‹ Romans, contes et nouvellesChapitre 7 sur 29 · MADE.M(tISKLI>: .II'STINK DE LIKON · texte numérisé non relu

MADE.M(tISKLI>: .II'STINK DE LIKON

lui liiisser comprendre qu'il était du même avis que lui :

— Jl faut saigner niadenioiselle , du pied et à ririslaut même. C'était votre avis, monsieur Tilorier, et c'est aussi le mien. Allons, ne pei-dez pas de temps,

Ernest était immobile, comme s'il eût été frappé de la foudre. Pour M. Tilorier, qui jusqu'à ce jour avait saigné mademoiselle de Liron, il s'excusa pour cette fois.

— Obligez-moi , dit-il à son confrère, en vous chargeant de cette opération ; j'ai marché si vite pour aller vous chercher à Clerniont, que ma main ne serait pas sure ; je n'ose m'y fier.

Et quoique ce motif qu'il alléguait eût bien quelque fondement, cependant il est certain que la véritable cause était son inquiétude et son émotion.

Pendant que tout se préparait pour cette opération, Ernest, par discrétion, alla s'asseoir sur la chaise longue à l'autre extrémité de la cliambre, tandis que la fidèle Mariette prit le bassin en détournant la tète pour ne pas voir couler le sang de sa maîtresse. Comme on Ta déjà dit , mademoiselle de Liron était assez grasse, en sorte que les précautions que fut obligé de prendre l'opérateur avant de plonger son instrument dans la veine, tinrent pendant quelques secondes tous les assistants dans une immobilité et un silence absolus. Ce fut le bruit léger de la respiration plus libre dos trois personnes placées autour de la malade, qui avertit Ernest que la veine était ouverte. Il ne put s'empêcher de se rapprocher du lit; et comme il s'avançait, sa cousine s'aperçut qu'il était pâle. Alors, étendant sa main pour qu'il lui donnât la sienne, elle lui fit un de ces sourires qiii, pour celui h qui ils s'adressent, résument une existence tout entière. Il fut obligé de faire un efïort sur lui-même pour ne laisser échapper aucun signe de ce que lui faisait éprouver la vue de sa cousine pâle elle-même , soull'rante, entourée de linges ensanglantés et gisant sur ce lit... ce lit!... Ah! aucunes paroles ne sauraient exprimer ce qu'Ernest ressentit lorsque le passé mêlé au présent vint déchirer son cœur. Il sentit le besoin de se sauver de là par le mouvement; et prenant le prétexte de se rendre utile dans cette occasion , il changeait

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sans savoir pourquoi les ustensiles de place , apportait du linge près du lit, ou rangeait les meubles au hasard sous prétexte de faire de la place.

Lorsque Topération fut terminée, et que Mariettte eut replacé mademoiselle de Liron au milieu de son lit, le nouveau médecin, à qui lémolion autant que la politesse de M. Tiloricr avaient donné le droit de parler, répéta toutes les rerommandations que son confrère n'avait cessé de faire depuis longtemps; et se tournant vers Ernest, qui paraissait l'tre et qui était en effet la seule personne de la maison qui put tenir la main à ce que ces prescriptions fussent suivies :

— Monsieur, lui dit-il, il y a deux choses importantes h faire observer à la malade : une sobriété approchant de labstinence, et un repos complet du corps et de Tàme. Pardon si je vous quitte brusquement, mais je retourne à Clermont, où je suis impatiemment attendu.

Il sortit accompagné de M. Tilorier, qui le reconduisit jusqu'à la grille d'entrée.

Pendant ce temps, mademoiselle de Liron lit approcher Ernest de son lit.

— Il est inutile sans doute d'instruire mon père de cet accident, dit-elle. Quand je serai mieux, il me reverra sans s'être aperçu de mon absence... Mais, Ernest, je vois bien à présent que je suis malade... Je désirerais que vous restassiez près de moi.

Elle s'arrêta, et fit signe a Mariette de s'approcher.

— Mariette, lui dit-elle, tu apprêteras le lit et la chambre jaune ici-dessous; mon cousin y logera. Il est bon que nous ayons un homme auprès de nous si nous étions malades sérieusement. Cela vous convient-il, Ernest?

— Je suis tout à vous, ma cousine, répondit-il ; mais puisque vous voulez bien croire que je pourrai vous soigner, je vais commencer cette fonction en vous priant de garder le silence et de faire en sorte de reposer .

