CHAPITRE PREMIER
C'étaii au mois de décembre; toutes les horloges de Rome sonnaient dix heures, au milieu du silence de la nuit. Un carrosse noir, dont les rideaux étaient fermés, et derrière lequel étaient montés des laquais, ainsi qu'aux portières, faisait entendre un bruit sourd, en roulant dans les rues solitaires et obscures qui conduisent de la place Navone au palais que les papes habitent l'hiver. Arrivé a la rue de la Daterie, dont la montée est rapide, Féquipage ayant pris le pas, ne tarda point à être entouré de quatre hommes placés on vedette, qui, remontant silencieusement auprès des chevaux, servirent de guides au cocher pour entrer dans le palais Quirinal, dont la porte s'ouvrit doucement et se refenna de même sitôt que la voiture Feut franchie.
Tous les domestiques mirent pied à terre et coururent à une petite entrée près de laquelle le carrosse arrêta. Dès que la portière fut ouverte, une femme, à laquelle son embonpoint n'ôtait rien de son agilité, tendit une liasse de papier à l'un des domestiques qui se présenta pour la prendre, et bientôt elle descendit de la voilure, en laissant porter tout le poids de son corps sur quatre de ses laquais, qu'elle maintenait ainsi dans toute l'exactitude d'un service dont elle aurait pu se passer.
Un des serviteurs, celui qui portait les papiers, entra en précédant sa maîtresse, et ce ne fut ({u'après avoir traversé une première pièce, que l'on parvint dans une seconde qui était éclairée. Tout était prévu, comme on le pense bien, au palais Quirinal eu cette occasion, et le cérémonial eu était
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entièrement banni. Tqutefois, un serviteur particulier du pape, le fidèle Pablo, qu'il avait conservé avec lui depuis sa nonciature en Espagne, prit la liasse de papiers des mains de Tautre domestique, frappa doucement à la porte de la chambre de sa sainteté, Touvrit, entra le premier, et annonça gravement en déposant les papiers sur une table : « Son excellence dona Olimpia. » La dame entra rapidement, puis l'Espagnol se retira tout aussitôt en refermant la porte sur lui.
Personne n'ignore aujourd'hui que les hommes opulents en Italie, que ceux mêmes qui aux richesses joignent encore l'éclat que donnent un nom et les plus hautes dignités, ont en général peu de goût pour le luxe personnel. La somptuosité de leur suite, la magnificence de leurs palais, le brillant de leurs fêtes, ont surtout pour objet de relever ou de soutenir la gloire de leur maison dans l'esprit du public; tandis que pour eux-mêmes, et journellement, ils se contentent des appartements les plus petits, les plus simples, et d'une vie frugale dont beaucoup de particuliers dans le reste de l'Europe ne s'arrangeraient qu'assez difficilement. Quant à leurs manières, elles suivent leurs goûts; et rien n'est si éloigné de toute jactance et de toute afTectation que le ton dont ils traitent les afiaires les plus graves, et dont en conversant ils abordent les sujets les plus élevés. Ce qui frappe surtout à Rome, c'est le contraste de la majesté, de la grandeur imprimée à tout ce qui est public et extérieur, avec la bonhomie , on pourrait même dire le laisser aller qui régnent dans la vie journalière et intime.
La chambre du pape était sans aucune comparaison la partie la plus modeste de tout le palais Quirinal. Le lit, placé en face de la porte d'entrée, était entouré de grandes tentures formant, h chacune des extrémités, une espèce de cabinet fermé, qui correspondaient chacun avec une petite porte à l'intérieur des appartements. Des tapisseries faites eti Flandre couvraient les murs, et outre deux fauteuils à bras, une grande table, et quelques sièges courants, on ne voyait pas d'autres meubles qu'un prie-Dieu surmonté d'un crucifix.
Le pape Innocent X était assis dans l'un des grands fau-
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teuils, et lorsque dona Olimpia entra, le pontife fit un mouvement pour se lever. Mais son grand âge ( il avait soixantequinze ans ) et la promptitude avec laquelle sa belle-sœur porta la main sur la sienne, le forcèrent de ne pas se déranger. « Je sais, lui dit-elle en se débarrassant de sa mantille, que vous avez été un peu incommodé ces jours-ci; moimême j'ai éprouvé une légère indisposition ; mais j'ai appris ce malin que vous étiez mieux ; et quant à moi, je suis parfaitement remise.
— Savez-vous bien, chère sœur, dit le pape, qu'il y a deux jours que je ne vous ai vue? Approchez-vous donc de moi; asseyez-vous là, sur ce fauteuil, et donnez-moi votre main.» Olimpia obéit, et le vieillard, après avoir éprouvé un petit tremblement dans les membres, accident qui se manifestait toujours quand il était ému, soit de plaisir, soit par la colère, ajouta : « En vérité, il me tardait de vous revoir. Ne restez pas si longtemps, chère sœur, sans venii' m'aider de vos lumières. Il y a bien longtemps, vous le savez, que je vous ai dit pour la première fois que je ne puis rien faire sans vos conseils, que je ne puis me passer de vous.
— Votre sainteté s'exagère l'importance de mes humbles services.
— Je vous en prie, chère sœur, bannissons entre nous ces formules de cour. Nous sommes ici chez nous, en famille; appelez-moi frère.
