‹ Romans, contes et nouvellesChapitre 6 sur 29 · XVIII . DE LA LECïURE DES ROMANS · texte numérisé non relu

XVIII . DE LA LECïURE DES ROMANS

faiblissent, A^oilà les inauvais. Je conseillerai donc tonjours de s'abstenir, autant qu'on le pourra, de la lecture des romans, parce que c'est la plus débilitante de toutes. Mais comme cette vertu est devenue à peu près impraticable en Europe depuis huit siècles, il faut en user a l'égard des romans comme avec les champignons, détestable nourriture assurément, mais dont tout le monde est avide, en sorte que la prudence hygiénique se borne a désigner ceux de ces végétaux qui sont décidément vénéneux, povn- empêcher que les gens trop gourmands ne s'empoisonnent.

Une observation importante nous aidera h faire cette distinction parmi les romans. Les plus brèves recherches ap-prendront qu'il en a été beaucoup plus composé dans le nord de l'Europe qu'au midi; et de plus, que les productions de ce genre faites en Italie ou en Angleterre, par exemple, ont un caractère tout à fait différent. Ce ne sont d'abord en Italie que des nouvelles : mais à mesure que Ta narration est travaillée par. des habitants plus rapprochés du nord, elle s'étend, elle se développe et se transforme ordinairement en une analyse non-seulement des 'passions, mais de toutes les nuances du sentiment et des moindres habitudes de la vie privée. Les meilleures nouvelles de Boccacc ne dépassent guère vingt pages, tandis que la C/arice de Richardson, en anglais, a huit volumes de trois cent soixante pages à trentehuit lignes de petits caractères.

A ces différences de formes très-importantes se joint celle du goût, qui l'est encore davantage. La passion chez les méridionaux étant vive, impérieuse, va droit au fait, n'est pas bavarde; ce qui fait que les nouvelles de lîoccace sont courtes.

Les gens du nord, au contraire, chez qui l'incendie se déclare toujours an cerveau, parlent, raisonnent, se plaignent, écrivent des correspondances interminables pendant six mois, un an, deux ans même, jusqu'à ce que les futurs aient suffisamment embrouillé leurs affaires et soient assez malheureux pour être bien certains qu'ils s'aiment. Alors ils passent un autre semestre à s'écrire des tendresses jusqu'à ce qu'il arrive un entêté de parent qui contrarie et renverse leurs espérances, lîien vite on s'écrit de nouveau, mais pour se plaindre et se lamenter, tant qireiidn les joui.s, les mois, h<

IiK LA LECTl RF. DES ROMANS. XIX

années s'évanouissent ainsi que la jeunosso de ces amants si passionnés qui, la plupart du temps, ne se marient même pas.

Quoi qu'il en soit de cette critique qui porte en général sur les romans composés dans le nord, elle manquerait d'équité si je n'ajoutais que malgré le défaut réel que je leur reproche, ce genre de composition a été traité avec une supériorité incontestable chez les Anglais. Avec ses longueurs, Clarice n'en est pas moins un chef-d'œuvre ; et le Tom Jones de Fielding, plus rapide, plus varié et aussi vrai, serait peutêtre le premier des bons romans si l'auteur, moins jaloux de faire parade de son esprit, eût écrit son livre plus simplement; car, malgré le grand talent de Walter Scott, il est inférieur à ces deux maîtres.

Le pays où le roman septentrional a pris tout h la fois sa plus grande et sa plus mauvaise extension, est l'Allemagne. Le caractère donné à ce genre, dans cette contrée de l'Europe, se ressent toujours du goût, des idées et des préoccutions bizarres de l'auteur célèbre dont les romans, mais celui de Jf erlher surtout, ont fait invasion dans la littérature des autres pays, vers la fm du siècle dernier. Ce livre dont la vogue fut incomparable, offre le tableau d'une femme entre deux hommes, tous trois parfaitement honnêtes et par cela même vivant au milieu des tortures d'esprit et de cœur incroyables, jusqu'au moment où l'un de ces hommes, l'amant, las de souffrir, près de succomber, et ne voulant déshonorer ni la femme qu'il aime, ni son époux dont il est l'ami, met fin h ses jours en se brûlant la cervelle.

On avait été préparé h ces tristes combinaisons, il est vrai, par l'étrange rapport des trois personnages principaux de la Nouvelle Hélo'tse, par les romans et les drames de Diderot et le Galérien vertueux de Fenouillot de Falbaire; cependant lorsque la traduction de If'erlher parut en France, vers 1798, elle produisit les plus funestes effets sur la jeunesse de ce temps. Sans In perbole, le suicide devint à la mode ; et dans l'automne de 1800, j'eus "a pleurer, pour ma part, sur la mort volontaire de deux de mes camaradesqui furent peu à peu conduits 'a celte horrible extrémité par la lecture opiniâtre du roman de ff'erthcr.

Les lectures tristes et débilitantes sont donc les plus dangereuses de toutes : elles troublent l'esprit 'a force de 1p fausser,

XX nE LA LECTURE DES ROMANS.

elles énervent Vâme en exerçant habituellement ses faciili es sur la peinture de maux et d'infortunes présentés tout à la fois comme séduisants et incurables; enfin elles nous conduisent à la mélancolie sans objet, à l'abattement, puis au désespoir.

Aux tristes combinaisons romanesques de la fin du dernier siècle, on n'a ajouté depuis TFerther qu'un ingrédient qui les rend plus pernicieuses encore : c'est le mysticisme, le néo-christianisme, ou autres balivernes pédantesques de ce genre.

Oh I alors, vive Bocace ! vive l'Arioste ! Fielding! le Sage ! et Molière ! car c'est dans dans leurs compositions seulement que vous trouverez le contre-poison dont vous ne pouvez plus vous passer.

En suivant l'enchaînement des idées qui se sont présentées à mon esprit sur les efTets de la lecture des romans, j'en ai sans doute émis plus d'une qui serviront de condamnation aux ouvrages de ce genre, que j'ofïre dans ce volume. Mais je crains bien moins de compromettre mon jugement que ma bonne foi. Je me soumets donc d'avance à tous les arrêts portés par moi-même, qui serviront peut-être de condamnation à mes écrits, et je me résume en recommandant de lire le moins de romans qu'il sera possible, sans excepter même les miens de la proscription.

Maintenant que ceux qui n'entreprennent rien sans l'avis de leur directeur, le consultent avant de tourner la page ; quant aux gens du monde, je voudrais être aussi certain de les amuser que je le suis de ne pouvoir leur nuire.

Fontenay-aux-Roses, juillet is-i3.

MADKUlOISKlJj:

JUSTIXE DE I.IROX.

Si je vous aime? singulièrp question en vérité , après les marques d"amitié que je vous donne! mais si vous êtes assez •fou pour eroire qu'une fille de vingt-trois ans est elle-même extravagante à ce point d"épouser un jeune homme de dixneuf, vous vous êtes singulièrement abusé, monsieur Ernest.

— J'espérais...

— M" épouser, nest-ce pas? inteiTompit brusquement mademoiselle de Liron. Si cette espérance n"a rien qui me blesse, sachez qu'elle me fait beaucoup de peine, car cela me prouve que voire jugement est bien peu formé.

Piqué de ces paroles, Ernest se retourna vivement vers If dossier du banc sur lequel il était assis et cacha son visage dans ses mains. Il est probable qu'il pleurait. Quant à mademoiselle Justine, assise sur le même banc, a peu de distance du jeune homme, elle le regardait avec un mélange de curiosité et d'inquiétude qui ne l'empêchait pas cependant d'agiter avec vivacité une branche de frêne qu'elle tenait à la main. Pendant plusieurs secondes les deux interlocuteurs restèrent dans cette position et sans dire un mot.

— Ernest, reprit enfin mademoiselle Justine, en touchant légèrement avec sa branche le pied de son voisin, écoutez-moi avec attention.

Ernest se retourna aussitôt vers elle. U laissa aller ses deux bras le long de son corps et tenant le regard baissé . il se disposa à écouter comme quelqu'un qui obéit à un ordre.

Avez-vousvéritablement de l'amitié pour moi? lui demanda mademoiselle de Liron d'un air sérieux.

— Ah I mademoiselle pourriez -vous douter un instant de l'attachement que je...

— Ecoutez , Ernest , prenez bien garde qu'ici il ne s'agit nullement d'amour, mais d'amitié vraie, solide; en avez-vous une réelle pour moi ?

— La plus sincère, mademoiselle.

— C'est ce que nous allons voir. Puis donc que vous me portez une amitié réelle et sincère, je dois , moi qui en ressens une très-forte pour vous, vous prévenir d'un événement prochain et de la plus haute importance pour moi; je vais me marier...

Comme a ces mots , Ernest resta immobile et devint tout pâle, mademoiselle de Liron saisit une de ses mains, en lui disant : Allons, prenez garde ! pas d'enfantillages et remettezvous s'il vous plaît... C'est bien... là... vous sentez-vous mieux ? Comment ! on dirait que vous pleurez !

— Non, mademoiselle ; c'est une sueur froide qui me passe sur le visage.

— Eh bien, essuyez-vous.

Ernest mit la main à sa poche, mais il avait oublié son mouchoir.

— Voilà bien un reste d'habitude d'écolier, dit en souriant mademoiselle de Liron; tenez, voilà le mien.

Notre jeune homme aurait eu une pinte d'eau sur la figure, qu'il n'eût pas mis plus de temps à l'étancher que les trois gouttes qui roulaient sur son front.

— Allons, c'est bien, et^ voilà qui est fini, dit mademoiselle Justine; rendez-moi mon mouchoir et causons.

— Ah! mademoiselle, j'en ai fait usage, je n'oserais vous le remettre ainsi; d'ici à quelques jours...

— Mon cher cousin (car il y avait une espèce de parenté entre nos deux causeurs) , mon cher cousin , dit la cousine en dirigeant son regard avec fermeté, mais non sans douceur, sur le jeune homme, vous êtes bien strict sur le cérémonial aujourd'hui. Mais vous vous trompez si vous croyez faire de moi unr> dupe. Je vous le donne, ce mouchoir. Otpz-en la marque

MADEMOISELLE JLSTIiNK DE LIKON. 3

et gardez-le ; puis maintenant revenons au point où nous en sommes restés; je vais me marier, vous disais-je. Je dois épouser un homme que vous avez vu peut-être autrefois, et qui vient ce soir faire visite à mon père et à moi. C'est M. de Thiézac. J'ose compter sur votre amitié comme sur votre prudence en celte occasion, et je désire même que vous assistiez à cette entrevue.

— Mademoiselle de Liron , dit avec un calme affecté le jeune Ernest, qui s'était levé de dessus le banc, il y a mille sacrifices, à commencer par celui de ma vie, que je suis prêt à faire pour vous ; mais ce que vous me demandez est audessus de mes forces. Il ne put achever ces paroles sans que les larmes ne lui vinssent aux yeux, et par un mouvement; machinal , il tira brusquement de sa poche le mouchoir qui venait de lui être donné. Mais il s'arrêta tout à coup au moment où il allait s'en servir, et étendit le bras pour le déposer avec dépit auprès de mademoiselle Justine.

— Gardez votre mouchoir , s'écria-t-il, et je ne veux pas rester ici une minute de plus.

Mademoiselle^Justine saisit à la volée le mouchoir et la main d'Ernest qu'elle retint, en disant : — Je ne reprends jamais ce que j'ai donné; et vous, si vous avez de l'amitié pour moi comme vous le dites, vous allez rester, vous rasseoir et m'écouter. Ernest garda le mouchoir et se rassit auprès de sa cousine. — Mon ami, continua-t-elle alors, il faut absolument que vous vous guérissiez de cette manie de faire des scènes romanesques. Ce qui se passe en ce moment me cause peutêtre plus de chagrin qu'à vous , et il est bien étrange que ce soit moi qui le supporte avec le plus de courage. Mais enfin, puisqu'il en est ainsi, je ne cesserai pas d'en mettre en cette occasion; je vous promets donc de faire tout ce qui dépendra de moi pour soulager votre peine , mais j'exige en même temps que vous me disiez précisément quel est votre espoir, quels sont vos projets et en quoi vous avez à vous plaindre de moi; allons, expliquez-vous.

Le jeune homme éprouvait assez d'embarras. Le langage franc de sa cousine le forçait à parler également sans réserve, et toutefois il n'était pas assez certain de ce qu'il désirait, ni

'l MAPEMiUSELLE JUSTINE DE LIKON.

de ce qiril voulait luire, pour en tracer une idée bien arrêtée. 11 se décida doue à répondre dans Tordre inverse aux demandes qui lui avaient été adressées. — Je ne saurais vous dissimuler, ma chère cousine, dit-il enfin, après avoir uji peu réfléchi pour ordonner ses idées , que j'ai à nie plaindre de la conduite que vous avez tenue envers moi depuis quatre ans, puisque vous aviez rintention de...

— Allons, parlez donc hardiment; de me marier. n"est-ct^ pas?

— Eh bien, oui, mademoiselle., c'est une chose aflreuse, abominable, horrible de votre part, de m' avoir témoigné une confiance , j'ose le dire, comme si j'eusse été plus Agé que vous, et de me traiter, au moment où vous m'annoncez froidement votre mariage, avec aussi peu de ménagements que si je n'avais que douze ans.

— Eh bien , après ?

— Après? Eh bien, je suis lurieux, désespéré, et je vous le répète, je veux partir à l'instant, parce que je ne suis nullement disposé à pi endre le rôle que vous prtHendez me faire jouer,

— Allons, Ernest, je suis contente de vous. Je sais au inouïs les griefs que vous avez contre moi, et javoue que jai eu grand tort, si par distraction , ou par une bienveillance dont vous me faites aujourd'hui un crime , je n"ai pas mis avec vous une réserve dont, je le vois h présent, une femme a toujours tort de s'écarter. C'est une leçon dont je protiterai. Mais ayez la complaisance de me dire à présent quels étaient vos projets.

— Mes projets?... ds étaient subordonnés à vos intentions... à vos projets eux-mêmes. Vingt fois vous m'avez dit ([ue vous ne sentiez aucune inclination pour le mariage; plusieurs partis avantageux se sont offerts et vous les avez refusés; je vous vois dans la maison de votre père , veuf et peu actif de sa nature, la personne indispensable pour régir h la fois les affaires du dehors et du dedans ; j'en ai conclu que ce genre de vie vous convient ; que vous renonceriez difficile- Jiient à une existence agréable, sûre, qui exerce utilement fet honorablement toutes vos facultés , et enfin (jui vous donne

M\l)KMnlSKLLK 1' sTlNK HE LIRON. O

un état et une position dans le monde que vous ne leliouverez peut-être pas , même en faisant ce qu'on appelle un mariage avantageux!

— Ah! Ernest, cette fois vous avez parlé en homme et comme un ami; il faut que je vous réponde séiieusemenl. Tout ceque vuusavezobservédansma conduitejusqu'à présent est vrai. Maisily a un accidentgraveque vous n'avezpasprévn.

— Lequel ?

— La mort tie mon père , qui est âgé et valétudiuairc Que ce malheur arrive , et je me retrouve dans le cas d'une fille de seize ans, forcée de se marier sans avoir le temps de concilier les convenances avec ses goûts. C'est ce que je ne veux pas. L'existence d'une femme, on le sait, est trop soumise au jugement de ceux qui ne lui portent même qu'mi intérêt de curiosité, pour que je m"expose a devenir la victime de leurs fantaisies et de leurs bavardages. Je dois me préparer un avenir raisonnable dans un moment où j'ai encore le temps et les moyen? nécessaires pour prendre cette précaution. Vous-même, mon cher Ernest, ajouta madenioi- Sf'Ue de Liron, d'une voix émue, oui, vous entrez pour beau- <oup dans mes prévisions.

— Conunent, mademoiselle .'

— Ingrat que vous êtes! Ah ! vous avez déjà toutlégoïsme de votre sexe ! vous ne m'aimez que pour vous , et si je me laissais aller à vos emportements puérils , je sacrifierais le reste de ma vie et de la vôtre pput-être , à une fantaisie du moment.

— Il est bien dur d'entendre qualifier de fantaisie ch que j'éprouve pour vous.

— Ne nous rejetons pas dans de naines querelles qui n'éclaircissent rien , mon ami; au nom du ciel ! entrez donc réellement dans la vie et cessez de vous abuser sur notre position réciproque. N'avez-vous jamais soupçonné qu'ainsi que vous, j'ai senti tout ce qu'il y a de cruel, de désespérant dans ces quatre aimées que j'ai de plus que vous ! Pourquoi, vous qui m'aimez tant a ce que vous dites, ne m'épargnezvous pas des reproches que j'ai le soin de ne faire, moi, qu'en silence et au destin ? Estnil besoin de vous dire combien

6 MADEMOISELLE JUSTJNE DE LIRUN.

l'amitié que je vous porte est profonde? Faut-il absolument vous avouer qu'ainsi que vous , j'ai parfois rêvé follement à une union que le plus épais bon sens condamne? car si ce n'était qu'un ridicule à braver , certes il ne m'arrêterait pas. Mais enfin il y a de grosses, d'énormes vérités sur lesquelles un ne saurait se faire illusion. Vous n'avez que dix-neuf ans, Ernest, et j'en ai vingt-trois. Vous n'avez point d'état, votre fortune n'est pas faite, et, chose bien plus importante encore, votre cœur n'a point été éprouvé.

— Eh quoi! interrompit Ernest avec vivacité, pourriezvous croire qu'après vous avoir connue , quelque autre pût faire la moindre impression sur moi ?

— Sans abuser de la prudence, on peut le craindre.

— Oh I mademoiselle Justine, quelle injure vous me faites! avec une beauté et des grâces comme les vôtres...

— Brisons sur les compliments, je vous en prie. Je suis comme le ciel m'a faite, et je ne vous permets ni louanges ni critique sur ma personne. Mais tant que vous n'aurez pas été mis à l'épreuve en en voyant d'autres, même moins jolivs, moins, aimables que moi , vous me permettrez de rester dans le doute. Ce doute, vous le sentez, est supportable pour moi en ce moment; mais si j'étais à vous, si vous étiez à moi, si nous étions unis indissolublement et que l'épreuve me fût contraire ! Ah ! Ernest , quels regrets n'auriez-vous pas, et quel sort m'attendrait?

En prononçant ces mots, mademoiselle de Liron, qui avait pris une main d'Ernest, laissa tomber sa tête en fixant ses yeux sur le sable comme quelqu'un qui réfléchit tristement. Cette posture grave et ce silence firent impression sur le jeune homme. 11 hasarda quelques protestations d'attachement inviolable ; mais dans la recherche de ses mots, à l'embarras sensible de ses phrases, il était facile de découvrir que mademoiselle Justine de Liron venait de lancer dans l'esprit du jeune homme le germe d'une idée qu'il n'avait jamais eue jusque-là. Elle s'en aperçut bien, et après avoir repris son sang-froid, elle lui dit : « Je suis certaine que vous sentez à présent que je suis trop âgée pour vous?... que vous ne sauriez raisonnablement vous constituer mon

.MAIiKMUlSELLE JUSTINE I>E LIRUN. /

protecteur pendant le reste de ma vie, et que, d'après cela, il est de votre devoir de ne mettre aucun obstacle à mon mariage. »

Ernest resta triste et muet. « Votre silence, ajouta madeselle de Liron après une pause assez longue, me touche bien autrement que vos plaintes... Prètez-moi votre mouchoii que j'essuie mes yeux, car il faut que je rentre à la maison : on m'y attend. »

Tous deux quittèrent le banc, et suivirent sans se rien dire une grande allée couverte, à l'extrémité de laquelle était un escalier conduisant à la maison. Arrivés là, mademoiselle de Ltron dit à Ernest : « Ne rentrons pas ensemble, faites quelques tours de jardin avant de venir me rejoindre. » Ernest obéit d'autant plus volontiers que l'émotion qu'il avait éprouvée lui faisait sentir le besoin de marcher et de respirer à l'aise.

On désire sans doute savoir quelque chose de précis sur les deux personnages qui viennent de se quitter. Voici ce que nous en avons entendu dire : Ernest était en efTet un de ces maudits petits cousins, comme il s'en trouve dans tant de maisons, espèce équivoque, qui tient à la fois de l'enfant, du parent, de 4'ami et de l'amant. Petit-fils d'une sœur aînée de M. de Liron et resté orphelin de fort bonne heure, il avait été placé sous la tutelle de son grand-oncle, qui s'était chargé du soin de son éducation et de la gestion de quelques biens qui lui restaient. Ernest de P***, après avoir été élevé au séminaire de Mont-Ferrand, avait témoigné si vivement, vers Tàge de quinze ans, le désir de continuer ses études auprès de son grand-oncle, que celui-ci avait cédé aux vœux de son pupille. M. de Liron, peu curieux de la science, désirait beaucoup, au contraire, avoir dans sa maison un habitant jeune et gai, qui le sortît de l'apathie ordinaire où le plongeait son état maladif. Ernest était donc établi depuis quatre ans chez son oncle, étudiant à peu près comme il voulait et ce qu'il voulait, sous l'inspection de mademoiselle de Liron, sa cousine.

Ce jeune homme, de taille moyenne, fortement constitué, assez médiocrement partagé pour les avantages de la figure,

8 MAKKMUISELLE IliSTINK DE LIKON.

avait cepemliiiil une pliysidiiomit' pleine de vivuLilé et d'e.tl)ressioii.