— Je vous obéis, dit-elle; et en effet elle resta calme, et finit par s'assoupir.

Cette saignée , sans détruire le mal , soulagea beaucoup les souffrances que mademoiselle de Liron avait éprouvées.

Deux jours après, la gaieté naturelle de son caractère avait repris le dessus, et son cousin, dont les inquiétudes étaient restées les mêmes, avait bien de la peine à lui faire observer les ordonnances des médecins. Devenu son voisin , il l'engageait à se mettre au lit de bonne heure, ayant soin, lorsqu'elle était couchée, de lui faire des lectures ou de l'entretenir par les récits de ce qu'il avait vu de curieux, pour lui ôter l'occasion de prendre trop d'exercice et de s'émouvoir en se laissant aller au plaisir de parler.

La diète recommandée par les médecins avait fait supprimer le souper. Mais comme mademoiselle de Liron attachait à ce repas l'idée d'un plaisir tout à fait étranger même à la friandise, elle avait dit à Mariette de continuer à préparer le guéridon chaque soir, atin qu'elle pût voir au moins Ernest souper auprès d'elle. C'était le moment de la soirée où il était le plus difficile de lui faire observer le silence, et quand elle ne souffrait pas précisément de son mal, elle avait des apparences de santé tellement trompeuses , que son cousin lui-même oubliait parfois les précautions qu'on lui avait dit de prendre.

On doit bien s'y attendre ; ces conversations roulaient habituellement sur ce qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre; et il serait bien difficile et bien long de les rapporter toutes. Un soir cependant , Mariette venait d'enlever les débris du souper d'Ernest, et celui-ci, placé sur une chaise et le coude appuyé siu- le lit de sa cousine, l'écoutait parler.

— Je ne sais, disait-elle, comment il se fait que je me résigne aussi facilement à tout ce qui m'arrive. Car enfin je suis malade... Et sérieusement, je le sens bien. Toutefois, si j'en excepte les instants où la douleur est poignante, quand je ne suis que malade, je me félicite presque de l'être.

— Comment pouvez-vous tenir ce langage ! dit Ernest; vous ne pensez donc pas a ceux qui vous aiment?

Et en parlant de la sorte, il flattait doucement sa main de la sienne.

— Hélas! si, j'y pense... Mon père !... Mais sa raison est

éteinte, son intelligence est morte Tu sais, Ernest, le

respect, les soins tendres que je lui porte ; mais enfin nous

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ne sommes pas ici pour nous payer de vaines paroles, et je ne saurais faire parade devant toi d'un luxe de sensibilité que je ne puis avoir. Tu m'entends ? Si mon père était inquiet de moi, je m'inquiéterais beaucoup de lui.

— Je t'entends, Justine.

— C'est toi, mon ami, c'est toi qui m'occupes ; et je voudrais, si je dois quitter la vie, que tu fusses aussi bien préparé a cette séparation que je le suis moi-même.

— Mais , Justine , penses-tu bien a ce que tu oses me dire?

— Oui, j'y pense , mon ami, dit-elle en baisant doucement le front d'Ernest. Oh ! si tu savais à quel point je te chéris! Depuis longtemps je t'aime, et dans toutes les dispositions si variées où se sont trouvés successivement mon âme et mon cœur, j'ai toujours senti que tu les occupais exclusivement. .Mais c'est depuis que mon corps est dompté par le mal, c'est seulement depuis que ce mal ma dispensé de faire des efTorts de vertu, que mon àme a la conscience pure et entière de cet amour sincère et désintéressé , qui transporte ma vie dans la tienne. Je ne sais si toutes les femmes me ressemblent, mais j'ai cru sentir que dans toutes les actions de ma vie il y a toujours eu quelque chose qui ressortissait de la maternité.

Ernest baissa la tète à ce mot , et se couvrit les yeux de ses mains.

— Ah ! pardon , cher ami , lui dit Justine eu devinant la cause de ses regrets ; mais oublions ce qui est passé. Qu'y faire , Ernest ! Dieu ne l'a pas voulu ; ah ! j'en ai bien pleuré !

Ils gardèrent le silence pendant plusieurs instants ; mais mademoiselle de Liron reprit enfin la parole.