— Allons, remettez-vous, frère, dit Olimpia en passant légèrement ses belles mains sur celles d'Innocent, et causons un peu de ce qui vous intéresse. »
Après avoir dit ces mois, elle roula son fauteuil en face de celui qu'occupait le pontife, de manière à ce qu'ils pussent poursuivre leur entretien plus facilement. Cette disposition des deux meubles, à laquelle Olimpia ne manquait pas de se conformer quand elle était en bonne humeur, était une invention du pape, qui prétendait, non sans raison, que pour saisir toute la portée de ce que dit un interlocuteur, il faut en lire une bonne partie dans ses yeux. Dona Olimpia n'était plus jeune, mais grâce au privilège que la nature a accordé à un grand nombre de femmes des états Romains , elle
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avait été charmante de fort bonne heure, et elle était trèsbelle encore à un âge oii la plnpart dos femmes d'Europe et des autres parties du monde ont déjà perdu depuis longtemps toute espèce d'éclat. Sa taille était médiocre, comme il convient à une personne de son sexe. Elle avait de l'aisance et de la dignité dans les mouvements, et malgré quelque peu d'obésité, qui entre forcément dans les conditions de la beauté des femmes quand elles la conservent après l'âge de quarante ans, elle se montrait très-alerte et très-vive quand elle sortait de la majestueuse gravité qui distingue les dames romaines.
La physionomie belle et piquante de dona Olimpia était donc un beau miroir sur lequel le ponlife aimait h suivre les plus légères ondulations de la pensée.
« Eh bien, dit-il en se laissant aller sur le dossier de son fauteuil, que se passe-t-il dans notre ville de Rome, et que font les Romains?
— Les Romains! ils ne vous épargnent guère; pas plus que moi, du reste.
— En vérité! Et que disent-ils de nous? demanda le pape en accompagnant son interrogation d'un rire assez prolongé.
— Oh! vous le savez bien... Mais voici une plaisanterie en latin qui s'adresse à moi personnellement. » En parlant ainsi, dona Olimpia se souleva de dessus son siège pour prendre un petit papier de la liasse posée sur la table, et elle le remit au pape, qui se prit à rire de nouveau en le parcourant des yeux '. Comme il ouvrait la bouche pour le lire allante voix, dona Olimpia l'interrompant: « Saint-père, lui dit-elle, vous savez bien que mon éducation a été trèsnégligée et que je suis restée fort ignorante. Permettez-moi de profiter de ce que je n'ai jamais lu un mot de latin, excepté celui des offices, pour ignorer le mauvais jeu de mots que l'on a fait sur mon nom. J'ai voulu que vous en prissiez connaissance, parce qu'il m'est revenu aux oreilles un bruit
' On Irciiiva sur la statue do Pa<(|uin, voisino du palais l'aiilili, ijuVicrupail diiua (olimpia, ro? iTint* pu laliii : Olim-pin ; ntinr ùtlpùi.
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que vous ne devez pas ignorer. Celte plate plaisanterie a t'ait fortune, non-seulement parmi la canaille de Rome, mais jusque dans le palais des ambassadeurs des puissances étrangères. Et je sais qu'hier, chez le marquis de Fontenay, tous les Français, si tenaces dans leurs volontés et si légers dans leurs manières, ont débité mille extravagances à ce sujet. »
Cette dernière phrase, qui avait rendu le pape plus grave, finit par lui faire éprouver un petit mouvement convulsif de colère. Mais Olimpia , lui touchant légèrement la main : « Allons, frère, dit-elle, conservez donc un peu de calme ; vous êtes vraiment comme un enfant. N'oubliez donc pas que vous êtes cliargé de gouverner le premier empire du monde, et que vous devez regarder d'un œil non pas irrité, mais miséricordieux, ceux inèuie qui portent atteinte à votre sainteté...
— Mais vous, sœur, c'est vous que Ton insulte !
• — Eh bien , loin de m'en plaindre, j'en suis joyeuse. Laissez-les, frère, épuiser sur molles traits de leurs satires, le fiel de leurs injures, le poison de leurs blasphèmes; que j'aie le bonheur d'être l'humble égide sur laquelle viendront se fixer leurs armes impies, et je me glorifierai des blessures que j'aurai reçues pour vous, en servant de but à vos ennemis. Mais restons calmes, et veillons aux intérêts du saintsiége. »
Le pape joignit les mains, baissa d'abord la tête, puis élevant bientôt après ses regards vers le ciel, comme pour le remercier, il les reporta sur sa belle-sœur, dans l'attitude de quelqu'un qui se préjiare à recevoir un avertissement céleste.
« Vous avez pour secrétaire d'état, continua dona Olimpia, un homme fort habile sans doute, et dont j'apprécie singulièrement les lumières; mais Pancirole manque à mon sens de netteté dans ses vues, et surtout de clarté dans ses discours.
— Sœur, interrompit brusquement le pape, Pancirole est un homme...
— Entièrement dévoué à votre sainteté, je le sais, mais qui, par un seiilimoiit qui l'honore au fond, évite toutes les
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occasions'de travail avec vous, sous prétexte de ménager votre santé. Cependant, et parfois, vous en avez souffert, ainsi que le gouvernement du sainl-siég-e; il vous a accablé de détails à l'occasion d'affaires contentieuses d'un intérêt fort secondaire, sans parler jamais de ce qu'il vous importe surtout de connaître : de l'ensemble et de l'enchaînement de ce qui s'est passé depuis que vous êtes sur le trône. Voilà quatre ans environ que vous régnez; or il est bon de savoir d'où nous sommes partis et où nous en sommes arrivés, car selon toute apparence il nous faudra bientôt prendre une marche toute différente de celle que nous avons suivie. Ecoutez un peu patiemment, poursuivit dona Olimpia, qui vit les sourcils du pontife se froncer; rappelez-vous qu'à la mort d'Urbain VIII, votre prédécesseur, malgré tous les efforts de ses neveux, soutenus par la FrancCj il leur fut impossible de persuader au conclave de nommer un pape qui, en soutenant leur famille rapace, éternisât les exactions et les rapines que les cardinaux Antoine et François, ainsi que tous les Barberins, avaient exercées en Italie pendant le règne de vingt-un ans de leur oncle. En vous exaltant sur le saint-siége, on vous imposa tacitement la condition de mettre un frein au népotisme, et de faire rendre gorge aux Barberins des trésors immenses qu'ils avaient amassés.
