses mains à ses yeux, comme si on l'eut tirée d'un songe, en disant au curé :
— Eh quoi ! est-ce que nous en sommes déjà là? Et s'étant aperçue, au silence que Ton gardait, qu'il était impossible de se faire plus longtiMups illusion sur l'affreuse vérité, elle se laissa tomber sur les genoux, essayant de prier, mais ne sachant que demander à Dieu, puisqu'il voulait absolument rappeler sa fille à lui.
Pâle, et les yeux toujours fixés vers la terre, elle se laissa conduire jusqu'à la chambre de son enfant. L'autel portatif avait été disposé de manière à ce qu'on n'eût réservé pour les assistants qu'un fort petit espace près de la porte d'entrée. Ce fut là que madame de Soulanges, son mari et Edmond demeurèrent prosternés pendant tout le temps que dura la cérémonie. Derrière eux, dans le corridor, et plus loin, sur l'escalier et dans la cour, jusqu'à la voie publique, étaient accourus la pauvre Toinette, les gens de la maison et tous les habitants voisins. Prosternés aussi jusqu'à terre, leurs voix se faisaient entendre par un murmure sourd et prolongé qui répondait aux prières du prêtre. Leur intention était pieuse
et charitable, sans doute; mais combien ces longs échos de la douleur publique rendaient plus accal^lante encore celle du père et de la mère de Louise, celle du malheureux Edmond !
Le curé ne remplissait qu'avec peine son ministère ; ses genoux et ses mains tremblaient ; à peine pouvait-il se faire entendre en parlant. Hélas ! ce digne ecclésiastique ne connaissait que trop bien l'état pur et saint de l'âme de mademoiselle de Soulanges; il lui donna l'extrême-onction.
Quand cet acte fut terminé, le désordre et la stupeur furent tels, que M. Delahire, toujours attentif h madame de Soulanges , en profita pour la faire repasser dans sa chambre sans qu'elle sut oii elle allait ni où elle était. Presque hors d'elle-même, et croyant peut-être sa fille déjà morte, il ne lui vint même pas à l'idée de demander à la voir. Le mal, d'ailleurs, fit de tels ravages sur le corps de l'infortunée Louise, qu'elle ne larda pas à y succomber.
Le père fut le premier que l'on instruisit de cette nouvelle. On prit le parti de le conduire dans une aile écartée du château, afin qu'il pût exhaler librement sa douleur loin de la chambre de madame de Soulanges.
Quant à cette malheureuse mère, calme jusque dans l'excès de son désespoir, elle écouta avec une résignation héroïque les deux ou trois paroles que lui bégaya le curé, entre les bras de qui venait d'expirer son enfant, et resta immobile et muette après avoir laissé échapper doucement ces mots :
— Dieu était jaloux de son ange ; il l'a repris.
M. de Soulanges se laissait aller à sa douleur. Il était donc impossible, et il n'eût pas été convenable, que le père prît la moindre part aux soins qu'exigeaient les suites de la mort et les funérailles de sa fille. M. de Lébis sentit que c'était à lui qu'était réservée cette tâche pour l'accomplissement de laquelle, d'ailleurs, tout le monde de la maison semblait le désigner. Malgré l'honilde coup dont son cœur venait d'être frappé, ce jeune homme, pénétré de tendresse et de compassion pour ceux qu'il regardait comme son père et sa mère, résolut d'agir dans la maison comme s'il eiit été le frère de celle à qui il avait espéré de donner uii nom plus doux encore.
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l'our premier soin, il fit préparer une voiture de poste destinée h conduire M. et niadanie de Soulanges h une terre qu'ils possédaient à dix lieues de leur château. Dès qu'ils furent partis, il se livra à tous les détails lugubres dont il s'était chargé, avec un dévouement môle d'une tendresse si pieuse, qui fit fondre en larmes tous les gens de la maison. Rien de ce qui blesse si cruellement le co?ur dans les soins matériels que réclament de pareilles circonstances, ne put le rebuter; et, au milieu du désordre qui accompagne toujouis ces apprêts funèbres, il n'omit, ne négligea rien de ce que commandait la décence, de ce que lui prescrivit la délicatesse. Entre autres attentions, il pensa qu'un souvenir palpable de mademoiselle de Soulanges deviendrait précieux pour sa mère, lorsque la douleur lui permettrait d'en supporter la vue. Aussi pria-t-il M. Delahire d'enlever une boucle de cheveux à la défunte, en lui recommandant de les enfermeidans un papier qu'il cachèterait, afin qu'ils fussent remis intacts à madame de Soulanges. Tout, jusqu'aux détails les plus repoussants du linceul, du convoi et de l'enterrement, devinrent pour lui l'objet d'une surveillance minutieuse, d'un inlérèt tendre et passionné.
