HISTOIRE DUN MAITRE D ECOLE
amoureuse je ne sais pourquoi, peut-être parce que c'était un mousquetaire, peut-être parce que le mousquetaire lui envoyait par la poste des baisers en vers à la façon des Baisers de Dorât. Pourtant on aimait mieux, en ce temps-là, les baisers en prose.
Le petit château de Froidmond est b&ti au fond de la vallée de Montigny, au bord du bois aux Loups, qui est une des dépendances. Sur la fin de sa vie, le vicomte de Froidmond avait à peu près fait un parc de ce bois. Il avait planté dans les clairières des rosiers, des acacias, des jasmins, des lilas et quelques mauvaises statues; il avait ébranché les grands arbres, arrosé le gazon , garni les Iffîiànes de cornouillers, de sureaux, de prunelliers, d'épines-blancbes, eafin de tous les arbustes sauvages qui jettent leurs fleurs au vent.
C'est dans ce parc ouvert à tout venant que le jeune forgeron aimait la promenade. Il recherchait les sentiers les plus touffus, comme si son cœur, qui pressentait déjà Tamour, eût fui le soleil. Un soir d'été, comme il entendait, sans écouter, le gazouillement des petits oiseaux , il vit passer près de lui, de Tautre côté des noisetiers, Lucy, la belle Lucy, qui rêvait à son cousin le mousquetaire, tout ep caressant sur son cœur une lettre qu'eUe n'avait encore lue que vingt fois. André Durand fut si charmé de cette apparition, qu'il eut le plus beau sourire de béatitude qu'on ait vu : « Ah ! mon Dieu ! qu'elle est belle ! » dit^l en s'inclinant sans y penser. A cette voix inconnue, Lucy tourna la tête et reprit à pas pressés le chemin du château. André soupira quand elle disparut; il foula d'un pied timide et agité le gazon où elle avait passé, il regarda d'un œil curieux les tourelles ^réchées du château. « Quelle jolie petite forgeronne ça ferait là! » dit-il avec un peu d'amertume.
n s'en revint au logis paternel plus tard que de coutume. En revoyant' l'enclume et le fourneau , il en voulut beaucoup à son père de ne pas être né marquis. Il soupa d'assez mau-
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valse grâce à la table rustique , il dormit assez mat sur le grabat de son grenier. Le lendemain , il ne fit rien qui vaille; le surlendemain , il écouta depuis le matin jusqu'au soir les petits oiseaux du bois aux Loups; et, huit jours après, il déclara à^on père, tout en bégayant, qu'il n'était pas fait pour forger le fer. Le père, à bon droit irrité, l'envoya au diable, et le pauvre André, ne sachant où aller (quand il n'allait pas aux bois aux Loups), entra, à ses risques et périls, comme premier ministre de son maître d'école, espérant arriver à secouer l'arbre de science, c'estrà-dire s'élever par là vers les hautes régions du monde, où brillait avec tant de doux éclat la belle Lucy de Froidmond.
