‹ Romans: contes et voyagesChapitre 10 sur 67 · LES DEUX SOEURS · texte numérisé non relu

LES DEUX SOEURS

Fargueil était revenu à Paris; il ne pouvait plus vivre sans Dafné. Dans Tennui de son absence, dans la douleur de ne pouvoir la retrouver, il avait mangé peu à peu sa fortune avec les femmes. Ce gentilhomme de si galantes manières n'était plus qu'un raffiné de la pire espèce, c'est-à-dire un ivrogne tout barbouillé de latin. Cependant sa passion pour Dafné le ramenait çà et là à quelques nobles élans.

A sa sortie de prison, Théophile rencontra du même coup Fargueil et Brizailles. Us partirent un soû* tous les trois pour leur cher pays d'Agénois. — Te verrai -je, Marie? disait le poète. — Te verrai-je, Dafné? disait Fargueil. — Te verraije, Charlotte? disait le bouffon. Théophile avait en vain demandé Marie dans tous les cloîtres de Paris; Fargueil avait

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en vain couru les fêtes de la cour et de la ville pour revoii^ Dafné. La religieuse n'était plus dans le monastère de Paris;| la pécheresse songeait au plaisir au fond d'une province.

Après huit jours de voyage, les fugitife descendirent un soir I dans Tunique hôtellerie de la petite ville de Sainte-Gudule, où ils passèrent la nuit.

Le lendemain, Théophile se leva le premier par une belle matinée d'automne; le soleil rayonnait, aucun nuage ne voilait la robe bleue d\\ ciel. \a poète s'approcha du lit de Fargueil et entr'ouvrit son rideau. — Per deum atque homi" nom fidem, dit le pédant, laissez- moi dormir : j'ai passé la nuit après cet intrigo demodalibus et ce forgeron que vous entendez là-bas m'a charmé de cette sonnerie depuis deux heures; Brizailles n'a pas dormi plus que moi; mais vous me semblez bien gai pour un homme banni? — Mon ame suit les transformations du ciel, répondit Théophile; quand il pleut, je suis assoupi et presque chagrin; quand il fait beau, je sens déborder en moi une joie intime; les arbres, les montagnes, les rivières, tout me semble coloré d'une teinte plus fraîche.

Fai^eil, qui voulait dormir, interrompit Théophile par ce vers de Virgile ;

Nec Vmeris, nec tu vint caj^aris amore.

Le poète alla trouver Brizailles et remmena dans le jardin de rhôtellerie. — Capédédious! dit le bouffon à la vue d'un rosier, je vais me pâmer. Et, les yeux clos, il s'éloigna à la hâte du rosier. Théophile crut que c'était une feinte ou une fantaisie; mais Brizailles était pâle et presque défaillant. — Hélas ! reprit-il, ma grand'mère avait l'ame plus ombrageuse encore : elle tombait dans une grande tristesse à la vue du vin; elle tombait malade à la vue des cerises ; elle tombait morte à la vue des groseilles. — Les natures changent sin-

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gulièrement dans ta famille, remarqua Théophile, car je ne sadie pas que la vue du vin te cause une grande tristesse.

11 se fit un tumulte bruyant à Phôtellerie; le poète et le bouffen revinrent sur leurs pas. — Je ne puis repasser là, dit Briailles en s'arrêtant tout à coup; je jure par le diable de sauter plutôt ces palissades.

Théophile le laissa au milieu du chemin et rentra seul à l'hôtellerie. Dans la grande salle une possédée s'offrait en spectacle; elle s^agitait le corps, s'effarouchait ïa vue et racontait hors d'haleine qu'elle sentait dans son sein les déchiremens d'une armée de démons. Quand elle vit la mine incrédule de Théophile, elle brisa une quenouille avec ses dents, eUe se jeta à terre, elle se traîna sous le lit et cria comme un chat, en faisant des grimaces de pendu. Théophile s'approcha d'eUe et lui parla latin, grec, anglais, espagnol; la démoniaque ne put répondre. — Le diable qui vous possède est bien ignorant, dit Théophile, il ne sait aucune langue; c'est un diable qui n'a pas voyagé.