Fidèle à cet engagement qui vous fit accueillir avec transport parla chrétienté et tourna h l'avantage des intérêts spirituels et temporels du saint-siége, vous n'avez pas tardé à vous déclarer contre les Barberins, et à faire rechercher tous les actes de leur administration pendant le pontificat de leur oncle. Vous ne l'ignorez pas; plus de deux cents gouvernements, dignités, offices, abbayes et bénéfices, dont les revenus étaient absorbés par cette famille, sont rentrés à la disposition du saint-siége et ont été distribués entre les véritables défenseurs de l'Eglise romaine, par la juste répartition qu'en a faite votre sainteté.
— C'est vous seule, ma sœur, qui avez pris tous ces soins!
— 3'ai suivi votre intention : heureuse encore en cette occasion, si j'ai pu vous délivrer des ennuis pesants que
causent de pareils travaux. Après ces mots Olinipia baissa doucement la tète en signe de respect et continua :
Tous les Barberias, frappés de crainte et poursuivis par la l)aine publique, s'échappèrent de Rome. Midgré la bidlepar laquelle vous fîtes défense aux cardinaux de sortir- sans ordre de rétat ecclésiastique, Antoine s'enfuit en France, et peu de jours après, son frère le cardinal François, puis son cousin Tadée Barberin, qui sut si bien amasser l'or à Palestrine pendant son gouvernement de Rome, l'y rejoignirent, traînant avec eux toutes celles de leurs richesses qtii étaient transportables; et vous savez qu'elles s'élèvent à des sommes immenses.
— A quatre millions de ducats d'or, selon l'évaluation de Pancirole.
— Plus encore ; mais peu importe. La France prit fait et cause pour les Barberins, ou au moins se servit de leur exil comme d'un prétexte pour jeter des embarras dans la politique du Vatican. Elle exigea de vous leur rappel en Italie. Bien plus, elle prétendit qu'on les réintégrât dans tous les bénéfices dont ils avaient joui. Mais vous fûtes courageusement habile dans les refus constants que vous avez opposés à cette bienveillance hypocrite. Voyant que cette ruse était sans effet, Mazarin crut devoir y substituer la force et la violence ; et une flotte française fut envoyée pour soutenir l'autre partie de l'armée qui faisait le siège d'Orbitello '. Le projet qu'avait le cabinet de France de nuire aux Espagnols à qui cette place appartenait, et surtout le désir de s'approcher de Rome pour vous faire des menaces phis pressantes, ne fut pas satisfait cette fois, puisque les Français furent forcés de lever le siège. ]\lais, toujours plus persévérant et plus implacable dans ses projets, Mazarin compta pour rien cet échec, remit des vaisseaux en mer et fit emporter d'assaut, deux mois après, Porto-Longone et Piombino.
— Ce monstre de Mazarin! s'écria le pape en se soulevant avec vivacité sur son siège.
— Ah ! mon frère I reprit dona Olimpia après avoir calmé le
' En Toscane.
pontife, vous savez que je nvabstiens toujours de rupiieler les événements tristes quand ils sont accomplis et sans remède. Toutefois il serait fâcheux que leur expérience demeurât inutile pour l'avenir. Comme vous j'ai ressenti vivement le tort et l'injure que Mazarin faisait h notre famille en s'emparant d'une place, d'un bien qui appartient a votre neveu, à njoH gendre, le prinee de Piombino ' ; comme vous j'ai gémi de voir les Espagnols, nos alliés les plus fidèles, chassés de deux forteresses protectrices de Rome, par les Français, auxquels nous ne devons jamais nous fier. Mais, mon frère, l'homme que le ciel a choisi pour gouverner les natituis de la terre doit mettre tous les intérêts secondaires de côté, et surtout ne pas se faire d'illusion sur Vétat jjrésent des circonstances, afin d'en tirer tout le parti possible. A^ius n'ignorez pas le motif secret qui rend Mazarin si acharné à nous nuire.
— Ce drôle-là, il faudrait encore créer son frère cardinal ; c'est déjà bien assez qu'il soit archevêque.
— Je n'aime pas à vous voir dans cette disposition d'esprit, dit doua Olimpia, qui ai)rès s'être levée se promena lentement dans la chambre en continuant de parler : c'est en se laissant aller ainsi à sa mauvaise humeur que l'on risque de commettre des fautes irréparables.
— Allons, c'est bien ! prenez Mazarm sous votre protection; il ne vous manquera plus que de plaider en faveur de la famille Barberine et de sacrifier l'Espagne à la France. C'est un beau marché que nous ferions là. »
Innocent en s' agitant sur sou siège répéta plusieurs fois celte même observation en la retournant sous plusieurs formes différentes, sans que dona Olimpia répondît un seul mol. Elle était dans un des angles de la chambre, immobile et la tète inclinée comme quelqu'un absorbé dans des réflexions ([ui l'isolent complètement. Celte inunobilitéetle silence durèjent assez longtemps pour que le pape, à qui la position de son fauteuil ne permettait pas d'apercevoir dona ()lin)pia, se retournât plusieurs fois avec une curiosité inquiète, pour démêler dans l'attitude de sa belle-sœur la disposition desprit où elle pouvait être.
' Kicolo Lndovisio.
bUNA ULIMI'IA. JOl
Ces niouveiiioiits répétés n'échappèifiit pas a lœil observateur d'Olimpia, qui altendit que la colère du pape se fùi entièrement changée en inquiétude pour lui adresser la parole de nouveau.