L'amour a d'étranges et de sublimes caprices : il détourne à son gré le cours naturel de notre vie , il nous égare sans cesse sur la mer agitée du monde; c'est un roi absolu qui règne et qui gouverne sans entraves. Il abat les plus forts, il relève les plus faibles, selon sa fantaisie; il imprime aux uns de magnifiques élans, il éteint le feu divin des autres. L'amour possède toutes les clés d'or de notre ame , qu'il ouvre ou qu'il ferme par boutade, par distraction, par hasard. Il est de pauvres diables d'enfans du peuple qui semblent condamnés à mourir sans avoir vécu; perdus au fond de quelque hameau abrité par une montagne qui les sépare du monde, ils marchent à la mort dans l'ombre , accablés sous le travail , sans prendre le temps de lever les yeux au ciel , sans respirer sur leur route les parfums enivrans de ces fleurs charmantes que Dieu a semées sur la terre avec un sourire et une larme : la poésie et l'amour ! Pour animer ces marbres vivans, il ne faut qu'un regard, ce tendre regard de Juliette à Roméo; il ne faut qu'un mot, ce mot que disent si bien Julie et Manon Lescaut; il ne faut qu'une apparition, comme en ont eu tous les poètes : une apparition le matin, à une fenêtre; le soir, au travers des buissons du sentier; la nuit, dans les tourbillons du bal. Le cœur demande si peu pour commencer le
Fomaa é« la vie, dont 1« prçraier chapitre est »n POëme. te poëme des anges! GracQ dene JK» regard, à ce mût d'apaour. à cette channaale inuiRe qui leur apparaît conane m souvenir du de» , les statues s'animent comme par encbantement, un voile tombe de leurs yeu», tme chaîne de leurs raawa; ils verront la splendeur do eiel et les merveilles de l* terre, Ils tendront leurs bras pour étreindre la vie. Après avoir vu la pourppe de la grappe, ils l'égràneront sur leurs lèvre? gavantes; au moins ils ne mourront pas sans avoir çneOU m fleurs dans la vallée et des fnaits sur la coUine.
Ainsi André Durand semblait condamné à ce travail pénible de chaque jour qui opprime et qui éteint l'ame. Grace à l'amour, son ame a rayonné sur son corps; grace a lamour, qui lui a prêté ses ailes, cette ame venue de pieu, comme les plus nobles, s'est «evôe jusqu'^ la po^. André Durand n'en prenait guère le chemin ^ l'école de Montigny, et, en vérité, il eut i subir bien des suwlices au miUeu de tous ces enfens si bruyans qui ne lui laissaient pas le temi» d'écouter les premières divagations de son cœur. M^is il avait là son pain et son gtte, il se résignait. Et puis, le soir, après avoir sonné VAngehn, U prenait son vol vêts le bois aux Loups. Que de consolations il trouvait à chaque pas dans cet Éden ! Là c'était l'élégie du rossignol, ici la grappe blanche et parfumée de l'aubépine, là cette touffe de noisetiers où Lucy lui était apparue; enfin c'était partout le honheur, le bonheur, image invisible, parfum du cœur, écho du ciel qui nous vient à l'aurore de la jeunesse, avec un vent léger, quand nous sommes dans une solitude amoureuse. André Durand était heureux dans le bois aux Loups, sans savwr pourquoi ni comment ; heureux du souvenir de Lucy, heureux d'une espérance confuse, heureux de voir le ciel à travers les arbres, heureux enfin comme on l'est quand la vie n'est encore qu'un sourire. Une revoyait pas Lucy; maissour { vent, à la nuit dose, il errait dans l'avtoue du oh&teaa,
éeoûtaBt avec ardeur les aôQs affaiblis d'un claveoiQ. Et ç[i}aQâ il regardait œs hautes murailles qui fdrmaieat une barrière autre elle et lui , il levait la tète avee fierté, avec la fierté du poète; il Jurait de tout franebir pour aller mourir aui pieds de Luey. En atteodaut oes actions cbev^lereeiques» il gouver-s sait humblement réoole de Mcotigny.
Il était sorti du bois, amoureux et poète. C'était au b(4s qu'il rêvait de poésie et d'amour. M^^^ de Froidmond n'eût pas été de prime^abord tnuehée de ce culte tout rustique; mais peu à peu, grâce à la poésie, l'amour s*éleva très haut, et» grâce à Tamour, la poésie se dégagea de toute vapeur grossière. André Quraud se mit à rimer quelques vers. Quand je dis rimer, je veux dire aligner, ear André Durand n'avait pas alors grand'rime ni raison.