— Sais-tu, Ernest, que pendant ton absence, et dans l'espérance d'adoucir les regrets que j'éprouvais de ne plus te voir, j'ai fait bien des efforts pour devenir dévote à Dieu? Mais, il faut que je te l'avoue, ajouta-t-elle avec un de ces sourires angéliques, comme on en surprend sur la figure des malades résignés , je n'ai pas pu. J'en ai honte; mais je te le dis. Encore à présent, je sens bien quentre l'amour et la

dévolion il n'y a qu'un cheveu d'intervalle, et cependant je ne puis le francliir. Hélas... faut-il que je te dise tout? doisje t'avouer que, pendant mes prières , j'étais comme forcée d'interposer le souvenir de ta personne entre moi et le ciel , pour que ma pensée put parvenir jusqu'à Dieu ? Ce livre que tu vois, et elle montrait V Imitation de Jésus-Christ , j'en ai fait mes délices, je l'ai lu et relu nuit et jour. Dieu me le pai'donnera, je l'espère, puisque je m'en accuse sans détour; mais à chaque ligne je substituais ton nom au sien ! Oui , ma vocation . Tobjet de ma vie, était sans doute de t'ainier, et ce qui me le fait croire, c'est que rien de ce que j'ai fait pour t'en donner des preuves n'excite en mon âme le moindre remords. Je vois dans tes yeux que ce que tu m'entends dire t'étonne ; mais sois certain que l'amour que je te montre en ce moment, que je t'exprime de ce lit oii tu m'assistes malade , n'est pas inoins fort, n'est pas moins tendre et ne te sera pas mohis utile que celui que je t'ai prodigué l'année dernière.

Bien que mademoiselle de Liron eût modéré sa voix, elle fut obligée de cesser de parler pendant quelques instants. JA'nest profita de ce repos pour lui faire prendre une boisson calmante, dont l'usage lui avait été prescrit par les médecins. Outre cela, sa cousine le pria de replacer les oreillers de manière a ce qu'elle fût plus à l'aise sur son séant, situation qu'elle était forcé de conserver depuis plusieurs jours pour diminuer la fréquence et l'eflet des étoufïements qu'elle ('prouvait.

Lorsque toutes ces dispositions furent prises :

— Mets ton épaule près de Voreiller, dit Justine à Ernest, afin que je m'accote à toi pour te parler plus à l'aise et de plus près. Si je meurs avant toi, dit-elle , tu garderas ce lit , n'est-ce pas?

A de semblables questions on ne peut répondre que par des caresses et des "larmes; et c'est ce que fit Ernest.

— Comme la vie d'amour s'accomplit rapidement ! continua mademoiselle de Liron, en promenant son regard sur toutes les faces do ralcove et sur son lit ! un an ; c'est court I . . . Allons, Ernesl, du courage, ne pleure pas ainsi. Que veu.v-

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tu ? nous n'y pouvons rien, si ce n'est profiter des avantages que cette occasion présente encore. L'année dernière après ton départ, tu t'es montré digne d'être aimé ; tu t'es conduit avec courage. S'il en eût été autrement, j'étais une femme déshonorée à mes propres yeux, et loin de là je suis fière de ce que j'ai fait. Entends-tu, mon Ernest? fière!... Tu partais l'an passé ; cette année, c'est moi qui serai forcée peut-être d'entreprendre un grand voyage; mais avant je veux, cette année comme la précédente, faire mes conditions avant de nous séparer.

— 0 Justine! s'écria Ernest, quelles funestes idées as-tu donc ?

— Il faut tout prévoir, mon ami, et ne pas se laisser surprendre. Ecoute-moi bien attentivement : au point de douce familiarité où nous sommes parvenus aujourd'hui, il n'est plus rien que je ne puisse te dire ; je te rappellerai donc celte nuit délicieuse qui précéda le jour de ton départ : tu le sais, le souvenir que j'en conserve est aussi doux que le tien? Eh bien , mon ami, cette soirée que nous passons ensemble, aujourd'luii, celte entière confiance de nos âmes, ces liens du cœur qui font que nous n'avons qu'un seul et même intérêt, cet inexprimable bonheur que nous éprouvons a nous avouer jusqu'à nos fautes, à confondre et à mêler nos pensées les plus secrètes, cet amour enfin que nous ressentons tous deux en ce moment, gi'ave, sérieux, triste même, je l'avoue; il laissera dans ton âme un souvenir beaucoup plus durable, et qui avec le temps deviendra bien plus délicieux encore que celui de nos brûlantes ardeurs. 0 Ernest ! ce nouvel amour, c'est encore moi qui te le fais connaître ! Aie donc confiance en moi, je ne te tromperai pas plus cette fois que l'autre, et ne crains pas de me faire des promesses, si je t'en demande.