Caressant, \if et inipelueiix, avec toutes ces disposition;il était assez peu apte à la carrière à laquelle son oncle le destinait. Mais le père dErnest, M. de P*"* avait vieilli dans les différentes légations d'Iùirope, et d'après ce précédent, M. de Liron en avait conclu que son neveu devait aussi être diplomate. Si le caractère du jeune homme se prêtait peu à ces vues, il faut dire que son instruction, bien que n'ayant rien do très-régulièrement classique, était toutefois étendue, et assez variée pour justiiier le projet que M. de Liron avait de faire de son neveu un chargé d'affaires, ou un secrétaire d'ambassade.

Cette idée était tombée si naturellement dans lespril du vieillard, qu'il avait à peine consulté son neveu en prenant ta résolution d'écrire à l'un de ses anciens amis, M. de Thiézac , afln que celui-ci s'employât à Paris en faveur d'Ernest. Pour mademoiselle de Liron, c'était une charmante personne. Blanche comme le lait, un peu grasse, elle avait de beaux cheveux noirs et des yeux d'un bleu de mer, genre de beauté assez commune parmi les femmes du Cantal, oîi sa mère était née. Tous ceux qui la voyaient pour la première fois s'étonnaient de ce qu'elle filit parvenue a l'âge de vingttrois ans sans être mariée. Mais les gens du pays étaient eu général fort discrets dans leurs réponses, quand on les interrogeait sur ce sujet. Quelques-uns cependant avaient laissé comprendre, mais avec une réserve extrême encore, que, pluieurs années avant, mademoiselle de Liron avait été assez longtemps absente du pays, et qu'à son retour on avait cru remarquer qu'elle portait une espèce d'habit de deuil. C'était précisément à l'époque oîi Ernest était venu du collège dans la maison de son oncle, et ce deuil coïncidait avec la fameuse bataille de B"**, où tant d'ofticiers français perdirent la vie.

.\ partir de ce temps, celle jeune fenune, dont l'esprit était plein de fermeté, s'était entièrement livrée aux soins que demandaienlla maison elles biens de S(jn père. Depuis les plus petits détails domestiques jusqu'aux prévoyances laborieuses

>IAI)EM01SKLLE JISTINE DE LIRO.N. 9

•ju'e\igt-ii( la (ullme des grains, la rocolto dos prairies et reiitretiea des serviteurs, elle veillaK a tout avec autant d'activité que de prudence. Toutefois la nature de ces occupations ne Tenipèchait pas de cultiver son esprit, et bien "luelle ne tut rien moins qu'une savante, elle n'ignorait cependant rien de ce qui peut former le cai'actère et orner l'esprit. En somme, elle était l'âme de la maison de son père, et le jeune Ernest s'était élevé, avait essayé tous les >enliments de la vie sous l'influence bénigne de cette gracieuse personne.

Quant au lieu de la scène rapportée en commençant, c'esi le parc, le jardin ou les prairies, comme il plaira de le nomn'ier, de M. de Liron.

A un quart de lieue de Clermont-Eerrand. il y a, du côte des montagnes et entre les embouchures des vallées de H oyat et de Yillar, un petit village tout 'a fait singulier, (^n le nomme Chamaillères. C'est une réunion de propriétés jtarliculières ; maisons, prés, ruisseaux, châtaigneraie et grands noyers compris, le tout enfermé de murs assez bas dont les sinuosités capricieuses forment un labyrinthe presque inextricable.

L'habitation de M. de Liron était située au midi de ce village. Elle se composait de deux grandes prairies en pentes opposées, et partagées par un ruisseau venant de Royat.

Parmi des masses de châtaigniers, quelques-uns de ces arbres, plantés avec plus de symétrie, forment une allée ténébreuse , et c'est sur le banc placé dans cette allée que nos deux causeurs étaient venus s'asseoir à l'ombre et goûter le frais, après avoir fait l'inspection des ouvriers et des chars avec lesquels on rentrait la récolte des foins en ce inomenl.

. Ce fut donc a lextrémité de cette allée qu'Ernest laissa mademoiselle Justine de Liron descendre l'escalier et se diriger vers la maison.

Pour Ernest, devenu pensif, il marcha en remontant le ruisseau, écoutant le bruit de l'eau, croyant réfléchir, et au fait n'ayant que deux idées qui se confondaient en un sentiment bien fort, pai' lequel toutes ses facultés étaient domi-

10 MADEMOISELLE JUSlliNE DE LIRON.

nées : « Je ne suis donc qu'un enfant, se disait- il, et mademoiselle Justine de Liron va se marier ! » Malgré tous les efforts d'imagination qu'il fit pour combiner autrement ces deux circonstances et en tirer une conséquence nouvelle, il fut toujours ramené à cette triste conclusion, qu'il était trop jeune pour mademoiselle de Liron ou qu'elle était trop âgée pour lui. Ce fut en laissant osciller sa pensée dans ce faible intervalle que notre jeune homme, parvenu hors de la propriété et suivant les rues sinueuses de Chamaillères , se trouva machinalement transporté dans les bois au milieu des rochers de la vallée de Villar. La chaleur était forte ; il se jeta sur l'herbe, le long du lit d'un ruisseau à sec.

On peut se figurer les agitations a la fois douces et pénibles de notre Ernest, âgé de dix-neuf ans, amoureux fou d'une femme son aînée, qui est à cent pas de lui, qui lui a donné son mouchoir, qui lui a fait la morale pour l'exhorter à la prudence, et qui va se marier avec un autre que lui. Si l'on ajoute à tout cela que ce pauvre enfant est au milieu d'un bois bien ténébreux, auprès de roches sauvages, et harassé par la chaleur, on comprendra aussitôt dans quel état étaient la tête et le cœur d'Ernest.

Cependant mademoiselle de Liron, après avoir recomposé ses traits et passablement rétabli le calme sur sa figure, était rentrée dans la maison afin de s'assurer des soins que l'on avait mis aux apprêts nécessaires pour la réception de M. de Thiézac. C'est, comme on l'a déjà dit, le nom du futur. Après avoir été jeter un coup d'œil sur les appartements qui lui étaient destinés, et avoir été dire quelques mots de tendresse à son vieux père, mademoiselle Justine de Liron s'avança dans l'office, oii deux filles étaient occupées à faire des pâtisseries et des friandises destinées à la collation que l'on se proposait d'offrir à M. de Thiézac.

En province, la vie intellectuelle est moins active qu'à Paris, les journées y paraissent plus longues, les travaux domestiques ont plus d'importance et ne manquent même pas d'une certaine majesté; aussi les femmes qui l'habitent trouveni-elles parfois le moyen de donner de l'éclat aux oc-

cupations les plus humbles, et de déployer les ressources de leurs grâces, et quelquefois même de leur coquetterie, en achevant avec plus de promptitude et de dextérité ce qui est confié ordinairement à des mains mercenaires.

En entrant dans l'oftîce et après avoir vu d'un seul coup d'œil comment tout allait, mademoiselle de Liron s'approcha d'une des servantes, chargée défaire un espèce de pâtisserie dont le goût est fort bon en Auvergne. « .Mariette, lui dit-elle, tu ne fy prends pas bien, mon enfant; rangetoi et laisse-moi faire. » Tout en parlant ainsi, elle releva ses manches jusqu'auprès de l'épaule, et enfonça ses jolies mains blanche? et potelées dans la pâte jaune déjà préparée.

Il y avait quelques instants que notre héroïne se livrait à cette occupation quand Ernest, qui l'avait vainement cherchée par toute la maison, arriva enfln dans l'office en désespoir de cause.

Il allait parler, mais sa cousine le prévint, parce qu'elle lut dans ses yeux qu'il allait faire et dire quelques sottises.

— Vous venez des prés, n'est ce pas? lui lui dit-elle d'un air qui provoquait une affirmation.

— De quels prés? demanda Ernest.

— Eh mon Dieu! mon cousin, nous n'en possédons pas tant qu'il faille un eft'ort de réflexion pour les désigner. A-t-on enlevé tous les foins du côté de Royal?

— Oui, ma cousine.

— Et tous ceux du côté de Villar? on achève de les mettre sur les chars, n'est-ce pas?

i — Oui... oui... oui, mademoiselle, dit enfin Ernest, dont l'esprit et les yeux étaient distraits par ces demandes imprévues et par les mouvements des beaux bras de mademoiselle de Liron,

— Oui, ma cousine, répéta-t-il en souriant, tout va bien. Mais ne craignez-vous pas de vous fatiguer? reprit Ernest avec un ton soumis et caressant.

— En vérité je crois que vous n'avez pas tort, car ce travail s'accorde mal avec la saison. Vous avez mon mouchoir, n'est-ce pas? ajouta la jolie travailleuse ; donnez-le que je me rafraîchisse le visage.

i2 MADEMOISELLE JISTINE PE LIRON.

Ernest le tendit aussitôt à mademoiselle de Liron, qui iVun ton de reproche bienveillant lui dit au même moment :

— Vous voyez bien que je ne saurais faire usage de mes mains.

Et en parlant ainsi elle écartait ses bras de son corps, baissait les épaules et relevait la tète, en attendant qu'on la secourût dans son embarras. Ernest hésita un moment; mais comme il s'aperçut h un léger signe d'impatience que sa cousine désirait être promptement satisfaite, il approcha doucement le mouchoir et enleva des rangées de petites perles qui garnissaient les sourcils, la lèvre et le menton (le sa cousine.

Tout le trouble qui régnait dans le cœur dErnest à son enirée dans loffice était apaisé, et son visage avait l'epris, sinon du calme, au moins un air satisfait et riant. Mademoiselle de Liron proiîta de cette bonne disposition pour sermoner encore son cousin à propos de la conduite qu'il aurait a tenir pendant le cours de la journée, et il fut convenu que le jeune homme parlerait peu et s'abstiendrait surtout de laisser échapper aucun geste qui indiquât de l'humeur. Ce pacte fut conclu entre le cousin et la cousine au sortir de l'oflice et à l'entrée du corridor par lequel on pénétrait jusqu'aux appartements.

— Vous me le promettez, n'est-ce pas? disait-elle.

— Oui, ma cousine, répondait Ernest en concentrant son émotion, et tout en répondant au sourire dont on venait d'accompagner la recommandation.

— En vérité, Ernest?

— En vérité, ma cousine.

— Eh bien ! je compte sur vous. Allez faire votre toilette : je vais m'occuper de la mienne afin que nous puissions hâter l'instant du dîner.

On s'habilla donc, et bientôt la cloche du dîner se fit entendre. Les deux causeurs descendaient encore de leurs appartements que M. de Liron était déjà placé h table; car la visite qu'il attendait le sortait du calme profond où il vivait ordinairement. Mademoiselle de Liron ne tarda pas h en- (roT, et Ernest la suivit h quelques secondes.

M\l)EMitlSELLK JUSTINE HE LIRON. \'^

— Allons donc, Ernest! dit M. de Liron sans attacher lu moindre importaneo au reproche qu'il allait faire; les jeunes gens ont toujours la mauvaise habitude de ne pas arriver à temps. Ta cousine, j'en suis persuadé, est loin d'approuver ces manières, et je pense quelle t'en dira son avis. A'est-cc pas, Justine?

— Oui, certainement, répondit aussitôt mademoiselle de Liron, qui, pour couper court à cette harangue, se mit à faire les honneurs de la table à son père, puisa Ernest, dont la physionomie, redevenue sombre et mécontente, se maintint telle malgré les sourires d'encouragement qui lui étaient prodigués.

Ne pas parler de l'événement du jour et du personnage attendu dans la soirée, c'était la chose impossible. Aussi M. de Liron, comme on s'en doute bien, mit-il ce sujet sur le tapis.

— Eh bien! dit-il a sa fille en regardant Ernest, tu lui as annoncé la nouvelle, n'est-ce pas?

— Oui, mon père.

— Enfin, mon cher Ernest, continua le père, voilà ta cousine mariée; cela doit te faire grand plaisir?

— Le pauvre jeune homme fit respectueusement une inclinaison de tète sans souftler un mot, et mademoiselle Justine baissa les yeux vers son assiette.

— Il va en résulter un grand changement ici, reprit M. de Liron; mais au surplus il ne pouvait en être autrement. Depuis plus de six mois, mon cher ami, je cherche les moyens de te faire entrer dans la carrière que ton père a parcourua avec distinction , et j'ai tout lieu de croire que M. deThiézac, mon gendre futur, celui que nous attendons ce soir, va m" apporter des nouvelles favorables à ce sujet. .Te vous assure, continua-t-il en s'adressant aux deux assistants, que je me trouve bien heureux de pouvoir presque au même moment assurer l'avenir de mes enfants. Tu ne m'en veux pas, Justine, de ce que je donne ce nom à Ernest?

— Grand Dieu! vous en vouloir, mon père? Ah! que n'est-il mon frère ! Mademoiselle de Liron prononça avec tant de force et d'émotion ces paroles, dont le sens vague

Ih MADEMOISELLE JUSTINE DE LIRON.

permettait le choix des interprétations, et raccenl dont elles furent dites produisit une si vive impression sur Ernest, qu'il prit la main de sa cousine et la couvrit de baisers et de larmes.

— Bien ! bien 1 mon ami, s'écria le vieux père , enchanté de voir la bonne union qui régnait dans sa famille; je suis content.

Ce moment d'efl'usion débarrassa le cœur d'Ernest d'un poids énorme et remit de l'aisance dans la conversation pendant le reste du repas. Le jeune homme put entendre prononcer le nom de M. de Thiézac. Il alla même jusqu'à dire oui ou non quand on le consulta sur les apprêts de la réception du soir.

Cependant la maison était déjà en émoi, et une heure après le dîner tout était préparé pour l'arrivée de M. de Thiézac. C'était un homme de cinquante ans, qui, bien qu'ayant exercé la magistrature, n'avait pas laissé que de payer tribut, dans sa jeunesse, à des divinités beaucoup moins graves que Thémis. Avant d'arriver à Chamaillères, pour se présenter à sa future et traiter de son mariage, il avait été passer une saison et prendre les eaux au mont d'Or. C'est de là qu'il était attendu et qu'il arriva en effet vers les sept heures et demie du soir.

M. de Liron, soutenu par le bras d'Ernest, fit un effort sur lui-même pour sortir de la maison et aller jusqu'à la grande avenue de noyers qui conduisait à la porte principale. C'est de là qu'ils virent entrer la litière portée par deux mules, dans laquelle M. de Thiézac avait préféré revenir des bains pour voyager avec plus de promptitude et d'agrément.

Cet équipage n'est guère réservé qu'aux malades et aux dames, aussi son apparition ne contribua-t-elle pas peu à augmenter les préventions défavorables qu'Ernest avait naturellement contre celui qui arrivait.

Dès que la litière fut parvenue à une petite distance de M. de Liron, M. de Thiézac fit arrêter les mules et mit pied à terre. Malgré ses cinquante ans et une santé qui n'était pas robuste, libre dans ses mouvements et n'ayant pas encore entièrement renoncé aux manières élégantes de sa jeunesse,

il s'avança avec empressement vers ]\I. do Liron et lui présenta la main en lui demandant riiospitalité. A peine les compliments d'usage furent-ils échangés qu'il s'enquit de la santé de mademoiselle de Liron, et témoigna une vive impatience d'aller lui présenter ses hommages.

— Allons, allons, Ernest, dit M. de Liron, tournons nos pas vers la maison, car ma fille nous y attend.

En efTet, tandis que les domestiques transportaient le bagage de M. de Thiézac à l'appartement qui lui était destiné, l'oncle, le neveu et le nouvel hôte se dirigèrent du côté de la maison. Comme ils étaient sur le point de monter les marches du perron, ^L de Thiézac dit à ^I. de Liron, en lui offrant aussi son bras :

— Votre jeune accolyte est sans doute monsieur votre neveu, au sujet de qui vous m'avez écrit?

— Précisément, répondit le vieillard.

— Oh bien ! continua vivement M. de Thiézac en souriant à Ernest, j'ai obtenu pour lui ce que vous désiriez. La demande a été parfaitement accueillie, et pour peu que votre jeune homme ait quelqu^curiosité de voir Paris, il pourra la contenter promptemont, car sa présence y est bien impatiemment attendue, je vous assure.

M. de Liron s'arrêta un instant pour prendre les mains de M. de Thiézac en signe de reconnaissance , puis on avança vers le salon.

Mademoiselle Justine y était. Depuis que son père et son cousin en étaient sortis, jusqu'au moment où ils furent près d'y rentrer avec M. de Thiézac, elle était restée d'abord près d'une fenêtre, le front collé sur une vitre, regardant machinalement les plantes qui bordaient la maison. Mais aussitôt que les arrivants eurent dépassé la grande avenue, et qu'elle put les voir, elle recula de quelques pas pour observer plus à l'aise ces trois personnes, qui comprenaient en elles l'énigme de toute sa destinée. Son esprit était plongé dans un abîme de rétlexions contradictoires, lorsque ces trois messieurs entrèrent dans le salon . Ernest était pàlecomme la mort, et tandis qu'il aidait tant bien que mal son vieil oncle a s'établir dans son fauteuil, M. de Thiézac s'avança d'une manière

foi'l respectueuse, mais aisée, vers mademoiselle de Liron, qui se sentit obligée de rassembler toutes ses forces pour conserver son sang-froid et ne pas laisser fléchir ses genoux.

M. de Thiézac, homme d'esprit et d'expérience, s'aperçut-il ou non de la pâleur d'Ernest et du trouble de mademoiselle de Liron? C'est ce que l'on ignore, car il eut fallu être bien habile physionomiste pour lire alors sur sa figure ce qu'il ressentait au fond de lame.

Quoi qu'il en soit, le prétendant s'avança vers celle dont il désirait captiver la bienveillance, et il y eut de part et d'autre un échange de politesses qui se reproduisit de temps il autre pendant le reste du jour employé à prendre le frais sur le banc de la grande allée.

Le soleil était caché depuis longtemps derrière les montagnes, et l'obscurité commençait à se faire sentir, lorsqu'un domestique vint prévenir que la collation était servie sur lable. On se leva; M. de Thiézac offrit son bras à mademoiselle de Liron, et tandis qnïls se dirigeaient lentement vers le perron, Ernest fut obligé de rester en arrière, pour aider la marche pénible de son oncle. *

Le courage d'un jeune homme de dix-neuf ans, qui laisse celle qu'il aime avec un rival pour assister son aïeul, est d'autant plus méritoire qu'en général il n'est pas apprécié ; et il arrive assez souvent dans ces occasions que l'impassibilité des vieillards seml)le tdurner en malice. M. de Liron, qui n'allait jamais vite, marchait plus lentement encore dans ce moment. 11 jetait de temps en temps les yeux sur ^l. de Thiézac et sur sa fille en ralentissant le pas , pour les laisser pénétrer dans la maison. Sitôt qu'entrés dans le vestibule ils furent masqués par l'embrasure de la porte, M. de Liron s'arrêta tout à coup, et se tournant vers Ernest : — Eh bien ! lui dit-il d'un air tout joyeux, n'est-ce pas un heiu-eux jour que celui-ci? Car enfin voila ta cousine mariée ! et d'après ce que nous a dit ÎNI. de Thiézac, ton avenir est assuré ; tu va partir pour Paris! Comme Ernest, tout étiui de ce qu'il venait de voir et d'entendre, s'apprêtait à parler :

— Je me doute de l'émotion que lu éprouves, mon enfant; mais je li'écoute rien, continua le vieillard avec plus

MADEMOISELLE .IlSTINE DE LIRON. 17.

(Je force qu'à rordiiiiiire ; je te connais, je sais que lu ni iiitnes, que tu m'es sincèrement atlaché, et que tu appréhendes de me voir demeuier seul. Mais cela ne te regarde pas; que mes deux enfants soient heureux, entends-tu, Ernest?... Que mes deux enfants soient heureux! et je fais mon affaire du reste. Mais entrons, ajouta-t-il en riant de la joie qu'il ressentait; il ne faut pas laisser les amants seuls; tu dois savoir cela, toi? » Ils entrèrent bientôt au salon, doù les quatre convives passèrent à la salle à manger.

La collation était élégamment servie; on mangea peu. Ernest et sa cousine ne parlèrent que pour ne pas blesser les bienséances. M. de Liron, tout joyeux, soutint sans s'en apercevoir le poids d'une conversation à laquelle M. de Tliiézac ne prit part qu'avec une prudence et un certain tact, qui sauvèrent à deux des convives une partie de la gêne où leur position réciproque les mettait.

Lorsque ce repas eut eu toute la durée qu'il pouvait avoir, c'est-à-dire quand M. de Liron, après avoir satisfait le besoin d'exprimer sa joie, peu^à que M. de Thiézac avait sans doute besoin de prendre du repos, on quitta la table. Le vieillard, donnant le peu de validité de ses jambes pour excuse, pria son hôte d'accepter les soins de son neveu , chargé de l'installer dans son appartement, et l'on se sépara.

Dès que le jeune Ernest pensa que sa cousine était rentrée chez elle, et quand il se vit chargé de confiner M. de Thiézac à quelque distance de la maison, dans un coq^s de logis séparé, dont il habitait lui-même une partie, il se sentit plus à l'aise.

Il y a des occasions où la journée qui passe est si importante pour nous, où la prévoyance devient si fougueuse et l'inquiétude si active, qu'une précaution prise pour six heures semble devenir le garant du repos de toute notre vie. A .peine Ernest eut-il introduit M. de Thiézac dans l'appartement situé au-dessus du sien, que le sourire vint sur ses lèvres, et qu'il redoubla de prévenances envers un homme que, dans le fond de sa pensée, il legardait alors comme son prisonnier.