Le beau rêve d'André Burand s'évanouit bientôt, mais laissant des traces fécondes : l'hiver suivant, le mousquetaire vint épouser M^^* de Froidmond. André pleura sur les ruines de son bonheur, il se consola dans la poésie, peut-être môme dans l'amour. Luey quitta le pays pour long-temps. « Elle n^est point partie tout entière, disait André; elle a laissé quelque chose d'elle-même dans le bois aux Loups, et dans mon cœur elle a laissé je ne sais quelle fleur et quel parfum de sa jeunesse. » Et, comme de coutume, il allait dans le bois pour rétrouver cette ombre de son amante.
Il faut bien le dire, il ne s'en tint pas toujours à cet amour arcbangélique. Un jour ses lèvres s'ouvrirent pour demander autre chose. Le maître d'école avait une fille assez avenante qui ne se montrait pas bien cruelle pour André. Le pauvre poète se laissa faire comme tout le monde : il se maria. Une fois marié, une fois enchevêtré dans les tracas du ménage, n'ayant plps pour horizon que le coin du feu ou le cimetière, il lui fallut bien un peu dire adieu à toutes les vagabondes chimères, il fallut fermer quelques échappées à la folle du logis. Cependant André demeura poète. Au bout d*un an de ma^
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riage, comme il Mait nourrir sa naissante famille, il se résigna à une obscure école de village, ne sachant quel meilleur parti prendre. Il avait songé à tenter la fortune ailleurs; mais c'était, une nature timide, aimant le silence, fuyant Féclat, se contentant de peu, pourvu qu'il y eût toujours du soleil et de la verdure.
rai vu pour la première fois André Durand vers 1820. Il était nudtre d'école de Montigny. U m'apprit à lire avec toutes les peines du monde, si j'ai bonne mémoire. C'était alors un beau vieillard plein de douceur et de patience; sa figure sillonnée avait surtout l'empreinte de la résignation. Ck)mme je l'aimais, je le voyais à regret aller un peu trop souvent au cabaret : il n'était pas heureux sous son toit. U avait été faible pour ses enfans, et ses enfans, suivant son expression, versaient beaucoup d'armertume au fond de son verre. Sa femme, presque toujours malade, était devenue méchante et raisonneuse. En un mot, il lui fallait vivre seul, n'ayant personne pour comprendre sa belle et bonne nature. Et à soixante ans, au lieu d'aller chercher la solitude dans le bois aux Loups, dans les ombres du beau temps passé , il la cherchait au cabaret, en face d'une bouteille du cru.
Je l'ai revu l'an passé aux neiges de décembre, n m'aborda avec un sourire. Il avait lu je ne sais quel mauvais livre de moi. « Mon jeune ami, me dit-il en hochant la tête, vous saurez que je ne suis pas si maître d'école que j'en ai l'air; il ne m'a manqué qu'un libraire pour être poète comme tant d'autres. Ne riez pas de cette confession que je n'ai £ûte à personne. Oui, j'ai gardé précieusement dans mon cœur le secret de ma poésie; j'ai chanté tout bas et tout seul; nul n'a trouvé à redire à mes chansons. Ah! mon Dieu, quand je songe à ces belles saisons de ma vie que j'ai passées au fond d'un bois! »
n soupira et pencha son frofat rêveur. « Venez, venez ! reprit-il avec feu; il fait un beau jour d'hiver; aussi bien , il faut
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que j'y retourne avant de mourir, et je n'ai pas grand temps à perdre; si j^attendais au printemps, il serait trop tard peutêtre. »