La nature ne perd jamais ses droits : jusqu'à la mort de Louise, l'âme d'Edmond avait été contenue par le respect que lui imposaient la jeunesse, la piété de celle qu'il n'osait encore aimer; mais sitôt que le terrible événement eut anéanti tous les obstacles que les convenances sociales mettaient entre elle et lui; lorsque Louise, remontée au ciel, se trouva dans un monde où le jeune de Lébis put la poursuivre et Tatteindre par la pensée, là où il semble que tous les sentiments doivent s'épurer, il lâcha la bride à son cœur, et épuisa près des restes inanimés de Louise, tout ce qui s'y était amassé d'amour pour elle, pendant les derniers temps de sa vie. A l'espèce de fièvre que lui donnait son inconcevable activité, se joignaient l'exaltation de ses sentiments religieux et l'épanouissement tout nouveau pour lui de son amour. Tout ce qui tendait a augmenter chez lui cette double disposition de son âme lui présentait un attrait irrésistible. Si les lois de la décence ne s'y fussent pas opposées, il aurait enseveli lui-
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iiiènio les restes de cette personne vidorée. Il visita soigneusement la bière, fit creuser la fosse sous ses yeux, et régla tout le cérémonial des obsèques. A le voir si actif, si fertile en inventions, si attentif et si soigneux dans le choix des ornements destinés aux funérailles, on Teût pris pour un jeune et futur époux désirant que rien ne manque à la pompe de ses noces. Et, en effet, dans cette mort si funeste, dans It's apprêts de cette cérémonie si terrible, il était impossible à Edmond de ne pas voir un rapprochement de son âme avec celle de la défunte, un mariage céleste enfin qui devait l'unir à elle éternellement.
Pendant toute la durée de cette triste et longue cérémonie, ce sentiment non-seulement se maintint, mais augmenta de force dans l'âmc^ du jeune homme. Au convoi, lorsqu'il suivit le corps de sa fiancée céleste, quand il vit la bière couverte d'un drap blanc et portée par les mêmes jeunes tilles qui, trois jours avant, accompagnaient Louise vivante jusqu'à la table sainte, il montra un front non pas radieux, mais serein. Involontairement il portait ses yeux du cercueil au ciel, et du ciel sur la foule qui l'environnait. Quelque chose de grave, de saintement joyeux, était répandu sur toute sa physionomie, et, au milieu de tous les assistants eu pleurs et marchant la tête baissée, Edmond était le seul dont le main- (itni fut exempt de contrainte, dont le regard brillât de la lumière de l'espérance. Môme au bord de la fosse, quand il jeta de l'eau bénite sur le corps, lorsque le bruit sourd du cercueil s'étouffaà mesure qu'on le couvrait de terre, l'attitude de cet inforfiiné jeune homme conserva un calme imposant.
Mais la sfupeui douloureuse qui régnait ne permit pas a la foule d'o])server cette expression singulière. Ceux par qui elle fut remarquée en atltribuèrent uniquement la cause à la résignation et à la piété si connue de M. de Lébis. Mais, bien que ce sentiment entrât pour beaucoup dans sa conduite extérieure en ce moment, personne ne se douta cependant que ce jeune homme assistait mentalement à un mariage spirituel, dont \r. souvenir devait laisser des (races ineffaçables dans son âme, et intluer sur le reste de sa destinée.
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A peine le? domiors devoirs eiireiU-ils été rendus à la dépoinlle mortelle de niademoiselle de Soulaiiges, que le jeune de Lél)is sentit au fond de son cœur le besoin impérieux de s(; rapprocher des parents de la défunte. 11 lui semblait qu ils étaient devenus siens; il brûlait tout à la fois du désir de mêler ses larmes aux leurs, et de faire sanctionner le grand acte qui s'était accompli pour lui devant le cercueil de Louise, par la bénédiction du père et de la mère de son épouse céleste.
M. et madame de Soulanges, dans Tisolement affreux oii les plongeait tout à coup la perte de leur tille, sans s'être communiqué leur pensée, nourrissaient des espérances delà même natui-e. Ils désiraient, au fond du cœur, que M. de Lébis prît auprès d'eux l'attitude et la place d'un fils.
L'entrevue de ces trois personnes fut déchirante. Le père pleura; mais la mère resta muette. Edmond, dont l'âme et le corps étaient épuisés de fatigues, se montra pâle, abattu et défait.
La douleur a, comme la joie, son apogée et son nionienl d'ivresse; mais quand l'àme échappe aux dernières illusions qu'elle s'est faites pour retomber dans la réalité du malheur, elle souffre plus que jamais. Les jours qui suivent la mort d'un être chéri sont mille fois plus pénibles à supporter que le moment de la séparation même. C'est un siège vide que l'on rencontre, un vêtement dont la couleur ou la forme nous rappellent la personne; puis le retour de certaines heures qui réglaient de certaines habitudes ; un travail laissé en train, et mille autres détails inaperçus la veille, qui vous déchirent le cœur quelques jours plus tard. D'ailleurs, si aimé, si aimable qu'ait été cet être dans sa famille, on ne reconnaît entièrement la puissance qu'il y exerçait , que quand il n'existe plus. L'habitude nous fait même regretter jusqu'à ses défauts ; et le vide que sa perte laisse dans nos cœurs est comme un moule dont les profondeurs nous découvrent le secret de mille besoins tendres qui ne peuvent plus être satisfaits.
Insouciants de l'avenir, et sans former aucun projet, il demeura tacitement couvoiui outre le père et la mère do
Louise, quEdmond de Lél)is habiteiail leur maison. Tous trois sentaient le besoin de se donner réciproquement une compensation pour ce qu'ils avaient perdu. Aux yeux d'un étranger, le genre de vie qu'ils menèrent eût paru un supplice intolérable ; pour eux, c'était une manière d'être douce, comparée aux angoisses de cœur qu'ils eussent éprouvées en se séparant.