-Mademoiselle de Liron cessa de parler à ce moment, elle laissa aller sa tète sur l'épaule de son ami.

— Je m'arrête un instant... dit-elle en parlant avec peine, la respiration me manque...

— Garde le silence, ô ma Justine ! lui répondit Ernest en la soutenant dans ses bras; ne parle pas, cela te ferait mal.

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Elle resta près d'un quart d'heure observant le silence, qu'elle n'interrompit que pour réclamer des soins de son ami. Tantôt c'était pour supporter sa tête, une autre fois elle désira qu'il raffermît l'oreiller sur lequel elle s'appuyait pour se maintenir sur son séant, et enfin elle demanda n boire.

— Merci, lui dit-elle, je me sens mieux. Donne-moi ta main, Ernest, pose-la ici ; sens-tu comme mon cœur bat?

En effet, la violence des pulsations était telle qu'Ernest n'osa en rien dire. Il baisa doucement la main de sa cousine, et elle comprit qu'il était effrayé, car les caresses des amants se modifient connue leurs pensées.

— Figure-toi, ajouta-trolle, que quelquefois pendant la nuit, le bruit que fait mon cœur me réveille.

— Pauvre amie !

— Ne me plains pas trop, ce réveil a quelques douceurs. Oui, et cela t'étonne? Oh 1 si tu savais quand ce mal a commencé et tout ce qu'il me rappelle !

Elle lui serrait la main en prononçant ces mots.

— Pendant ton absence je n'en ressentais jamais les atteintes sans que tu ne devinsses en quelque sorte présent à mes yeux. Aussi mon mal, ce mal qui me tuera peut-être, je l'aime I Toujours mes douleurs sont acompagnées de joie, et je crois que j'éprouverais du regret si je guérissais entièrement.

Ernest pressa Justine dans ses bras, et ils confondirent leurs larmes.

— Soyons sages, dit mademoiselle de Liron, qui se replaçait sur son oreiller en essuyant ses yeux; nous oublions les ordonnances des médecins, et vous particulièrement, Ernest, à qui on en a confié l'exécution. Soyons sages, mon ami; il me semble que nous touchions un point fort sérieux, car il ne faut pas perdre de vue le grand voyage que je vais peutêtre faire, et les précautions que nous avons à prendre en nous quittant. Je t'ai dit des choses bizarres sur le mariage, mon Ernest ; mais, tu dois t'en souvenir, elles ne s'appliquaient qu'à moi seule. Le destin m'a jetée hors de la société; et ce qui la remplace pour nioi, c'est toi, toi qui as été

et qui es ma règle, ma lui suprême. Sans toi, sans l'intérêt que je prends à tout ton être, je ne comprends plus rien à la vie. Aussi, comme dici à peu de temps je ne te serai plus utile à rien, voilà encore une des raisons pour lesquelles j'aime mon mal ; j'espère qu'il mettra fin à mon amour, à ma vie et aux embarras innombrables que je te causerais infailliblement. Ne m'interromps pas, Ernest... Non, je ne t'écoulerai pas, dit mademoiselle de Liron eu se bouchant les oreilles, cuira&.se ton cœur pour m'entendre, et laisse-moi continuer; j'ai failli te jouer le mauvais tour que m'a fait le destin ; mais, grâce au ciel, je m'en suis aperçue à temps, et je t'ai rendue à ce monde, où tu es heureusement placé. Ah ! ne t'attends pas a des semblants de modestie de ma part ! Je suis joyeuse, fière, triomphante de ce que j'ai fait pour toi ! C'est l'amour que tu m'as inspiré qui m'a guidée. Aujourd'hui, comme il y a un an, j'ai donc acquis des droits sur ton cœur, sur ton âme. Aujourd'hui, comme il y a un an, parce que tu es reconnaissant, généreux, je ferai encore usage a l'instant même de ces droits.

— 0 Justine ! que vas-tu dire? s'écria Ernest.

— Je veux, continua mademoisellede Liron, sans écouter cette question, je veux que tu te prépares a l'idée de notre séparation.... mais ma langue a été timide, c'est de ma mort que je voulais dire.

— Justine ! Justine ! a quelles épreuves me mettez-vous? répéta plusieurs fois Ernest.