Une voix qui sortit de la fbule des curieux fit tressaillir le poète. — Charlotte ! s'écria-t-il.

n allait courir à elle quand Fargueil , tout ensanglanté, lui cria par tous les devoirs de l'humanité d'accourir à son secours. Le sang que vit Théophile refii*aya : il sortit vivement de la grande salle et courut au pédant. — Oh! mon ami, lui dit Fargueil transporté de flireur, aidez-moi à me venger d'un affront : tous les anciens sont pour moi, ainsi que la plupart des modernes. — Qu'est-ce donc? dit Théophile. — Cet ignorant n'a jamais su les voix de Porphyre : qmm dura res est cum incipiente rem habere! -^ Mais quelle est votre querelle? —Le bélître m'a voulu soutenir que odcrr in porno non erat acddens. —Et que vous importe que ce soit accident ou substance?— Autant qu'il m'importe d'être savant ou ignorant, d'être homme ou bête.

Théophile rit de la conséquence et suivit Fargueil dans la

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salle des buveurs. Le bélître était ua jeune homme qui sortait des écoles et s'en allait porter les armes en Hollaa<le^ rhôtelier et ses servantes s'efforçaient de le retenir : il était d'une furieuse colère contre Fargueil, qui lui avait doiixi6 un démenti et lui avait coupé la figure d'un coup de ceinture; fort chatouilleux sur le point d'honneur, il voulait rien autre chose qu'un duel. — Il fondra demander pardon du démenti, dit Théophile à Fargueil.» Nul démenti n'est sorti de ma bouche, s'écria Fargueil; je sais trop le respect que je dois à Pallas pour outrager ainsi un de ses nourrissons; j'ai seulement dit que odor in porno était un accident, et je suis résolu de mourir sur cette opinion. —Mon honneur, dit le soldat, ne dépend pas de la frénésie d'un philosophe. — Les philosophes ne sont point frénétiques, interrompit Fargueil ; phrenesis enim est alienatio quœdam mentis et ftiror animi ratione destitiUi.

Là-dessus le pédant leva un bras armé de sa ceinture; le soldat leva fièrement la tète; Théophile, craignant un nouveau combat, se jeta entre eux et parvint, avec toutes les peines du monde, à les mettre d'accord , à cette condition que Fargueil s'excuserait du démenti et que le soldat tiendrait pour accident odor in porno. Les deux duellistes s'embrassèrent et trinquèrent avec beaucoup de philosophie.

Pendant leur belle querelle, l'hôtesse avait servi à déjeuner dans une salle basse. Théophile les pria de l'attendre un peu et rentra dans le jardin. Brizailles, toujours au même endroit, menaçait sérieusement le rosier de sa flamberge. — Ne suisjepas bien malheureux d'être si sot et si faible? dit-il en voyant Théophile; il n'y a pas de poison pareil pour moi; .. j'aime le parfum des œillets, des violettes et de toutes les au- , très fleurs; mais, si j'approche des roses, je m'évanouis tout i à coup.

Théophile poussa Brizailles vers le rosier; le bouffon grinça des dents et Ht une horrible grimace. — C'est le diable que

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cette odeuMà, dit-il, puisque cette odeur m'ensorcelle et me idonne les convulsions d'un possédé. Théophile raconta à Bri* fiuUes Fhistoire de la démoniaque et l'apparition de Charlotte. — Corbacque! s'écria le bouffon, sans ces roses mau« dites, j'aurais vu Charlotte. Et, flamberge au vent, il courut lâiattre le malencontreux rosier.

Après cet exploit, qui sera compté là-haut à don Quichotte, Rizailles suivit Théophile dans la salle basse, qui était pleine d'AUemands et d'Italiens. La fougue du soldat n'était point encore apaisée; il méditait une nouvelle manière d'éclaircissement, car il ne pouvait se contenter de certaines faces du procédé. Théophile essaya de le calmer. Fargueil, qui ne pensait plus du tout à la querelle, venait de s'approcher étourdiment de la table des Allemands; il leur fît un sourire, les salua de la tète sans ôter son chapeau et dit en les regardant : — Quantum ex viUtu et ex amictu licet cognosceret ^90 vos exoticos pnto.