Elle fit encore lentement quelques pas dans la longueur de la chambre; puis, étant venue se placer à quelque dislaiicc du pape, sur lequel son regard profond et pénétrant se fixa, elle lui dit enfin :
« Si ma mémoire ne me trahit pas ( au surplus j ai là les dates dans mes papiers ), le cardinal Antoine Barberin sesl enfui en France quelques jours avant le h décembre J6^o, (juc vous avez lancé la bulle d<' défense de la sortie des cardinaux des états de FEglise?
— Oui... répondit le pape, imiuiel de faire une réponse positive à une question dont il cherchait vainement le but.
— C'est au mois de janvier suivant, continua sa bellesœur, que Fi'ançois et Tadée Barberin, malgré votre bulle, et bien que nous fussions tous prévenus de leur départ h demi clandestin, ont fait transporter leurs caisses remplies de richesses curieuses, d" antiques et de tableaux de prix, à Civita- Vecchia, pour les expédier pour Marseille pt passer eux-mêmes en France ?
— Je crois... que... oui... répondit celte fois le pape.
— On fit assiéger Orbitello. L'entreprise ne réussit pas. Souvenez-vous qu" alors je vous engageai, non par inchnation naturelle assurément, mais par prudence, a ne pas courir plus longtemps les chances d'une guerre dispendieuse et dont l'issue était incertaine. Rappelez-vous que je vous donnai le conseil d'user de clémence envers les Barberins, quand il était encore temps de vous en faire un mérite auprès de la France, et de donner le chapeau au frère de -Mazarin pour mettre un terme à une querelle personnelle entre vous deux. Vous vous êtes emporté contre moi, comme vous venez de le faire encore il n'y a qu'un instant; vous n'avez écouté que Panciroie, que son aveugle préférence pour l'Espagne et son aversion pour Mazarin ont toujours fait pencher pour la guerre; et ses espérances comme ses calcnls ont été réduits à rien. Du 8 au 29 octobre, rioiuliinu et l'orti» Lunguuc
étaient tombés au pouvoh* des maréchaux de la .Meilleraie et Duplessis, elle 17 décembre, non-seulement vous aviez pardonné aux Barberins, mais vous aviez fait lever le séquestre de dessusleursbiens. Tenez, ajouta Olimpia en tirant delà liasse un papier qu'elle présenta au pape, voyez si je me trompe. »
La feuille tomba sur les genoux d'Innocent, qui n'y porta ni les mains ni les yeux.
« Sœur! vous m'accablez, dit-il k voix basse.
— Moi? Pamphile, s'écria dona Olimpia en se rapprochant avec vivacité de son beau-frère, dont elle prit les mains dans les siennes, moi, vous accabler? moi, chercher k vous faire de la peine? vous ne pouvez le croire. Ah! frère! ajouta-t-elle en se penchant vers lui de dessus le siège siulequel elle s'était replacée, l'expérience a bien dû vous prouver que toutes les actions de ma vie, depuis que je vous connais, n'ont eu d'autre but que de contribuer à votre bonheur et à votre prospérité. Jamais amitié n'a été plus sincère, plus forte et plus constante que celle que je vous porte, et l'inflexibilité même des raisonnements que j'ai cru devoir choisir pour vous convaincre, est la preuve que l'attachement que je vous ai voué n'est rien moins qu'ordinaire. »
Cette femme avait l'éloquence de la passion, et c'était moins encore ses paroles que la manière dont elle les laissait échapper de ses lèvres, qui lui donnait une puissance irrésistible. Tout en parlant, elle pressait les mains et les genoux tremblants du pape, et lorsqu'elle eut prononcé les derniers mots, elle resta la tête portée en avant et le regard fortement dirigé sur celui du pontife, en laissant lire à la fois sui" son visage tout ce que l'espérance et la crainte, se disputant lo cœur d'une créature humaine, peuvent faire naître de trouble et d'anxiété.
La passion rajeunit momentanément, et cette fois elle fit resplendir la physionomie de dona Olimpia d'une incomparable beauté.
Le pape éprouva une émotion qu'il ne put dissimule. Elle s'accrut eîicore lorsque Olimpia, à qui cette circonstance n'était point échappée, laissa percer un rayon de joie et d'espérance par le plus doux sourire.
Il y eut un moment de silence, pendant lequel Olimpia, selon l'usage du pays, baisa respectueusement l'une des mains dlnnocent, tandis que de l'autre le pontife arrêtait quelques larmes prêtes à s'échapper de ses yeux.
« Que désirez-vous, Olimpia? dit enfin Pamphile d'un ton de voix altérée.
D'abord de ne point essuyer de refus, répondit sa bellesœur avec cet accent de mutinerie gracieuse et enfantine dont les femmes, si loin de la jeunesse qu'elles soient, ne cessent jamais de faire usage tant qu'elles conservent un reste d'agrément.
— C'est tout naturel; mais après?»
Olimpia se tournant vers la table, chercha dans la liasse un papier que le pape s'apprêtait à prendre, mais qu'elle retint en disant : «Vous ne lirez ma requête que quand vous m'aurez prorais d'y faire droit et de l'approuver.
— Ah ! cela est un peu fort!
— Eh bien, dit la postulante, qui remit en souriant le papier sur la liasse, n'en parlons plus.
— Allons, donnez-moi dune ce papier.
— Pas du tout.
— Mais c'est un enfantillage.
— Comme il vous plaira de l'entendre , mais je veux que vous mettiez entière confiance en moi, sans cela je ne vous dii-ai rien; promettez-moi d'exécuter ce que je demande, et vous saurez de quoi il s'agit,
— Mais c'est une plaisanterie que vous faites?
— Pas le moins du monde.
— En vérité, je ne vous ai jamais vue si déraisonnable qu'aujourd'hui.
