‹ Romans: contes et voyagesChapitre 23 sur 67 · D'UN MAITRE D'ÉCOLE · texte numérisé non relu

D'UN MAITRE D'ÉCOLE

On rencontre çà et là, dans la vie solitaire et silencieuse du village, des poètes, des peintres, des sculpteurs, des musiciens, qui n'ont pu s'épanouir sur un grand théâtre, mais qui ont gardé là-bas je ne sais quel bon parfum rustique qui en vaut bien un autre. Tai connu un garde-moulin qui jouait du violon comme Paganini, un maître d'école qui était poète comme M. Hugo, un pâtre qui dessinait comme M. Ingres. Je voudrais raconter l'histoire de tous ces artistes en plein vent. En vérité, croyez- moi, ces pauvres artistes ignorés des campagnes n'en sont pas moins les enfants priviléj^iés de Dieu , quoiqu'ils n'aient pour toute auréole qu'un rayon de soleil.

A cette heure, je me souviens surtout d'un vieux maître d'école du Yermandois, qui a laissé pour tout héritage à ce mauvais monde un volume manuscrit de stances et de chansons; il a laissé aussi une belle fille fraîche et rose; mais celte œuvre du maître d'école n'est plus inédite. Ce maître d'école s'appelait André Durand; c'est un nom bien connu dans le canton de Sissonne, depuis l'église jusqu'au cabaret. André Durand est né près de Guise, à deux pas de la Flandre, vers

1760, un peu avant Camille Desmoulins, aveq qui il fit gaiemmi récolQ buisa^mnière. Il préludait bien. C'était un garçon enjoué, aventureux, sans souci, se laissant aller sans savoir où, & la grâce de Dieu. Son père, qui était un forgeron laborieux, vit avec peine les premiers pas de son cher André, a Voilà un garçon qui ne fera jamais rien de bon ,» disait ce brave homme. Eq effet, André Purand devint maître d*éGole; mais, avant de tomber sur ce trône grotesque de la science en jaquette, André Durand avait été poète, et poète de la bonne façon , poëte amoureux en sabQts , poëte comme Ubland et comme Gbamisso,

Voici comment la poésie et l'amour étaient descendus dans son cœur sans qu'il s'en doutât; comme un sauvage» il avait trouvé, tout ébloui , deux perles sur le bord de la mer. A Tàge de seize ans, il commençait è battre le fer comme son père ; dès qu'il pouvait s'échapper de la forge, il s'enfuyait à toutes jambes, avec un livre bienraimé, vers le petit bois aux Loups qui couvrait tout le versant oriental de la colline de Montigey. Le livre bien-aimé, c'était Galatée^ leslmas, Vert-Vert, Quzman d'Alfaraçhe, enfin un pêle-mêle profane d'histoires sentimentales, de contes gaillards et de rimes irréligieuses. Avec tout cela, notre jeune forgeron se peuplait l'imagination tant bien que mal , en attendant cette blonde et souriante image de M^'* de Froidmond , qui fit presque envoler toutes les autres.

M"® Lucy de Froidmond avait vingt ans; elle habitait, de-^ puis son retour du couvent, le petit château de Froidmond, en compagnie de sa mère, qui , depuis son veuvage, n'avait pas voulu revoir Paris. C'était une belle et pure jeunesse, qui s'épanouissait au soleil , dans les fleurs et quelquefois dans l'ennui. Elle devait se marier sous peu à un mousquetaire de ses cousins, un petit-maltre philosophe qui passait tous les matins deux heures & sa chevelure et qui tous les soirs dédamait emtre la frivolité de ma siteldf I^ttcy m ét^t

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