Ces messieurs du Nord , dont la froide et nonchalante gravité rebute d'abord les plus échauffés, ne daignèrent pas seulement répondre par le moindre signe à la demande du pédant, qui, n'imputant ce silence qu'à la stupidité de la nation, poursuivit ainsi : — Nuper, ni fallor, appuUstis ad nostrwn Uttus, adkuc erUm vobis vestes sunt indigenœ.

 cette seconde attaque, les Allemands se regardèrent les uns les autres, et, échangeant quelques mots en leur Ismgue, fls jetèrent un coup d'œil de travers à Fargueil, qui se tourna plein de dépit vers les Italiens. A peine eut-il le loisir d'ouvrir la bouche, que ces messieurs du Midi se levèrent respectueusement et lui firent des révérences profondes, en le priant de prendre part à leur petit repas. ^Deus bone! s'écria Fargueil, quam varia sunt homdnum ingénia! tôt capita, tôt sm^ ms; tôt pùpuli, tôt mores; tôt civitates, tôt jura. — Noi altri^ lui dirent les Italiens, reverendissimo signer^ non parliamo <a* tino, basta a noi di sapper il volgare^ ma vossignoria piglierà m seggio et farà eollazione con i suoi servitori, — Messieurs,

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reprit Fargueil, vous êtes beaucoup plus honnêtes que ces gpr| Allemands, mais vous ne faites pas si bonoa chère; commul diable pouvez-vous manger de la salade si matiii? Heflu enim nisipost rorem frigidores sunt Hphnè mbnwridiemgpfi^ nendœ. Il faut que le soleil ait passé dessus. — Nous le fii sons pour nous rendre Tappétit, car nous Ornes débauphe hioi — Opiimè ! contraria contrariis curantWF ^t cum diçto, dit Fai gueil en revenant vers Théophile et Brisailles.

Le bouffon, qui avait déjà fait quelque brèpha au déjeuœi but à la gloire du pédant et du soldat. Fargueil demapd^ M plus grand verre de Thôtellerie, remplit jusqu'au bord et ^ vida d'un seul trait. Les Allemands, voyaut oette belle action, se repentirent de la mauvaise idée qu'ils avi^ient eue de sQg esprit; Tun d'eux but même à se^'honnes grâces, F^j^u^j qui n'était pas irréconciliable, accueillit ce toast de fort boi cœur; il voulut forcer ses compagnons et son antagoniste dl joindre leur écot à celui des Allemands; mais le poète et k soldat, qui n'étaient pas des plus faibles à la débauche, ré^ sistèrent pourtant, car ils prévirent un grand débordement Brizailles se mit entre les deux tables et but des deux mains; Fargueil, dont Tesprit était déjà hors de gamme, flotta m moment entre les buveurs français et les buveurs d'au-d^ du Rhin; fnais, à la vue des grandes pintes de ces demierst il délaissa ses compagnons de voyage.

Théophile entraîna bientôt Brizailles; tous deux se promenèrent par la ville, dans Tespoir d'y voir Charlotte. Au détour d^une petite rue, ils rencontrèrent le saint-sacrement qu'ua prêtre portait à un malade : Théophile, converti à la religiop catholique, se rangea tête nue contre un mur et s'inclina; Brizailles, entouré des fumées du vin , voulut insolemment traverser la rue où tout le monde était agenouillé; uQ bpnune du peuple, se laissant plutôt émouvoir à la colère qu'à la piété, lui sauta à la tête et se mit à crier au ca^lviniste. Toute la foute se souleva, et, sans un hommô de robe qui se trouvait làpfir

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Itaard, oû Teût sans doute lapidé. Ce brave homme fit sem- Ihot de Êe saisir du bouffon pour le mettre en pridon; il le JMlduisit chez le magistrat, en jurant aux mutins qu'il seait sdvôicment putii. Théophile accompagna sou maître fou. il senranttt du juge vliit ouvrir. — Charlotte ! s'écria Bri* Wles. -^ Charlotte ! répéta Théophile qui suivait toujours Riotnme de robe et le bouffon.

Brizailles fut forcé d'accompagner Fhomme de robe à la itembfe dd magistrat. Pendant la déposition, Théophile sui- M Charlotte dans la cuisine. -^ Je suis ici , lui dit Charlotte, lêpuis qde j*ai èil le malheur... Charlotte baissait la tête. ^ Le malheur de devenir veuve, car M"' de Vertamond I quitté Paris pour revenir au couvent de Sainte-Qudule. ^Qu'est-ce que le couvent de Sainte-Gudule? dit vivement Biéophile. — Mais c'est le couvent dont vous voyea d'ici la lèche. — Marie est ici ? — Oui , elle est revenue à Sainte-Gu- Ittle, et, cotnme c'est la seule personne que j'aime en ce monde, |e me suis empressée d'accourir auprès d'elle; si j'étais assez rtcbe, je me ferais religieuse; mais pour se marier au bon Dieu il faut une dot; or, Jacques ne m'a rien laissé. — 11 faut que je revoie Marie. —Tout beau, monsieur! c'est une retraite in- Ibordable aux hommes; nulles coutumes monasti^fues ne sont plus sévères; si vous voulez, j'avertirai M*** Marie de votre arrivée.— Mais tout de suite : ne perdons pas une minute.