Nous allâmes ensemble au bois aux Loups. Une fois la lisière franchie, il s'appuya contre un vieux chêne, secoua la neige qui couvrait ses sabots, et, regardant le toit blanchi du château : « Ah! oui, dit-il, j'ai été poète aussi. » Il y avait dans sa voix toute une révélation. « Hélas! reprit-il, ma première muse, ma seule muse m'a fui trop tôt! Vous devinez? C'était M"® de Froidmond. Elle s'est mariée à son cousin de Bussy. A peine si je l'ai vue trois fois pendant un demi-siècle. Mais, que dis-je? ne l'ai-je pas vue mille fois par jour dans cet autre monde imaginaire où les pauvres poètes se réfugient avec tant de bonheur? » Le vieux maître d'école me reganiait d'un câl attristé. « A la bonne heure, dit-il, vous êtes compatissant, vous! » Je compris, à ces paroles, que le pauvre André Durand n'avait pas eu un seul ami digne de le comprendre; il avait vécu dans le désert. Il me raconta, tout joyeux, ses enfantillages poétiques; il me récita ses premiers vers avec uq peu d'inquiétude; il me confia son histoire d'amour avec des soupirs. Tout cela était simple et de bonne foi; j'écoutais de tout mon cœur. Quand il eut fini, il regarda encore autour de lui. A la vue de là neige et des branches dépouillées : « Ah! me dit-il en tendant les bras vers l'ombre de sa jeunesse, ayez toujours vingt ans; songez que l'hiver viendra pour vous un jour. Vmgt ans! l'amour, les branches vertes, la poésie, les oiseaux qui chantent, les roses qui fleurissent... Et puis Lucy qui vient un soir, comme une fée, montrer sa douce image à travers les noisetiers... )>
Le vieux maitre d'école essuya deux larmes. « Ne restons pas ici plus long- temps, car je n'aurais bientôt plus la force de retourner à Montigny; et, malgré tout, je veux mourir en bon chrétien et reposer dans le cimetière à côté de tous ceux dont j'ai chanté le De Profundi$. D'ailleurs, avant de m'en
•l^er pour tput 4e 1k»i, je veux encore trinquer avec youa. » Nous r»tQurDiU»ee | ^footigny tout ea (enillet^pt le pha* pitre des souvenirs.
CTesjt la dernière Cbisf que 1# nsaltre d'^lQ a été dans le bois aux Loups. U est mort assez doucement à la fia de féwier, quelques jours après m'avoir écrit une petite lettre, précieux autographe, qui S0 termine par ces piots : a Je ne vous oublierai pas là-haut, mai^ n'oubliez pas ici^ba^ le vieux m^tre d'école. »
ÉWM*Jb»M**i
LE
iB éi^ii AU ÔAfARft.
Es âtril <^S le lisais à Rcm«ft, éltr ^etofrf éTiJMt l^o^â^ en Flandre, atvec nfoli atffi *^. Gotùtûe fï habite iW^n ,- » ne me laissait pstàte htx passage aucune des cnriosilés a*~ éhitectuf aies de la tille. 11 me dit tout à coup : « foubliai^ une curiosité bien plus singulière. Voyez-tous ce petit cabëf-" ret, à deux pas de nous? -- Ont, ce cabaret où serpenteau des ceps de vigne ? — C'est une vigùe peinte. »
Jamais , depuis qu'il y a des peiiitres , ott n'a copié là n#^ ture avec plus d'effet et de vérité. Le feuillage eM arrêta Claude Lorrain; les grappes, jaunes d'un côté, noireô éé^ f autre, semblaient fatiguer les detrx ceps ; l'ombre et lé, te-' mière s'y jouaient à merveille; quelques gouttes de rosé^ brillaient au soleil, quelques fils d'araignée se balan<aien^l A l'ombre. Par une supercherie du peintre, les gràppeâ^ du ha^ étaient picorées par les guêpes, les gtâppes du bas étaieûtr U demi égrenées, si fiien que natufélleniént fenVie votts prenfi» de cueillir un grain à votre* four.