Ce deuil intérieur et pur de tout faste dura près d'un an. Madame de Soulanges et le jeune de Lébis, chez lesquels cette douleur se combinait avec leurs habitudes pieuses, auraient sans doute pu vivre longtemps ainsi. Mais bien *quc M. de Soulanges fût dominé par un chagrin véritable, cependant sa mobilité d'esprit naturelle ne put tenir plus longtemps contre des habitudes journalières dont la régularité et la tristesse auraient indubitablement fini par altérer son caractère et sa santé. Sa femme, qui lui était sincèrement attachée, sentit la nécessité de faire un effort sur elle-même pour remplir envers lui des devoirs sacrés. Elle fut la première à demander l'exécution d'un projet que M. de Soulanges avait glissé plusieurs fois dans la conversation. 11 fut donc résolu qu'ils iraient faire un voyage en Italie, accompagnés du jeime Edmond de Lébis.
Rome fut le lieu oii ils séjournèrent le plus longtemps et avec le plus de plaisir. Le père de Louise, soit en visitant les nombreuses curiosités de cette ville, soit en fréquentant la haute société que Ton y rencontre , trouva toutes les occasions de se distraire honorablement et avec décence de ses chagrins.
Quant à madame de Soulanges et à M. de Lébis , ils ne pouvaient être mieux placés pour faire accepter à leurs âmes les seules nouveautés qu'elles voulussent admettre. Le nombre et la singularité des églises, les pompes extraordinaires du culte, la vue d'une foule de monuments saints, empreints des souvenirs antiques de la religion chrétienne, furent pour ces deux personnes des occasions de déplacements et de promenades qu'aucun autre sujet n'aurait pu provoquer.
Cependant, ces pieuses distractions elles-mêmes n'eurent qu'une influence très-passagère sur l'esprit de madame do
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Soulauges. Le cérémonial inusité des églises de Rome dépaysait sa piété ; aussi toutes les fois qu'il lui était possible d'assister aux oflices à Saint-Louis des Français, ne manquait-elle pas d'y aller prier à sa manière et selon les habitudes de son enfance.
Ce n'était pas sans quelque répugnance intérieure qu'elle observait dans les grandes basiliques de Rome le luxe des marbres, des peintures et des habillements; les sons parfois mondains de la musique, et l'air inatleutif de la foule qui prie en marchant sur des Heurs.
Plus d'une fois, conduite en ces lieux par M. de Soulanges et par Edmond de Lébis, la mère de Louise, dans sa douleur jalouse, fut blessée de l'empire que ces distractions prenaient sur ces deux personnes. Rien n'augmente, n'irrite nos chagrins et nos regrets comme de les voir diminuer dans l'âme de ceux qui les ont éprouvés aussi fortement que nous. Madame de Soulanges avait trop d'élévation dans l'esprit pour laisser soupçonner une pareille faiblesse ; elle se la reprochait même intérieurement, mais après les courses du jour, le soir lorsqu'elle était seule, car elle ne voulut jamais fréquenter aucune société, toute l'amertume de son chagrin retombait sur son cœur, et le souvenir de son enfant se représentait à elle plus vif que jamais.
En présence du cercueil de Loidse, Edmond, ardent tout à la fois d'amour et de piété, avait accepté mentalement la défunte comme fiancée, comme épouse céleste, et s'était juré là à lui-même, de rester fidèle à ce pieux engagement. Sa résolution demeurait inébranlable. Mais quelle que soit la force du caractère d'un homme, toujours il sent le besoin d'en prévenir la mobilité. Un instinct secret avertit même les âmes les plus courageuses de se. mettre à l'abri de quelque institution puissanie qui ne leur laisse plus la faculté de faillir. Déjà eu France, Edmond de Lébis avait eu l'idée d'entrer dans les ordres. Mais à Rome, lorsqu'il eut l'occasion de fréquenter ce clergé au milieu duquel il y a tant d'hommes remarquables par leur piété, leur savoir et leurs manières ; quand il vit cette élite de la société de ce pays, former un corps imposant par le bien qu'il peut faire, par les talents
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(Iiril développe, par les luiiils el difficiles emplois quMl remplit, le jeune de Lébis entrevit alors Toccasion de se rallaeher encore aux intérêts sérieux de ce monde, tout en reslant fidèle au vceu qu'il avait fait. Ce n'est point un roman vulgaire que cette histoire, où Ton prétende exagérer le mérite de ceux qui y figurent. M. de Lébis avait une piété vive et sincère, ce qui n'exclut pas le désir raisonnable de donner un but d'utilité réelle a sa vie.
Ce qui démontre que son projet était grave, c'est qu'Edmond n'en fit part à personne, pas même h madame de Soulanges. Il voulut soumettre son âme à quelque temps d'épreuves intérieures, par lesquelles il pourrait s'assurer que sa résolution n'était pas le résultat du prestige de Rome religieuse, ni une fantaisie passagère indigne de celle au nom de laquelle il comptait se vouer à Dieu.
Les voyageurs revinrent en France. M. de Soulanges avait repris sa bonne santé et sa bonne humeur. Pendant la route, son infatigable activité fut employée à surveiller quelques petits objets d'art placés dans, la voiture et distraits par précaution des caisses de tableaux et d'antiques parties d'avance, le tout destiné à orner son château.
Il était facile de s'apercevoir, et la mère de Louise l'avait vu, qu'au chagrin d'Edmond avait succédé quelque projet dont elle ignorait la nature.