— Et moi, si peu gracieux que vous l'êtes ce soii-. »
En disant ces mots, plutôt en affectant la légèreté qu'avec sécheresse, Olimpia regarda sa montre. «Il est tard, ditelle; alors elle alla prendre sa mantille, la jeta près des papiers qu'elle remit en ordi-e afin de les rouler, et acheva bientôt tous ses apprêts pour se retirer.
Innocent se sentait mal à l'aise, partagé comme il l'était
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entre l'ennui de faire un refus net à sa belle-sœur, et l'appréhension de se lier par une promesse imprudente.
Cependant tout était préparé, et dona Olimpia, debout entre la table et le fauteuil du pape, repassait ses mains l'une dans l'autre pour enfoncer ses gants, non sans observer avec attention la contenance de sa sainteté.
— Allons, dit-elle tout h coup en mettant la liasse sous son bras, je pars; que Dieu, saint-père, vous accorde une bonne nuit; et elle se dirigea vers la porte.
— Olimpia!... Olimpia! » s'écria le pape.
Elle s'arrêta, revint sur ses pas et se plaça près du pontife sans rien dire.
— Asseyez-vous, et donnez-moi votre i)apier. » Puis éteiidant la main pour le recevoir, il ajouta, en laissant voir sur son visage qu'ilétait disposé à accorder la demande : « Je le veux.»
Dona Olimpia obéit; sa mantille rejetée, elle s'assit, et tira le papier qu'elle présenta sans hésitation au pape.
Pamphile y jeta les yeux avec empressement, et y lut la liste des noms suivants :
Saveli , archevêque de Salerne ; Mazarin , archevêque d'Aix; Cherubini, auditeur de sa sainteté.
Et plus bas :
Vitman, auditeur de la chambre; Raggi, trésorier, et Maldachini.
Malgré tous les eflorts que fit Innocent pour se contraindre et ne pas se livrer a la colère, il ne put y réussir complètement. « Je comprends, dit-il d'une voix émue et entrecoupée; voilà six cardinaux de votre façon... En vérité il ne vous manquera bientôt plus que d'aller prendre possession à Saint-Jean de Latran, madame... Me tendre une pareille enbîiche encore, pour faire tomber le chapeau sur la tête d'un second Mazarin... puis d'un enfant de seize ans comme votre neveu Maldachini! c'est très-mal, madame ; c'.... c'est très-mal.
— Permettez, Pampliile, dit Olimpia avec calme et en mettant ses mains sur celles du pape, qu'un tremblement assez fort agitait; pour peu que vous me soupçonniez d'artilice dans cette circonstance, regardez-vous connue entière-
ItONA OLIMPIA. 1<'.'^
iiiciil dt'gagc do totik^ [iroinessc, mùiiir lacik-, l'iivfis niui. I.a noiniualion de mon neveu au cardinalat vous seniblo i-olle le résultat désire d'une vatiité puérile? n'y souscrivez pas. Je ne me pardonnerais jamais de vous avoir entraîné dans une démarche lâcheuse pour le saint-siége, ma faniilh; ri moi dussions-nous en tirer les plus grands avantages. Croyez-moi, cessons de parler de cette afl'aire, puisqu'il ne vous est pas donné de l'envisager sous son véiilable jour ; elle nous causerait à tous deux des contrariétés qu'il est plus sage d'éviter ; ainsi, qu'il n'en soit plus question. » Elle dit, leprit la liste des cardinaux proposés, des mains du pape, et la déchira.
La grande colère d'innocent commença bientôt à se calmer. Sa belle-sœur, qui depuis si longtemps avait l'occasion d'observer la température si variée de son humeur, prit le parti de rester muette pour le forcer de prendre la yiarole le premier. Le silence fut long, pénible pour tous deux ; mais enfin l'obstination féminine l'emporta ; et vaincu par une résistance inerte, le pontife commença à parler ainsi sous la forme de réflexions ;
« H fera beau entendre les discours que l'on va tenir dans la ville de Rome que dis-je? dans toute l'Europe, lorsque l'on apprendra que nous avons achevé d'eninazariner le sacré collège , en y adjoignant encore le
frère du ministre de la régence de Erance Après tout...
et comme on le dit, il est peut-être plus sage d'avoir l'air de faire de bon gré ce que l'on céderait forcément un peu plus tard; n'est-ce pas, madame? L'Espagne sera peu satisfaite; mais l'ambassadeur de Erance vous devra des remercîmenls... et il vous en fera... Car enfm tout l'étalage qu'il a montré a son entrée a Rome ne sej-a pas perdu, et ce ne sera pas vainement qu'il a été accompagné en ce jour d'un cortège de quatre-vingts carrosses à six chevaux, puisqu'on fera l'archevêque d'.^ix cardinal. .. Etes-vous satisfaite, madame? »
(Jlimpia ne répondit rien. Après une interruption assez longue, le pontife continua en jetant un regard plein de douceur sur sa voisine :
« Je VOUS remercie, chère sœur, d'avoir pensé à mon vieux serviteur Cherubini. Depuis quarante ans il a rempli avec honneur, zèle, probité et intelligence, tous les offices que mon prédécesseur et moi lui avons confiés... Je le fais cardinal. C'est une bonne promotion; elle lui fera plaisir, elle nous fera honneur... Il est juste aussi que Venise et Gênes aient près de nous, et dans le gouvernement du saint-siége, quelques-uns de leurs enfants. A'^itman est un bon choix. Quant à Laurent Raggi, jeune encore, vous savez qu'il n'a que quarante-cinq ans , on pourra bien tenir quelques propos sur son compte. C'est un financier habile, mais rusé; prenez-y garde, madame... On n'a pas encore oublié comment il a rempli sa charge de surintendant des gabelles pour les Barberins, sous le pontificat d'Urbain VIII, et il fera bien de prendre garde à ses actions, afin qu'il ne lui arrive pas encore une fois d'être obligé de sauter par la fenêtre de son palais, pour se soustraire à la fureur du peuple. C'est un homme de mérite, et dont les talents peuvent être utiles, d'accord; mais il faut le surveiller. Enfin notre trésorier sera cardinal.