— Mon cher monsieur Ern''>(, dit \L de Thiézac en lui

tendant la main, je vous remercie du soin que vous avez pris de me conduire h mon appartement. Je m'aperçois, au surplus, que tout ce que monsieur votre oncle m'a dit de vous répond h ce qui est. Vous êtes un aimable jeune homme, et si, comme je n'en veux pas douter, vos connaissances et vos talents sont dignes d'éloge ainsi que votre caractère, vous ferez facilement votre chemin dans le monde. » L'air de supériorité avec lequel ces paroles furent prononcées diminua tout à coup la joie un peu présomptueuse que venait d'éprouver Ernest; aussi s'empressa-t-il de faire un salut de remercîment, en indiquant par son geste Fintenlion où il était de se retirer pour laisser son hôte prendre du repos.

Mais celui-ci le retint. « Vous logez près de mois, ajoutat-il; la nuit est chaude, je suis peu dormeur, et si vous voulez seulement me permettre de passer un vêtement plus léger, nous ferons connaissance en causant un peu avant d'aller nous mettre au lit. Nous avons à parler de bien des choses qui vous intéressent. » L'invitation était précise, faite d'un ton de commandement amical qui rendait tout refus impossible : aussi Ernest demeura-t-il, après avoir donné un signe de consentement où il y avait cependant plus de gravité que de respect.

— Mon cher Ernest, reprit M. de Thiézacen se jetant sur un petit sofa où il engagea son interlocuteur à s'asseoir, vous savez l'objet qui m'amène dans cette maison : j'ai le plus vif désir de me her a votre famille, et j'ai demandé la main de mademoiselle votre cousine. Si j'avais le bonheur de voir mes vœux à ce sujet s'accomphr, je ne crains pas de vous dire que vous trouveriez en moi un allié disposé à vous aimer et à vous être utile comme un véritable pai*ent. J'ajouterai même que, sans sa\oir précisément quel sera le succès de ma demande; que, sans avoir eu l'avantage de vous connaître personnellement jusqu'ici, je me suis em-. pressé depuis quelque temps de in'occuper sérieusement de votre avenir.

Ernest témoigna encore par un signe de tète l'espèce de reconnaissance que cet intérêt anticipé lui inspirait.

— Je vous dispense, jusqu'à ce* que nous nous connais-

sions mieux, de tout reniercîment enver? moi, ajouta M. de Thiézac, et je vous ai déjà reconnu trop de pénétration d'esprit pour que, par goût aussi bien que par prudence, je ne vous parle pas avec franchise. A mon âge, vous le sentez, il faut faire sa cour sérieusement. Aussi ai-je profité avec empressement deToccasion favorable qui se présentait de faire un grand plaisir à votre famille, en vous servant vous-même. Au point où je sais que vous êtes arrivé, il faut voir et connaître Paris. Mais le séjour dans cette ville n'est pas sans danger pour un jeune homme de votre âge quand il n'y est pas solidement fixé par des occupations et des devoirs. Nous avons trouvé moyen de remplir toutes ces conditions difficiles, et il ne tient quà vous de bien profiter de ce qui est déjà fait. » M. de Thiézac fit une pause à ce moment ; mais" comme Ernest n'en profita pas pour prendre la parole, il ajouta en souriant : «Je vous lavoue franchement, en agissant ainsi j'avais d'abord l'idée d'être agréable à votre famille ; mais je suis heureu.\ de voir que cette galanterie d'une espèce assez nouvelle prendra, grâce à vous, tout le caractère d'une action sage et raisonnable. Tenez, lisez cela, continua M. de Thiézac en présentant une lettre décachetée à Ernest; je l'ai reçue ce matin au village des Bains, avant mon départ. » Ernest l'ouvrit et lut ce qui suit :

Paris, ce 20 juin I8...

« Mon cher ami, je ne puis vous écrire que quelques li- » gnes en réponse à la demande que vous m'adressez pour » le jeune Ernest de P***. Je connais sa respectable famille. » et comme je sais que vous ne pouvez prendre intérêt qu'a » des personnes qui en sont dignes, je suis d'autant plus dis- » posé à choisir ce jeune homme pour m'aider dans mes nou- » velles occupations, qu'il me faut absolument, et le plus » promptement possible, une personne dans la probité et «l'intelligence de laquelle je puisse mettre une entière » confiance. Envoyez-moi donc Ernest de P*** ici, en toute » hâte. Le moindre retard me mettrait hors d'état de l'em- » ployer comme vous le désirez.

» Tout a vous. N. »

20 MADEMOISELLE .rUSTINE DE LIRON.

— Vous le voyez, dil M. de Thiézac eu reprenant trantliiillenient la lettre des mains d'Ernest, vous n'avez pas un instant à perdre. Il faut faire vos préparatifs pour partir demain pour Paris.

— Cela est impossible, monsieur, dit Ernest dun ton convenable, mais ferme.

— Impossible? c'est bien fort ce que vous dites là. 11 faut y réfléchir ; l'occasion qui vous est offerte ne se représentera peut-être pas de longtemps. Et enfin pour vous, je dirai dirai plus, pour monsieur votre oncle et mademoiselle votre cousine, il ne faut pas faire un enfantillage dont vous vous repentirez, et qui sans aucun doute vous attirera de justes reproches.

— En vérité, monsieur, répondit Ernest, si je ne devais pas être certain de votre bienveillance envers moi, j'aurais lieu de m'étonner du soin que vous prenez de m'avertir de la légèreté de mon âge... Je ne veux... Non, en vérité, monsieur , je ne puis partir demain.

Ernest prononça cette dernière phrase, dabord avec une expression si vive de colère, puis après de ti'ndresse, qu'elle facilita à M. de Thiézac le moyeu de renouer la conversation. « Mon cher Ernest, dit-il, entre garçons, puisque je le suis encore, la diflférence d'âge n'exclut pas la confiance. Là ! parlez-moi franc ; est-ce que vous avez quelque petite affaire de galanterie qui vous tienne bien au cœur? Si c'est cela, il ne faut pas en faire mystère. Je conçois très-l)ien la contrariété que doit vous causer un départ aussi brusque ; mais enfin ce sont de ces malheurs, entre nous soit dit, dont on trouve toujours moyen de se consoler, surtout à Paris, et je ne pense pas que vous soyez assez enfant pour sacrifier un avenir brillant et sûr à une amourette passagère. »

Pendant tout ce discoursM. de Thiézac, la tête appuyée sur lune de ses mains, regardait avec calme, niais d'un œil pénétrant, le jeune Ernest, qui, au mot iï amour et le, avait ou toutes les peines du monde à contenir la colère (pii gonfla son cœur.

Une amourette!... mademoiselle Justine de Lironl... Une anioiu'ette ! so répétait-il intérieurement, lui pour qui

Mai» KM 01 SELLE JlsTliNK 1>E LlRON. 2l

SU cousine etail un ùlre sacré, un ange, une personne divine 1 mais il se eontinl ; le respect profond, la vénération tcudri- (ju'il avait pour sa cousine, se représentèrent si vivement à son esprit, qu'il trouva la force de téprimer son indignation. Il en vint môme jusqu'à sentir la nécessité d'user de quelque dissinndalion invers celui qui venait de le blesser si pro^ fondement.

— Je vous remercie mille et mille fois, dit-il, de la franchise avec laquelle vous prévenez tous les cas qui pourraient mettre obstacle à ma carrière dans le monde ; mais je vous jure, monsieur, ajouta Ernest avec fierté, que je n'ai pas û' amourettes.

— Eh bien ! tant mieux, répliqua froidement M. de Thiézac ; car rien alors ne pourra vous retenir ici ou "a Clermonl, au delà du temps nécessaire pour vous préparer à partir.

— Ernest allait faire quelque objection, lorsque M. de ïhiézac ajouta en tirant sa montre :

— Mais nous ne nous apercevons pas, en causant ainsi, de la promptitude avec laquelle le temps s" écoule; une heure est sonnée, il faut nous reposer. Nous nous reverrons demain.

Ernest tint encore bon, et chercha à reprendre la parole ; mais son liôte lui présenta la main, lui souhaita le bonsoir et coupa court ainsi à cet entretien.

Notre jeune homme rentra chez lui, étoufTaut de colère et de jalousie. Longtemps mille idées incohérentes l'assaillirent pendant une pénible insomnie. Bref, il fatigua tellement son esprit et son corps, que vers les quatre heures du matin tous ses membres restèrent accablés sous un sommeil de plomb.

Quant à son voisin, il s'était mis prudemment au lit pour réparer la fatigue du voyage et ordonner les nombreuses réflexions que la conversation précédente lui avait suggérées. 11 dormit peu, mais bien; et après quelques heures de repos, il reprit le cours de ses pensées que le sommeil avait mûries, et médita alors sur le plan de la journée qu'il avait à passer.

Le grand avantage, le seul peut-être, des rivaux de l'âge de ^L Thiézac sur les jeunes gens comme Ernest, est de ne

pas perdre leur temps et leurs forces en fureurs ou en rêveries inutiles. Notre futur sut bien en profiter. Les soupirs et le bruit des pas d'Ernest ne l'auraient pas averti de Tagitation à laquelle ce malheureux jeune homme était en proie, que son expérience et sa pénétration le lui auraient fait deviner. Son calcul fut si juste, qu'il prévit même le repos forcé que cette espèce de fièvre amènerait. Aussi, vers les cinq heures du matin, M. de Thiézac, dérogeant à ses habitudes, s'habilla, sortit, et alla se promener sous les fenêtres du corps de logis habité par M. et mademoiselle de Liron,

Ce demi-stratagèine lui réussit au mieux. Depuis longtemps les faneurs étaient à l'ouvrage, et déjà tous les domestiques de la maison, ainsi que mademoiselle de Liron elle-même, étaient sur pied. Dès qu'elle aperçut ÎM. de Thiézac, elle rejeta en arrière son grand chapeau de paille et alla à lui en souriant :

— Eh quoi, monsieur, lui dit-elle, vous déjà levé 1 je ne vous croyais pas si amateur de la vie rurale.

— On doit toujours se conformer aux goûts et aux habitudes de ses hôtes, répondit M. de Thiézac en dirigeant ses pas de côté, de manière à faire comprendre à mademoiselle Justine qu'il désirait lui dire quelques mots en particulier.

— Qu'est-ce? et que voulez-vous, monsieur? dit-elle avec quelque émotion.

— Rien, mademoiselle, qui puisse vous inquiéter; mais j'ai pensé que cette heure serait opportune pour vous entretenir d'une affaire qui intéresse monsieur voire père, et a laquelle, si je ne me trompe, vous pouvez donner une heureuse issue.

— Qu'est-ce donc, monsieur ?

— Votre cousin, le jeune Ernest, pour une raison que je ne puis découvrir, et que je ne dois pas chercher à connaître, fait difficulté de partir demain pour Paris. Or vous saurez qu'il y est impatiemment attendu pour prendre possession d'un poste qui lui est destiné. Je ne vous cache pas que son avenir dépend de la résolution qu'il va prendre. Au surplus, ajouta M. de Thiézac, après avoir donné quelques expUcations touchant l'emploi réservé à Ernest, prenez leo

tiire de cette lettre de mon ami, et vous jugerez vous-même si le départ de votre cousin doit être différé.

Mademoiselle de Liron lut la lettre et la rendit sans proférer une parole.

— J'ignore, encore un coup, poursuivit M. de Thiézac, quelle est l'espèce d'enfantillage qui cause l'obstination de votre jeune parent; mais je compte sur vous seule pour la vaincre. 11 faut le décider à prendre un parti favorable à luimême et... à... toute votre famille. •

Ces derniers mots, prononcés avec plus de lenteur et de gravité que le reste, furent suivis d'un intervalle de silence. Enfin mademoiselle de Liron, en se rapprochant des ouvriers, dit à M. de Thiézac, qu'elle laissa dans l'allée :

— Parlez de tout ceci a mon père, monsieur, je ferai, je vous le jure, tout ce qui pourra contribuer à préparer un avenir heureux h mon cousin et à ma famille.

M. de Thiézac se rendit de là chez M. de Liron, auquel il avait promis d'aller le trouver de bonne heure pour s'occuper de jeter les bases du contrat de mariage projeté. Bien que les préliminaires de ce trailé-4ussent été prévus d'avance, ils donnèrent occasion k une conversation qui fut assez longue.

Mais pendant qu'elle avait lieu, voilà qu'Ernest, sortant tout à coup du sommeil que ses agitations et son âge avaient rendu si profond, sauta hors de son lit, s'habilla et se mit à courir après yi. de Thiézac sitôt qu'il eut la certitude qu'il avait quitté son appartement. Uniquement préoccupé de l'idée de s'assurer du lieu où il pouvait être, il passa assez près de sa cousine sans l'apercevoir. Ce fut elle qui, étonnée de l'impétuosité de sa marche, de la fixité de son regard, l'arrêta en l'appelant.

— Ernest, dit-elle, où allez-vous ainsi? Qui cherchez-vous? Muet de surprise d'abord :

— Je cherche M. de Thiézac, dit-il enfin.

— Il est occupé d'affaires avec votre oncle... Venez ici, Ernest... Tachez de vous calmer, et faisons un tour dans la grande allée pour parler plus librement.

Ils parcoururent une vingtaine de pas sans dire un mot.

26 MADEMOISELLE .fUSTINE DE LIRON.

Mademoiselle de Liron seule pouvait rompre ce sileuce ; elle s'arrêta tout à coup, et parla ainsi :

— Je suppose, Ernest, que vous n'avez pas oublié les protestations d'amitié sincère que vous m'avez données liier, sur ce banc que voilb? Le moment ost venu de me prouver que j'ai eu raison de compter sur vous. Eh ! pensez-y bien : de la conduite que vous allez tenir dépendent votre avenir et le mien. Mon père traite en ce moment de mon mariage, vous avez une occasion de partir demain pour Paris ; partez ! partez! Ernest, au nom du ciel, partez ! c'est le dernier conseil que puisse vous donner une amie véritable. Partez!

— Partir ! s"écria Ernest, eu laissant échapper un torrent de larmes, partir demain ! .)é ne le pourrai jamais ! Dans ce moment une servante s'avança en courant vers mademoiselle de Liron pour lui parler.

— Qu'est-ce? Que me veut-on? cria- t-ellc de loin avec vivacité.

— Monsieur, votre père désire vous voir. — 11 suffit; rentrez, j'y vais.

Elle dit, et retournant brusquement vers Ernest, qui pleurait toujours :

— Ernest, Ernest! dit enfin mademoiselle de Liron avec une véhémence qui ne lui était pas ordinaire, consentez-vous il partir demain ?

On ne répondit rien.

— Y consentez-vous? répéta-l-elle.

— Non, répondit le jeune homme en sanglotant.

— Eh bien, adieu ! dit mademoiselle de Liron d'une voix éloufîée; je vous laisse. Mes craintes n'étaient que trop bien fondées; vous n'êtes qu'un enfant! Et elle le quitta.

Cependant elle était impatiemmerit attendue par son père et son futur, qui, comme on sait, venaient de s'occuper des dispositions du contrat de maiinge. Dès qu'elle (Mitra, sou père s'écria :

— Viens vite auprès de nous, mon enfant, on a besoin de ta présence ; tu t'entends mieux a traiter les affaires que moi, puisque tu surveilles ordinairement les miennes : il est donc juste que tu prennes connaissance de celle-ci, qui l'intéresse

particulièrement. Au surplus, ajouta-t-il en faisant un geslrqui exprimait tout ii la fois et sa joie et la confiance qu'il mettait dans les deuv futurs époux, arrangez-vous rnsemble, ce que vous arrêterez sera bien fait, et je ne veux plus prendre d'autre soin que d'apposer ma signature au contrat.

Il remit entre les mains de sa fille le papier sur lequel r-taicnt écrites les clauses, et s'étendit dans sou fauteuil l'onime un homme décidé à ne plus faire aucun effort d'altoution.

Cette petite harangue donna le temps a mademoiselle de Liron de se remettre de son émotion. Or il y avait dans l'embrasure d'une fenêtre une table et deux sièges; elle prit l'un et invita M. de Thiézac à s'asseoir sur l'autre. Alors elle lut avec la plus profonde attention toutes les conditions projetées. Cet examen terminé, elle replaça doucement le papier sur la table, et dit à M. de Thiézac en élevant très-peu la voix :

— Je ne puis qu'applaudir, monsieur, a la prudence généreuse qui a dicté et approuvé ces conditions. La lecture que je »iens d'en faire ma singulièrement touchée, et je vois que ce que mon père m'a dit de vous est exactement vrai. Fasse le ciel que je puisse justifier les préventions favorables que votre présence ici semble indiquer!

On eût dit qu'il y avait quelque chose qui allait jusqu'à l'humilité dans le ton modeste que mademoiselle de Liron mit à cette dernière phrase, et l'on pourrait peut-être croire que, pressée par sa conscience et entraînée par la conduite loyale de M. de Thiézac, elle fut sur le point de faire à cet homme un de ces aveux dont les femmes se repentent foujours après. Mais mademoiselle de Liron avait cela de particulier qu'elle était franche et prudente, juste au même degré ; aussi elle allait parler, et cependant elle ne dit rien.

Pas une nuance de ce combat intérieur n'échappa a l'œil pénétrant de M. de Thiézac, qui sentit bien que le cœur de mademoiselle de Liron était gros d'un secret, mais dont il ne pouvait démêler précisément la nature.

Mademoiselle de Liron n'osait plus lever les yeux, et M. de Thiézac ne pouvait détacher les siens de dessus elle. Cette posilion fausse, cet état pénilde ne duraient déjà que

26 MADEMOISELLE JTISTINE DE LIRON.

depuis trop longtemps, lorsque l'arrivée brusque d'Ernest les fit tout à coup cesser. Après avoir fait un salut aux deux personnes qu'il tirait d'embarras sans s'en douter, il s'avança rapidement jusque versle fauteuil de son gi'and-oncle, auquel il n'avait pas encore donné le bonjour.

— Ah ! ah ! te voilà, dit le vieillard en l'embrassant; eh bien ! que nous diras-tu de nouveau ce matin?

— Mais... de nouveau? peu de chose, mon cher oncle, répondit Ernest en élevant la voix comme pour attirer l'attention des deux antres personnages; si ce n'est, mais vous le savez sans doute, que je pars demain pour Paris.

— Vous partez pour Paris? dirent presque en même temps et comme malgré eux mademoiselle de Liron et M. de Thiézac.

— Oui, je pars pour Paris, répéta Ernest avec un calme affecté qui ne trahissait que mieux sa colère, je pars pour Paris.

— Eh bien ! quand je vous l'avais dit, monsieur de Thiézac, observa en riant le vieil oncle, que mon neveu n'est pas assez extravagant pour sacrifier les avantages que vous lui «vez si généreusement préparés, avais-je tort? Va! continua-t-il en s'adressant à Ernest, je t'ai toujours jugé un sage et honnête garçon, je vois que je ne me suis pas trompé !

Tout en poursuivant sur ce ton, il donna à son neveu des conseils sur son séjour à Paris, et finit par lui remettre une bourse d'or pour faire face aux dépenses qu'allaient occasionner son départ et son voyage.

M. de Thiézac ne comprit rien à tout ce qu'il voyait. Pour mademoiselle de Liron, elle employait tous ses efforts à retenir de grosses larmes qui roulaient dans ses yeux. Elle était surtout tourmentée de l'air presque dur que donnait à Ernest la résolution brusque et violente qu'il prenait. Oh ! qu'elle eût désiré en ce moment pouvoir lui dire quelques paroles douces en particulier pour calmer sa fureur ! Mais il n'en était déjà plus temps.

Ernest, après avoir remercié son oncle des bontés qu'il avait poui' lui, signifia dune manière précise que dans une heure il quittait Chamaillères pour Clermont, d'où il partirait le lendemain avec le courrier de Paris.

— Pai, ajouta-t-il, mes préparatifs à faire, et le temps qui me reste suffira à peine. Si monsieur de Thiézac veut bien me charger de ses commissions pour Paris, je nie trouverai heureux de lui donner en cela, comme en tout autre occasion, la preuve de ma reconnaissance. Recevez donc mes adieux, continua-t-il en promenant son regard sur tous les assistants, et permettez-moi de les faire courts... Vous m'approuvez sans doute, ma cousine, dil-il presque bas à mademoiselle de Lirou, en lui baisant la main qu'il effleura à peine ; je pourrais pleurer et je ne serais encore qu'un enfant.

Il embrassa de nouveau son oncle, invita M. de Thiézac h lui envoyer ses lettres, et sortit enfin, laissant les trois personnages présents fort diversement surpris de tout ce dont ils venaient d'être témoins.

Il demeurèrent assez longtemps comme muets. Mais M. de Liron ne put bientôt plus se contenir.

— Savez-vous, monsieur de Thiézac, s'écria-t-il tout à coup, que ce garçon-là a l'âme d'un Caton?..,

Mais personne ne répondit à cette apostrophe. Après quelques minutes, mademoiselle de Liron, qui sentait que ses pleurs allaient couler, se retira chez elle, et M. de Thiézac prit le prétexte des lettres, pour suivre cet exemple.

Le reste de cette journée, dont le commencement avait été si vif, fut, en apparence au moins, excessivement calme. Mademoiselle de Liron ne sortit de sa chambre que pour avoir l'air de surveiller les récoltes qui s'achevaient. M. de Thiézac resta chez lui pour se reposer, disait-il, et M. de Liron passa le temps dans son grand fauteuil, comme à l'ordinaire. Du reste, les repas furent silencieux. On ne dit pas un seul mot du projet de mariage, et personne n'osa même prononcer le nom d'Ernest. Tout le monde avait l'air grave, soucieux, et au silence que chacun observait, il eût été facile pour un témoin froid de juger que tout n'était pas fini. C'était le calme qui précède la tempête.