— Continuons, continuons sans nous troubler, reprit mademoiselle de Liron ; toutes mes dernières volontés ne te sont pas encore connues. Je veux donc que tu accoutumes ton âme à ma mort ; quant aux regrets que tu éprouveras de ma perte, il serait insensé à moi de te les interdire. Le cœur n'obéit pas a des ordres; mais ta volonté peut beaucoup sur lui, et si tu veux honorer ma mémoire, si les désirs que je forme en ce jour et le souvenir que tu en conserveras te sont chers, fais que tes regrets se transforment en courage; souviens-loi que ta Justine serait mécontente si elle te voyait céder sous le poids du chagrin et néghger les soins que tu dois prendre de ta santé, de ton état et de la culture de tes

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talents; le ciel t'a doué, Ernest, de qualités éniinentes; développe-les, utilise-les, c'est un devoir sacré pour un homme. N'est-ce pas, mon ami, ajouta-t-elle en lui prenant la main, n'est-ce pas que tu feras tous tes efforts pour armer ton cœur de ce courage?

— Oui, Justine, je te le jure.

Mademoiselle de Liron baisa plusieurs fois le front, puis les yeux humides de son cousin.

— Ah! continua-t-elle, que notre amour est grave, Ernest ! mais t'aperçois-tu aussi comme il est devenu suMime? T'en souviens-tu? tu me disais il y a un an : « Je vous ai aimée d'abord connue une mi-re, je vous ai bientôt cliérie conmie une sœur. » Eh bien ! depuis que j'ai été ton amante ! il y a huit jours encore j'avais pour toi la tendresse d'une sœur, mais aujourd'hui je sens que mon amour po\ir toi redevient celui d'une mère; ce titre seul peut en caractériser la puissance et la nature. Viens, Ernest, viens dans mes bras, que je retrouve mon enfant !

— Ne vous agitez pas ainsi, disait Ernest en répandant des larmes; au nom du ciel, épargnez vos jours 1

— Je ne redoute plus rien a présent. Je n'ai plus que quelques mots à dire pour avoir achevé ma tâche; demain peutêtre la parole, la raison, la vie môme me manquera; profitons donc des instants qui nous restent.

— 0 Dieu ! ménagez vos jours, répéta Ernest, ménagez-les.

Mais mademoiselle de Liron sans s'émouvoir lui répondit :

— Ne t'en mets pas en peine et porte toute ton attention à mes dernières volontés, mon enfant.

Ces paroles, prononcées avec l'accent de l'autorité et de la tendresse, avaient quelque chose de si auguste, qu'elles commandèrent à Ernest un respectueux silence. Alors soulevant de sa main la tète de celui qu'elle n'appelait plus que son enfant, mademoiselle de Liron lui dit :

— Regarde-moi 1... te sens-tu venir le courage? ton cœur s'est-il raffermi? et penses-tu sérieusement h agir conformé-

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meut il mes vœux quand je ne serai plus?... Réponds-moi, mon enfant.

— Oui, dit enfin trnest en touchant respectueusement de ses lèvres la main de sa cousine.

— Parmi ces voeux, continua-t-elle, il en est un que je ne t'ai pas encore exprimé, et voici le moment de te le faire connaître. Oui, Ernest, je désire que tu te maries. Tu dois sentir que, sans prescrire de bornes fixes au chagrin, aux regrets qu'il est impossible que tu n'éprouves pas après moi, cependant j'attends de la raison, do ton courage, de ton amour pour moi enfin, de grands efforts pour en tempérer la violence et la durée. Je te le répète donc : je dégire que tu te maries. 11 serait fâcheux que toute ta vie ne s'appuyât plus que sur des souvenirs, et je quitterais la mienne avec amertume si je pouvais croire que toute la tendresse que je t'ai montrée put. dans l'avenir, étouffer Tespérance d'un autre bonheur ! Nous avons passé ensemble le temps des folies de l'adolescence; il se trouve qu'elles ont rempli, complété ma vie ; c'était là ma destmée. -Mais à présent, Ernest, que tu as jeté 1» gourme de ton cœur, évite les routes détournées et reprends le grand chemin de la vie. Je n'exige de toi ni serment ni promesses, mais, tu m'entends? je désires que tu te maries.