»Je n'ai pas d'objections h faire sur la promotion de l'archevêque de Salerme au cardinalat. Fabrice Savelli s'est rendu illustre comme général dans les guerres d'Allemagne, et s'est fait respecter depuis qu'il est entré dans les ordres. L'importance de sa famille h Rome serait d'ailleurs un titre suffisant pour que nous nous empressions de le lier plus étroitement encore aux intérêts de la sainte Eglise. Je le fais cardinal.
«Vous voyez, chère sœur, continua Innocent, qui dans ses dernières phrases avait repris son rôle de souverain, que si je ne suis pas toujours gracieux, je ne cesse jamais d'être raisonnable. Quant à vous, à qui le ciel a donné tout ce qu'il faut pour être à la fois l'un et l'autre, j'ai peine à m'expliquer comment il a pu vous venir dans l'esprit de présenter pour le cardinalat votre neveu ÏNlaldachini, un enfant do quinze ou seize ans au plus, laid de sa personne et imbécile d'esprit. Qu'en voulez-vous faire? et quel secours espérezvous tirer d'un pareil sujet, quand il sera couvert de la pour-
pre? Vous voulez donc nous rendre la fable de toute la chrétienté ?
— Bannissez cette inquiétude, interrompit brusquement dona Olinipia. Un souverain affermit ordinairement mieux sa puissance aux yeux du vulgaire, en lui imposant parfois quelques fantaisies, qu'en satisfaisant sans cesse à la raison. N'est-ce rien que de pouvoir faire seui ce qui est jugé impossible pai" tous les autres? Vous parliez tout à l'heure du trésorier Laurent Raggi; vous n'avez peut-être pas su, car alors vous étiez nonce en Espagne, de quelle manière son oncle Octavien fut créé cardinal par Urbain VIII, qui, malgré ses faiblesses, ne fut point après tout un pontife ordinaire? Octavien, trésorier dévoué de l'Eglise, et personnelleme/t attaché au pape, passait aussi, comme mon neveu, pour un sot, pour un imbécile; mais enfin c'était, je le répète, un homme sincèrement dévoué, et dans lequel le pape mettait avec raison toute sa confiance. Ce sot, cet imbécile, se met un beau jour dans Tesprit qu'il doit avoir le chapeau, et bien que qui que ce fût ne pensât 'a lui voir conférer cette dignité, il se fait faire un habit de cardinal, et le met pendant plusieurs mois trois ou quatre fois par jour, pour consulter ses amis et ses courtisans sur la coupe de son vêtement, et sur les airs qu'il doit prendre. Tout en se moquant de lui, on le flatte, on l'encourage; son idée s'enracine dans son cerveau, et bref, voilà notre trésorier qui part un soir de chez lui vêtu en cardinal, pour se rendre chez le pape, aux pieds duquel il se jette en disant : « Ah ! que sa sainteté daigne mettre la joie dans le cœur de mon pauvre vieux père et dans le mien, en me créant cardinal ! ■» Cette confiance, cette foi, toucha Urbain, qui le nomma à la première promotion. On en rit beaucoup, ainsi que de la joie extravagante qu'en témoigna le cardmal improvisé; mais ceux qui plaisantèrent avec le plus d'amertume furent ceux mêmes qui ne pouvaient se pardonner de n'avoir pas eu une idée si simple, et dont le succès fut si prompt. Soyez certain, frère, qu'une grâce produit plus d'effet qu'une récompense ; qu'un souverain s'attache les hommes par les faveurs qu'il leur accorde, et non par la justice qu'il leur rend. Nous ne serons donc pas la fable delà
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chrétienté si vous faites ce que je vous demande; au contraire, vous donnerez signe de votre puissance.
» Quant à Tàge de mon neveu, poursuivit dona Olimpia, qui ne laissa pas au poudfe le temps de Tinterrompre, c'est une cause de refus que Ton ne saurait admettre, et je pourrais citer vingt exemples d'enfants de douze h treize ans, élevés à la dignité de cardinctl, dont les familles, si illustres qu'elles soient, ne peuvent le disputer à la mienne, depuis surtout qu'elle s'est unie à la votre. »
Malgré la témérité plus qu'orgueilleuse de ces paroles, le pape ne se sentit pas disposé à y répondre, et sa belle-sœur continua ainsi : « Mais au surplus, toute ces considérations, si importantes qu'elles puissent devenir en certaines circonstances, doivent le céder à la nécessité qui nous presse aujourd'hui. Le népotisme qui s'est étabU depuis longtemps a la cour de Rome, et dont les inconvénients et les excès mêmes, pendant le dernier règne d'I'rbain et de ses neveux les Barberins, ont consacré Fusage plus fortement que jamais, est devenu un besoin impérieux pour aider les rouages de la politique européenne, qui aboutit au Vatican ("omme à son centre. A votre avènement au trône, mu par un sentiment de justice, et forcé d'ailleurs d'obéir h la fureur de vengeance qui animait la cour et le peuple conli-e les neveux d'Urbain, vous avez repris tous leurs bénélices, vous avez saisi leurs biens en les condamnant à l'exil, pour vous épargner des rigueurs plus cruelles que l'on eut peut-être exigées de vous. Enfin, dans une intention trèslouable, et aux applaudissements unanimes, le commenc(>nienl de votre règne a été signalé par l'abolition du népotisme, et Pancirole, complètement étranger à votre famille, est devenu le cardinal-maître '.