En effet, le jeune homme, dans tous les instants qu'il ne consacrait pas à madame de Soulanges, s'interrogeait sans cesse intérieurement pour s'afïermir dans sa résolution.
Aussi innocent que soit un secret, quand il s'interpose entre deux personnes accoutumées à se communiquer toutes leurs pensées, le charme est rompu.
Madame de Soulanges se gardait bien de troubler le calme de son mari; elle n'osait plus parler de son chagrin à Edmond de Lébis; aussi pendant tout le voyage retotnba-t-elle toujours douloureusement sur le souvenir de sa fille.
Mais à quoi bon s'appesantir plus longtemps sur un réeit qui n'a peut-être été que trop long? Revenue en France, madame de Soulanges contracta une maladie qui la conduisit au tombeau, un au après son retour d'ItaUe. Le courage
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de cette dame avait été d'autant plus grand, que personne, excepté peut-être M. de Lébis, ne se douta des souffrances intérieures qu'elle éprouvait. Poursuivie sans cesse par le souvenir de sa fille, ses devoirs d'épouse lui faisaient une loi de cacher ses chagrins à M. de Soulanges, pour qui des distractions, bien innocentes sans doute, mais incompatibles avec la douleur de sa femme, étaient devenues des besoins impérieux.
M. de Lébis l'assista "a ses derniers moments. Ce fut même quelques jours avant sa mort qu'il lui fit part du projet qu'il avait conçu de prendre les ordres. Cette détermination, préparée avec tant de prudence et de maturité, toucha singulièrement la mère de Louise; elle avait perdu depuis si longtemps l'usage de la joie, qu'elle eut un effort pénible 'a faire pour recevoir celle que lui causa cette résolution. Mais cette pieuse et tendre mère interpréta toute la pensée de celui qu'elle avait choisi pour sou gendre, et après l'avoir béni, elle mourut contente en pensant qu'un cœur pur, qu'une ùme tendre serait le tombeau vivant où elle pouvait déposer sûrement le souvenir de sa chère fdle.
Après cet événement, M. de Soulanges, qui avait phis d'estime et d'admiration pour la conduite du jeune de Lébis, que de goût pour son caractère, vécut seul, et ne tarda môme pas 'a retourner au château de Soulanges, qu'il préférait à ses autres propriétés.
Ces messieurs se séparèrent bien, sans trop de regi'et, pour dire la vérité, l'un et l'autre se disposant à embrasser le genre de vie qui lui convenait. Edmond de Lébis retourna à Rome, où, après s'être affermi de nouveau dans sa résolution, il se prépara à se détacher entièrement des choses mondaines. Pendant le temps qui précéda celui où il reçut les ordres, quelques voyageurs ont eu l'occasion de le voir. Sa physionomie noble et gracieuse avait une expression de tristesse que ses malheurs ne justifient que trop ; mais malgré l'austérité de sa vie habituelle, il fréquentait encore quelques salons, où, quoique rarement, il se faisait remarquer par une conversation élégante comme celle d'un homme du monde, et grave cependant comme l'exigeait son état futur. Depuis
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quelques années il est prêtre ; et s'il faut en croire ce que rapportent ceux qui sont arrivés dernièrement de Rome, M. de Lébis est bien en cour, et dans la voie qui mène aux plus éminentes dignités ecclésiastiques.
Quant à M. de Soulangcs, revenu à son château, il employa le superflu de sa fortune à le reconstruire sur un plan nouveau. Entre autres embellissements, il y éleva une aile en forme de vaste galerie où il plaça toutes les curiosités bonnes ou mauvaises qu'il avait rapportées d'Italie. Cet homme, avec l'inconséquence d'un caractère bon, mais frivole, fit placer dans ce musée, auprès des dieux du paganisme et parmi les bustes d'empereurs roinains, les portraits de sa lîlle et de sa femme, qu'il avait fait sculpter en marbre.
Ce nouvel état de maison et ses goûts naturels l'entraînèrent promplement à recevoir beaucoup plus de monde chez lui qu'avant son veuvage. Après une année ou deux passées ainsi, la privation de famille lui devint insupportable. Ses connaissances, ses amis mêmes lui firent entendre que riche, et assez jeune encore, il ferait bien de penser à se remarier. 11 ne resta point sourd à ces conseils. Il chercha une femme, épousa une veuve, en eut des enfants, fut entouré d'une nouvelle famille, s'accoutuma à un nouveau bonheur, et oublia complètement les chagrins qu'il avait éprouvés.
A Soulanges, le souvenir de la mère et de la fille ne fut conservé que par M. Delahire, le curé, et Toinettc.
A Rome, Louise devint pour Edmond de Lébis un ange gardien dans la vie sainte qu il avait résolu de mener sur la terre.
En ce monde, toutes les douleurs cèdent au temps; toutes ! excepté celle d'une mère qui a perdu une fille de seize ans i
Vers 1808 ou 1809, j'pus besoin de faire emplette d'une paire de rasoirs. On m'indiqua un habile coutelier qui demeurait rue Saint-Honoré, et j'allai le trouver. En entrant chez lui, je fus frappé de la ressemblance des traits de son visage avec ceux de Descartes ; c'étaient les mêmes cheveux noii's, la môme figure pale et creusée; comme dans la physionomie du philosophejeretrouvai dans celle de l'artisan cette même pénétration calme, repos passager d'une âme ardente. Il me fit voir plusieurs pièces de coutellerie que je lui demandais; mais à peine eus-je fait quelques observations sur l'inutilité de l'éclat du manche de pareils outils, qu'il replaça ses rasoirs dans une montre élégante.