A onze heures, M. de Thiézac souhaita le bonsoir à ses hôtes et regagna le corps de logis qu'il habitait. Un orage court, succédant h la grande chaleur de la matinée, avait donné quelque fraîcheur à l'air de la nuit. M. de Liron et

28 MAOEMOISELLH .USTlNE liK LIKON.

.M. de Thirzac, cédant h rintliience de celte leiupeiature, rejjosaient déjà, que mademoiselle Justine parcourait encore la partie de la maison habitée par elle et son père, pour y faire son inspection habituelle. Tout était calme, en ordre, et le silence n"était interrompu que par le bruit de ses pas et le frôlement de sa robe. Kn montant l'escalier qui mène à sa chambre, elle était triste et pensive.

— Ernest? se disait-elle, que fait-il? que pense-t-il en ce mon)ent?... Il doit m'en vouloir... le pauvre enfant!

Et elle s'arrêtait, tenant sa lumière d'une main et de l'autre s'appuyant sur la rampe. Navrée de tristesse, elle parvint ainsi jusqu'à sa porte, et tourna nonchalamment la clef qui y demeurait habituellement pendant le jour, domine elle fut entrée et qu'elle eut placé son tlambeau sur un meuble, en promenant ses regards autour d'elle, elle aperçut non sans terreur Ernest lui-même, se tenant debout dans une encoignure de la chambre. Sa première idée fut qu'elle avait une vision, en sorte qu'un sentiment assez doux précéda celui de la colère dans son comr.

— Quoi ! vous ici, monsieur ! dit-elle enfin, et presque bas; car, malgré son extrême frayeur, elle eut encore la force de modérer sa voix.

— Vous ici ! venez-votis pour me perdre?... c'est indigne ! sortez ! sortez !...

La contenance d'Ernest était triste, abattue, et il se disposait à sortir sans répondre, lorsque mademoiselle Justine, faisant quelques pas vers lui, l'arrêta.

— Mais non, restez, dit-elle ; j'oubliais que toutes les portes sont fermées, et puisque vous avez été assez audacieux pour pénétrer jusqu'ici, je veux au moins connaître le prétexte qui vous y a fait venir : parlez, hâtez-vous de parler, je vous prie.

( "ette phrase, prononcée a\'ec une certaine volubilité, expira lotit à coup sur les lèvres de mademoiselle de Liron, et à l'effort qu'elle avait fait sur elle-même pour se contenir en apercevant Ernest, succéda une défaillance qui la força de se jeter dans un fauteuil. Ernest sortit alors de l'abattement où il était plongé, et saisissant un flacon d'eau de senteur qu'il trouva à sa portée, il en frotta les narines et les tempes de sa

JlAbEMUlSELLE JISTINE DE LIRON. 29

cousine, qui pâlissait et dont les yeux étaient h demi fi-rinés. A cette vue, la frayeur du jeune lionnne fut grande, n)ais de peu de durée, car il s'aperçut Ijientùt que le teint et les yeux de sa cousine reprenaient leur éclat. Cependant cette scène inopinée apporta quelque désordre dans la toilette de la malade. Vainenjent essaya-t-elle deux ou trois fois de déban-asser son visage de ses grands cheveux noirs que son peigne avait abandonnés. Force lui fut d'avoir recours a son cousin pour remettre l'ordre dans sa chevelure. Cet échange de secours donnés et reçus, joint à la maladresse avec laquelle Krnest remplissait pour la première fois les fonctions de coiffeur, tout cela faillit faire perdre à mademoiselle de Liron l'air sérieux que sa position lui faisait une loi de conserver.

— Asseyez-vous, dit-elle à son cousin d'un ton bref, et laissez-moi faire.

Elle rajusta vivement ses cheveux tant bien que mal, et se tourna veis lui pour Tinterrogei-.

— Je ne vous demanderai pas comment vous êtes venu ici, monsieur, lui dit-elle, mais pourquoi vous y êtes et de quelle manière vous avez imaginé d'en sortir ; dites-le-moi, avez-vous réfléchi à tout cela ?

Ernest, sans lever les yeux, fit un signe négatif.

— Vous conviendrez donc qu'il est bien malheureux pour moi de me trouver à la merci dun étourdi de votre espèce?

Ernest avoua la justesse de cette observation |)ar un autre mouvement affirmatif.

— Mais répondez au moins a ce que l'on vous demande, poursuivit Justine; avez-vous perdu l'usage de la parole? Eh bien! qu' avez-vous?... pourquoi pleurer et me regarder ainsi? Ernest, au nom du ciel, répondez-moi !

Mais il ne répondait rien , et après avoir pris une main de sa cousine, il resta comme en extase à considérer toute sa personne.

La vérité est que mademoiselle de Liion, qui n'y pensait guère en ce moment, vêtue d'une robe blanche, les cheveux épars et laissant éclater dans ses yeux toute la vivacité des émotions qu'elle éprouvait, brillait alors d'une admirable beauté. Le pauvre Ernest ne s'en aperçut que trop: aussi,

30 M.VbKMUlSELLE JUSTJNE UE LIRON.

sourd à toutes les questions qui lui étaient laites, indifférent aux justes reproches qu'on lui adressait, sitôt que les larmes vinrent soulager sou cœur et quïl put proférer quelques mots, ce fut pour dire d'une voix étouffée : « 0 Dieu! que vous êtes belle ! »

II y eut un mélange de regrets et d'admiration si vrais, si profonds et si tendres dans cette exclamation , que mademoiselle de Liron ne put contenir son émotion et tourna la tète pour pleurer aussi.

— Pardon ! pardon ! raille fois pardon ! s'écria alors Ernest en se jetant à genoux, ou plutôt chassez -moi de devant vos yeux ; je suis un malheureux, un infâme qui ai osé violer votre asile ! Non, une éternitéderegrets ne suffira pas pour expier ma faute. Et sachez tout; oui, connaissez toute l'étendue de mon indignité. Hélas! ce sont vos justes reproches, c'est ce mot d'enfant qui a excité mon orgueil et m'a entraîné à faire cette horrible action. Je suis un infâme ! chassez-moi !

La douleur et les remords d'Ernest étaient si vifs, que, presque privé de l'usage de sa raison , il laissa tomber sa tête sur les genoux de sa cousine et les inonda de larmes bridantes.

— Ernest! Ernest ! remettez-vous , relevez-vous , dit-elle en lui soulevant le front avec ses deux mains. N'oubliez pas où nous sommes; pensez qu'il est nuit... Dans ce silence... le moindre bruit... Ernest, remettez-vous!

Sans cesser d'être à genoux, il releva sa tête et regarda autour de lui comme quelqu'un qui se réveille au milieu d'un songe. Mademoiselle Justine lui passa doucement sa main sur le front pour le rendre tout à fait à lui.

— Mon ami, lui disait elle , remettez-vous et causons tranquillement. Dites, quelle étrange idée vous a poussé à cette folle action, vous quiètes naturellement si bon, qui avez le cœur si généreux? Quoi! en vérité, ce que je vous ai dit hier aurait-il pu vous offenser à ce point?

— Je l'avoue, répondit Ernest, il y a une heure encore, lorsque je suis entré ici, j'étais aveuglé par la colère, au point que je vous l'aurais exprimée si je vous eusse rencontrée alors. Mais, ajouta-t-il en portant la main sur ses yeux,

HADËMOiSELLB JUSTINE l'E LIHUN. 31

à peine ai-je respiré Tair de cette chambre, h peine me suisje senti entouré de tons ces objets qui vous appartiennent, qui vous touchent, qui retiennent le parfum de votre personne, oh I j'ai senti ma colère s'évanouir et les regrets se sont emparés de mon cœur. Vous comprenez, vous sentez, n'est-ce pas, à quel point je suis malheureux de ce que j'ai fait?

— C'est bien mal, en effet, dit mademoiselle de Liron avec douceur.

— Dites donc que c'est affreux, infâme. Oh! je ne me le pardonnerai jamais ! Vous que j'ai aimée d'abord comme une mère, que j'ai chérie bientôt comme une sœur, qu'eufin j'ai...

Mademoiselle de Liron larrèta.

— Eh ! oui, je le sais bien, vous regardez le reste comme un rêve, et même comme un rêve CCenfant!

— Quoi ! Ernest, encore de la rancune?

— Eh bien ! oui, je vous ai aimée, je vous ai adorée, et je vous aime et vous adore encore. Mon malheur vient de ce que vous m'avez toujours regardé comme un enfant. Mais Dou, Justine, je ne-le suis pas. La colère a pu me pousser à faire une action blâmable , mais, au fond, le besoin impérieux de vous voir encore une fois, de vous parler à cœur ouvert , m'a invinciblement poussé k venir ici. Sachez-le donc, vous êtes ma vie, mon avenir, tout enfin pour moi I Apprenez aussi tous les rêves qu'a faits cet homme que vous considérez comme un enfant. Depuis un an, Justine, je me regarde comme lié à vous. Pour moi, vous étiez ma femme; pour moi, je suis encore et je serai toujours votre mari. C'est un vœu que j'ai fait, je le tiendrai. Je pars demain pour Paris ; Dieu sait ce que j'y ferai et ce que je vais devenir ; mais peu m'importe h présent. Avec vous, pour vous et par vous, je ne sais ce dont je n'eusse pas été capable ; mais aujourd'hui tout m'est indifférent, et dès l'instant que ce n'est pas pour vous que je fais, je n'ai envie de rien faire. Allez, mariez-vous, tâchez d'être heureuse! Pour moi, mettez-moi a la porte comme un vaurien , c'est ce que j'ai bien mérité.

En achevant ces mots, prononcés avec tant de vivacité

32 MADEMOISELLE JUSTINE 1)E LIRON.

que mademoiselle de l.iroii iravait pu en iuleirouipre le cours, Ernest se leva brusquement et témoigna avec une espèce de fureur rintention formelle de s'en aller. Vainement mademoiselle de Liron employa-t-elle toutes les raisons qne sa tendresse et la prudence lui suggéraient pour le dissuader de partir à cet instant de la nuit : il ne voulut se rendre h aucune, et répéta à plusieurs repi'ises, et comme un homme tout à fait hors de lui :

— Je veux partir ! je veux partir !

Le danger de cette scène assez bruyante, au milien du silence de la nuit , était inuninent. Mademoiselle de Liron, qui le sentait bien, lit un derniei- effort pour calmer et retenir son cousin.

— \on, répéta-t-il, je veux partir.

— Eh bien! dit alors mademoiselle Justine avec une tendresse qui n'était pas sans fierté, puisque vous êtes venu ici sans mou ordre, monsieur, vous n'en sortirez que quand je le voudrai.

Le ton dont cette injonction fut prononcée rendit tout à coup Ernest à lui-même. Sa cousine avait été se rasseoir, et, par un mouvement involontaire, il alla se replacer à genoux devant elle.

— Que vous me rendez malheureuse, lui dit-elle, avec vos emportements ! et comme vous semblez prendre plaisir à justifier les craintes que m'inspire votre âge ! Ernest, écoulez-moi donc tranquillement, car j'ai quelque chose de bien sérieux à vous dire, mon ami.

— Parlez, ah ! parlez, Justine !

— 11 est donc vrai que vous m'aimez ?

— Oh ! oui.

— Et que votre bonheur et votre avenir dépendent de moi?

— Je vous l'ai dit.

*— Ainsi il dépend de moi, par exemple, que vous poursuiviez avec ardeur la carrière que vous allez embrasser h Paris?

— Sans aucun doute.

— Pauvre entant I ajouta-t-elle en passant plusieurs fois ses mains sur les cheveux et le front d'Ernest; pauvre en-

M VliKMn|>KI,I.K .ll«>TI>K l'I-, LIMON. ••>•■»

laul! va, tic totrciiM- plus do re iiuiii qui lest doiitié pour la deruiôre fois pai- celle que tu as d'abord aimée connue une nièio. Console-toi, Krnest, prends coui-age; ah! je sacrifielai tout pour t'en donner.

Justine se leva, laissant Ernest dan» un étonnenieut lacilc à concevoir; puis elle se plaça devant son bureau et écrivit un billet; dès quelle leut achevé, elle le présenta à son cousin pour qu'il le lût, ce quil fit.

— Maintenant vous me promettez, Krnest, ajouta mademoiselle de Liron en reprenant la lettre, sur laquelle elle mit : A mon père; vous me promettez que, dès que vous serez à Paris, vous emploierez toute votre ardeur et toutes vos facultés uon-seulement à vous faire une position dans le monde, mais encore à donner de l'éclat a vos talents et à votre nom ?

— Je vous le promets.

— Ce n'est pas tout.

— Que voulez-vous encore? dites, parlez.

— Mais non... plus tard, Ernest, plus tard, mou ami, je te le dirai. Va, pour lïnstant, sois satisfait. Demain, quand tu seras sur la route de Paris, cette lettre que je viens d'écrire sera remise à mon père; je te le promets sur l'honneur, je te le jure. Ainsi, tu ne peux plus douter de l'amour que j'ai pour toi.

— Ah! ma chère Justine, balbutia Ernest au milieu des soupirs et des larmes de joie qui le suffoquaient, ma vie entière ne suffira jamais à reconnaître ta tendresse et ta bouté!

De ce moment , l'émotion des deux amants fut portée à son comble; ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, et leurs lèvres se confondirent dans un long baiser. Minuit .sonnait a la paroisse.

Être aimé franchement et se sentir combler de bonheur volontairement par celle que l'on aime, est une félicité bien rai'B ! Ernest l'éprouva.

Vers les deux heures et demie du malin, dans leur alcôve et sur leur lit, les deux amants devisaient tendrement ensemble. S'interrogeaut sur les premiers temps de leurs amours, ils s'avouaient alors joyeusement ce qu'ils avaient

tenu secret autrefois par réserve et par crainte. Ils riaient surtout des précautions sévères qu'ils s'étaient imposées, et, après s'être moqués d'eux-mêmes , ils mêlaient leurs sourires avec mille et mille baisers. Mais quand l'amour est vrai il porte avec lui quelque chose de grave ; et dans ces entretiens si doux, oïl l'on résume avec délices le bonheur, il est assez ordinaire toutefois que l'éclat du présent soit obscurci par les prévisions de l'avenir.

— 0 Dieu ! quand nous reverrons-nous ? demanda Ernest.

— Je ne sais, répondit-elle.

Et ils s'embrassèrent.

— Mais tu pleures, ma Justine 1 qu'as-tu?

— Oui, je pleure, et dans mes larmes il y a de la joie et du chagrin.

— De quoi t'affliges-tu ?

— Va! ce n'est rien, et j'ai aussi mes enfantillages que tu dois pardonner. Je pense d'ailleurs qu'il faut bientôt nous quitter !

— 0 Dieu ! pas encore.

— Il le faut absolument , mon ami. S'il ne nous est plus permis d'invoquer la sagesse , du moins ne renonçons pas à la prudence.

— Justine ! Justine !

— Eh bien ! que veux-tu ?

— Hier, l'autre jour, je ne sais quand , tu m'as dit : Ce n'ext pas tout... plus tard je te le dirai. Qu'est-ce? oh! parle, ma Justine ; dis-moi tout ce que tu as h me dire.

Et en s'exprimant ainsi, Ernest témoignait encore par ses caresses tout l'excès de son impatience ; mais mademoiselle de Liron fut quelque ten)ps sans répondre à son amant, et, pendant ce silence , elle redoubla de caresses tendres et graves envers lui, comme pour le préparer à ce qu'il allait entendre.

— Parle donc , Justine , murmura tendrement Ernest, je l'en supplie !

— Eh bien ! écoute, dit-elle enlin en approchant les lèvres de l'oreille de son ami. Je t'aime, mon Ernest; je t'aime autant qu'il est donné a une femme d'aimer ; Dieu, qui seul

nous voit, m'en est témoin, et pour toi, oh ! J'en suis certaine, tu n'en doutes pas.

— Non, ma Justine!

— Cet amour, Ernest, m'assure des droits sur ton cœur , et comme je sais que tu es généreux, il m'en donne sur ta personne.

— Tu le sais, je te l'ai dit : je suis à toi pour la vie !

— Ecoute , mon Ernest , écoute ton amie : tu reconnais donc ces droits ?

— Oui, oui, mille fois oui !

— Eh bien ! j'en vais faire usage dès aujourd'hui; mais au nom de la tendresse que je t'ai montrée , j'exige que tu me promettes d'avance de te soumettre à ce que je vais décider.

— Je te le promets I

— Ce n'est pas assez ; jure-le, Ernest.

— Tout à toi, ma Justine ! je te le jure! que désires-tu?

— Oh ! cher ami, je ne désire pas... je veux...

— Eh bien ! que veux-tu ?

— Je veux... mais je veux absolument, qu'à partir de ce jour jusqu'à un an révolu, tu te livres à tes occupations nouvelles , et qu'à Texceplion du serment que tu viens de faire, tu te regardes comme libre envers moi de tous les engagements que tu as pris avec toi-même.

— Comment, Justine?...

— Oh ! je le veux ainsi, Ernest,

— Quoi!...

— Je le veux , et tu as juré de m'obéir ; c'est moi seule qui déciderai de notre avenir, et je t'interdis toute initiative à ce sujet.

Les larmes coulèrent des yeux du jeune homme. Il se sentit tout à coup comme précipité du comble du bonheur dans un abîme de chagrins. Déjà ses idées s'obscurcissaient dans son esprit, lorsque tout à coup un rayon d'espoir vint encore y briller.

— Justine ! Justine ! dit-il à son amante , ô ma bien-cimée! penses-y donc!... si cette nuit?... pense! et qu'un gage de notre tendresse !...

Mademoiselle de Liron , mettant la main sur la bouche d'Ernest, ne le laissa pas achever.

— Oh ! lui dit-elle d'une voix émue , c'est le seul cas d'exception à ton serment.

Alors , tout en cherchant h se d(''gager de ses bras , elle ajouta d'un ton plus assuré :

— Voila lïnstanl où il faut nous séparer ; pars, Ernest , pars.

Elle fit un dernier etlbrt pour écarter Ernest, à qui elle tendit cependant la main en signe d'adieu en lui disant :

— C'est en ce moment que je m'attends à trouver en toi Tanie d'un homme. Tu vas partir, tu le veux, j'en suis certaine ; car tu ne me feras pas l'atîroHt de me forcer k t'en donner l'ordre.

11 obéit. Tandis que, debout dans la chambrp, il se préparait à la retraite, mademoiselle de Liron , du fond de l'alcôve, continua à ranimer son courage , et finit par lui donner des instructions pour sa fuite.

— Fais bien attention, lui disait-elle : sur le bord de mon bureau, tu trouveras la clef do la petite porte qui communique avec l'ancienne salle de bain. Tu connais les êtres; marche seulement avec précaution, et que Dieu te couduise; adieu !

Ernest, sur le point de partir, se rapprocha du lit.

— Justine, dit-il, laisse-moi te dire encore une fois adieu.

— Oui, mais ce sera la dernière.

Il voulut l'étreindre dans ses bras; mais elle s'y refusa avec constance ; et après inie nouvelle tentative d'Ernest, elle se rejeta dans le fond de l'alcôve, et s'enveloppa le corps et la tête dans sa couverture pour ne plus rien entendre. Vaincu par cette résistance, Ernest partit eniin.

A huit heures du matin , mademoiselle de Liron sonna pour faire monter quelqu'un chez elle. Une servante se présenta. En lui remettant de son lit la lettre qu'elle avait écrite dans la nuit :

— Donnez ceci à mon père, dit-elle, et faites mes excuses de ce que jp ne descendrai pas aujourd'hui : je suis incommodée.

MADEMOISELLE .IlâTINE FiE LIRUN. 37

Mariette s'acquitta ponctuellement dt^ sa commission. Lorsqu'elle remit le billet, M. de Liron , entouré de ses papiers, revoyait précisément le projet de contrat de mariage avec M. de Thiézac. Le vieillard ouvrit et lut tout aussitôt la lettre de sa lille , et le saisissement qu'il en éprouva no lui permit que de dire à M. de Thiézac r

— Tenez, monsieur, cela vous regarde.

.\L de Tliit'/ac lut ce qui suit :

« ÎMon très-cher et très-honoré père,

)) Malgi'é tout le chagrin que je vais vous causer, la con- » science me fait un devoir de vous dire que je ne puis ab- » solument consentir à l'union que vous avez projetée pour » moi. Il n'y a ni légèreté ni caprice dans ma résolution. Je » ne crois pas pouvoir faire le bonheur de la personne qui a » bien voulu m'honorer de sa préférence. Dites-lui lestime » profonde que sa noble conduite m'inspire , et donnez-lui- » en pour preuve ce que j'ai le courage de faire en ce mo- » ment. Pardonnez-moi, mon père.

» Votre respectueuse fille.

» J. de LiR0\. »

— Eh bien ! demanda le vieux père à son ami . comprenez-vous quelque chose h tout cela ?

— C'est tout au plus , répondit ^I. de Thiézac; mais pour ce qui me touche personnellement dans cette affaire, je vois que mademoiselle votre fille a un genre de probité rare parmi les personnes de son sexe; et cette qualité, je l'avoue, me fera toujours regretter la perte de sa main.