Brizailles reparut alors. — Sandious ! que ces mutins sont *armans, puisqu'ils nf ont conduit ici ! Je te salue, ma belle, (fia reine, ma déesse, je dépose mon cœur à tes pieds.

Une voix aigre cria à Charlotte de ne pas oublier de plumer Icfisusan; la servante décrocha uil oiseau tout sanglant et se mit à l'œuvre. — Ah ! vous voilà donc ! dit-elle en regardant fcrîzailles d'un air confus. —Oui, me voilà et plus amoureux que jamais; mon ame est un incendie éternel. —Tant pis pour vous. — Est-ce que je ne pourrai pas boire un peu ? Mon une jette feu et flammes.

JL

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Lelx>uffoD avait les yeux sur une bouteille de vin blanc <|i ne le séduisait pas moins que les regards de Charlotte. - Voilà tout ce que vous avez à me demander? dit la yem inconsolée. -— rai bien autre chose, ma sirène. Brizaillei que sa colère contre les mutins avait singulièrement échauffi s'approcha de la bouteille de vin blanc. —0 ma divinité, qu vous êtes encore belle ! D'autres marchent vers la vieillessi vous revenez sur vos pas. — (Test à la bouteille que vou parlez ainsi? — Ah! comme vos yeux pétillent. BrizaiUe se versa à boire. — Quelles perles ! Je crois boire vos larmes Brizailles vida son verre. — Vénus au sortir de Tonde aval moins d'éclat que vous. Brizailles remplit son verre. — maudit faisan saigne encore, dit Charlotte avec impatience je vais passer plus d'une heure à le plumer; il devrait être i la broche depuis midi. — Vous êtes la plus belle femme de monde. — Brizailles vida son verre. — Et vous êtes caus< que mon ame est un incendie. — Votre ame, dit Charlotte, devrait bien allumer mon charbon. — Charlotte! ne vom moquez pas ainsi de votre amant. Brizailles trébucha contn un seau et alla se heurter à Théophile, qui regardait par la fenêtre les tourelles du couvent de Sainte-Gudule.

Le bouffon revint vers Charlotte.— Le faisan est-il à la broche? cria la voix aigre de la maîtresse.— Oui, madame, répondit doucement Charlotte. —M'aimez-vous toujours un peu? lui demanda tendrement Brizailles.— Non, monsieur, répondit-elle sèchement. — - 11 faut écumer la soupe, Charlotte. —Oui, madame.— Puisque maître Jacques, dit Brizailles, est allé au diable, il faut venir à moi. — Non, monsieur. — Pensez au persil, Charlotte.- Oui, madame. — Pensez à moi, ma belle. — Non, monsieur.

Théophile fut distrait de sa contemplationjpar les oui et «on de Charlotte. — Et quand verrai-je Marie *^ demanda-t-il. — Hélas! monsieur, je ne suis pas la maîtresse ici.— Vous n'êtes pas la maîtresse ici ! s'écria Brizailles, qui s'appuvait

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contre le mur dans la crainte de se laisser choir; corbacqne! vous êtes la maîtresse du monde entier et surtout de votre serviteur.— Je ne puis sortir avant ce soir, reprit Charlotte; d'ailleurs, c'est vers ce temps-là que les religieuses sont visibles.

Théophile et Charlotte convinrent de se trouver ensemble à sept heures aux portes du couvent. — Charlotte ! ô ma reine! criait toujours Brizailles, vos dédains me feront mourir de douleur. — Le bouffon remplit encore son verre. — Dieu merci! dit Charlotte, le vin ne vous console pas. — Cest une dernière rasade, 6 ma mie î car la bouteille est vide, ajouta le bouffon, n leva le verre d'une main tremblante.— Vous voyez , ma mignonne, jusqu'où peut conduire la douleur d'être repoussé de vous.— Je vous plains beaucoup.— Je te pardonne, ma reine et je bois à l'accroissement de tes charmes.

Brizailles suivit Théophile qui l'attendait dans l'escalier. — Capédédious ! liit-il en sortant, il me semble que ce clocher va se renverser sur nous; cet insolent ! qu'il prenne garde à lui! Les astrologues sont des ânes; la terre tourne devant le soleil comme le faisan de Charlotte devant le feu.