— Vous avez raison, dit-il, mais tout cela, voyez-vous, est fait pour ceux qui passent; on ne les attire qu'avec ce qui brille. Venez par ici, jivec moi.
En disant ces mots , il mit le pied sur une petite échelle qui conduisait dans une cave, et j'y descendis après lui.
C'était son atelier privé. Du milieu d'un chaos d'outils, de meules, de morceaux de métaux et de machines dont j'ignorais l'usage , il retira une paire de rasoirs fort simples quil me remit entre les mains.
— Voilà, dit-il, ce qu'il vous faut; donnez-moi dix francs. A peine Tavais-je payé, quil mit devant moi une serrure
de sûreté d'une invention admirable et parfaitement exécutée, quoique non finie.
— Pourquoi, lui demandai-je, u'achevez-vous pas cet ouvrage? Ce morceau, exposé parmi les produits de l'industrie nationale, vous ferait connaître, et votre fortune serait faite.
— Ma fortune? reprit-il en laissant échapper un sourire
qui exprimait de l'indifférence et même du mépris ; ah ! pour cela peu m'importe; tenez, continua-t-il en jetant sur son établi une batterie de fusil et une giberne d'une invention toute particulière, voilà ce qui aurait dû me faire connaître... Mais avec celui-là !... Humph !... 11 suffit qu'une bonne idée ne vienne pas de lui, pour qu'il la rejette. J'allais parler, il m'arrêta en continuant.
— Oui, monsieur, avec de l'infanterie comme la nôtre, si l'on adoptait ma batterie et ma giberne , il n'y aurait pas d'ennemis au monde qui pussent nous résister.
Il mit alors un soin et une vivacité extrême à m'expliquer le mérite de son invention, jusqu'à ce qu'après en avoir entièrement montré l'efî'et, il jeta le tout loin de lui avec im dépit furieux.
— Tout cela, ajouta-t-il, il ne faut plus y penser. Monsieur l'Empereur n'en veut pas; tout est dit... Et savez-vous quelle récompense je demandais?... Que l'on mît mon nom, mon pauvre nom, Michel, sur mes batteries !... Mais cela ne faisait pas son compte... C'est un grand N qu'il y voudrait mettre, et puis me donner de l'argent. Vilain jaloux do la gloire des autres ! Il lui faut tout !
L'agitation de Michel était extrême , et je jugeai à propos de ne pas la prolonger en revenant sur ce sujet. Pour préparer un changement de conversation, je fis im tour sur moimême, au milieu de tous les objets dont la cave était encombrée, et portant la main sur un petit appareil en bois, que je soupçonnai propre à la recherche du mouvement perpétuel, Qu'est-cela ■? lui dis-je.
— Oh ! rien , répondit-il aussitôt en repoussant la petite mécanique , comme s'il eût craint que je n'en devinasse l'objet; c'est une idée qui m'est venue et qui n'est pas mûre encore ; mais voilà ce qui m'occupe en ce moment.
En disant ces mots, il montrait du doigt un fourneau, des creusets et une boîte, tout en fixant son regard avec force et gravité sur le mien.
— Cette boîte, ajouta-t-il sans changer d'attitude , reuferme une composition métallique dont la propriété sera tout à fait singulière , quand plie aura atteint sa perfection. Alors
ce métal sera susceplible de recevoir un poli si parfait, il deviendra si pénétrable , qu'en lui faisant réfléchir un objet il en retiendra l'image pour toujours dès qu'il aura été trempé. Un léger sourire d'incrédulité sillonna mes lèvres.
— Ecoutez, monsieur, dit Micliel en s'approchant de mon oreille , je ne demande que trois mois encore pour achever ce miroir, et vous en verrez l'eftet.
Ce délai me mit plus à Taise, et voyant à quel liorame j'avais affaire , je ne le heurtai pas dans ses idées. Je crus agir prudemment en lui donnant de nouveau le conseil de profiter de son rare talent pour accroître et assurer sa fortune; mais à ce dernier mot il fit un signe de tète négatif qui m'étonna.
— Vous avez une femme, des enfants, sans doute, lui dis-je, il faut penser à eux.
Michel laissa tomber sa tète, porta la main à ses yeux et se mit à pleurer. Interdit, j'attendais sa réponse.
— Il y a aujourd'hui trois mois, dit-il enfin en sanglotant, que mon pauvre petit Charles est mort; et sa mère, ma pauvre Thérèse, qui est là-haut malade, ne tardera pas a le suivre.
— Mais pourquoi rejeter ainsi toute espérance?
— Ah ! monsieur, reprit Michel, qui, par un grand effort sur lui-même, était parvenu a arrêter tout a coup ses pleurs, si Thérèse a huit jours à vivre , c'est beaucoup ; hier le médecin a été obligé de me dire la vérité. Elle est malade de la poitrine.
Michel essuya ses yeux , dérangea une partie des outils amoncelés, pour me faire un chemin, et me prit par le bras en disant :
— Il faut que vous voyez ma pauvre Thérèse.