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Nous entrâmes dans le cabaret. En passant dans la salle, je n'aperçus d'abord qu'un nuage de fumée, je n'entendis qu'un bruit confus de voix avinées. Peu à peu je vis se dessiner les figures enluminées de sept à huit buveurs discutant, les uns avec gravité, les autres avec feu, sur les affaires de l'état. Une figure me frappa surtout par sa p&leur et ses belles lignes; un rayon d'intelligence éclairait encore le front; les yeux éteints jetaient çà et là un regard noble et dédaigneux. Mais cette figure était ravagée par les passions flétrissantes; le sceau de la débauche était imprimé sur le front; les cheveux ébouriffés et coloriés indiquaient que le peintre, comme il le disait lui-même en jouant sur le mot, ne se peignait guère qu'à coups de pinceau ; les moustaches étaient humides de vin , des rides précoces creusaient le front et les joues. Rembrandt seul pourrait vous reproduire cette physionomie de cabaret. Le costume était en harmonie : une vieille houppelande, une chemise de je ne sais quelle couleur, des souliers problématiques où Frédéric, par fantaisie, essuyait son pinceau. C'était le plus ivre de toute la bande ; il jetait un mot par-ci par-là, en promenant au hasard ses yeux égarés. En vain la cabaretière était venue lui recommander une enseigne de marchand, pour toute réponse il se versait à boire. Mon ami me raconta en peu de mots comment il était venu à Rouen sans dire son nom et son origine ; comment, grâce à la cabaretière, il faisait là une halte assez longue; comment, enfin, il passait sa triste vie dans une ivresse sans trêve. A notre entrée, les buveurs cherchaient à le réveiller et à le faire parler. Je me souviens d'une de ses réponses entré autres : on lui demandait son opinion sur l'égalité. Il fit d'abord signe qu'on Tennuyait; mais bientôt, prenant en pitié les maximes de ses compères les ivrognes, il leur dit d'une voix lente, tout en s'accoudant sur la table : a L'égalité, elle est là. » Et il montra de l'index son verre^lein. a Ou bien, reprit-il, elle est dans le cimetière; c'est là qu'il y a de la Ju9^
LE PEINTAB d'enseignes. 301
tice pour tout le monde, c'est là que tout le moùde a sa place au soleil )» Et prenant dans sa blouse une pièce de trente sous : « La liberté , la voilà ; mais , reprit-il en riant , c'est la liberté en menue monnaie. )> A ce mot, il retomba dans son ivresse et dans son silence.
Nous allions sortir, quand il se leva lentement; il alla vers la cheminée en trébucb£Ct)t un peu, prit un charbon dans Fâtre, s'avança près de la muraille, demeura un instant immobile comme une statue, enûn traça une première ligne comme par souvenir.
tt Oh ! oh! dit un buveur, le voilà si loin dans la vigne du Seigneur, qu'il s'imagine peindre une enseigne. »
Le peintre d'enseignes n'entendait pas, il avait Pair d'être seul ; il traça une seconde ligne qui, s'unissant à la première, formait déjà une figure humaine. Je le suivis d'un regard curieux. Il s'anima bientôt, il repoussa ses cheveux en arrière, comme un homme frappé d'une idée rayonnante, sa figure flétrie eut un moment de noblesse. En quelques minutes il acheva son dessin. Il avait voulu représenter Madeleine aux pieds de Jésus. Je ne dirai pas que son Christ et sa Madeleine étaient dessinés de main de maître; seulement le peintre d'enseignes était parvenu, avec un charbon rebelle, à indiquer les figures avec plus d'expression que n'en trouvent certains peintres qui ont pour ressource le coloris. Quand il eut jeté son dernier trait, il s'éloigna à reculons, contempla son œuvre en clignotant et se remit à table. « Allons, allons, dit-il, il faut noyer ces idées-là. »
Nous sortîmes très émus. Le lendemain , à l'heure du départ, je songeais encore au peintre d'enseignes, quand je le reconnus qui barbouillait un tableau de fripier. U était ivre comme je l'avais vu la veille, comme il devait être le lendemain. Ses jambes flageolaient sur l'échelle. U répétait entre ses dents, depuis plus d'une heure, le refrain d'une chanson à boire. Je le regardais d'un œil inquiet, je n'espérais plu9
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splendide page de Rubens, qui, plus que tout autre, répondait à sa nature.