Quand le poète et le bouffon arrivèrent à Thôtellerie, il y ïégnail un vacarme épouvantable : les Allemands et Fargueil hurlaient comme des démons; ils se croyaient dans un na- ^re battu par la tempête; ils tremblaient tous de faire naufrageetjetaientles meubles par les fenêtres.— Que faites-vous donc? demanda Théophile à Fargueil. — Théophile ! ô mon ^! priez Dieu d'avoir pitié de mon ame, car nous sommes perdus. Jam mihi cemuntur trepidis délubra moveri sedihus, f^adeounà Ewrusque,., Fargueil s'interrompit pourboire. "*Nous sommes perdus, reprit-il en lançant une chaise par b porte.

Théophile voulut calmer les buveurs. — Il n'est point de pour nous, dit un des Allemands qui avait beaucoup

îéfi is an. wïï uà

iiaTî<:î>: ir-it «^ p^nia si Di>os ne jetons des marrtiandises à

UAlkmï&d prit Fargueîi dans ses bras et s'aTanca Yers la feoétre pour le préci^-iter; raa» tous les deux roolèient sur les dalks baignées derin.

iIrâalUes s'approcha de Tbéc^iliile et loi dit toatbasàroraDe : — Je crois qu^'ils soot ivres. — Cest impossible, dit Tbéoi^iile en liant. — Quelle infamie ! lepnt Brizailles, sedébandier en fddn midi I

Le bonfifon se coodia sor une table et s'endormit aussitôt. FargueO et r Allemand qui voulait le prédpiter à la mer pour alléger le raisseau, ronflaient sur les dalles; les aub^ Allenumds cbassaient les vapeurs du Tin par celles du tabac; ils oonlemplaient dans une douce extase des lampes allamées devant eux comme devant les morts.

Sur le soir, Théophile parvint à voir Marie à la porte du couvent. Elle se jeta ingénuement sur son cœur : C'en est (ait, lui dit-elle dans Son effusion, je ne puis plus vivre dans une cellule, je retourne avec vous au château de Pansy, si vous voulez m'y conduire. Je sais que mon père est à la cour, je sais que le château est en ruines et abandonné; mais Je retrouverai là-bas l'ombre de ma jeunesse; d'ailleurs, si je ne respire pas un peu, ne fût-ce qu'un jour, le parfum du pays natal, je n'ai pas six mois à vivre! J'étais revenue ici résignée à toutes les sombres voluptés de la prière, mais la couronne d'épines est trop dure à mon front. Il y a treize ans , reprit Mario , que j'amvai au couvent de Sainte-Gudale, le surlendemain de la fuite scandaleuse de Dafné. J'arrivai dans l'espoir de la mort, mais la mort ne vint à moi que peu à peu,

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comme elle fait pour les grandes douleurs. La mort commença par flétrir mes jouesetmeslèvres; la cruelle ne voulut point toucher au cœur. En vain je recherchai toutes les ausl^tésdu cloître^les meurtrissures du cllice, les souffrances do jeûne, les fatigues de la prière; en vain j'appuyai mon fipontsur le marbre de Tautel, mon sein sur l'argent du crucifix: je ne pus glacer çaes lèvres, je ne pus apaiser mon cœur. Tout en adorant Dieu, le dirai-je ? je vous aimais; vous m'avez suivie dans ma cellule solitaire. Mais qui vous a donc amené irâ?^Le ciel, répondit Théophile, puisque je vous y trouve!

Le lendemain, Théophile, Marie et Brizailles se trouvaient dans un mauvais carrosse qui roulait vers Pansy. Fargueil demeura ivre-mort à l'hôtellerie. Jamais voyage ne fut plus charmant que le voyage du poète et de la religieuse; ils ne se parlaient guère, mais ils se regardaient souvent. L'avenir déroulait devant eux son monde brillant et varié, son monde de fe et de chimères. L'aspect du pays, changeant sans cesse; ranimait en eux des idées depuis long-temps assoupies; les roches des montagnes, les saules des prés, les flèches des églises, la fumée des chaumières, replongeaient leurs âmes émues aux sources si rafraîchissantes du passé. De temps en temps, Brizailles les égayait à propos par ses aspirations vei*s Charlotte qui avait pris les devaris.