Elle se tut et laissa tomber sa tète sur son oreiller. Ernest tenant une de ses mains resta assez longtemps lui-même silencieux et immobile. Les dernières paroles de mademoiselle de Liron retentissaient au fond de son cœur, et tout l'avertissait qu'un événement funeste allait bientôt mettre son courage à de rudes épreuves. Les yeux de la malade étaient fermés, sa ligure était pâle, et la régularité de sa respiration difficile était souvent interrompue par des plaintes douloureuses. Ernest approcha doucement sa tète de la sienne, elle ouvrit les yeux.

— (Comment vous sentez-vous? lui demanda-t-il.

— Mal, mon ami, répondit-elle, puis elle, ajouta :

— Quelle heure est-il? Comme il hésitait 'a répondre :

— Regardez "a la montre.

Et en parlant ainsi, elle indiquait du côté de la cheminée. Ernest alla voir, et revint sans rien dire.

— Est-ce qu'elle est arrêtée? demanda assez vivement mademoiselle de Liron.

Le silence d'Ernest ne lui laissa plus de doute.

— Allons, dit-elle comme se parlant à elle-même, et en coupant ses phrases sans suite : c'est un oubli... la voilà arrêtée 1... si elle ne fait plus de bruit, c'est qu'alors... c'est que décidément la véritable heure est venue...

Ernest, qui la vit défaillir, l'entoura de ses bras pour l'assujettir sur son oreiller; puis, efïrayé de l'état de faiblesse où elle était tombée, sans la quitter des yeux il s'éloigna un instant d'elle pour aller sonner Mariette. Cette fille ne tarda pas à paraître, et Ernest eut quelque peine h lui faire réprimer les signes de douleur qu'elle donna en apprenant l'état 011 était sa maîtresse.

— Faites monter votre mari à cheval, lui dit Ernest ; et qu'il le laisse à M. Tilorier à Clermont, pour qu'il vienne ici en toute hâte!

— Mais M. Tilorier est ici, monsieur.

— Comment ?

— Il est arrivé il y a deux heures en disant quMI passerait la nuit ici; il est en bas dans la salle, étendu sur deux chaises.

— Dites-lui de monter.

Mariette obéit et rentra bientôt avec le médecin, qui, en effet , bien qu'il ne fut que trop certain que tous les secours de son art seraient inutiles , était venu pour être là auprès d'elle. Il regarda attentivement la malade, anpi-ocha son oreille de sa poitrine, lui tâta le pouls, et resta immobile et muet, tandis qu'Ernest et Mariette cherchaient vainement à lire quelque chose dans ses yeux. L'inquiétude d'Ernest s'était tellement accrue par ce silence, qu'il ne put la contenir plus longtemps. Il s'écarta du lit, fit un signe à M. Tilorier, qu'il conduisit dans la partie la plus reculée do la chambre , et là , lui demanda ce qu'il pensait de la malade. Le médecin baissa les yeux, secoua doucement la tête et ne dit mot.

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— Mais enfin , que peut-on lui faire ? N'est-il rien que l'on puisse lui donner comme soulagement?

M. Tilorier tourna nonchalamment la tète vers le guéridon sur lequel étaient plusieurs fioles de médicaments , et après en avoir pris une comme au hasard :

— Tenez , dit-il , faites-lui prendre une cuillerée de ce calmant.

Et il alla se jeter dans un fauteuil pour dérober aux assistants les larmes qui roulaient dans ses yeux.

La nuit fut longue et douloureuse pour tous. Les suffocations de la malade devenaient toujours plus fréquentes, et vers les trois heures du matin , où la parole lui revint par instants, on s'aperçut qu'elle avait du délire. Après avoir consulté Ernest, M. Tilorier sortit et rentra bientôt accompagné du curé de Chamaillères. On fit les prières d'usage autour du lit de mademoiselle de Liron. Tout le monde était à genoux, excepté Ernest, qui, placé derrière l'oreiller de sa cousine , la soutenait presque toujours par-dessous les bras, afin qu'elle pût respirer moins douloureusement. Dans de semblables malheurs, rien n'augmente le courage et la résignation comme les soins pénibles et fatigants que l'on est obligé de donner à un mourant qui nous est cher. M. Tilorier et Mariette pleuraient ; mais à mesure que l'instant fatal semblait s'approcher, Ernest rassemblait toutes les facultés de son âme , toutes les forces de son corps , pour aider sa chère mourante à quitter la vie le plus doucement possible. La tète placée entre celle de sa cousine et son épaule, il écoutait, il interrogeait en quelque sorte ses douleurs, et par le balancement de ses bras, il obéissait, tout en les modérant , aux divers mouvements que les vicissitudes du mal lui faisaient prendre. Mademoiselle de Liron ne laissait plus entendre habituellement que des plaintes, et, par instants, des mots sans suite. Les intervalles oii son esprit redevenait lucide étaient rares et courts. Une fois, elle mit ses mains sur celles d'Ernest, qu'il tenait croisées sur la poitrine de mademoisellle de Liron pour la soutenir. Comme elle ne pouvait voir la figure de son cousin placé derrière :