En 1857, au mois d'avril, par une fraîche et souriante matinée, Frédéric peignait une Madeleine au désert. Pendant qu'il peint, traçons d'abord son portrait : une figure de vingt ans, d'un profil pur, des cheveux brunissans, des yeux bleus qui rêvent, une bouche timide encore, quoique relevée d'une fine moustache, des joues un peu colorées, mais qui pâliront bientôt, la taiUe svelte, un pied léger, une main de femme, voilà Frédéric. Si j'avais à peindre son esprit, je n'oublierais pas de l'affubler de tous les travers de notre temps: esprit assez mal cultivé, qui avait plus de clinquant que de raison, moins de sens que d'extravagance, mais avec ces allures originales qui , il y a dix ans , passaient pour l'indice du génie.
Il avait ce jour-là pour modèle de sa Madeleine une jeune fille blonde qui promettait, par sa physionomie, de se faire beaucoup pardonner, mais qui n'en était pas encore au repentir. Tout en s'élevant au ciel, ses yeux pétillans de tous les feux de la volupté semblaient regretter les joies de la terre. En un mot, c'était Madeleine pécheresse et non Madeleine repentante.
Frédéric, ayant déposé sa palette pour contempler son œuvre à divers points de vue, secoua la tête avec chagrin : « Ce n'est point là Madeleine au désert , dit-il en prenant son chapeau. — Où alle^-vous? lui demanda son modèle. — La séance est levée; renouez vos cheveux, je vais chercher une autre Madeleine. » Disant ces mots, Frédéric sortit gravement. Il traversa le Luxembourg et descendit la rue de Tournon; comme il passait devant la maison toute ridée et tout édentée d'une devineresse célèbre, M^^"" Lenormand, Frédéric s'arrêta émerveillé devant une jolie femme qui descendait d'un fiacre, en toilette extravagante. Ne voyant que sa figure, il s'écria : «c Voilà ma Madeleine ! » Et, sans trop savoir ce
qu'il faisait, il la suivit jusqu'à Tescalier de la prophétesse. Revenant un peu de son enthousiasme, il voulut, au bas de Tescalier, rebrouser chemin; mais, cette femme s'étant retournée je ne sais pourquoi, il ne put résister à Tattrait de la voir quelques instans de plus. Il entra donc à la suite de la jeune dame et alla s'asseoir en face d'elle dans le salon d'attente. Pendant qu'elle regardait avec une curiosité inquiète l'ameublement fantasque de la vieille sibylle, il étudiait avec les yeux du peintre toutes les lignes et tous les tons de cette belle figure un peu dévastée par les veilles, les passions et le chagrin. Cette femme unit par s'impatienter du regard obstiné de Frédéric; elle détourna la tète; mais, sous prétexte de voir un paysage, il se leva et alla se placer plus près d'elle. L'inconnue lui demanda alors sans façon ce qu'il prétendait faire. Il répondit en s'inclinant : a Je vous ai suivie sans le vouloir, pour contempler plus long-temps votre belle figure. — Que voulez- vous donc dire? »
£t la dame regarda Frédéric des pieds à la tète pour savoir à qui elle avait affaire. « Je veux dire, madame, que votre figure m'a frappé; je suis peintre, je cherchais partout une tète de sainte... ne vous offensez pas, c'est sainte Marie Madeleine que je veux peindre... Si vous voulez que je fasse un chef-d'œuvre, vous n'avez qu'à venir à mon atelier. — Me feriez- vous mon portrait? — Vingt fois; je ne me lasserais pas de reproduire ce chef-d'œuvre de l'a création. »
Tout en parlant, la dame avait pénétré avec ses yeux de lynx dans l'ame de Frédéric; elle y avait découvert je ne sais quoi de noble et de grand qui la séduisait; elle n'avait pu se défendre d'un certain entraînement vers lui. « Écoutez, lui dit^elle avec un joli jeu de physionomie, je vais demander à la devineresse si je puis sans danger aller dans votre atelier. »
A cet instant une grande dame un peu fanée sortit du cabinet mystérieux; la devineresse apparut sur le seuil et fit
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signe d^Btrer à la nouvelle venue. Frédéric était si eoivpé de son aventure, qu'il ne prit point garde à la sibylle. La porte se referma; il demeura seul très agité, jetant çà et là un coup d^œil distrait sur les pauvres tableaux et les pauvres gravures oii }*amignée se promenait et filait sa toile.