Us arrivèrent le soir sur la montagne d'Orsay. Le soleil à son coucher enflammait les vapeurs flottantes de l'horizon; de blonds nuages se dispersaient dans le ciel au gré d'un vent amoureux; on eût dit des anges errans qui veillaient sur la nature endormie. C'était une douce et calme soirée attristée par les notes plaintives des bocages. Ils descendirent du carrosse pour mieux respirer les premiers parfums du pays natal. La vierçe Marie, qui accrochait à tous les sorbiers les franges de sa robe blanche, couronna la religieuse dé ces fils dont la belle M"« de Vertamond s'était couronnée en ses meilleurs jours.

Ils découvrirent du premier regard les chaumières qui dominent Pansy, le clocher silencieux, les ruines du monastère de Sainte-Austrude. Un bouquet de hêtres leur masquait la façade du château; ils traversèrent un trèfle en regain pour changer d'horizon. Le vent leur chassait à l'oreille une douce complainte d'oiseau délaissé, tout en secouant devant eux un parfum agreste de trèfle fané qu'ils respiraient avec délices. Us aperçurent enfin cette façade orgueilleuse du château de Pansy où tant de fois en vain Théophile avait cherché la pauvre Marie. Le soleil, qui se couchait dans un lit de nuages, illuminait d'un dernier rayon les tuiles rouillées du toit. Marie vint s*appuyer en silence sur le cœur de Théophile : Pansy! Pansy! s'écria-t-elle. — Pansy! Pansy! s'écria-t-il aussi.

Ils se regardèrent en frémissant. Marie pleurait; Théophile baisa ses beaux yeux, et ces larmes si belles arrosèrent ses lèvres comme une rosée du ciel. Ah! s'écria-t-il. Pâme, en s'envolant d'ici-bas, doit emporter le souvenir de ces saintes joies de la terre qui nous élèvent jusqu'à Dieu. Quand mon ame, par la grâce divine, sera dans les splendeurs du ciel, elle se rappellera cette heure toute solennelle!

Une gaze brune et transparente tombait dans le fond des vallées; les montagnes nues semblaient relever leur front pour voir plus long-temps le soleil et lui ravir un dernier rayon. Le soleil se coucha; un nuage pommelé glissa sur lui comme un rideau. La brume lointaine, venue des marais, toucha le cielet la terre. Les amans voyaient tout, l'herbe qui tremblait à leurs pieds, comme les grands ormes perdus au loin; ils entendaient tout, le bourdonnement des moucherons comme les sons étoufi'és des cloches d'alentour; rien ne leur échappait. Us auraient vécu cent ans, qu'ils se fussent rappelé les plus légères nuances du ciel et les formes les plus vagues de la terre à cette heure suprême. Quand ils arrivèrent à l'autre bord du champ de trèfle, le bouquet de chênes ne cachait plus le monastère ni le château de Pansy; ils y

piongèrent un regard avide. La poésie débordait de leurs âmes qui rouvraient des ailes de feu pour s'élever au ciel; un saint transport effaçait en Théophile la trace de treize années de folies; il lui semblait qu'un bloc de marbre s'était détaché de son cœur, qu'un sang plus pur rafraîchissait ses veines brû-

I lées. La religieuse oubliait les meurtrissures du cilice et s'abandonnait aux élans de son cœur.

Ils revinrent à leur carrosse ; Brizailles dormait "feur l'herbe

I et prenait un bain de rosée; le cheval mâchait les feuilles d'une branche de marronnier qui pendait devant lui. Le bouffon partit en avant; les amans descendirent à pied

; la montagne d'Orsay. La poésie chantait toujours en leurs

\ âmes refleuries comme un oiseau dans un buisson d'aubépines; des rumeurs confuses s'éveillaient dans les champs sans

I interrompre le silence; çà et là des lumières s'allumaient dans la vallée.

Au bas de la montagne, Théophile et Marie rentrèrent une dernière fois dans le carrosse qui roula bientôt sur le chemin de Pansy. Le vent soufQait avec assez de violence; Marie se rapprochait involontairement de Théophile; l'épaule froide et tremblante de la frileuse fit doucement tressaillir le poète. — Il y a treize ans, Marie, treize ans que nous sommes sortis de ce paradis de la terre, dit Théophile d'une voix émue. —Treize ans de perdus! murmura Marie. — Oui, perdus à jamais, car Qous n'avons pas retrouvé, vous dans le cloître, moi dans le monde, un seul de ces jours heureux que Dieu nous prodi-

, paitici. Quelle déplorable folie de fuir le pays de ses amours!