Nous nous dirigeâmes vers un angle de la cave où était pratiqué un escalier tournant qui menait à l'arrière-boutique. A peine y fus-je monté, que je vis en effet madame Michel, la pauvre Thérèse , étendue sur une chaise longue. Malgré la pâleur de son visage et sa maigreur extrême , la beauté de son regard et la douceur angélique de sa physionomie me firent une profonde impression. Michel s'en aperçut, et comme il m'approchait un siège h côté de sa femme , je
surpris dans ses yeux une espèce de satisfaction passagère que lui causait mon émotion. 11 se tint debout près de moi.
— N'est-ce pas, ine dit alors Thérèse, d'une voix éteinte mais assez libre , n'est-ce pas que Michel est un habile ouvrier ?
Comme je lui témoignai le cas particulier que je faisais des talents de son mari, mes éloges firent naître sur sa belle figure un de ces sourires de satisfaction mêlée de tendresse , qu'il n'appartient qu'à l'orgueil conjugal de produire.
— Je vois bien, ajouta-t-elle en me faisant un signe d'intelligence, que vous êtes un véritable connaisseur, car Michel n'en fait pas descendre d'autres dans son atelier. Eh ! vraiment tout le monde dit bien que Michel n'a pas son égal à Paris. S'il était aussi raisonnable qu'il est habile , je ne le gronderais pas si souvent ; n'est-ce pas, Michel ?
— C'est vrai, Thérèse, dit le mari en baissant la tête.
— Grondez-le donc aussi, vous, monsieur, me dit-elle avec grâce, grondez-le de ce qu'il s'occupe de mille extravagances qui le détournent de son état. Sans ces distractions , notre fortune serait faite et nous pourrions nous retirer. Je te préviens, Michel , que dès que je serai guérie je veux aller à la campagne; ainsi travaille pour avoir une petite, maison... avec un verger et un parterre de fleurs; n'est-ce pas, Michel ?
— Oui, Thérèse.
— Tu m'achèteras aussi une petite chèvre ?
— Oui, Thérèse.
— Et tu auras un atelier pour t'occuper auprès de moi?
— Oui, Thér,èse.
— Et nous serons bien heureux; n'est-ce pas, Michel?
— Oui, Thérèse.
Michel étouffait de douleur. Pour abréger son supplice, je me levai en prenant un air d'autorité, afin d'engager la malade h ne plus se fatiguer en parlant, et j'entraînai son mari dans la boutique.
— Ah ! ma pauvre Thérèse !
Ce fut tout ce qu'il put dire en sanglotant, et il me quitta brusquement pour redescendre dans la cave où il m'avait conduit d'abord.
LE MÉCANICIEN KOI. 531
lin voyage m'éloigna de Paris pour quelque temps. A mon retour j'allai pour voir Michel et sa femme, mais la boutique était fermée, et j'appris des voisins la mort de Thérèse et la disparition de Michel, qui, disait-on, peu réservé dans ses propos, avait été obligé d'éviter par une fuite prompte les poursuites de la police. Depuis ce moment, c'est-à-dire pendant près de seize ans, je n'entendis plus parler de cet homme. 11 y a quelques années qu'en revenant du fond de l'Angleterre, je m'arrêtai à Matlock-les-Bains, dans l'intention de visiter les petites merveilles du Derbyshire et des bords du Derwent. A table d'hôte j'appris d'un jeune Anglais qu'un Français, âgé de cinquante ans environ, avait été ramené des Etats-Unis par une famille anglaise, dans un état complet de folie. Ce malade et les personnes qui l'accompagnaient se reposaient en effet à Matlock en attendant qu'ils reprissent la route de Londres , où quelques parents du fou devaient se charger de lui et de la gestion de la fortune que ce malheureux avait acquise en Amérique.
— L'histoire de cet homme est singulière, me dit le jeune Anglais ; on assure que c'est un mécanicien des plus habiles, soit qu'il invente , soit qu'il exécute. 11 s'était échappé de France autrefois, on ne sait pas trop pour quelle raison. Arrivé à New-York , ses talents lui avaient déjà fait obtenir d'assez brillants moyens d'existence , quand une compagnie qui se forma pour établir des bateaux à vapeur sur le lac Ontario, le chargea de tous les détails de construction relatifs à cette grande entreprise. Sa fortune fut rapide. On prétend que l'état d'aisance où il arriva si brusquement Ta entraîné à quelques excès de libertinage qui augmentèrent la disposition naturelle quil pouvait avoir à la folie. Ce quïl y a de certain, c'est qu'occupé à la surveillance des machines, et en butte, dit-on, à la jalousie de quelques-uns de ses subordonnés , le malheur a voulu que la chaudière d'un bâtiment qu'il montait il y a six mois fît explosion. Une bonne partie de l'équipage périt. Lui fut sauvé sans avoir même reçu de blessures apparentes. On s'aperçut, deux jours après, que sa raison était troublée , et qu'il avait complètement oublié la langue anglaise, dont il faisait toujours usage depuis quelques années.
532 LK MÉl V.MCIEN KOI.
J'interrompis mon narrateur pour lui demander s'il me serait possible do voir cet homme.
— Sans doute, répondit l'Anglais; vous obligerez même les personnes qui l'entourent, car elles saventà peme quelques mots de français. Quant au malade , je pense que votre présence et votre conversation ne peuvent que lui être agréables et salutaires. On a au moins l'espérance qu'il sera plus tranquille lorsqu'il cessera d'entendre parler l'anglais, qui excite toujours sa colère. C'est pour cela qu'on s'empresse de le faire rentrer en France.