.M. de Liron resta absorbé dans les réflexions où cet événement inattendu le plongea, et M. de Thiézac rentra presque aussitôt chez lui pour faire ses préparatifs de départ.

L'habitation de Chamaillères fut bien silencieuse pendant toute cette journée du 23 juin qui suivit le départ d'Ernest. Vers le soir, M. de Thiézac fit ses adieux à M. de Liron, et se mit en route pourClermout. Un séjour plus long chez son vieil ami aurait rendu sa position desagréable, et d'ailleurs,

38 MADEMOISELLE JISTIXE DE LIRON.

il faut le dire h sa louange , il sentit que , qu.els que fussent les motifs de la retraite de mademoiselle Justine de Liron, il (Hait de la politesse, de Ihumanilé même, de la laisser libre chez elle. Il partit.

Ce ne fut que le lendemain matin que M. de Liron revit sa fille. La confiance qu'il avait en elle était si involontaire et si complète, que c'était tout au plus s'il prenait de l'inquiétude lorsqu'elle avait le soin, comme cela était arrivé la veille, de le prévenir de ce qu'elle pourrait faire d'extraordinaire et d'inattendu. Il était si bien fait à la voir se conduire raisonnablement; l'habitude de ne penser et de n'agir que par elle était si bien prise chez lui , qu'il ne lui venait pas même l'idée de réfléchir sur ce qu'elle avait fait. Ce qui l'occupa le plus lorsque sa fille se présenta devant lui , ce fut d'apprendre de sa bouche que son indisposition était passée , et que sa santé lui permettait de vaquer comme à l'ordinaire aux soins domestiques.

Après les départs , ceux qui restent ont des moments pénibles à passer dans les premiers jours : l'heure des repas, par exemple. Au dîner, mademoiselle de Liron et son père se trouvèrent assis près d'une table qui leur parut immense. Il ne s'y dit rien que ce que les besoins du moment faisaient dire , et le père et la fille tournaient toujours involontairement leurs regards vers la place qu'Ernest occupait encore la veille. Il n'y eut pas même de conversation commencée, et les seules paroles que M. de Liron laissa échapper déchirèrent le cœur de sa fille :

— Il doit être a présent à Aigueperse ou à Gannat, dit le vieillard en mettant la main h l'endroit de la table où se plaçait toujours son neveu.

Et il reprit lentement sa marche pour aller au salon jusqu'à son fauteuil.

Ces tristes scènes se renouvelèrent plus d'une fois. Mais l'âme de mademoiselle de Liron était forte, et son cœur aimant se sentait la faculté de vivre une année des souvenirs du bonheur d'un jour. Elle augmenta et régularisa encore ses occupations journalières. L'absence de son cousin lui fit sentir la nérossitr do consacrer h son vieux père les mêmes

M.\l>EM01:^ELLE JUSTINE DE LIRON. 39

heures qu'Ernest lui donnait. Elle lui faisait des lectures, et le soir jouait aux échecs avec lui. E^nûn elle siniposa beaucoup de nouveaux devoirs pour échapper aux regrets involontaires et à la tristesse dont elle redoutait sérieusement l'empire.

Pendant un an et plus, elle suivit exactement le plan de vie qu'elle s'était tracée, et à l'exception des jours où sa santé , qui était devenue moins bonne , la forçait h se relâcher de ses devoirs , elle les remplissait avec tant d'exactitude et d'un air de si bonne humeur, que son père et tous les gens de la maison la regardaient comme la personne la plus tranquille et la plus heureuse du monde. Au fond de l'âme , mademoiselle de Liron ressentait habituellement une satisfaction si profonde d'avoir rendu Ernest heureux , de ce qu elle lui avait fait prendre une marche raisonnable dans la vie , que ce bonheur contre-balançait et au delà tous les chagrins que l'absence fait éprouver aux personnes ordinaires.

Elle avait ses faiblesses cependant; une entre autres que nous ferons connaître. La nuit du 23 juin , Ernest oubUa sa montre au moment où il sortit de la chambre. Quelques instants après son départ, et lorsque mademoiselle de Liron se fut débarrassée des couvertures où elle s'était enveloppée, elle s'aperçut de cet oubli au bruit régulier du balancier. Elle prit la montre , la baisa ; puis tout à coup et afin de ne pas laisser interrompre ce bruit, ce mouvement, auxquels l'impulsion avait été donnée par une main si chère , elle la remonta. Chaque soir, à la môme heure , elle touchait , elle baisait et remontait la montre, dont le bruit, toujours le même, lui faisait croire fermement quelquefois pendant une minute ou deux qu'Ernest était là. Oh ! combien elle redoutait que la montre ne s'arrêtât! Que d'espérances, que de rêveries superstitieuses même , se succédaient dans son esprit, lorsqu'elle poursuivait de l'œil l'aiguille sautant de seconde en seconde !

A ces nombreux devoirs et à cette innocente faiblesse, mademoiselle de Liron joignait, pour occuper son âme pendant toute la journée, une lecture habituelle qu'elle faisait le soir

quand elle était reulrée dans sa cluimbi'e. (Jiiuùiuelle eut été élevée très-soigneusement par sa mère, qui était fort religieuse , mademoiselle de Liron n'était naturellement pas portée à la dévotion. Dans la régularité qu'elle mettait à remplir ses devoirs de piété, il y avait surtout de l'habitude, et aucune répugnance. Poussée par l'instinct qui l'avertissait de ne laisser inoccupés ni son corps ni son âme , elle s'était imposé comme une tâche d'assister habituellement aux oflices. Par une précaution qui dérivait du même principe, elle s'abstenait de toutes les lectures qui pouvaient ramener son esprit a des pensées qui n'y revenaient que trop souvent d'une manière toute naturelle. Le livre, et ce fut bientôt le seul dont elle lit usage, le seul livre donc qui remplît son âme , qui plut à son cœur, et dont la simplicité s'accordât avec la nature de son esprit, fut Vlmilation de Jésus- Christ; et entraînée par cet instinct qui nous fait mêler si souvent le cri des passions aux accents de la prière , chaque soir, après avoir remonté la montre d'Ernest , elle faisait sa lecture. Au bout de quelques mois , on aurait pu reconnaître aux feuillets fatigués du chapitre des merveilleux efj'ets de l'amour divin^ quel était le véritable état du cœur de l'aimable Justine de Liron.

Cependant un an et quinze jours s'étaient écoulés depuis le 23 juin de l'année précédente. Ernest était à Rome depuis dix mois en qualité de deuxième secrétaire auprès de l'ambassadeur de Erance, lorsque, dans la matinée du 8 juillet, nu lui donna l'ordre de se tenir prêt à partir d'un moment à Tautre connne courrier exlraoïdinaire à Paris. Cet avertissement lui causa une émotion singulière, il éprouva tout à la fois une joie très-vive d'aller en Erance , et la crainte d'être obligé de quitter Rome avant d'avoir reçu une lettre qu'il attendait d'Auvergne. Malgré ce conflit de sentiments contraires, notre jeune diplomate, soutenu par l'attachement à ses devoirs , plutôt que par' la discrétion obligée de ceux qui fréquentent les chancelleries, déroba à tous les regards la joie et l'inquiétude qui disputaient son cœur, et fit tenir son équipage prêt pour son départ.

Après avoir rendu connne par politesse quelques visites à

MADEMOISELLE JLSTINE HE LIRON. ^1

ses connaissances, il so présenla cnliii chez la comtesse U"'. Elle se lenail dans mi petil <alon dmU loules les jalousies étaient fermées à cause de la chaleur.

— Ah! c'est vous, dit-elle "a Ernest en se levant [tour aller au-devant de lui. N'enez, asseyez-vous là, je vous attendais.

La comtesse et Ernest s'assirent sur le sofa en se tenant la main .

— Qu'avez-vous, Cornélia?lui dit-il.

T-Ce que jai? Je me sens mourir.

— Mais qu" avez-vous? répéta-t-il en lui baisant la main.

— Vous quittez...

Elle s'arrêta, parce que sa voix s'éteignit ; puis elle rejirit : «Vous quittez Kome! »

Comme Ernest semblait sinon nier la chose, au moins la présenter comme incertaine,

— Je le sais; n'ayez point d'inquiétudes, reprit Cornélia, et comptez sur mon silence ; mais moi, ne me trompez pas. Une dissimulation de votre part me serait plus pénible encore que votre perte ; retournez en France, allez la revoir, elle vous aime, vous Taimez. Ah I s'écria Cornélia en fondant en larmes, qu'elle est heureuse !... Mais ne faites pas attention à ce que je dis ; ne pensez pas à moi. J'ai tort, mille fois tort, vous m'aviez prévenue ! Je vois maintenant que j'espé- Tciis l'impossible!

Ernest, après ces mots, lit de vains efforts pour calmer le chagrin de Cornélia. Elle ne dit plus rien que : «Adieu! adieu! » qu'elle répéta plusieurs fois après s'être appuyée la tête sur le coussin du sofa; et lorsque Ernest s'approcha d'elle pour l'interroger de nouveau, elle lui témoigna par un signe qu'elle désirait rester seule et môme qu'il ne revînt plus la voir.

Certes Ernest fut très-sensible au chagrin que venait de lui témoigner Cornélia, et il eût été impardonnable à lui de ne pas prendre intérêt à une personne qui, pendant les trois derniers mois qu'il avait passés à Rome, n'avait rien ménage pour se faire aimer de lui. Mais la beauté, les grâces de l'esprit et la tendresse vive de la jeune Romaine n'avaient

62 MADEMOISELLE JUSTINE HE LlROiX.

pu fane sortir du cœur d'Ernest le parfum d'amour si fort que mademoiselle de Liron y avait déposé. 11 s'était d'ailleurs conduit en galant homme. Cornélia lui avait si ouvertement témoigné son goût pour lui, qu'il eût été plus que ridicule à un homme de son âge, et dans la ville où il se trouvait, d'aiïecter une rigueur qui ne convient jamais à son sexe. De plus, et lorsqu'il eut lieu de penser que la jeune Romaine attendait de sa part l'entier abandon de son cœur, il avait eu la bonne foi de lui laisser entendre qu'il appartenait depuis longtemps à une autre.

Dans cette occasion, la pauvre Cornélia se trouva, comme elle le dit elle-même, dans son tort, et elle subit le sort si commun à la plupart des humains qui se laissent toujours entraîner au bonheur du moment, sans vouloir réfléchir aux regrets qui arriveront ensuite.

Le chagrin que ressentit Ernest de celte séparation fut vit et très-sincère. Mais l'amant de mademoiselle de Liron n'avait pas fait cent pas dans la rue pour rentrer au palais de France, que l'idée de son départ prochain et de l'arrivée de la lettre qu'il attendait de Chamaillères, vint reprendre toute ■ la place dans son esprit et dans son cœur.

A peine fut-il entré dans la chancellerie qu'il demanda si les lettres étaient arrivées. Précisément on les distribuait; mais dès qu'il eut reçu le paquet qui lui revenait et du milieu duquel il aperçut et retira aussitôt la lettre portant le timbre de Clermont, on vint l'avertir que l'ambassadeur le faisait demander. Il monta aussitôt. C'était en effet pour recevoir les instructions relatives à la mission dont il allait être chargé et l'ordre de partir dans la nuit prochaine.

Quoique l'afTaire dont il s'agissait ne fût pas d'une haute importance, cependant elle était pressée, et l'ambassadeur, pour ne pas perdre de temps, avait pris le parti d'en confier verbalement quelques détails à Ernest. Ce jeune homme avait assez peu de goût pour l'état où il se trouvait engagé, toutefois il avwit l'esprit si lucide, la mémoire si ferme, qu'il saisissait et retenait les affaires les plus chargées de détails avec une grande promptitude. De son côté, l'ambassadeur était l'homme aux petits soins, et pour n'avoir rien à se re-

MADKMUISELLE JUSTINE DE LIKUN. ''l3

pioclier, il répétait la même chose plutôt dix fois qu'une. La conférence dura plus d'une heure et demie. Or, comme au bout de dix minutes Ernest était parfaitement au courant do ce qu'il avait à faire, le reste du temps lui parut durer un siècle. De toutes les lettres qu'il avait reçues dans les bureaux, il n'avait pris que celle de sa cousine, et tout en écoutant et en répondant machinalement, il portait sans cesse la main dans la poche où il Pavait niise. Il en calculait le contenu par son volume; il touchait légèrement le cachet avec son doigt pour lire par le secours du tact le chiffre de sa cousine qui y était empreint. Poussé par une curiosité qui s'augmentait à mesure que durait la conférence, il alla jusqu'à proflter des instants où l'ambassadeur était tourné vers son bureau et où il cherchait des papiers, pour tirer la lettre de son habit, la baiser, en respirer même l'odeur, dans l'espérance de recueillir quelque chose de celle qu'il aimait. Enfin l'ambassadeur donna congé à Ernest. Tout palpitant de joie et d'impatience, il monta chez lui, où il s'enferma pour faire sa lecture à son aise et sans être interrompu.

Cette lettre était fort longue, et l'on n'en rapportera que ce qu'il est indispensable d'en connaître.

En voyant la date, « Chamaillères, ce 23 juin 18**,» Ernest ne put se tenir de baiser mille et mille fois cette ligne qui renouvelait en quelque sorte tout son bonheur. L'émotion qu'il en ressentit fut assez forte, et les larmes de joie qu'il répandit devinrent assez abondantes, pour qu'il fût obligé d'attendre quelques minutes avant d'entreprendre sa lecture. Enfin il la commença.

Sa cousine lui écrivait : « Je suis vraimelit enchantée de » ce que vous me marquez dans votre dernière lettre du » commencement de ce mois. Vous réussissez dans la carrière » où vous êtes, vous n'avez point de dégoût pour les occupa- » tiens de votre état, ce qui est bien important; et enfin vous » voilà presque devenu un savant. Je suis bien aise que vous » ayez repris l'étude de l'anglais, que vous parliez l'italien » sans peine, et je vous prie de remercier de ma part, si )) vous le voulez, ce bon camaldule, le père Taddeo, des » soins vraiment délicats qu'il a pris pour vous faire relire

Ixk jMADEMOISELLE .1LST1NE DK LIKON.

)) tous vos auteurs latins. Ignorante comme je le suis, je ne » protîterai guère de tous les nouveaux avantages que vous )) avez acquis, mais il me suffit de penser qu'ils vous feront » valoir aux yeux des autres, pour que j'éprouve d'avance la » joie que me donneront vos succès. Je garde pour moi le » français; vous savez le plaisir singulier que j'éprouve à » vous entendre parler! »

Un peu plus loin elle disait ; « On ne se porte pas bien à » Chamaillères. Mon père, votre oncle, baisse sensiblement. » 11 ne peut plus marcher que pour aller de sou fauteuil à la » table ou a son lit. Cela est bien triste, et je vous en préviens )) afin que si vous venez nous revoir ici comme vous paraissez » en nourrir l'espérance, l'étonnement que vous causerait ce » spectacle ne vous afflige pas trop. Pour moi, je suis tou- » jours dans le même état, et les palpitations qui ont com- » mencé a se faire sentir, comme je vous l'ai déjà écrit, peu » de jours après votre départ de Chamaillères, augmentent » plutôt qu'elles ne diminuent. ^I. Tilorier, le médecin de )) Clermont, vient ici tous les deux jours au moins. La mau- )) vaise santé de mon père l'y oblige; mes indispositions l'y. » ont attiré aussi. Il m'a saigné trois fois depuis huit mois. » Les soins que ce brave jeune honmie nous donne me tou- » chent beaucoup, et je ne sais en vérité de quelle manière » mon père et moi nous pourrons nous acquitter envers lui. »

Après cette partie de la lettre, Ernest en suspendit pour quelques instants la lecture. Ce qu'il venait d'apprendre, joint à ce qu'il savait déjà par les lettres précédentes sur le dérangement de la sauté de sa cousine, lui donnait de l'inquiétude. L'afTaiblissementde son oncle, les assiduités même de M. Tilorier à la maison de Chamaillères, tout cela noircit, obscurcit quelques instants son imagination. Il eut de la peine à reprendre sa lecture, enfin il continua :

« Il faut, mon cousin, que je vous fasse part de deux ma- » riages qui vous intéressent. Mariette a épousé ce gros » joullu de Louis Rafiat, notre premier garçon de ferme. Il » y avait longtemps que les pourparlers avaient eu lieu. Mais » Louis avait conçu sur Alariette des soupçons fâcheux que » je suis parvenue à dissiper. Imaginez-vous do qui il était

MAliKMnlSKI.LK .IISIINK liK LlUON. '«5

» jaloux-' de VOUS ! Sa fomnic, la Ijoniic Maiiellc, reste ii » mon service. L'autre mariage ne vous déplaira pas plus » qu'à moi. Enfin M. de Thiézac, après avoir parcouru tous » les châteaux de l'.Vuvergne pour trouver une vieille fille » qui lui plût et à qui il convînt, a épousé mademoiselle » d'Entremont, avec laquelle il se fixe dans une fort belle » terre qu'il a aux environs de Saint-Flour. Cette dernière » affaire m'a mis du baume dans le sang, car je savais que » depuis un an M. de Thiézac errait dans la basse et haute » .\uvergne en cherchant aventure, et j'étais fort impatiente » de le voir casé. »

La lettre de mademoiselle de Liron se terminait par des éloges et des remercîments adressés à Ernest sur les lettres qu'il lui avait écrites depuis leur séparation, et particulièrement de celles qui lui étaient venues de Rome :

« Ne vous attendez pas cependant, disait-elle, que je vous » parle longuement de votre Quirinal, des villes, des ruines » et de toutes les curiosités que vous voyez. Je n'aune toutes » ces choses qu'autant qu'elles vous plaisent; que parce que » j'imagine qu'elles donneront plus d'éclat a votre esprit, » plus de charmes à tout ce que vous dites. Les détails que » vous me donnez sur la société de Rome et sur la beauté )i des femmes que l'on y rencontre, m'intéressent davantage, » et si je pouvais avoir l'idée de vous faire un reproche, ce » serait d'avoir glissé bien laconiquement sur ce dernier » sujet. »

Ernest, enlisant ces dernières lignes, pensa à «.'.ornélia, et s'aperçut bien que, malgré toute la discrétion et la réserve qu'il avait mises dans ses lettres, il ne lui avait pas été possible de mettre la pénétration d'une amante en défaut. Il resta quelques instants pensif. Mais il ne put bientôt s'empêcher de sourire, tout en se sentant pénétré de tendresse, en lisant le passage suivant, qui peignait si vivement ce qu'il venait d'éprouver lui-même, quelques instants avant, chez l'atnbassadeur :

« Je ne saurais vous exprimer, finissait par dire mademoi- » selle de Liron, le charme qui s'attache pour moi aux lettres » d'un ami. Quand il en arrive une, d'abord on la regarde,

Il6 MAUEMOISELLE JUSTINE DE LIRON.

» et s'il y a du monde on la met dans sa poche ; puis on y )) porte la main à toute minute pour bien s'assurer qu'elle » ne s'est pas envolée. Entin on la lit, on la relit; après quoi » on s'impose la privation de rester plusieurs heures sans y » jeter les yeux, et l'on lâche de l'oublier pour la relire en- » core a^vec une nouvelle joie. Voilà, mon ami, ce que je fais » avec vos lettres. »

11 s'en fallut bien que cette lettre, toute pleine de tendresse qu'elle fût, satisfit Ernest. A cela près des nouvelles assez tristes de la santé des habitants de Chamaillères, elle ne contenait rien que celles qu'il avait reçues précédemment de sa cousine n'exprimassent à peu près de la même manière. L'amour, dans un jeune homme surtout, est une espérance fiévreuse, qui le fait toujours aspirer après un accroissement de bonheur. Il y avait douze jours d'écoulés depuis que Tannée d'épreuve exigée par mademoiselle de Liron était révolue. La lettre qu'il venait de recevoir était précisément datée du jour anniversaire, et cependant il ne s'y trouvait pas une phrase, pas un mot qui fît même allusion aux espérances qu'il nourrissait toujours dans son cœur. Ces mots de mademoiselle de Liron : « Moi seule déciderai de notre avenir, et je t'interdis toute initiative à ce sujet, « lui revinrent désagréablement dans l'esprit ; et, dans sa mauvaise humeur, il fut sur le point d'accuser sa cousine d'user de tyrannie envers lui. Mais ces accès de dépit naturels à Ernest ne prenaient plus tant d'empire sur lui, depuis que son caractère avait été obligé de se plier à Tinexorable nécessité qui régit les afTaires, et aux caprices des hommes dont il avait eu l'occasion de fréquenter la société depuis un an. Ce fut volontairement même, qu'il réprima cette colère, qu"il s'imposa la loi de s'occuper de ses affaires et des apprêts de son départ. Sitôt qu'Ernest, devenu plus calme par la préoccupation que lui donnèrent ces soins, eut retrouvé en lui-même l'homme chargé d'une mission grave, et décidé à ne rien négliger pour remplir les devoirs sacrés de son état, il éprouva un contentement intérieur dont il ne tarda pas à sentir que la cause première venait des sages conseils que lui avait donnés niadenioiselle de Liron. Jusque-là il avait cer-

MADEMOISELLE JUSTINE PE LIROX. I\l

tainementbien aimô cette femme ; mais de ce jour seulement, il eut la conscience de Testime profonde que méritait Tadmirable bon sens de sa cousine, et après avoir maudit les mauvaises pensées qui avaient souillé un instant son esprit, il ne s'occupa plus que des soins qu'exigeaient son départ et son voyage.

