XVI ■ DE LA LECTURE DES KOMANS
j'ai lus dans Jiia jeunesse, est-ce celui dont le souvenir s'est représenté avec le plus de vivacité à mon espiit dans le danger, et qui m'a garanti do fatales imprudences.
Quoi qu'il en soit, il y a une telle variété dans les caractères et l'esprit des hommes, que je n'oserais recommander l'emploi d'un moyen qui, s'il lut un préservatif pour moi, pourrait devenir une occasion de chute pour d'autres. Mais outre qu'à ce sujet je voulais rendre hommage à la vérité en ce qui me concerne, je saisis encore cette occasion de donner une nouvelle preuve de la salutaire influence d'un ouvrage composé dans une intention pure, fiit-il même, comme celui de l'abbé Prévost, entaché de détails sans lesquels le récit manquerait de vérité et de force, et ne porterait pas un coup si fort à Fâme du lecteur.
Quand on dresse de jeunes chevaux pour les batailles, ou a soin de les conduire aux revues et aux petites guerres poui' leur ôter l'étonnement et la*crainte que leur cause le mouvement des troupes, l'éclat des couleurs et le bruit des tambours et de l'artillerie. Les romans et le théâtre peuvent être considérés, aux'époques de civilisation telle que la noire, comme des épreuves analogues, au moyen desquelles on avertit, on prépare l'intelligence et l'àme de ceux qui se disposent à entrer dans le monde, afin que l'inexpérience ne compromette pas leur courage dès les premiers combats qu'ils auront à soutenir.
Mais puisqu'il est si important desavoir l'avanlage que l'on peut tirer des livres qui n'ont point été écrits dans l'intention •exclusive de transmettre une instruction morale, je crois que c'est ici l'occasion de s'entendre sur une question que tout le monde fait, mais a laquelle personne n"a jamais eu le courage de répondre. Quels sont les meilleurs ouvrages de poésie, d'histoire, de voyages ou tragédies, comédies, satires, contes et romans dans lesquels il ne se rencontre pas des faits et des paroles qui blessent la morale et l'honnêteté? 11 n'en existe pas. Est-ce à dire pour cela qu'il faille s'abstenir d'en faire la lecture? Ou se croira-t-on obligé de mutiler des chefsd'oeuvre littéraires h. cause de quelques hardiesses, comme on a tant détruit de statues antiques par horreur pour les nudités? Le cas est grave, et cette sainte fureur pourrait mener bien loin, car, je le répète, il n'y a pas un livre au monde, sans excepter ceux réputés sacrés chez tous les peu-
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pies, qui ne donnassent lieu h des suppressions cl à des mutilations de cette espèce.
Puisque Tou a fait des études conqiaiatives sur la poésie biblique et les ouvrages des plus fameux lyriques profanes, je ne pense pas qu'il soit inconvenant de rapprocher littérairement certains récits contenus dans les livres saints des récits mondains sous forme de romans ou de nouvelles. Je tiens d'autant plus à ce rapprochement qu'il me fournira les moyens de démontrer qu'avec les intentions les plus pures, il est impossible de tracer un tableau fidèle de la vie et des passions humaines, sans y introduire des détails qui prêtent aux allusions malignes, qui blessent l'honnêteté ou font frémir d'horreur.
Passons sur les monstrueuses aventures des deux Thamar, et ne faisons que signaler celle non moins effroyable du lévite d'Epiiraim, si retnarquable cependant par la simplicité de son début et par la grande catastrophe qui la termine ; puis je dirigerai plus particulièrement rattention sur l'histoire de Joseph, le plus beau, le plus touchant récit qui existe peut-être. Je rappellerai encore le drame imposant de Judith, les curieuses et intéressantes aventures de la belle Esther, le poëme si original de Job, oîi le désespoir et le découragement humain contrastent si vigoureusement avec la puissance du Créateur, et enlin deux pastorales délicieuses lune simple, touchante, c'est l'histoire de lUith; l'autre brillante comme le soleil levant : le Cantique des cantiques.
Je me borne à rappeler les litres de ces récits gravés dans toutes les mémoires, et si je ne fais pas ressortir minutieusement les passages qui offensent la pudeur, les traits de na'iveté qui prêtent h rire, certaines actions infâmes et des tableaux trop voluptueux répandus dans ces narrations bibliques , c'est, comme je l'ai dit tant de fois, parce que l'expérience démontre qu'un ouvrage peut comprendre des détails très-offensants sans qu'il cesse pour cela d'être pur dans son ensemble et d'exercer une influence morale trèspuissante.
Sans m'occuper des sujets ni m'appesantir sur le mérite et la nature des détails, j'ai toujours divisé les livres en deux grandes catégories : les uns qui donnent de l'énergie a l'âme, ce sont les bons; les autres qui la détrempent et l'af-