Le déjeuner fini , le jeune Anglais me conduisit à la maison habitée par le fou. Mon conducteur dit deux mots à ses compatriotes , et je fus introduit dans la chambre du malade. C'était bien lui. Malgré son front devenu chauve et le reste de ses cheveux blanchis, je reconnus aussitôt Michel. 11 était assis, paraissait préoccupé et tenait sur ses genoux cette même boîte au miroir métallique qu'il m'avait montrée anciennement. Je m'approchai de lui sans témoigner ni crainte ni hésitation , précaution importante auprès des cerveaux malades.
— Monsieur Michel, lui dis-jc alors, me reconnaissezvous?
Il porta attentivement son regard sur moi connue pour .s'assurer de la réponse qu'il allait faire ; puis, après avoir souri légèrement :
— Nous aurons bientôt fait connaissance, dit-il, puisque vous parlez un langage intelligible, et il versa quelques pleurs de joie.
Ce début me donna bonne espérance, et je m'empressai de saisir la main qu'il me tendit.
Je suis bien malheureux, continua-t-il en laissant tomber son regard vers la terre, personne ne veut plus parler avec moi, et ils ont tous fait un complot pour me refuser ce que je demande.
— Mais je viens au contraire, monsieur Michel, pour savoir ce que vous désirez.
Il releva la tête, son œil s'anima.
— Serait-il vrai? Ne me trahirez-vous pas aussi?
LK MKC.VMOJt.N Uni. 533
— iNon, ayez conliance en moi, et soyez certain que je vous ferai obtenir tout ce qui dépendra de moi.
— Eh bien ! je vais voir à l'instant, conlinua-t-il avec gravité, si je puis compter sur vous. Voyez-vous ce lac? (En parlant ainsi, il montrait à travers les vitres la petite rivière du Derwent qui coule à quelque distance de la maison. ) Je meurs d'envie de faire une promenade sur le lac... Allons sur le lac ! Mes geôliers s'y opposent, mais vous, vous me conduirez sur le lac!... Eh bien!... vous me refusez?...
— Non, répondis-je enfin, après avoir réfléchi aux suites de ma promesse, et je vais tout préparer pour vous satisfaire.
Il me tendit la main, secoua la mieruie avec force en disant : « Je vous attends. »
Je donnai les détails de cette entrevue aux personnes qui prenaient soin du malade. Puis le jeune Anglais et moi nous sortîmes pour aller nous assurer de deux barques. L'erreur qui faisait prendre à Michel le Derwent pour un lac me donnait bien quelque inquiétude; aussi convînmes-nous que, pendant que je serais avec lui dans un bateau, il y en aurait un autre derrière à peu de distance, alin que l'on piU me prêter secours en cas de besoin.
(les préparatifs achevés, j'allai chercher Michel, qui, debout, le chapeau sur la tète, et son miroir suspendu à son côté, attendait mon retour avec impatience. 11 prit mon bras, se mit en marche d'une manière alerte, et monta même assez lestement dans le bateau avec moi. Le rameur, qui était Anglais, avait reçu l'ordre de ne pas proférer une seule parole, afin de ne pas irriter le malade, auquel j'avais eu soin de dire que notre pilote était muet, ce qui l'avait singulièrement réjoui. Notre promenade commença.
Or, il est a propos de savoir que le Derwent est une petite rivière qui n'a pas toujours six toises de IcU-ge aux environs de Matlock, et que ses bords encaissés dans des roches assez élevées sont couverts d'arbres qui s'avancent tellement quelquefois sur l'eau que leurs branches touchent aux l)ateaux des promeneurs. Cette espèce de navigation au milieu d'une forêt était loin de donner l'idée d'un lac, et je tremblais dans la craiute que mon pauvre Michel ne m'accu-
sût de l'avoir trompé. 11 en fut autrement. 11 était décidément sur un très-grand lac, et à l'épanouissement de sa physionomie, ainsi qu'à la manière dont il promenait horizontalement son regard, il était facile de deviner qu'il se croyait au milieu d'une vaste étendue d'eau. Une digue qui intercepte la navigation du côté de la roule de Derby, en limitant la promenade nous forçait de retourner d'oii nous venions. Cette manœuvre m'inquiéta encore; mais Michel me rassura aussitôt en disant :
— Ah ! c'est bon, on change de direction. On a raison, il y a un courant en cet endroit.
Puis après quelques instants de silence :
— Nous avons bien fait quinze milles déjà, n'est-ce pas? ajouta-t-il, car on ne voit plus le rivage.
Je me gardai bien de faire aucune observation sur ses paroles. Mon homme resta silencieux pendant quelque temps encore, après quoi il reprit d'un air grave, mais calme :
— Vous voyez l)ien ce grand lac? Eh bien ! tout cet espace a été habité, il y a eu là des hommes, et, je ne dis cela qu'à vous seul au moins, j'en ai été roi. Tout a été détruit, tout a été abîmé, excepté moi. Je suis le reste d'un monde... Oh! j'ai commis une grande faute, mais j'en ai été bien puni... Savez-vous que, quand je vins ici pour la première fois, ils furent si surpris qu'ils me prirent pour un sorcier? Mais cela n'est pas étonnant, dit Michel en me parlant bas à l'oreille, j'avais le secret du mouvement perpétuel et je l'ai combiné avec la puissance de la vapeur et des eaux : comprenez-vous maintenant?