Courant la poste nuit et jour, il fut bientôt à Paris, où il retrouva, dans le ministre des relations extérieures, auprès duquel sa mission l'appelait, M. de N*'*, qui un an avant l'avait fait venir de Clermont sur la recommandation de M. de Thiézac. La manière dont Ernest traita la partie des afîaires qui lui avait été confiée de vive voix par l'ambassadeur de France à Rome, lui valut des éloges de la part de M. de N***, qui lui fit entendre quïl comptait sur lui quand il y aurait quelques négociations délicates à traiter. Notre jeune diplomate fut sensible à ces louanges ; toutefois il eut l'idée deles faire tourner au profit de son cœur, au lieu d'en repaître sa vanité.

— Mon oncle, M. de Liron, est mal portant, dit-il à son patron ; si je pouvais croire que mes services ne vous seront pas utiles pendant quelques semaines, je prendrais la liberté de vous demander un congé pour l'aller voir.

— Votre cousine ne se porte pas bien non plus, dif M. de X**', tout en réfléchissant à la demande que lui faisait Ernest. Eh bien ! allez, allez les voir, continua-t-il dun air indifférent. Mais vous serez remplacé à Rome, je vous garde, et tenez-vous pour averti que, selon toute vraisemblance, le premier voyage que vous ferez sera long,

Ernest , avant de partir et pendant son voyage , n'avait écrit à sa cousine ni de Rome, ni même de Lyon, ville dans laquelle il s'arrêta deux heures , à cause de l'incertitude où il était de savoir s'il pourrait obtenir la permission d'aller en Auvergne. Forcé de se reposer au moins deux jours à Paris après un voyage long et fatigant, ce fut de là qu'il envoya quelques lignes à mademoiselle de Liron pour lui apprendre son arrivée prochaine et son séjour à Chamaillères.

Le lieu de la date et la lecture de ce billet, car il n'y avait que quelques mots, causèrent un mélange démotions toutes

/|S MAPEMOISELLK JUSTINE I>E LIRON.

contraires à cette sage et aimante personne. La joie qn'elle éprouva d'abord, en apprenant qu'elle allait revoir son cousin, fut indicible, puis ce sens droit et imperturbable qui présidait à toutes ses pensées, à toutes ses actions; qui l'avait empêchée par exemple de jamais témoigner l'impatience du retour de son cousin, dans tontes les lettres qu'elle lui écrivit pendant son absence; cette prudence pleine de tendresse lui fit à son tour regretter qu'une séparation plus longue n'eût pas consommé une rupture qu'elle jugeait toujours indispensable au bonheur de son cher Ernest.

Le 2"2 juillet, h luut heures du matin, Ernest était à C.lermont, oii il laissa tout son bagage pour ne faire qu'un saut jusqu'à Chamaillères. Depuis une heure et plus , mademoiselle Justine de Liron, dans l'attente, et ne pouvant ni s'occuper ni même réfléchir, allait de la grille d'entrée an banc de la grande allée, où elle ne pouvait rester assise que deux secondes , dans l'appréhension où elle était de ne pas voir son cousin la première. Enlin il arriva, poussa la grille, et s'élança en courant jusque vers sa cousine, qu'il embrassa plusieurs fois sans pouvoir rien dire. Pour elle, l'émotion que lui causa la vue d'Ernest provoqua une de ces palpitations auxquelles elle était devenue sujette, et elle prit le l)ras de son cousin à deux mains, en appuyant sa tête sur son épaule. Tous deux gardaient le silence.

— Marchons, dit enfin mademoiselle Justine; et ils avancèrent à pas très-lents.

A moitié de Tavenue, elle s'arrêta encore; et sans legarder Ernest :

— Vous êtes grandi, lui dit-elle ; je m'en aperçois an mouvement de mon bras

A ce moment, Mariette, passant près de la maison, s'écria tout à coup :

— Voilà monsieur Ernest !

Et elle courut en prévenir M. de Liron. Le vieillard était sur son fauteuil dans le salon, où >hu"ietle préparait déjà des sièges pour Ernest et mademoiselle Justine qui entraient.

Le vieil oncle reçut les tendresses que lui fit son neveu avec ces marques de sensibilité qui, chez les personnes âgc'es

JIADF.MdlSKLLF. .IISTINK lH" LIKON. '|9

et malades, iiidiqni' pltilùt la faiblesse des organes que la force de leurs émolions. Krnesl, tout prévenu qu'il était, fut touché de rabattement de son oncle ; pour mademoiselle de Liron , que l'habitude rendait moins attentive à ce triste spectacle, elle ne détournait pas les yeux de dessus Ernest. 11 avait atteint sa vingtième année. Les préoccupations de l'étude et des affaires , liuit mois passés à Rome , où tout exerce si vivement l'intelhgence, où Ton se trouve au milieu de l'élite de la société de l'Europe, avaient empreint sur la figure d'Ernest une gravité qui, jointe h la vivacité naturelle de sa physionomie, rendait son expression presque imposante. Son costume même, ses manières, un choix d'expressions plus correctes, plus élégantes dans son langage, et enfin un certain air aventureux et pénétrant que contracte le regard pendant de longs voyages, tout dans ce jeune homme contribuait h exciter la curiosité et un étonnement mêlé de quelque inquiétude dans l'esprit de mademoiselle de Liron. Elle ressentit, pour un seul moment, il est vrai, comme du chagrin de ce que son cousin eût changé si vite, quoique tout à son avantage , mais éloigné d'elle. Elle se surprit même regrettant son maintien un peu désordonné , son humeur parfois inégale , ses bouderies qui donnaient le droit de le gronder. Enfin elle fut forcée de reconnaître en lui des avantages qu'il n'avait pas acquis auprès d'elle. Mais Ernest était deveiui un homme; aussi tout en éprouvant de la satisfaction de ce qu'il était ainsi, eu coùta-t-il quelques efforts de courage à mademoiselle de Liron pour se l'avouer.

Cependant le vieux père , dont les forces furent bientôt épuisées par les larmes qu'il avait versées, ne sentait, n'entendait plus rien. Sa fille en avertit Ernest, dont la présence auprès de son oncle devenait désormais une fatigue inutile , et elle l'invita à venir reconnaître les prairies et le jardin qu'ils avaient si souvent parcourus ensemble.

Cette première promenade se sentit de la gêne qu'éprouvaient Ernest et mademoiselle de Liron. On fit des remarques sur quelques changements faits dans la distribution des eaux; ou indiquait une plantation nouvelle, une rigole construite récemment, et vingt autres minuties de cette nature.

60 MADEM(5ISELLE JUSTINE DE LIRON.

auxquelles ni l'un ni Fautre des promeneurs n'attachait la moindre importance. Tout en débitant ainsi des paroles , faute d'oser se rien dire , mademoiselle de Liron et Ernest passèrent près de l'arbre on le pauvre petit cousin avait tant pleuré Tannée dernière, lorsqu'on lui dit a qu'il n'était qu'un enfant ! »

Ernest s'approcha de l'arbre. Après l'avoir observé attentivement en mettant plusieurs fois la main sur le tronc, sans dire un mot, il dirigea son regard vers celui de sa cousine, qui crut y démêler, alors , du milieu d'une expression pleine de tendresse, un rayon de joie victorieuse qui la troubla. Elle rougit, et comme elle s'était remise en marche, tout aussitôt Ernest la rejoignit et lui offrit son bras,

— Volontiers, lui dit-elle, car je me sens fatiguée; allons nous asseoir sur le banc, vous me parlerez encore de Home et de tout ce que vous y avez vu de curieux et de beau. En effet, Ernest mit sa cousine au couraut de mille détails dont il n'avait pu l'entretenir dans ses lettres , et pendant cette conversation , qui dura plus d'une heure , il arriva une ou deux fois que les réticences les plus adroitement ménagées par Ernest furent précisément ce qui laissa deviner beaucoup à mademoiselle Justine.

Cet entretien fut interrompu par l'arrivée du médecin, qui sortait de chez M. de Liron, et venait a la recherche de sa fille pour s'informer aussi de l'état de sa santé. A son approche, Ernest se leva, et ces deux messieurs se saluèrent avec cette politesse grave et froide qui indique que l'on ne se connaît pas.

D'après les apparences, M. Tilorier pouvait avoir de trentedeux à trente-cinq ans. Avec de la pénétration d'esprit ot de la timidité dans le caractère, instruit et se défiant de luimême, plus propre à la science qu'à la pratique, il avait une sincérité de cœur et une élévation pleine de sensibilité dans l'âme, qui l'auraient rendu bien plus propre à devenir un bon prAtre qu'un habile médecin. Malgré cela , il était recherché à Clermont parce qu'il soignait bien ses malades et qu'il no les brutalisait pas.

MademoisoUe de Liron l'aimait beaucoup, (joyani peu h

MAtiEMOISELLE JISTINF. DE LIROX. 51

la médecine, elle s'arrangeait on ne peut mieux d'un docteur qui réformait ses ordonnances à son gré, et dont la conversation n'était pas sans charme pour elle.

M. Tiloricr prit donc place sur le banc, et tâta te pouls de mademoiselle de Liron, qui avait placé sa main sur son genou. Le docteur resta près d'une minute sans parler.

— Vous avez plus d'agitation qu'à l'ordinaire, dit-il; évitez les émotions vives, ne vous fâchez pas surtout, ne marchez pas trop vite ni trop longtemps, et... enfin...

— Ah ! nous y voilà, interrompit mademoiselle de Liron ; pas de café le matin, n'est-ce pas? Ecoutez, mon cher docleur, si vous craignez que le café ne me fasse mourir, moi, je vous préviens que je mourrai de chagrin dans le cas où vous m'empêcheriez d'en prendre. Nous sommes donc a deux de jeu, laissez-moi au moins la consolation du })laisir.

Mademoiselle de Liron débita cette folie avec une insouciance mêlée de gaieté, qui contrastait singulièrement avec l'air grave et soucieux que prit la figure du médecin sur lequel Ernest avait les yeux fixés. Ce dernier prit la parole :

— Sérieusement, monsieur, pensez-vous que l'usage du café soit dangereux pour mademoiselle de Liron ?

— Très-sérieusement, monsieur, répondit M. Tilorier.

— Eh bien ! ma cousine , continua Ernest avec quelque altération dans la voix , vous ne nous ferez pas le chagrin de persister à faire une chose qui peut vous nuire , n'est-ce pas?

— Mais je ne suis pas malade , observa mademoiselle de Liron en regardant tour à tour Ernest et le médecin , dont l'air inquiet fit peu à peu disparaître la gaieté de sa figure. Cependant... si le docteur le dit... si vous le voulez, Ernest, j'obéirai.

Ernest prit la main de sa cousine en signe de satisfaction, et la figure de M. Tilorier reprit son air de douceur et de sérénité accoutumées. Il se retira. Ernest, qui n'était pas sans inquiétude , fit de nouvelles questions à sa cousine sur ce qu'elle éprouvait : mais elle parla sur tous les détails de ses indispositions avec tant d'originalité et d'indifférence , et le

52 MADEMOISELLE .ILSTINE DE LIRON.

caruL'lèrc liinide de M. Tilorier lui donnait si Ijoau jeu pour faire croire qu'il exagérait tous les dangers et, qu'il avait peur d'un rien, qu'Ernest, ébloui par la gaieté de sa cousine, riant avec elle des précautions méticuleuses du docteur, et n'entendant d'ailleurs absolument rien à la médecine , se sentit bientôt délivré des craintes qu'il avait conçues d'abord.

Cette journée et la suivante se passeront ainsi à refaire en quelque sorte connaissance , et à mettre Ernest au courant de tous les changements qui s'étaient opérés pendant son absence. Mais le troisième jour, notre jeune voyageur commença à trouver lo silence de sa cousine bien long , et sans rien faire ouvertement qui allât contre les promesses qu'il lui avait faites, il chercha une occasion de la mettre dans la nécessité de lui faire part de ses intentions et de lui ouvrir son cœur.

C'était après le déjeuner; mademoiselle Justine de Liron était remontée pour un instant chez elle, et Ernest qui, depuis son retour, n'était pas encore rentré dans cette chambre qu'elle occupait, regardait du jardin la fenêtre qui était ouverte. Sa cousine s'en approcha et le vit.

— Y aurait-il par trop d'indiscrétion à moi, dit-il, si je vous demandais la permission de me présenter chez vous?

Mademoiselle de Liron, qui jugea au ton dont ces paroles furent prononcées qu'elle ferait un chagrin mortel à son cousin si elle le refusait, leva d'abord les yeux au ciel comme si elle eut à implorer l'assistance d'en haut, et par un mouvement de sa main laissa deviner son consentement.

A vrai dire, jusqu'à ce moment l'ànio d'Ernest ne s'était pas encore sentie à Chamaillères; mais au battement de son cœur et au tintement d'oreilles qu'il ressentit en montant cet escalier, en tournant la clef de cette porte, en revoyant cette chambre dont le souvenir était si fortement empreint dans sa mémoire, il lui sembla que l'année qui venait de s'écouler était un rêve, et que tout agité, tout i-adieux encore du bonheur de la veille, ir venait donner le bonjour h son amante.

C'est ce que mademoiselle de Liron redoutait. EUc-mèmc était loin d'être calme, et pour prévenir les conséquences

-MAbEMulSKLLK JUSTINE DE LiKON. o'6

des inoiuicrs cH'cls iriiiie entrevue soinblable, elle avail nussitùt appelé .Marietlc auprès d'elle. Ernest entra tout aussitôt, et la vue de la femme de chambre le rappela à lui.

— Asseyez-vous, s'il vous plaît, mon cousin, dit mademoiselle Justine; j'ai quelques ordres à donner a Mariette, et je suis à vous à l'instant.

Pendant qu'elle prescrivait en eifet différents détails relatifs au service de la maison, le jeune Ernest, sans faire aucun mouvement, promena ses yeux sur tout l'ameublement de cette chambre. 11 remarqua bien que les rideaux de Talcôve étaient hermétiquement fermés, et reconnut sa montre suspendue près de la cheminée.

Son émotion n'était pas moindre que quand il ouvrit la porte; mais cependant il reconnut qu'd n'était pas au lendemain du 23 juin, et que depuis il s'était écoulé un an. Sa cousine lut cette révolution intérieure sur sa physionomie et ordonna alors à Mariette d'aller remplir ses commissions.

Lorsqu'on eut cessé d'entendre résonner le bruit des pas de la fdle, Ernest dit, mais d'une voix extrêmement émue :

— Vous me pardonnerez sans doute mon trouble, ma cousine?

— Je fais mieux, mon ami, je le partage. Puis levant les yeux elle ajouta :

— Il est si naturel !

Et elle laissa baiser une de ses mains a P>nesl, tandis que sa tète se baissa vers l'autre.

Ils restèrent longtemps dans cette attitude, jusqu'au moquent où Ernest, multipliant ses ardentes caresses, se sentit repoussé doucement, mais d'une manière expressive, par la main de sa cousine.

Eh bien ! dit-il en se prosternant et tout suffoqué par ses sanglots, laissez-moi au moins la poussière de vos pieds.

Et alors il se mil a couvrir les pieds de sa cousine de ses baisers et a les arroser de ses larmes.

Cette espèce de fureur était si naturelle que, malgré la peine que causait à mademoiselle de Liron l'attitude de son cousin, elle sentit la nécessite de laisser prendre pendant

bU MADEMOISELLE JUSTINE DE LIRON.

quelques instants un libre cours à la fougue de sa passion. En effet, Ernest obéit aussitôt qu'il sentit la main de sa cousine quiTavertissait de se relever. Mademoiselle de Liron se garda bien de faire aucune observation sur la faiblesse de son cousin, et le conduisant vers la cheminée :

— Vous voyez bien que l'on vous aime et que l'on pense k vous, dit-elle en portant la main sur la montre; ce son qu'elle rend en ce moment, je n'ai pas cesé de l'entendre depuis votre départ.

Puis elle prit Ernest par le bras pour lui faire faire un tour dans sa chambre. Ernest regardait tout avec attendrissement, mais lorsqu'il vint à passer le long des pentes qui dérobaient entièrement la vue de l'alcôve et du lit, il s'arrêta, et en regardant tendrement mademoiselle Justine, il témoigna par un geste de la main le désir de soulever le rideau. Elle s'y opposa d'abord en souriant; il revint a la charge, et la main de mademoiselle de Liron, dont la figure était devenue sérieuse, arrêta celle d'Ernest. Mais quant elle s'aperçut, à l'effort que faisait son cousin pour se dégager d'elle, qu'il était décidé à poursuivre son dessein, elle se jeta à genoux, et pâle elle s'écria :

— Ernest! je ne suis qu'une femme, pensez que je suis bien faible; au nom du ciel ! ne me persécutez pas, et ayez pitié de moi; si vous m'aimez encore, ne persitez pas dans votre dessein, je le prendrais pour un outrage.

L'attitude, l'accent de la voix de mademoiselle de Liron et le renversement de ses traits firent retourner brusquement Ernest, qui, relevant tout h coup sa cousine :

— Ah ! grand Dieu ! que faites-vous? lui dit-il en la tenant dans ses bras. Mais pardonnez-moi ; je vous jure, ma chère Justine, que ma curiosité, toute vive qu'elle ait été, n'avait rien qui pût vous offenser.

Elle se calma, et laissa tomber sa tête sur la poitrine de son cousin.

— Justine, ma chère Justine, lui dit-il dune voix tendre et émue, vous avez tort de ne pas m'ouvrir votre cœur, de me laisser si longtemps incertain sur notre avenir. C'est bien a regret que je provoque une décision que vous ne vouliez

MADEMOISELLE JLSTINE DE LIRON. 55

peut-être pas faire connaître encore; mais pensez-y et fiezvous à un homme qui vous aime, qui vous vénère, mais qui sait qu'il n'est pas toujours maître de lui. Je n'invoquerai le souvenir de ce qui s'est passé ici il y a un an que pour mettre plus de franchise h ce que je crois devoir vous dire : je vous aime, Justine! et en disant ces mots il la pressait fortement dans ses bras. Oui, je vous aime de toute la puissance de ma vie! mais, au nom du ciel, foitos-moi connaître vos intentions, car en ce moment où j'ai repris tout l'usage de ma raison, je sens qu'en me laissant dans l'incertitude où je suis, vous vous exposez, et vous me faites souffrir le martyre.

— Cher Ernest! dit mademoiselle de Liron, U est toujours le même; il n'est pas changé, c'est le même cœur droit, sensible, généreux!... Oui... je parlerai... oui, Ernest... je te ferai connaître le fond de mon âme ; je te dirai toutes mes pensées, tous le projets qui roulent dans mon esprit... Mais, cher ami, je me sens bien oppressée en ce moment. Je vous demanderai la permission, ajouta- t-elle après une pause assez longue que le défaut de respiration avait rendue indispensable, de prendre une demi-heure de repos. Allez voii" mon pauvre père... bientôt je vous rejoindrai auprès de lui et nous irons ensuite nous asseoir sur le banc de la grande allée. J'ai a vous parler de choses graves.

Ernest lui baisa les mains sans rien diie, puis, après l'avoir aidée à se placer sur une chaise longue dont l'usage lui était de.venu parfois indispensable depuis cinq ou six mois, il sortit et alla trouver son vieil oncle.

Mademoiselle de Liron revint comme elle lavait promis. Elle était encore pâle et paraissait préoccupée. Cependant elle adressa quelques paroles à son père, dont elle ne tira que difficilement des réponses intelligibles. Ernest, par un signe de la main, fit entendre à sa cousine que, depuis son arrivée, l'embarras des idées et la difficulté de s'exprimer s'étaient constamment fait sentir dans le peu de paroles qu'avait dit son oncle, et tous deux, après avoir douloureusement rempli un devoir que le demi-sommeil du vieillard rendait tout à fait inutile, sortirent pour aller au jardin.

Ils firent d'abord silencieusement un ou deux tours d'aï-

56 MADEMOISELLK JUSTINE DE LIKON.

lée; mademoiselle de Liron s'anèlait de temps en temps comme si elle se préparait à parler, puis elle reprenait sa marche. Enfin dans un moment où ils étaient peu éloignes du banc, Ernest, qui donnait le bras à sa cousine, sentit qu'elle faisait un effort intérieur, et qu'elle rassemblait sou courage connue quelqu'un qui se décide à faire un aveu embarrassant. En effet, à peine furent-ils assis, que mademoiselle de Liron, dont le regard ne se dirigea pas vers celui de son cousin, dit :

— Si vous n'étiez qu'un amant pour moi, ou si je pouvais vous épouser comme un mari ordinaire, je ne me serais jamais décidée a vous faire la confidence que vous allez entendre. Mais, mon cher Ernest, dans l'amour que j'ai pour vous, dans Famitié que vos nobles qualités m'inspirent, il y a quelque chose de si profond et, je puis le dire, de si élevé, qu'il m'est impossible d'employer avec vous les précautions que mon sexe prend ordinairement avec le vôtre. Je commence par vous dire sincèrement que je désire que vous ne m'épousiez pas. IMille raisons entretiennent chez moi cette pensée ; mais il y en a une que me fournit ma conscience, et c'est la première que je ferai valoir : sachez donc, Ernest, que j'en ai aimé un autre que vous... Peut être n'etes-vous pas complètement dans l'ignorance à ce sujet; mais comme ce que vous avez pu entendre doit se réduire à des bruits, je veux que vous sachiez toute la vérité de ma bouche.