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— C'est vous, Ernest, dit-elle, <iae je sens, n'est-ce pas?

— Oui, lui répondit-il.

— Ne me quittez plus , ajouta- t-elle ; puis elle retomba dans rabattement.

Il s'était à peine écoulé un quart d'heure qu elle sembla reprendre de l'agitation. Ernest avait retiré momentanément son bras gauche d'auprès du corps de sa cousine, pour faire cesser l'engourdissement que des efforts prolongés et le défaut de mouvement y avait causé. ]^a pauvre malade, comme si elle eût été jalouse de ces derniers secours que son ami lui donnait, tout en murmurant des plaintes confuses, porta sa main avec brusquerie et inquiétude là où elle voulait retrouver celle qu'elle n'y sentait plus. Ernest la comprit, et glissa de nouveau son bras autour d'elle. Dès qu'elle le sentit , elle le pressa avec assez de force encore ; mais lorsqu'elle voulut exprimer sa joie , elle ne put articuer clairement aucune parole , et depuis lors elle ne parla plus.

Cependant Mariette, appuyée sur le pied du lit, pleurait silencieusement en regardant sa maîtresse , tandis que M. Tilorier, assis au fond de la chambre et dissimidant la direction de son regard, observait toutefois avec une inquiétude croissante les progrès de l'agonie. Mademoiselle de Liron ouvrit deux ou trois fois les yeux comme font les mourants lorsque de la porte du néant on dirait qu'ils interrogent l'avenir. Sans faire de bruit, le médecni se leva et fit quelques pas vers le lit. L'attention que Mariette porta à cette action arrêta ses larmes, et lù-nest, à qui l'émotion du médecin n'était pas échappée non plus, redoubla de prévoyance auprès de la malade. Elle souffrait ; on s'en apeicevaif à ses mouvements convulsifs , à ses plaintes sourdes. Tout à coup elle laissa échapper des gémissements. Comme M. Tdorier se retira de quelques pas en portant la main sur ses yeux , Ernest, dont la position ne lui permetiait pas de suivre les altérations du visage de sa cousine , refoula vivement les oreillers derrière elle pour la maintenir dans la même attitude , et se laissa glisser a genoux sur le devant du lit pour lavoir. Il arriva juste au moment où elle respirait encore ;

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mais après (|i.ielinics secondes, il recul sur son friiiii li; dernier souffle quelle exhala. M. Tilorier el .Mariette tombèrent a genoux, el tous les trois restèrent silencieux dans cette position pendant plusieuis minutes.

Ce fut Ernest qui se releva le premier el qiu rompit le silence :

— Elle est morte, dit-il.

.M. Tilorier et lui se jetèrent dans les bras l'un dr 1 autre, et .Mariette cumniença à sangloter, puis a pleurer à chaudes larmes.

Ernest ne pleurait point, il ne s'était pas attendu a ce que la mort serait si prompte, el son àme renfermait un surcroît d'énergie qui n'avait pas été employé; seulement sa bouche devint anière. Après avoir pris deux gouttes de vinaigre , il retourna vers le corps inanimé de mademoiselle de Lirou , lui ferma les yeux, et se tourna ensuite vers M. Tilorier, auquel il exprima par ses gestes le désir de rétablir un peu d'ordre dans tout ce qui entourait la défunte ; le médecin l'aida, le dirigea même pour remplir ce premier devoir.

Ainsi mourut presque subitement mademoiselle Justine de Liron.

Les relations qu'Ernest avait eues avec elle, le besoin impérieux de la remplacer dignement auprès de son oncle d'abord, et ensuite envers tous les gens de la maison, firent sentir a ce jeune homme l'obligation de revêtir sa douleur de décence. Dès que sa cousine eut fermé les yeux, l'àme d'Ernest prit donc une existence, une force nouvelle, pour s'élever au-dessus des faiblesses de la douleur vulgaire. Les conseils de mademoiselle de Liron, qui jusque-là n'avaient pénétré qne son cœur, frappèrent tout à coup sa raison, et il sentit qu'elle l'avait fait homme, et qu'elle l'avait investi de la dignité de chef de famille.