Je fis un signe afflrmatif.
— Alors je trouvai au bas d'une montagne et près du rivage une caverne spacieuse. C'est là où j'établis ma machinemère. Elle n'en eut pas plus tôt produit une semblable à elle-même, que celle-ci en enfanta une autre, puis une autre, lesquelles en vomirent encore de nouvelles, qui se multiplièrent sans repos et sans fin. Chose admirable à voir ! tout cela flottait sur l'eau sans se toucher, sans se heurter jamais ; et cependant tous les mouvements se transmettaient avec une rapidité surprenante; mais tout, exactement tout était prévu.
Aussi, meubles, aduiinislralions, batterie de cuisine, biblio- (bùques, artillerie, tounie-broches , horloges et jusqu'à la monnaie, tout, tout était confectionné, employé, régularisé, neltoyé, compté et empilé au moyen de menues machines, que de plus grandes mettaient en mouvement d'après l'impulsion 'donnée par la machine-mère. La place de chaque objet, de chaque personne, l'espace qu'ils devaient occuper et parcourir, étaient mesurés et calculés de telle sorte que qui que ce fût ne pouvait se soustraire à la vigilance des autres, et que le plus petit objet ne courait pas le risque de s'égarer. Pas de menteurs, pas de voleurs, pas de traîtres, pas d'assassins ; tout le monde était forcé d'être vertueux!... Michel, après avoir laissé échapper un grand éclat de rire qui lui fut arraché par l'idée du succès de ses inventions, redevint tout a coup triste et morne.
— Tous vertueux! répéta-t-il plusieui-s fois, tous vertueux!... Excepté moi !
Il prononça ces derniers mots en poussant de profonds soupirs. Je mis tout en usage, prières et caresses, pour le calmer, et je réussis assez bien. Il tenait ma main dans les siennes, et après m'avoir regardé pendant quelques instants avec une bienveillance mêlée de tristesse :
— Que vous êtes heureux ! me dit-il, vous n'avez jamais été maître; vous n'avez jamais été roi; vous n'avez jamais eu l'envie et le pouvoir de faire le mal? Eh bien! moi, je l'ai fait. Je l'ai médité, je l'ai calculé, je l'ai machinisél... Quand on est roi, il faut de l'argent? Eh bien ! j'ai dit qu'on ne m'en donnait pas suffisamment. On a répondu que si ; j'ai soutenu que non ; eux et moi nous nous sommes brouillés, et je me suis retiré dans ma caverne... Hélas, mon Dieu ! je n'eus besoin que de toucher un petit point de la machine, à l'instant j'augmentai de deux dents tous les râteaux destinés h transmettre la monnaie, et bon gré malgré, j'eus tout ce que je voulais.
Un petit retour de vanité anima encore la figure de Michel, qui retomba presque aussitôt dans ses idées graves de repentir.
— Si je m'en étais tenu là ! reprit-il en soupirant, oh !
53G LE MÉCAINICIEN ROI.
ayez pilie de inoi, puisque je vous dit tout ! ... il y avail lit des femmes qui «l'ont tenté, des maris qui me gênaient... Maudites soient les inventions qui me sont venues!... Voyezvous des machines qui poussent ceux-ci d'un côté, tandis qu'elles entraînent celles-là de l'autre?... Et puis des cris, des injures, des malédictions sur moi... Oh ! quel enfer !... Et quand j'étais rentré dans ma caverne, je n'étais occupé que du soin de visiter et d'affermir ma machine, pas un moment de repos, toujours combinaison sur combinaison pour prévoir des obstacles. Aussi j'ai toujours été le plus fort, aussi ils m'ont pris en horreur... Oh! c'était bien triste dans ma caverne, mais leurs cris m'y repoussaient toujours... Que d'efforts j'ai faits pour les empêcher de crier ! mais mon art m'a toujours trahi, je n'ai pu y parvenir.
— Après un instant de silence, Michel parut rassembler comme sur un point imperceptible toute la force de son attention, et il continua ainsi :
— Dans ma solitude, et pour me distraire, je copiai dans les dimensions les plus petites tout ce qui existait réellement en grand sur le lac, et par un mécanisme intermédiaire, je parvins à reproduire dans un petit monde (jue j'avais entre mes mains et sous mes yeux, la contre-épreuve de tout ce qui s'agitait sur une étendue immense. J'étais présent à tout ce qui se faisait; j'entendais tout ce que l'on disait, tout ce l'on disait de moi ! Oh ! si vous saviez ce qu'ils disaient de moi!... Bientôt je n'eus plus le courage de regarder mon petit monde. J'y voyais trop bien que le découragement et Tennui s'étaient emparés de tous ceux qui habitaient le grand. Chaque jour je les voyais devenir plus maigres, plus jaunes, et pour ceux qui conservaient encore quelque vigueur, il n'en faisaient usage que pour me maudire, et chercher à briser les inévitables coulisses sur lesquelles je les faisais glisser. Ce fut alors que mon ouvrage m'effraya; j'aurais voulu le changer... impossible 1... Vous sentez la conséquence? si j'avais détendu mes ressorts d'un seul cran, je n'étais plus maître de rien... Aussi je les resserrai au contraire, et je les resserrerai encore !
Michel vivement énui fut obligé de faire une pause; niaib