» Cependant cinq mois s'étaient à peine écoulés, que tous les ambassadeurs étrangers, h l'exception de celui d'Espagne, à qui Pancirole est encore exclusivement dévoué, se plaignirent de ce qu'ils ne pouvaient traiter directement avec un intermédiaire qui eût tout à la fois votre contiance
' ('nnliii.il iindi'oiu».
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01 la leur, qui vous (oudiâl de prè<, qui tVil en quelque sorte un second vous-même. 11 ne se passa pas beaucoup de temps sans que vous reconnussiez la justesse de ces observations, ainsi que les embarras continuels que la partialité et la temporisation excessive de Pancirole apportent dansles relations diplomatiques. Ceux mêmes qui s'étaient emportés avec tant de véhémence contre le népotisme des Barberins, qui l'avaient vu détruire avec le plus de joie, furent les premiers à sentir le besoin d'un cardinal neveu, et a crier bien haut qu'il fallait en trouver un.
))Ce futAous-môme qui me parlâtes le premier de mon fds, du prince don Phamphile. Cet essai ne fut pas heureux, j'en conviens ; car il y avait à peine un mois que vous l'aviez revêtu de la pourpre, que cet homme.... extravagant... car, en vérité, je ne sais quel nom lui donner... s'est pris d'un amour insensé pour la veuve du prince de Rossano, et n'a pas eu de cesse qu'il ne vous remît le chapeau pour l'épouser.
— Ahl ah!... dit le pape en souriant, la princesse de Rossano est bien belle... et de plus, une personne de beaucoup de mérite.
— Dont les talents même peuvent être utiles, dit Olimpia, d'accord, mais qu'il faudra surveiller. En somme, ajoutal-elle après cette brusquerie, vous avez reconnu la nécessité UTipérieuse d'un premier cardinal de votre famille, en donnant cette dignité à votre, neveu, à mon fds don Pamphile. Si sa conduite n'a pas répondu aux espérances que nous avions placées en lui, ce n'est point une raison, lorsqu'il se présente une autre chance, de ne pas la tenter. Or, cette chance est unique; aucun des hommes de notre famille, à l'exception du jeune Maldachini, n'est en position de faire partie du sacré collège; ainsi, que Maldachini soit ridicule, sot, imbécile, et pis encore si vous voulez, nous n'avons pas le choix: il faut qu'il soit cardinal, il le faut!»
En prononçant ces derniers mots, Olimpia avait profité du double sens que présentait sa phrase pour exprimer tout ce qu'il y avait d'impérieux et d'absolu dans sa volonté, en se donnant toutefois l'air de présenter la promotion de Malda-
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chini comme un événement fatal et inévitable. 11 ne serait peut-être pas difficile de dire lequel des deux arguments influa le plus directement sur la résolution du pape; ce qu'il y a de certain, c'est qu'après être demeuré assez longtemps plongé dans ses réflexions sans faire aucun mouvement, il releva tout à coup la tète et dit en souriant à dona Olimpia : (( Je fais Maldacliini cardinal. »
Il faudrait que l'on sut ce qu'il n'a pas été possible de développer encore, c'est-à-dire quel assemblage d'espérances, de craintes, de projets, d'idées et de passions de toute nature, s'était amoncelé dans le cœur et l'imagiualion de dona Olimpia, pendant le cours de cet entretien nocturne, pour que l'on se formât une idée de la détente générale qui eut lieu dans toutes les facultés de cette femme, lorsqu'elle eut obtenu ce qu'elle désirait. Elle se jeta aux pieds du pape, baisa ses vêtements, lui prit les mains, sourit et pleura eu même temps, et finit par assurer le pontife qu'elle était la plus heureuses des créatures de ce qu'elle avait pu le décider h faire une promotion qui, d'après ses idées, devait être un des actes les plus importants du gouvernement d'Innoncent X.
« La volonté de Dieu soit faite, chère sœur, dit le pape en lui touchant légèrement le bras ; je suis charmé de vous voir satisfaite. Mais tout ce qui vient d'être fait sera le sujet d'une terrible conversation demain entre Pancirole et moi.
— Veuillez! veuillez ! saint-père ; ordonnez, et n'allez pas vous engager dans une discussion qui n'aurait d'autre résultat pour vous que des contrariétés, puisque tout est
décidé... arrêté entre nous. N'est-ce pas, frère? ajouta-t-elle avec un certain accent pex'suasif et affectueux auquel Pamphile n'avait jamais su résister; n'est-il pas vrai que vous avez reconnu l'importance et la vérité de tout ce que je vous ai dit? Vous le savez , non-seulement j'ai toujours pris vos intérêts avec ardeur et sincérité, mais vous l'avez dit bien des fois vous-même, que le ciel me fournissait d'heureuses inspirations chaque fois que je m'occupe de ce qui vous touche. Si je ne met rompe, et en acceptant la joie que j'éprouve comme un présage favorable, jamais tlétormination n'aura
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été plus fertile en bons résultats que celle que nous venons do prendre. Mais écoutez, Pamphile, le dernier conseil que croit devoir vous donner une amie, une sœur qui ne vit que pour vous servir et élever votre gloire. Ne vous fiez pas aveuglément aux conseils de votre premier ministre. De grâce, écoutez-moi, et ne vous emportez pas. dit-elle en embrassant les genoux du pape, qui avait laissé échapper un léger signe de mécontoniement. Oui, on ne saurait k' proclamer trop haut, Pancirole est un homme intègre, plein de lumières, d'habileté dans les affaires. Je ne prends part a rien sans le consulter ; ainsi vous voyez quelle opinion j'ai de son mérite. Mais Pancirole a vieilli dans la haine qu'il a toujours portée aux Barberins, et par suite à la France; mais Pancirole, précisément parce qu'il a de certaines qualités qui le rendent fidèle à ses affections et à ses promesses, est resté et restera toujours dévoué h la couronne d'Espagne.