! Nulle autre part le ciel n'est si doux, la terre n'est si belle. Après un long silence : —Mais où allons-nous ? dit tout à coup Marie toute inquiète. — Sommes-nous dans le chemin ^ Pansyl demanda le bouflTon à une vieille mendiante atl^ée. — Oui, monseigneur, vous ne pouvez pas vous per- •^j car ce chemin vous conduira sans détour devant la sainte église.

Jsb LÉ GIÊL &i- hi f£{(ii.

Kfarié reconnut la mendiante. — Ma chère vieille, lui dlj elle en se penchant de son côté, qu'est devenu le château é Pansy f — Hélas ! ma belle damé, c'est un repaire de diabli et de fantômes. Je ne me trompe pas, c'est madenioisdi liiarie; le ciel vous renvoie vers nous, Dieu soit loué !— Ainsi ma pauvre vieille, il n'y a personne au château? — Il n'y^ que des djables et des revenans. —Mais en quelles maiii sont les clés?— Les clés! il n'y a ni clés ni portes; les murailles sont en ruines. — Allons ! allons! dit Théophile, repeuplons le château désert, chassons-en vite les fantômes.

Le cheval repartit au galop. A la sortie d'une allée de hêtres, théophile vit se dessiner sur le bleu verdàtre du ciel la haute façade dii monastère de Sainte-Austrude et l'aile gauche dfl château. Le carrosse s'arrêta devant la porte gothique; le vent y passait en hurlant et courbait les grandes herbes qui s'élevaient au-dessus; des oiseaux de proie perchés daflé les vieilles tours répondaient aux bruits du vent par îles clameurs funèbres. Ils passèrent sous l'arcade où les débris de la porte étaient encore épars, et, pendant que BrizâilleS conduisait le cheval à l'hôtellerie, ils traversèrent là cour: 6 mon père ! ô nïa mère! ô Dafné! où êtes-vous à cette heure? pensait Marie. Est-ce donc pour des fantômes que ces arbres ont des ombrages, que ces herbes ont des parfums ?

Ils arrivèrent au bas du perron; deux tilleuls centenaires frissonnaient de chaque côté comme des vieillards refroidis. Théophile mit un pied sur la première marche. Arrêtez! je vous en supplie, dit Marie; je ne veux pas entrer, il fait trop sombre là-haut. Attendons le retour de Brizailles qui doit revenir avec une lumière. — Vous êtes folle, Marie. Que craignez-vous donc? Ne serai-je pas avec vous? — Je ne me fie pas à vous, car vous avez aussi peur que moi. Marie essaya de sourire et poursuivit en regardant au ciel : Voyez comme la lune est belle!

Théophile leva la tête et vit la lune à travers les tilleuls

HISTOIRE PANTHÉISTE. iSl

tle feuillage semblait lui dérober mille paillettes d'argent, las! dit-il, cette triste face qui regarde la nuit tant de mihumaines fut toujours un mauvais présage pour moi; la face de la mort.

Une lumière soudaine brilla sous l'arcade et les pas du fPon retentirent dans la cour. Marie courut au-devant de fcî: Votre lanterne! dit-elle vivement. Elle prit la lantene et revint à la hâte près du perron. Théophile s'était Soigné de quelques pas; elle arrivait au haut de la rampe qu'il était encore à la première marche; ilîa suivait en rêvant, quand tout d'un coup la lumière disparut comme si une porte se fût refermée sur Marie. — Marie î cria-t-il. Nulle ré- 1 ponse ne se fit entendre. Il s'aventura dans la première salle; lahne y glissait de pâles filets que l'ombre du tilleul arrêtait parintervalles; il ouvrit de grands yeux et de grandes oreilles, i ne vil que des lambeaux de tapisseries qui pendaient aux murailles humides, il n'entendit que la voix du vent et les ^l\femens de son cœur.

Il poursuivit ses recherches au hasard ; il entra dans une sewMe salle plus sombre que la première. — Marie! cria-t-il encore. Marie ne répondit pas.

Ia frayeur posait sur lui ses mains glacées; il ressortit à la Mte. Brizailles, appuyé contre le perron, pensait à souper et ttemblait à l'idée de coucher avec des esprits. — Capédédious ! niarmottail^il, j'aimerais mieux la plus chétive taverne que ce château du diable, car mon estomac ouvre ses cent gueules, et j'augure qu'elles se refermeront sur des chimères. — Bri- ' ^lles, de la lumière! lui dit Théophile d'une voix brève. — fet'ce que les fantômes ont déjà soufflé la vôtre? — De la lumière! de la lumière! répéta Théophile qui frappait du pied. *" Corbacque! ne bouffonnons pas! dit Brizailles en courant vers le village.