L'àme de celte excellente personne a pu se réjouir, à ce moment et depuis, de son ouvrage. Ernest ne fit plus rien dans sa vie sans s'assurer mille et mille fois par la réflexion «{ue sa conduite mériterait l'approbation de sa cousine, el mademoiselle de Lirou fut toujours [tour cet Iionnue un véritable ange gardien .

Au moment de sa mort, M. de Thiézac, averti depuis quelque temps de sa maladie, était venu revoir Ernest , lui oilrir ses services , ses conseils , pour les affaires de la succession de son oncle, dont la raison était tout à fait altérée. Sensible à cette marque d'intérêt , Ernest avait accepté ces offres avec reconnaissance , et il s'établit entre ces deux hommes des relations d'amitié sincère.

Le vieux M. de Liron mourut peu de jours après sa fille. Par son testament , dont il ét^it facile de s'apercevoir que mademoiselle Justine de Liron avait dirigé l'esprit et arrêté même les détails, il faisait Ernest de P*** son héritier.

M. de Thiézac ne borna pas les marques de l'attachement que lui avait inspiré Ernest aux soins qu'il prit de l'éclairer et de l'aider pour mettre toutes ses affaires de succession en règle. Il avait encore eu l'attention délicate d'écrire à M. N***, le ministre des relations extérieures à Paris, pour le prévenir des malheurs qu'Ernest avait éprouvés , et du besoin que ce jeune homme avait d'une prolongation de congé pour tranquilliser son âme et régler les intérêts de sa nouvelle fortune. Ces démarches avaient eu un plein succès, et M. N*** n'avait rappelé Ernest auprès de lui que d'après l'avis que lui avait donné M. de Thiézac.

On n'entrera pas dans de plus amples détails sur ce qui touclie Ernest. On dira seulement que ce jeune homme, rappelé à Paris , courut pendant sept ans la carrière diplomatique. La gravité que son caractère avait prise depuis la mort de sa cousine porta ses goûts vers les études sérieuses. Pendant les voyages qu'il fit en Amérique et en Europe, il eut l'occasion de perfectionner la connaissance qu'il avait déjà de plusieurs langues, et il s'est adonné particulièrement à l'étude de l'histoire. La plupart de ses loisirs étaient employés à des travaux dont on verra peut-être les résultats un jour.

Tout ce qu'il pouvait y avoir d'ambition dans l'ame d'Ernest ne s'appliquait pas h la recherche du pouvoir ou d'une grande fortune. Aussi , avec la capacité remarquable qu'il avait pour les affaires , ne fit-il pas , comme on dit vulgairement, son chemin. Son esprit recherchait naturellement Té-

tude , et son cœur avait besoin d'aimer en repos. Le tracas des affaires, qui lui avait été fort utile après la mort de mademoiselle de Liron, lui devint desagréable lorsque le temps eut permis a son âme de chercher une situation fixe pour passer sa vie aussi heureusement qu'il est possible.

Il revint en Auvergne, revit avec émotion, mais non sans plaisir, ses biens de Chamaillères, et alla faire visite à M, de Thiézac dans les environs de Saint-Flour. Ce fut là , dans la famille de cet homme aimable et sincèrement bon , qu'il trouva Toccasion de remplir le dernier vœu que mademoiselle de Liron avait formé pour lui, avant de mourir. .M. de Thiézac avait chez lui une nièce de sa femme , jeune personne de dix-sept, dont les grâces étaient, comme son caractère , faites pour attirer l'attention de ceux qui la voyaient. M. et madame de Thiézac eurent l'idée d'un mariage , presque aussitôt qu'ils virent Ernest dans la maison. Elise, leur nièce , y pensa aussi , comme cela arrive à toutes les jeunes personnes quand elles voient un homme à marier. Pour Ernest, l'idée ne lui en vint que plus tard, et lorsqu'il se détermina à faire cette union , il y eut de sa part plus de raison que d'amour.

Enfin il se détermina à prendre le grand chemin de la vie, comme lui avait dit sa cousine, et il fut raisonnablement heureux, chose bien rare.

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