» Or, vous n'ignorez pas qu'ainsi que vous et que votre premier ministre, j'ai toujours éprouvé et manifesté une préférence non équivoque pour ce royaume purement et constamment call)olique; pour une nation dont la soumission envers le saint-siége a donné tant de force a vos prédécesseurs et à vous. Peut-être qu'hier encore, »vous auriez trouvé cette disposition intacte dans mon esprit. Mais faut-il vous rappeler tout ce qui se passe depuis quelque temps ? Est-il nécessaire de vous redire le triste sort qu'ont eu les armes espagnoles à Porto-Longone et à Piombino? Est-il possible de se faire illusion sur raffail)lissement du pouvoir de l'Espagne , en voyant qu'un misérable pêcheur comme Masaniello a détruit la puissance du vice-roi qui gouvernait pour elle, en vingt-quatre heures? Et serait-il bien sage que' le saint-siége continuât de prendre pour point d'appui et pour alliée indispensable une nation qui paraît n'avoir bientôt plus la force ni de se gouverner ni de se défendre? De l'autre côté, considérez la France. Un instinct insurmontable nous éloigne, il est vrai , de cette nalion si opiniâtre et si légère, si indisciplinée et si belliqu«Aise. Mais voyez comme parla bravoure de ses armées , ainsi que par les infatigables travaux de ses ministres , elle étend le réseau de sa puissance sur
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toute rEiirope. Ils uni ve\)vi^ Duiikerque sur les Anglais. Au moment où je parle, un certain duc de Guise, venu à Rome pour faire rompre son mariage , s'entend avec les insurgés de Naples pour enlever cette couronne à l'Espagne. A Munster, les intrigues de \lazarin nous menacent delà conclusion d'un traité qui , en faisant renoncer le roi d'Espagne à la Hollande, relèverait l'orgueil des hérétiques et porterait un coup mortel au saint-siége. Enfin partout ils s'ingèrent et se mêlent à tous les intérêts. Aussi jamais ne se sont-ils montrés plus exigeants et plus tiers à Rome qu'aujourd'hui.
» J'ai voulu les voir dans tout le faste de leur fierl(''. Protégée par un jalousie, j'ai vu de là défiler les quatre-vingts carrosses qui formaient le cortège de l'ambassadeur de Eranre. Je l'avoue, si je trouvai naturel que la populace romaine prit, comme de coutume, grand plaisir îi repaître ses yeux d'une cérémonie brillante , je ne pus m'empêcher de remarquer avec un profond étonnement l'enthousiasme que les Français inspiraient aux Romains, tandis que les Espagnols ne recevaient que des lazzis moqueurs et de mauvais complimenls. Le soir, le marquis de Fontenay, après avoir été vous baiser les pieds, vint à mon palais, et pendant la soirée, il se montra aussi sémillant et aussi disert que l'ambassadeur d'Espagne fut triste et muet.
)) Ah! frère, je ne saurais vous dire à quel point ce contraste a frappé mon esprit. Involontairement, je me laissai aller à la rêverie, et il me semblait voir l'Espagne descendre et la France monter. Si vous entendiez ce que tous ceux qui viennent de ce pays répètent sur le jeune enfant roi, qui , bien que régi par sa mère, semble déjà gouverner son royaume, vous partageriez sans doute mes incertitudes. Pour moi, je ne sais quel pressentiment m'avertit c^ue son règne sera glorieux, que son pouvoir deviendra immense. Ah! mou frore ! ne nous faisons pas une ennemie de la France... il se pourrait qu'elle devint bien puissante un jour! Et voilà ce que Pancirole ne prévoit pas. »
Innocent, qui avait écouté sa«Rnir avec la plus profonde attention, porta son regard sur elle quand elle eut cessé de parler. Ce qu'il venait d'entendre avait déroulé dans son es-
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prit toute une série d'idées nouvelles, et après avoir fait lentement deux ou trois petits signes de tète , il dit : « Chère so'ur, je vous remercie; j'étais comme Pancirule, je n'avais jamais pensé à rien de tout cela. »
Cette fois , la joie qu'Olimpia ressentit en entendant ces paroles sortir de la bouche du pape , fut d'une nature toute différente de celle qu'elle avait éprouvée en obtenant la promotion de son neveu. C'était un bien-être généial qui lui laissa la libre disposition de son esprit et de ses mouvements. «Avant de me retirer, cher frère, dit-elle, je n'ai plus à vous entretenir que d'une affaire qui vous prendra peu d'instants. » KUe lui présenta plusieurs cahiers de papiers qui formaient la plus forte portion de la liasse, et ajouta : «Voilà les comptes du mois passé, sur les revenus des gabelles et des bénéfices de la circonscription de Rome. Ces comptes ont été apurés contradictoii'emenf par Pancirole et Raggi , et je V's ai revus moi-même. Le total est de cinquante mille ducats , et cette somme vous sera apportée et remise demain soir à la brune, par Gualtieri. Avez-vous encore de la place pour loger ces fonds'?
— Oui. Tenez. 1(> quatrième coffre dessous mon lit est à peu près vide, et il pourra sans doute contenir la somme que l'on doit apporter.
— C'est bien.
— Sœur ! vous êtes une personne incomparable.
— Saint-père, vous êtes si excellent, que vous forcez vos amis à devenir ingénieux pour se rendre dignes de vos bienfaits. »
Elle agita doucement une sonnette, l'ablo, avec son vêtement noir et sa figure blême, parut en entr'ouvrant la porte : «Avertissez mes gens,» lui dit-elle; puis s'étant sérieusement préparée cette fois pour le départ, elle souhaita la bonne nuit à son frère, mit un genou en terre, reçut la bénédiction du pontife, et sortit pour monter en voiture et rentrer au palais Pamphile.
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