D revint avec une lanterne; mais Théophile n'était plus à la rampe. — Voyons! voyons! dit-il, les esprits ne sont pas

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très féroces. Il entiu dans la salle et recula soudain de qui ques pas. — Oh ! oh ! la vieille a dit que c'était un repaire ij diables. Il recula jusqu'au perron. — Les diables sont cap blés de tout. 5i ce n'étaient que des assassins, je ne tremÛi rais pas ainsi; mais des diables ! Brizailles regarda autoi de lui. Le grand calme qui régnait le raffermit un peu; il s'a guerrit contre la peur et rentra d'un air résolu. Gomme il al lait vers une porte, sa main effleura un lambeau de tapisses que le vent agitait; il crut que c'était la robe d'un fantôme; i eut pourtant la force d'éclairer la tapisserie; mais, le refletd la lanterne ayant passé sur une grande chasseresse qui pour suivait un cerf, il ne vit que la chasseresse, il laissa tombe sa lumière et s'enfuît en s'écriant : Château du diable!

Théophile chancelant, Théophile éperdu, cherchait toujoun Marie. Impatient de la lenteur de Brizailles, il s'était hasarda dans plusieurs salles; mais, un nuage ayant voilé la lune qu Féclairait un peu, il revint à la rampe du perron. Le bouffon, épouvanté par la chasseresse, s'enfuyait à toutes jambes. Il lui cria de revenir. Brizailles s'imagina qu'un démon l'appelait et courut plus vite encore. Théophile, plein d'épouvante, assaini d'idées lugubres, demeura un instant à la rampe; il claquait des dents et se demandait si Marie était morte de terreur ou si elle était tombée dans un gouffre.

A cet instant, un long cri de douleur vint le frapper; il rentra précipitamment; le délire l'éclairait, il allait partout sans obstacle. Touti. coup Marie vint tomber contre lui; il foillit s'évanouir sous elle. Un gémissement de la religieuse ranima ses forces; il la prit dans ses bras et la porta vivement sur le perron. — Marie! Marie! qu'y a-t-il dans ce château? Marie était d'une pâleur livide; sa tête pendait en arrière, et, sans quelques mouvemens convulsifs, Théophile eût pensé qu'elle était morte. Il l'appuya sur son cœur et marcha vers Thôtelleriedont il avait vu renseigne flottante une demi-heure auparavant. Une servante sommeillait sur le pas de la porte; il passa

HISTOIRE PANTHSI8TB. 153

et s'arrêta devant Brizailles qui se chauffait paisible* t tout en dévorant une oreille de sanglier. — Maudit co- ! s'écria Théophile. — ie vous croyais morts tous deux, froidement Brizailles.

Théophile renversa le bouffon et saisit sa chaise pour y dér Marie. — Du secours! du secours! cria-t-il. L'hôtesse, i se couchait, remit sa jupe à la hâte et sortit de Talcôve. k Avez-vous des sels à lui faire respirer? demanda Théopile. — O mon Dieu, non, monsieur! L'hôtesse réveilla sa pnrvante. — Jeanne, allez couper du cerfeuil dans le jardin. :111e revint vers le foyer.— Si vous vouliez du vinaigre. . . — Coritecquel dit Brizailles, en voilà. Le bouffon présenta sa bou- IteiUedevin.

Marie revenait à elle. Théophile, agenouillé sur les dalles, lui soutint la tête et l'interrogea du regard; mais les paù- ^èresde la religieuse s'abaissèrent aussitôt; elle murmura quelques mots sans suite et parut s'endormir profondément. 'Riéopliile la transporta dans Falcôve, et, pendant que l'hôtesse et la servante allumaient du feu, il essaya de rompre le «sreet de la religieuse. Sur sa gorge émue, il saisit d'une main avide une petite croix de buis à figurines qui y laissait ^e violente empreinte. Comme il regardait cette relique devant la lumière d'une lampe, elle s'ouvrit et une corolle désséfthée voltigea au feu; il l'arrêta au volet se rappela la clochette neigeuse qu'il avait cueillie autrefois sous le platane ta tertre. .

Il renfermait la corolle dans le cœur de la croix avec une bme qui tonaba de ses yeux, quand il découvrit, sur le revers, des lettres gravées en caractères presque imperceptibles; *çpès avoir essayé mille fois en vain, il parvint à les déchiffer et à hre ce vers si doux à Marie :

15i là CIEL a LA tERRB.

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