Alors mademoiselle de Liron mit Ernest au courant des détails d'un attachement fort sérieux qu'elle avait eu à l'âge de dix-huit ans, mais dont le secret des principales circonstances importe trop au repos d'une famille encore vivante pour que l'on puisse les divulguer ici. Son récit fut assez long, et après en avoir prononcé ces derniers mots : «11 fut tué à la bataille de B***,» sans laisser prendre la parole à Ernest, elle lui remit entre les mains un portrait qu'elle venait de tirer de sa poche, en disant :

— Tenez, le voilà ; dites-moi ce que vous désirez que je fasse de cette peinture.

— La garder, Justine, dit Ernest sans hésiter. I*uis il ajouta après avoir considéré le portrait:

MAIM-MOISELLE JUSTINE DE LIKON. 57

— Ne pas rcs[io(lor riiiiago d(î qiu'lnirmi (juc vous avez aimé... Si pareille jtensée me venait, je ne me le pardonnerais de ma vie. Tenez... illui remit l'écrin.

— Levons-nous, dit alors mademoiselle de Liron ; je sens le besoin de marcher.

Ernest donna le bras à sa cousine, qui se mit à lui parler sur elle-mèn>e avec toute la franchise et le désintéressement quelle aurait montrés s'il eût été question d'une autre fenmie.

— Voilà votre pauvre Justine, mon ami, et vous conviendrez, dit-elle, que c'est une affaire bien grave et une perspective fort chanceuse que d'épouser une femme plus âgée tpie vous, et quia eu un amant...

— Mais pensez-vous. . .

— Qu'on le sache? .Te n'en doute pas un instant , et jionr un diplomate vous êtes bien en relard si vous ne savez pas que ces secrets-là sont connus de tout le monde.

— Mais je puis vous assurer que je n'ai jamais entendu dire un seul mot qui y fît allusion.

— Cela ne prouve rien, si ce n'est que, comme de coutume, ce sont ceux qui entourent un malade qui sont les derniers avertis de son état. D'ailleurs tout cela s'explique; je vis retirée, je ne m'occupe des affaires de personne, je ne suis pas entourée d'une parenté nombreuse, tout cela entretient le silence. Mais s'il m'arrivait seulement, dans un accès d'humeur, de faire l'apparence d'une injustice à un domestique, vous entendriez le lendemain ce que l'on dirait sur mon compte! Non, mou ami, ne vous faites pas d'illusions de ce genre, parce qu'elles sont fatales. Dans ces cas-là il faut accepter la vérité telle qu'elle est, et prendre son parti sur le qu'en dira-t-on?... C'est ce que je fais pour ce qui me regard/3, mais ce que je ne vous conseille nullement de faire pour vous, à propos de moi. Adieu, Ernest; je vous laisse réfléchir à notre entretien. Je vais retourner un instant près de mon père et vaquer à quelques soins dans la maison. Adieu; nous causerons encore de tout cela; mais attendons quelques jours pour y revenir: réfléchissez...

La confidence de mademoiselle de Liron produisit sur son

cousin reflet ordinaire de ces espèces de confessions. Le caractère de sa cousine lui parut encore plus noble, et son désintéressement tout à fait héroïque. Bref, il l'aurait aimée encore davantage si la chose eût été possible. Cependant la sincérité et la justesse des observations qu'elle lui avait faites avant de le quitter l'avaient frappé, et il sentait bien que, si la raison seule eût été son guide en celte circonstance, il aurait été obligé de lui donner gain de cause. Mais la noblesse de la conduite de mademoiselle de Liron et la grâce enchanteresse dont elle accompagnait tous les actes de son inépuisable bonté, prévalurent dans l'esprit d'Ernest, qui d'ailleurs sentait son honneur trop fortement engagé pour se rendre ainsi h une première sommation.

Trois jours s'étaient écoulés pendant lesquels Ernest et Justine, qui commençaient à reprendre l'habitude de se voir et d'être ensemble sans éprouver des émotions si fortes, avaient passé des moments fort doux. Comme autrefois ils allaient présider-ensemble aux travaux des ouvriers, et Ernest, moins fantasque dans ses goûts et dans ses idées que l'année précédente, semblait goûter du charme à ce genre de vie. Sous le voile du badinage, il trouva moyen d'en faire l'aveu à sa cousine. Il voulait l'épouser, disait-il, il se ferait fermier, il gérerait ce bien dont il faisait, par ses calculs et ses projets d'économie, doubler, quintupler même le revenu. Tous ces discours, et mademoiselle de Liron ne prenait pas le change, valaient h dire : J'épouserai ma cousine, bien que je sois plus jeune qu'elle, et qu'elle ait eu un amant. Mais elle ne voulut pas entamer de nouveau une discussion à ce sujet, sans avoir toute sécurité pour lui donner quelque suite. Elle feignit donc de prendre les projets d'Ernest comme des plaisanteries que les lieux où ils se trouvaient avaient fait naître, se réservant de lui en parler sérieusement quand l'occasion serait opportune.

— Eh bien! soit, dit-elle en riant, vous m'épouserez, je ferai de vous un paysan. Dites-moi donc, mon ami, continua-t-elle toujours en badinant, puisque nous voilà si près de cette grande conclusion, voulez-vous venir ce soir assister dans la chambre de votre future, à son petit souper?

BAPEMOISELLE JUSTINE DE LIRON. 59

— Comment! serait-il possible? demanda sérieusement Ernest.

— Et pourquoi non? répondit sa cousine en prenant tou( à coup un Ion grave. Je suppose que je puis assez compter sur vous pour qu'il n'y ait aucun inconvénient à ce que je vous reçoive chez moi. Ce qu'il y a de certain, c'est que tout en vous aimant au delà de toute expression , et par cela même que je vous aime ainsi, je désire n'être jamais votre femme ni votre maîtresse. Venez ce soir. Celui qui aime courageusement est ferme dans les tentations , et nous aurons l'occasion de reconnaître si en amour il y en a un qui le cède à l'autre , ou si vraiment nous sommes tous deux dignes de nous-mêmes. C'est une épreuve à laquelle je désire vous soumettre ainsi que moi. Acceptez- vous?

Quoique Ernest fût habitué de longue main h tout ce qu'il y avait d'inattendu dans le caractère et l'esprit de sa cousine, il était loin de penser qu'elle lui donnât un rendez-vous de celle espèce. Il accepta toutefois, et sitôt que mademoiselle de Liron lui eut donné la main pour sceller sa promesse , la conversation se rétablit sur des sujets indifîérenls.

Ce ne fut pas sans impatience qu'Ernest attendit la fin de la journée. M. de Liron ne se couchait jamais plus tard qu'à huit heures, et sa fille ainsi que son neveu depuis son retour, lui faisaient tous les jours compagnie pendant deux heures avant qu'il allât se mettre au lit. Ce devoir remph, Eruest et mademoiselle Justine montèrent dans la chambre où ils devaient passer le reste de la soirée, et y trouvèrent Mariette qui enveloppait soigneusement dans une serviette ce qui devait servir au souper de sa maîtresse. Lorsqu'ils furent entrés, Mariette sortit bientôt, et mademoiselle de Liron, soulevant le linge qui couvrait les mets , dit après y avoir jeté les yeux qu'elle reporta ensuite sur Ernest :

— C'est bon, il y a pour deux; car enfin, mon ami, je ne veux pas vous prendre par la famine. Si vous avez appétit, nous souperons ensemble.

La chambre de mademoiselle de Liron était rangée avec recherche, et Ernest, dès qu'il y fut entré, s'aperçut que les rideaux ouverts laissaient voir jusqu au fond de l'ah ove. Il

60 MADEMOISELLE .lUSTlNE DE LIRON.

entendit même le brnit que faisait sa montre accrochée au chevet du Ut. Comme son regard se tournait de côté :

— Allez, regardez , touchez môme ces meubles, si vous le désirez Ernest , dit mademoiselle de Liron , nous sommes seuls, nous sommes chez nous ici.

Ernest profita de cette permission pour pénétrer jusque dansFalcôve. Après en avoir observé toutes les parties avec une espèce d'admiration pleine de tendresse, il s'inclina vers le lit comme pour baiser Toreillor de sa cousine. Il hésita cependant, dans la crainte de lui déplaire, e(, dirigeant vers elle un regard interrogatif, dès qu'il la vit sonrire, il couvrit de baisers la place oii avait reposé sa tôte.

Mademoiselle de Liron courut vers lui, et l'embrassa avec rranchise et vivacité :

— Tu es un homme rare, Ernest, lui dit-elle; la permission ne te refroidit pas.

Mais celui-ci n'eut pas plus tôt senti sa cousine entre ses bras , qu'il ne put se tenir de lui prodiguer mille caresses. Mademoiselle de Liron conmiençaità se repentir d'avoir trop compté sur ses forces et sur celles de son ami ; déjà prévoyant sa défaite et près de céder à la violence de sa propre passion, olle perdait tout espoir d'y résister, lorsqu'elle lit un dernier efi'ort sur elle-même. Un lit sur lequel elle était à demi penchée, elle saisit les mains d'Ernest qui s'égaraient, et lui dit :

— Au nom du ciel ! Ernest, arrête et écoute-moi : te faut-il absolument mon déshonneur, et me promets-tu que demain tu ne seras pas le plus malheureux des hommes de ce (|ue tu auras fait aujourd'hui ? dis , et je me donne à loi.

Ces paroles arrêtèrent à l'instant môme l'ardeur fougueuse du jeune homme, qui s'écria :

— Non , je ne veux rien, ma .fustine, que mon pardon ! Pendant deux minutes j'ai été abandoimé par ma raison.

Mademoiselle de Liron se leva aussitôt, prit i-.rncst sous le bras, et le dirigea vers les sièges qui étaient h Tautro extrémité de la chambre. Ils s'assirent. Nulle honte ne voilait leurs regards; et en les voyant se sourire doucement, on eût dit deux amis (|ui se félicitent après avoir uni leur courage pour

échapper h un grand danger. Après un assez long silence, ils se donneront la main. Tout en pailaiit presque bas et lentement, mademoiselle de Liron dit à Ernest :

— Ah ! mon ami, crois-moi , il faut laisser venir le bonheur de lui-même : on ne le fait pas. As-tu jamais essayé , dans ton enfance, de replacer ton pied précisément dans Tempreinte qu'il venait de laisser sur la terre? On n'y saurait parvenir; on écorne toujours les bords!... A"a! nous sommes bien heureux! Peu s'en est fallu que nous ne gâtions aujourd'hui notre admirable bonheur de l'année dernière! (Iroismoi donc , conservons notre 23 juin intact; c'est le destin qui l'a arrangé, c'est Dieu qui l'a voulu. Aussi son souvenir ne nous donne-t-il que de la joie.

A peine mademoiselle de Liron eut-elle achevé ces paroles que son cousin alla s'asseoir auprès d'elle sur la chaise longue, et ils se donnèrent un baiser de paix qui scella en quelque sorte le pacte de sagesse qu'ils venaient de faire entre eux.

On éprouve toujours une joie ineflable quand on a été victorieux de soi-même. Nos deux chastesamantsenressentirent une si profonde, que l'émotion qui en résulta les plongea dans un silence qui dura près d'un quart d'heure. C'était un bonheur nouveau qui leur descendait dans le cœur. Aussi leur âme encore toute étonnée s'essayait-elle dans le silence à eu savourer la douceur.

— Je l'avais toujours pensé, dit eniin mademoiselle de Liron en tenant une main d'Ernest , et comme si elle se fût parlé à elle-même , rien n'est si doux , non rien n'est si fort que l'amour! Ce qu'il fait ne peut s'imaginer; il vient à bout d'une infinité de choses; l'amour est capable de tout. Oh ! il n'y a que ceux qui n'aiment pas qui perdent courage et se laissent abattre. Ernest pressa la main de sa cousine en signe d'admiration lorsqu'elle eut achevé ces paroles.

— Oh ! certainement, continua-t-elle en serrant à son tour la main de son ami, tu entends ce langage, toi, tu sais vraiment aimer.

Après une pause de quelques minutes , mademoiselle de Liron, se remettant droite sur sou séant, remua la tète et se frotta les yeux connue quoiqu'un qui ne veut pas se laisser

dominer par la même pensée. Puis frappant légèrement sur répaule d'Ernest :

— Je crois que Tappétit me vient, dit-elle ; allez chercher la table, mon ami , et mettons-nous à souper ; cela ne nous empêchera pas de causer.

Ernest obéit, approcha le guéridon de la chaise longue et ouvrit la serviette devenue nappe , sur laquelle tout le petit repas déjà placé se trouva immédiatement servi.

— Il n'y a qu'un couvert et qu'une assiette , observa mademoiselle de Liron en souriant ; Mariette n'a pas pensé à vous.

Ernest sourit à son tour; et il demeura convenu tacitement entre les deux convives, que le couvert unique servirait h deux.

— Or ça, puisque nous voila bien à notre aise et que nous sommes un peu plus calmes, dit mademoiselle de Liron après avoir goûté des mets et en passant les ustensiles à son cousin pour qu'il en fit usage à son tour, voilà une excellente occasion pour jaser sur l'afTaire de notre mariage; qu'en ditesvous, Ernest?

— Je pense comme vous, et je vous dirai, ma chère Justine, pour entrer tout de suite en matière , que je comptais bien vous faire savoir que toutes mes réflexions à ce sujet sont faites. Si vous ne vous y opposez pas, je suis décidé à vous épouser ouvertement ou secrètement , il n'importe, et vous jugerez mieux que moi de ce qui convient à cet égard. Mais je désire vous épouser, aujourd'hui comme il y a un an , et plus encore aujourd'hui que jamais; je me sens engagé d'honneur avec vous.

Il y eut un intervalle de silence causé par la dextérité attentive avec laquelle mademoiselle de Liron posa les débris de son repas sur le bord de l'assiette.

— Tenez, mon ami, voulez-vous m'en croire ? dit-elle en se débarrassant de sa serviette, ne nous jetons pas dans les grands mots, car dans un moment nous ne nous y reconnaîtrons plus.

— Mais, ma cousine...

— Permettez , Ernest , que je vous adresse une question.

Vous n'avez pasriiiteutiou d'abandoiiner la carrière que vous avez entreprise?

— Eh ! mais si elle était un obstacle à notre mariage ?

— Comment ! serait-ce sérieusement que vous auriez manifesté , il y a deux ou trois jours , le dessein de vous faire fermier de nos biens, de vous résoudre a n'être qu'un paysan ? ^ Ah ! mon ami, je n'ai pas été à Rome et je ne suis pas diplomate, mais je vous préviens que si vous êtes décidé a vous laisser aller a de telles rêveries sentimentales, je n'y prêterai pas les mains. Vous n'avez pas voulu me croire il y a un an et vous êtes encore incrédule aujourd'hui; mais je vous le redirai toujours : il n'y a rien de si difficile a bien arranger qu'un mariage entre nous deux.

— Mais pourquoi donc ?

—Je vais vous le faire savoir. Avant tout, il serait bon, mon ami , d'enlever les traces de notre repas, afin que nous pussions causer les coudes sur la table... Bien... merci... Pourquoi ? demandiez-vous, continua mademoiselle de Lirou. D'abord "a cause de la différence de nos âges.

— Toujours la même raison !

— Eh mais, mon ami, c'est qu'elle est grave.

— C'est vous qui le dites, car pour moi e.le est nulle.

— Nulle? vous avez vingt ans, Ernest; j'en ai vingt-quatre. Avez-vous pensé aux dix années que nous avons a parcourir à partir de ce moment? Avez-vous réfléchi que, pendant le cours de chacune d'elles, vous ne pouvez que gagner pour arriver a un âge où vous aurez encore à vous perfectionner, tandis que moi, femme, je ne puis plus que perdre?

— Quelle exagération, Justine !

— C'est la vérité. A ce sujet, les femmes ne sont pas toujours franches, mais elles ne s'abusent jamais. Et tenez, mon ami, il n'y a qu'un an que nous sommes séparés , cependant ma santé est déj'a altérée; dès le jour de votre arrivée, j'ai lu dans vos yeux que je ne suis plus ce que j'étais l'année précédente. Chez vous, au contraire, votre extérieur, votre esprit, votre jugement, tout s'est perfectionné, et vous n'êtes encore qu'un jeune homme qui donnez des espérances 1

6h MADEMOISELLE .JUSTINE DE LIRON.

— Je VOUS le lépèle, vous exagérez celte diU'éieuce d'une manière tout à fait déraisonnable.

— Eh bien ! passons là-dessus, puisque vous Texigez. Je ne vous parlerai pas non plus de la peine que vous éprouveriez de nie laisser seule ici, pendant que vous seriez h l'étersbourg ou a Philadelphie, je suppose ; ou de l'ennui que vous auriez en me traînant par toute la terre, parce que vous me répondriez comme un homme fou d'amour. Mais certaine comme je le suis de la tendresse véritable que vous avez pour moi, de l'intérêt sincère que mon bonheur vous inspire, je vous dirai que dans l'un ou l'autre cas je ne serais pas heureuse, et qu'alors vous ne le seriez pas non plus. Va! s'écria mademoiselle de Liron enjoignant les mains, ne nous abusons pas, Ernest ; le ciel nous a concédé pour une nuit seulement une perfection de félicité que toutes les combinaisons humaines ne ramèneront jamais. Crois-moi, ne changeons pas notre morceau d'or en vile monnaie; bienlot il ne nous en resterait plus rien.

— Inconcevable femme que vous êtes! dit Ernest, tout prêt à pleurer de la colère qu'il éprouvait de ne [jouvoir lui répondre victorieusement; enfin vous refusez de faire tout ce qui pourrait fixer notre bonheur !

— Fixer le bonheur , empêcher le temps de s'écouler ; tout cela n'est pour moi que des mots vides de sons.

Mademoiselle de Lh'on resta quelques minutes pensive après ces mots, puis elle continua :

— Tu dois te souvenir d'ailleurs, cher Ernest, que je n'ai jamais eu un goi\t bien vif pour le mariage ; mais puisque je te dis tout ce que j'ai dans le cœur, il faut que tu me connaisses entièrement, dussé-je me rabaisser à tes yeux. Sache donc... mais tu vas m'en vouloir!...

— Non, ma chère Justine ; poursuis sans crainte.

— Eh bien ! sache donc que le mariage, et ce que je le dis de cet état, au moins ne se rapporte qu'à moi seule ; sache que le mariage me révolte, m'humilie ; il m'est odieux.

— Est-il possible! Et pourquoi?

— Oh! il faut que je l'avoue , ce sentiment résulte sans doute d'un grand orgueil. Mais enfin j'ai là (et en disant

JlAIiKMniSELLE .lUSTINE DE L.KUN. 65

cola elle porta lu inaiii sur î^oii cœur) la conviction que la puissance que j"ai d'aimer est plus forte et moins facile à éluder qu'un contrat, qu'une loi. Et considère en effet, continua-t-elle avec vivacité, que non-seulement tout le monde se rit, et en paroles et en actions, de l'amour par-devant notaire, mais qu'il n'y a pas de contrat garantissant la propriété d'une maison, d'une prairie ou d'un cheval, qui ne soit bien plus religieusement observé que celui que passent des époux entre eux.

lîrnest ne put s'empêcher de rire de l'ardeur et de Torigiiiahté avec lesquelles mademoiselle de Liron exposait ses opinions sur le mariage; mais, toute préoccupée de son idée, elle poursuivit :

— lit que doit-on dire de l'indécence cérémonieuse dont ils flétrissent leur mariage ? Ernest , penses-y donc ! des billets de faire part! C'est tel jour, c'est à telle heure! Et tous les sots qui viennent rire à point nommé!... 0 mon Ernest ! que l'amour est saint, qu'il est chaste en comparaison! Tu t'en souviens : ici, il y a un an, deux heures avant nous n'en savions rien nous-mêmes, et on nous l'eût dit que nous ne l'eussions pas cru.

Au surplus, je ne sais, continua-t-elle, pourquoi je m'échauffe ainsi, comme si l'amour avait rien de conunun avec le mariage ; ce sont deux vocations toutes différentes. La plupart des femmes, et je les trouve bien heureuses, trafiquent très-innocemment de leur personne, pour avoir la liberté, une maison ou un carrosse; mais, mon ami, il y en a d'autres qui ne se donnent que quand leur cœur leur commande : celles-là ne se marient pas.

Et comme elle finissait de parler elle tendit la main à Ernest avec gravité. Il la reçut et la pressa tendrement, en exprimant toutefois quelque tristesse.

— ()h ! je vous comprends bien , lui dit-elle ; vous êtes contrarié de la justesse de mes raisons ; mais ni vous ni .moi ne pouvons rien contre elles. Il faut que je vous dise encore que depuis un an j'ai bien souvent agité la question de savoir si je me déciderais à être votre maîtresse...

A ce mot Ernest témoigna si vivemeni , par lexpre^sion

66 MAtiEMOlSELLE JLSXIME DE LIRON.

de sa figure, combien celle pensée lui étail pénible, que sa cousine fut obligée de lui faire quelques caresses pour le calmer.