Au bout d'un quart d^beure la jeune dame sortit, a Eb bien ! » lui demanda Frédéric d'un air suppliant.
Bile prit sou bras sans façon. « Ëb bien! lui répondit-elle avec un sourire ibreé, allons à votre atelier, v»
La dame se nommait Lydia ce joui^là. Son histoire est eon* nue, car ces dames ont toutes la même histoire. Sous les poètes mythologiques on Peut surnommée la Sirène, sous les poètes romantiques on l'eût surnommée la Lionne ou la Panthère; le nom n'y &it rien. Elle habitait la rue Notre-Dame-de- Lorette; elle ne figurait pas mal dans les chœurs de TOpéra, Biais elle jouait beaucoup mieux son rôle sur le théâtre du monde. Ce qu'elle étudiait le plus était son calendrier pour se rappeler les mille noms dont elle s'affublait, les mille noms de SCS amans, les mille rendez-vous qu'elle accordait. Son origine, son avenir, vous le savez. On ne les voit pas venir, on ne les voit pas s'en aller; elles apparaissent et disparaissent sans avertir personne. Ten connais qui aboutissent à la dévotion; ces dernières ont imité les bateliers, qui abordeet au rivage tout en lui tournant le dos. Sa figure était faite par l'amour et embellie par le diable. Quoiqu'elle vécût dans le péché, avec le péché et par le péché, il restait à se^ traits je ne sais quoi de noble et d'élevé qui avait séduit Frédéric A coup sûr, plus qu'une autre de sa famille elle pouvait inspirer un peintre pour une Madeleine repentante.
Frédéric et Lydia allèrent tout droit à l'atelier, Frédéric heureux d'une si belle découverte, Lydia curieuse de voir si le jeune peintre possédait autre chose que ses pinceaux et sa palette. En moins d'une heure elle compta sur ses doigts toutes les ressources de PrédMe, car il était confiant comme
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la jeuHesee, i) répondait à tout, a A merveille, dit Lydia, eelui-là pourra fournir à mes dépenses pendant la saison. »
Et, tout en mettant en jeu ses artifices, elle posa en Madeleine repentante. « Faut-il que je pleure t demandait elle à Frédéric. — Quoi! dit>il tout enchanté, vous pousseriez si loin Tamourde Tartl — r4roye£-vousdoncquejene connaisse pas les larmes de Madeleine?
Lydia prit un crucifix d'ivoire et leva les yeux au eiel. Frédéric se mit à Tœuvre. Se tournant vers Lydia, il fut surpris de voir briller deux larmes dans ses yeux bleus, a Ah! madame, dit-il avec enthousiasme, ces larmes-là ne seront pas perdues. »
Il retoucha les yeux de sa Madeleine, il y suspendit les pleurs de Lydia; et tout à coup, jetant son pinceau, il tomba aux pieds de là comédienne.
Le lendemain, Tatelicr ne fut point ouvert; le surlende* main, Frédéric y vint un instant; mais à peine s'il prit le temps de regarder sa Madeleine. Gomme il entrait dans sa chambre à coucher, il fut frappé plus que jamais de l'expression tendre et inquiète du portrait de sa mère. « (Test vrai, dit il, saisi d'une émotion confuse; je n'étais pas là cette nuit, ni l'autre » Mais le démon du mal ne lui laissa pas le temps de réfléchir : il ferma la porte et ne vit plus que l'image attrayante de Lydia.