— Allons, mon ami, dil-elle, ne vous effrayez pas des mois ; vous êtes mon confesseur ce soir, "el vous devez entendre tout. Oui, j'ai pensé souvent que, pleins d'amour et d'estime l'un pour l'autre, nous serions passablement heureux amant et maîtresse ; c'est mon mariage à moi, qui n'ai nulle confiance en l'autre. Mais sans parler de l'air de désordre attaché a ce genre de liaison, et auquel j'aurais peine à me faire, j'ai réfléchi que», quelque position que vous ayez dans le monde , je vous y ferais tort ; et qu'enfui , car ce maudit mariage aboutit a tout, il arriverait après quelques années, que vous traîneriez avec moi le double fardeau des embarras que causent une ancienne maîtresse el l'ennui d'être à moitié marié. Voila, mon cher ami, tout ce que j'avais à vous dire au sujet de notre projet de mariage, et le? raisons pour lesquelles je désire n'être jamais voire femme ni votre maîtresse. Je vous ai aimé , je vous ai adoré, et pour vous emprunter les douces paroles que vous m'adressiez il y a un an, je vous dirai que je vous aime el vous adore encore. Oui, il y a dans la tendre affection que je vous porte toute la fraîcheur et la vivacité d'un amour qui commence. Clouons donc la roue de la fortune là où elle s'est montrée favorable pour nous, et ne gaspillons pas notre bonheur en cherchant follement à en prolonger indéfiniment" là durée.

— Ah! grand Dieu! quel sacrifice exigez-vous de moi, Justine, dit Ernest, el pourquoi faut-il que votre esprit se plaise à rassembler de si étranges raisons pour me rendre malheureux! Pensez donc aux tristes conséquences qui résulteraient pour moi d'une approbation, si je vous la donnais sans réserve.

— Vous balancez donc, mon ami? lui dit sa cousine; vous avez tort. Le pacte que je vous offre de faire est précisément aussi avantageux el aussi onéreux pour l'un comme pour l'autre. Si vous imaginez, Ernest, que vous seul faites des efforts el avez besoin de courage^ vous êtes dans l'erreur ; le seul avantage que inc donne mon sexe sur vous, c'est que

MAliK.MUlSELLE JUSTINE bE LIRON. 67

VOUS êtes tout prùocciipé du moment présent et que moi je le suis plus do ravenir. Rappelez-vous-le : Vannée dernière, en me dévouant h vous , j'étais certaine d'agir pour votre bonheur et dans votre intérêt. Aujourd'hui, pourriezvous m'assurer qu'en cédant li votre passion je ne risquerais pas quelque chose?... 11 faut que vous le sachiez, mon ami, une distraction, toute frivole, toute passagère quelle puisse être, si par hasard vous la trouviez, serait pénible pour mon cœur; et connue mon âge alors pourrait m'ôter le droit de me plaindre et les moyens de reprendre mes avantages, je serais bien malheureuse... et vous aussi. Ernest , je vous offre mon amitié. Mon cœur, je puis vous le dire, conservera toujours pour vous son amour... mais...

— Eh bien? dit Ernest, dont le regard était baissé.

— Soyons amis, amis seulement, Ernest... voulez-vous?. . . Vous me ferez tant de bien ! N'èles-vous pas touché du bonheur tout innocent que nous avons goûté ce soir dans cette chambre ? dans cette chambre où nous sommes restés seuls, où nous sommes maîtres de nos actions, et où nous avons joui si purement de notre liberté? Un étranger se présenterait ici subitement h nous que nos yeux ne se baisseraient pas, que nos joues n'auraient point h rougir; que, forts de notre pureté, notre regard, notre maintien détruiraient h l'instant même toutes les mauvaises pensées que feraient naître d'abord les apparences ; car il y a je ne sais quoi dans le geste, dans l'accent de la voix, dans les paroles au moment 011 elles s'échappent de la bouche, qui, bien que l'on fasse pour dissimuler ce qu'on éprouve, met l'âme à nu devant ceux qui nous regardent et nous écoutent. Eh bien ! malgré tout Tamour excessif que je t'ai témoigné depuis que nous sommes là ensemble, je ne redoute la présence de personne ; et nous serions en butte aux regards de toute la terre , que mon corps, que mon expression ne varieraient point, que je me sentirais même flère de laisser voir a tout le monde l'espèce de bonheur que j'éprouve à t'airaer. Oui, mon ami, tu devines déjà cette félicité, et je ne doute pas que tu ne parviennes promptemenl à la sentir, à la partager entièrement avec moi. Tu pleures? lui disait-elle.

68 MADEMOISELLE JUSTINE DE LlKON.

Et cil ellet, Ernest, eu caressant les mains de sa cousine, les arrosait de ses larmes.

— Tu pleures? oh ! fasse le ciel que ces regrets soient les derniers ! Pleure donc, mon ami, soulage ton cœur ; purgele de tous ces désirs ennemis , destructeurs menaçants du seul bonheur qu'il soit désormais en notre pouvoir de goûter. Pleure, va ; je ne rougis pas de te dire que mes larmes ont autant besoin de couler que les tiennes.

Et tous deux pleuraient; et tous deux, en consacrant par des caresses tendres, mais pures, le nouveau lien qui devait les unir, confondaient avec leurs larmes l'expression de leurs regrets et de leur espoir.

Lorsque le repos et le silence qui succédèrent à ces émotions et à ces paroles eurent permis aux deux amis de redevenir plus calmes, Ernest fut le premier qui lit observer que l'heure de la nuit était déjà avancée.

— Ne pensez-vous pas, ma chère cousine, dit-il à mademoiselle de Liron, qu'il soit convenable que je vous laisse seule ?

I^Ue lui prit les deux mains et ne lui donna d'abord pour réponse qu'un sourire qui exprimait son attendrissement, et surtout la reconnaissance que lui inspirait une attention tardive, il est vrai, mais si délicate.

— Merci, Ernest! dit-elle bientôt, merci! je vois que tu aimes bien. Mais ne te mets pas en peine de ce que l'on peut dire ou de ce qui doit arriver. Ce que nous avons fait ce soir, ce n'est pas pour nous soumettre aux volontés ou aux fantaisies des autres; c'est pour nous. Personne, excepté Dieu, ne peut être juge dans notre cause; je n'écoute donc que ma conscience et toi, toi qui es mon monde! Quand j'obéis à mon coeur, si je te plais, si tu m'aimes, si tu m'estimes, que m'importe l'opinion des autres ? Ah ! depuis longtemps je ne dépends plus d'eux. Je fais le bien pour le bien, et non pour qu'on me loue.

Après ces derniers mots, mademoiselle de Liron resta quelques instants appuyée sur sa main. Elle souriait en réfléchissant, comme quelqu'un qui sent le besoin d'exprimei' une pensée diflicile à transmettre, tandis qu'Ernest, do son

MAHEMOISELLE .ILSTINE 1>E LIKON. 69

cùtc, l;lis^ail voir dans ses yeux le dvHV de la coiiiiaitie.

— Ah! si je te découvrais (oui le fond de ma pensée sur ce sujet, reprit mademoiselle de Liron, tu entendrais des choses étranges !

Elle s'arrêta encore un instant, et Ernest exprima de nouveau l'excès de sa curiosité.

— Eigure-toi donc, dit-elle enfin, que loin de m'occuper cl de me mettre en peine de l'opinion que les autres peuvent prendre de moi , dans cette occasion-ci , par exemple , j'éprouverais, au contraire , de la satisfaction à l'idée d'être jugée défavorablement par le vulgaire; oui, je ressens, s'il faut te le dire, une espèce de joie maligne a mettre la médisance en défaut, à faire dire aux gens de la maison peut-être; que nous faisons une faute . quand en effet nous nous conduisons honnêtement. Alors la pureté de notre conduite, le genre de bonheur qui en résulte, me semblent plus solides, plus resserrés en un point ; alors ce bonheur est bien à nous, nous l'avons fait, nous le gouvernons, nous le gardons nousmêmes; un mystère impénétrable Tenvironne, et les indiscrets, les jaloux et les méchants ue se donnent pas orgueilleusement la joie de sanctionner l'œuvre de notre conscience. Dis, Ernest, comprends-tu l'amour à présent? reconnais-tu combien ce sentiment est fort, pur, élevé? et ne sens-tu pas à présent toute la vérité de ce que je te disais : que l'amour vient à bout de tout? Sors donc de cette chambre, restes-y si tu veux; ce que tu désireras faire, je l'approuve d'avance; quant à ce que les autres en diront, en penseront, je n'en ai nul souci.

La vivacité des émotions que mademoiselle de Liron avait éprouvées pendant toute cette conversation lui causa un peu de fatigue. Son teint, qui avait été animé, se décolora. Aussi Ernest prit-il occasion de cette ciconstance pour l'engager à se livrer au repos.

— Vous avez raison, lui dit-elle ; mais ce n'est que de ce moment que je me sens fatiguée. Descendez jusque chez Mariette, qui attend sans doute mes ordres pour se coucher aussi, et priez-la de venir m'assister un instant.

Ernest s'acquitta de la commission, remonta avec la femme

de chambre pour s'assurer qu'on n'avait pas besoin de lui, et se retira pour aller lui-même se reposer.

Cette journée fut suivie de plusieurs autres à peu près semblables, oii les deux amants, résistant toujours victorieusement aux tentations quelquefois très-vives que ces entretiens solitaires leur donnaient, travaillaient courageusement à transformer leur amour en amitié. C'était ordinairement à l'instant du souper, repas dont ils s'étaient fait une douce habitude, que la conversation dans le fort de son cours devenait tout à la fois plus tendre et plus sérieuse. L'aimable Justine, qui sentait le besoin d'?tre tout aussi prudente pour elle que pour son cousin, en sa qualité de reine du festin, rendait des ordonnances dont laçlus simple violation faisait encourir des peines sévères. Elle permettait qu'on lui baisât la main, mais à de certains intervalles de temps. Le moment et la durée de ces marques de tendresse étaient réglés, et la moindre infraction à la loi était punie par une privation de ce bonheur. Elle éprouvait pour elle comme pour son ami le besoin d'étouffer, d'éteindre avec précaution et peu à peu cet amour qu'au fond du cœur elle regrettait tant de réprimer. Souvent lorsque, devenus comme muets, ils avaient puisé dans les regards l'un de l'autre mille sentiments, n)ille idées qui se transformaient en désirs presque insurmontables, mademoiselle de Liron, allant au-devant du danger qu'elle redoutait, présentait sa main à Ernest, la lui laissait couvrir de baisers et pleurait à chaudes larmes en voyant pleurer son ami. Le pauvre jeune homme! il se tordait auprès d'elle, il mordait ses vêtements et mangeait ses membres de caresses.

— 0 Justine! o ma.lustine! répétait-il en sanglotant, imagine, s'il se peut, toutes les peines que j'endure ! Tu me tiendras compte, n'est-ce pas, de ces heures dangereuses? si près du bonheur!... Y renoncer, le repousser, Justine... Ah ! répète-moi, répète-moi que tout ce que j'ai perdu , je n'y ai renoncé que parce que tu le veux !

Un serrement de main transmettait sans le secours d'aucune parole , la confirmation de ce terrible arrêt , et le conseil de le subir avec courage.

Ernest restait consterné, abattu.

— Je l'avoue, disait-il avec le regard fixe, et d'une voix éteinte, le courage est sur le point de in'abandonner, et je rougis de tous les efforts qu'il m'en coîite pour t'épargner des regrets. Pardonne-moi donc ce chagrin qui semble t'implorer encore, et sois sîire, Justine, que ce n'est pas sans quelque vertu que je verse ces larmes que tu vois couler.

Jamais sans doute le courage de deux amants n'a été soumis à de plus grandes épreuves, et le triomphe de Justine et d'Ernest, malgré toutes les vicissitudes qu'il a éprouvées, est le plus grand qu'il soit d(jnné d'obtenir.

Il y avait plus d'une semaine que, dans chacune de ces soirées, leur âme était habituellement agitée pai' ce mélange de bonheur, de regrets, de désirs et de combats. La .santé de mademoiselle de Liron était loin d'en devenir meilleure; ses palpitations étaient beaucoup plus fréquentes, elle ne prenait plus aucune nourriture sans en souffrir, et son activité naturelle était sinon diminuée, au moins suspendue assez souvent par les malaises et les souffrances qu'elle éprouvait. Il y a deux espèces de malades : ceux qui aiment k se faire plaindre, et les autres qui cachent leur mal. Mademoiselle Justine de Liron était de ces derniers. Elle poussait même cette attention bienveillante pour les autres jusqu'à se la rendre fatale a elle-même. Ernest , trompé par le courage et la bonne humeur avec lesquels sa cousine supportait ses maux, n'y donnait qu'une attention accidentelle, et dans son ignorance il ne lui était jamais venu à l'esprit de penser que toutes ces indispositions séparées pouvaient constituer un étal de maladie dangereux. Le médecin, M. Tilorier luimême, n'avait pu se soustraire à l'illusion que la gaieté habituelle de mademoiselle de Liron produisait. Cependant toutes ses craintes, qui étaient graves depuis longtemps, devinrent plus vives encore pendant la semaine des épreuves. Il fit bien questions sur questions, pour savoir si la maladie augmentait d'elle-même, ou si des émotions accidentelles en aggravaient le danger, mais, comme on le pense bien, il ne sut rien du motif véritable qui occasionnait l'accroissement du mal de mademoiselle de Liron.

72 MADEMOISELLE JUSTINE DE LlROiV.

Comme la qualité de confesseur, la profession de médecin est quelquefois très-délicate. 11 n'était pas échappé à la sagacité de M. ïilorier que le pouls de mademoiselle de Liron avait été habituellement beaucoup plus agité du moment que son cousin était arrive à Chamaillères, et il avait observé que le mal avait fait des progrès rapides depuis cet instant. T.a parenté (VErnest avec mademoiselle Justine, la difîérencedeleurs âges, laissaient bien quelques incertitudes dans l'esprit du docteur; mais d'un autre côté, lorsqu'il avait l'occasion de les voir ensemble, il lui était Jnen difficile de douter qu'ils s'aimassent.

Or, c'est eu agitant cette question que la science et même la conscience du pauvre docteur étaient toutes troublées. Ce bon, ce timide M. Tilorier, sans aucun projet, sans nul espoir, adorait mademoiselle de Liron du fond de son âme. Il aurait vécu mille ans auprès d'elle, qu'elle ne s'en serait pent-être jamais aperçue, et elle était à son égard comme le soleil qui échauffe et vivifie la terre, par cela seul que ses rayons frappent dessus. Mais enfin il l'aimait passionnément, et l)ien <iue la modestie ne lui permit pas de contester les droits qu'Ernest lui paraissait avoir, il n'eu ressentait qu'avec plus de force cette jalousie sourde, intérieure, qui dispose celui qui l'éprouve à se juger défavorablement, et à se défier de tout ce qu'il pourra faire ou dire.

M. Tilorier se trouvait donc dans un embarras cruel. En sa qualité de médecin, il aurait désiré savoir au juste le degré de liaison qui pouvait exister entre Ernest et sa cousine, et comme amant, si timide et si résigné qu'il fût, il redoutait d'apprendre ce qu'il n'aurait jamais voulu savoir. Mais enfin le mal croissait tellement, et les accidents fâcheux se multipliaient à tel point, que le médecin l'emporta sur l'amant, et M. Tilorier se décida à parler à Ernest, qu'il rencontra seul dans le jardin.

— Monsieur, lui dit-il en l'abordant avec sa discrétion habituelle (ce qui ne laissa pas d'éveiller à l'instant môme l'altention d'Ernest), l'état où se trouve h présent monsieur votre oncle ne me permettant pas de m'adressera lui dans le cas qui se présente, vous me permet Irez sans doute d'avoir recours ;i vous?

MAbRMulSELLE JUSTINE TtE LIRON. 73

— Parlez, monsieur, de quoi sagil-il?

— De mademoiselle deLiron.

— Eh bien 1 est-ce que sa santé vous inquiète plus ([u'ii l'ordinaire ?

— Eh! monsieur, dit en hésitant M. Tilorier, sans doiito elle m'inquiète, et beaucoup même.

— Comment! serait-il possible?

— Ce n'est que trop vrai; mademoiselle de Lirmi est malade, et dans son intérêt, dans celui de sa famille, dans le mien propre, s'il est permis de penser à soi en piueillo orrasion, je viens pour vous engager à...

— A quoi donc, monsieur? dites, s'écria (oui à coup Ernest.

— A faire une consultation.

— Une consultation 1 grand Dieu ! en serions-nous lii ? Comment n'avez-vous pas parlé plus tôt? Savez-vous, monsieur, que je vous regarderais comme bien coupable si vous aviez négligé de faire connaître le véritable état de la santé de ma cousine 1

Ernest prononça ces paroles avec une vivacité accompagnée d un regard h demi méprisant qui choqua singulièrement M. Tilorier.

— Monsieur, répondit le docteur avec calme, je vous jure sur mon honneur qu'il n'y a jamais eu aucune négligence de ma part dans les soins que je donne à mes malades; mademoiselle de Liron n'est pas exceptée. Mais , et vous en avez été témoin vous-même, ce n'est qu'avec la plus grande peine que j'ai pu obtenir délie quelle suivît les conseils que je lui ai prescrits. Pendant longtemps je n'indiquais que des préservatifs, mais depuis plusieurs jours je me suis aperçu que son mal prenait plus d'empire...

— Et depuis quand? c'est ce qu'il fallait dire.

— Précisément depuis votre arrivée, monsieur. Le premier jour, j'ai attribué le désordre de la santé de mademoiselle de Liron "a la joie à l'émotion que votre retour lui

causait. Mais depuis, ce désordre a continué, a augmenté même au point que , pour tranquilliser ma conscience et m'assurer que je n'ai point été trompé par la faiblesse de

lu MADEMOISELLE JUSTINE PE LIRON.

mes lumières, je viens vous prier, monsieur, de trouver bon que je fasse venir ici deux de mes confrères.

La manière ferme dont ces paroles furent prononcées contrastait tellement avec la timidité ordinaire de M. Tilorier, qu'Ernest en conclut avec raison qu'il fallait que le docteur eiit des craintes sérieuses pour se décider à parler ainsi.

— Mais, monsieur, dit Ernest en cherchant par son expression à adoucir l'eflfet des paroles un peu dures qu'il avait dites un instant avant, vous êtes donc inquiet?

— Très-inquiet, monsieur.

— Très-inquiet?

— Très-inquiet, je vous le répète.

Une pâleur subite couvrit le visage d'Ernest; M. Tilorier s'en aperçut, et lui ofTrit son bras en disant :

— Pardon, monsieur, si j'ai mis de la brusquerie dans la manière dont je vous ai annoncé l'état fâcheux où est la santé de mademoiselle de Liron ; mais vous êtes la seule personne ici à qui je puisse m'ouvrir à ce sujet, et il est nécessaire que les secours soient promptement administrés. Cette nécessité seule a pu me faire enfreindre les lois de la politesse.

— Ah! monsieur! que dites-vous? c'est moi qui me suis oublié! pardonnez-le-moi...

Après le silence qui succéda à cette petite explication, M. Tilorier, reprenant son caractère de médecjn et ses locutions timides, dit à Ernest :

— Monsieur, vous avez pu vous apercevoir avec quelle indifférence mademoiselle de Liron traite son mal. A peine si, lorsque je l'interroge à ce sujet, j'en puis recevoir quelques paroles sérieuses. Cependant il serait nécessaire... indispensable que je pusse savoir comment elle passe ses jours, ses nuits; quelles sont ses occupations tant corporelles que mentales.

Ernest parut étonné de la nature de ces questions.

— Pardon si j'entre dans ces détails, continua le docteur; mais il est indispensable de les connaître, et malgré toute la retenue que m'impose la discrétion qui m'est naturelle, en conscience, monsieur, je me vois obligé d'avoir recours à vous pour savoir si mademoiselle do Liron n'a pas eu e( n'a

MABEMUISELLE JUSTINE DE LIRON. 75

pas encore quelque sujet de joie ou de douleur bien vive depuis...

Le docteur s'arrêta sur ce mot, eu regardant Ernest, qui lui-même fixait ses yeux sur AI. Tilorier, de manière a y laisser lire de l'étonnement et une anxiété très-grande.

— Depuis quand, monsieur? dit enfin Ernest.

— A peu près depuis votre retour.

— Mais ses indispositions, elle les éprouve^ m'a-t-elle dit, depuis longtemps?

— Depuis un an. Elles se sont manifestées ou au moins j'en ai eu connaissance, quelques jours après votre départ pour Paris. Alais, je vous le répète, monsieur, le mal a fait- d'immenses progrès depuis quelques jours.

— Depuis que je suis ici?

— Il me semble que oui, dit comme h regret M. Tilorier. Mais à peine eut-il prononcé ces mots, qu'Ernest le prenant avec vivacité par les mains, laissa échapper ces paroles entrecoupées :

— Monsieur ! vite ! vite ! allez à Clermont ! appelez tous les médecins, ne perdez pas un moment, oh! sauvez-la! sauvez-la ! 11 ne put en dire davantage, et se jeta en pleurant dans les bras du docteur, qui retint ses larmes, quoiqu'il eût aussi bien besoin de pleurer.

AI. Tilorier s'était déjà mis en marche lorsqu'il revint à Ernest :

— Gardez-vous bien, monsieur, lui dit-il, de donner des inquiétudes à mademoiselle de Liron en laissant voir votre chagrin, et prenez pour règle de conduite auprès d'elle, nonseulement de lui éviter toutes les émotions soudaines et vives, mais de mettre tout en usage encore pour la calmer, dès l'instant que vous verrez qu'elle est disposée h la plus légère agitation.

Le docteur partit pour Clermont , d'où il ne tarda pas à revenir accompagné d'un autre médecin. C'était le seul qui fût libre. Ils trouvèrent Ernest auprès de mademoiselle de Liron. Elle était fort mal en ce moment; le nouveau docteur , après une inspection assez courte , se retourna vers M. Tilorier, auquel il dit, après l'avoir regardé de manière à

Page 1