‹ Romans: contes et voyagesChapitre 25 sur 67 · LES FOLLES AMOURS · texte numérisé non relu

LES FOLLES AMOURS

Vous raconterai -je mot à mot tout le chapitre de ses folles amours, toutes les coquetteries de Lydia et toutes les faiblesses de Frédéric? Pénétrerai-je dans le labyrinthe sans poétiques visions où s'égare plus que jamais la jeunesse dorée de notre temps, oe labyrinthe de la passion sans ame, da

désenchaûtement et du désespoir? Vous montrerai-je à la pâle lumière de la vérité la galerie de ces belles aventurières qui ravagent tant de nobles cœurs, qui gâtent tant de nobles esprits? Ne criez pas trop â la moralité; j'ai assisté plus d'une fois à ce douloureux spectacle d'un avenir doré qui se perdait sans retour dans cet abime sans fond. Lydia puisa à pleines mains dans la bourse et dans le cœur de Frédéric; elle dissipa en peu de temps ses ressources et ses fraîches esp^ances. Il découvrit trop tard qu'il était la proie du démon, ou, qui mieux est, d'une comédienne. Il voulut revenir sur ses pas; mais retrouvera-t-il son ardeur pour le travail, ses caressantes illusions, sa petite fortune, fruit des veilles de son père ? C'en était fait de lui; la fumée du plaisirlui cacha bientôt la fumée de la gloire, a Autant l'une que l'autre, » lui disait Lydia. De plus en plus égaré dans un mondé trompeur, il ne voyait plus que par le prisme de Tivresse; une longue nuit s'étendait sur son ame.

Toutes les semaines il vendait un coupon de rentes, s'imaginant, dans son insouciance ou son découragement, qu'un homme de talent n'était jamais ruiné. Dans les premiers temps, il comptait un peu, se rappelant les, pieuses économies de sa mère; mais il finissait par ne plus compter. Lydia savait mieux que lui l'état de sa petite fortune. Elle lui en donna bientôt la preuve en se brouillant avec lui sans raison apparente; elle prépara une scène de jalousie. Comme il ne l'aimait plus depuis long-temps, il se brouilla de bon cœur. C'était une bonne fortune; il allait reprendre sa liberté. Il rentra chez lui le cœur plus gai que de coutume. « C'est étonnant, disait-il en revoyant sa palette avec un charme inconnu; c'est étonnant que Lydia ait songé â se brouiller avec moi: que me manque4-il? Je suis beau, je m'habille en grand seigneur, j'ai plus d'esprit qu'il n'en faut, je suis généreux comme un fils de famille, on peut dire que je jette avec grâce l'argent par la fenêtre... » A ces derniers mot^

Frédéric pâlit et secoua la tête. « Voyons ! » dit-iL II fit Tinventaire de ses papiers et de sa fortune, Lydia avait compté juste : il ne restait que mille francs à Frédéric, a Je comprends, dit-il avec amertume, Je comprends pourquoi elle s'est brouillée avec moi ! »

n rentra dans Tatelier avec la résolution de reprendre son œuvre où il l'avait laissée, de ressaisir avec ardeur tous les lambeaux éparpillés de son talent. Durant deux jours, il tra« vailla sans reprendre haleine, mais il était un peu tard pour revenir dans le beau cbemin si verdoyant qu'il avait quitté sans presque retourner la tête; le désœuvrement l'avait envahi; la religion de l'art était éteinte en son ame; la soif de la renommée ne passait plus sur ses lèvres flétries. Son ardeur ne fut que passagère. Le troisième jour, il alla retrouver ses amis; après souper, il prit une autre maîtresse, une digne compagne de Lydia, qui ne fut pas long-temps à dévorer le millier de francs que Lydia avait dédaigné, en disant : « Va te ruiner avec une autre. « Après Lydia, il avait pu relever encore son front abattu; après Olympe, tout espoir était perdu. Il se laissa aller aux mille extravagances de l'orgie du cœur; il suivit tête baissée, sans honte et sans regrets, l'ornière fatale qui se creusait au bal de l'Opéra pour aboutir à Clichy. « Tu n'es qu'à moitié ruiné, lui dit Olympe le jour où il jeta son dernier écu chez une marchande à la toilette, tu n'es qu'à moitié ruiné; n'as-tu pas la ressource des dettes? Avec ta bonne mine, il y a là de quoi vivre un an. » Frédéric, sans guide et sans frein sur cette mer orageuse, se laissa aller à tous les mauvais vents. « Qu'importe? disait-il dans son insouciance, je ne crains pas le naufrage : la peinturje ne sera-1>-elle pas toujours une planche de salut? »

Quand il se fut raisonnablement endetté. Olympe se brouilla avec lui je ne sais comment. Frédéric ne prit point le temps de s'arrêter pour regarder la vie en faœ : il s'égara de plus en plus. Bientôt on saisit ses meubles et on les vendit

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à l?encan; bientôt il fut poursuivi h chaque coin de rue par un ivéaader. Il ne lui resta rien de tout le mQ))ilier qu'avait béni sa mère. On lui laissa son chevalet, sa palette, ses pinceaux, le poriJràût de sa mère^ sa fatale Madeleine toujours in^hevée et quelques toiles barbouillées à peine. Il loua un autre ate* lier, ou plutôt un coin de grenier mal éclairé par deux lucarnes, près de Sainte-Geneviève. Il espérait sortir bientôt de ce mauvais pas; il disait pour se consoler que la pauvreté est la meilleure compagne du génie. Cette maxime n'était plus vraie pour lui, pour lui qui avait perdu la religion de Tart, Tenthousiasme de la jeunesse, le prisme de Tillusion. Autrefois la pauvreté aurait eu pour lui, comme pour les nobles esprits qui se dévouent au martyre de Part, des 6oa« rires encourageans; mais, à cette heure, la pauvreté devait apparaître à ses yeux sans masque et sans déguisement, dans sa pâleur de mort, avec ses guenilles qui sentent le liui ceul. Il voulut la fuir par Tivresse; il cr< a mille paradoxes pour s'étourdir encore; mais la nuit il rentrait chez lui; en franchissant lé seuil désolé de la porte, il entendait une voix terrible qui lui demandait compte de son temps. Dans Tâtie nu, la pauvreté lui apparaissait grelottante et affamée; enfin sa mère lui souriait toujours d'un sourire angélique, sourire doux et terrible. Une nuit, se trouvant indigne de ce sourire, il saisit le portrait, le baisa en pleurant et s^écria : « Non, ma mère! non, tu ne sais pas quelle fange j'ai traversée; non, son, je n'ose plus dormir sous ton regard. Adieu ! »

Il retourna le portrait.

Il faut le dire à sa louange, il ne put résister à tant d'ignominie. Il tenta de se faire une ressource de la peinture, mais il avait perdu son talent : sa main tremblait; le pinceau, naguère si docile, était devenu rebelle; la palette où il trouvait la créatiop n'était plus qu^un triste chaos; son front , qui avait i^nfermé mille et mille images adorables, ne renfermait plus qu'un désert aride. Il voulut cependant achever sa Madeleine;

LB PBINTis I/ENSEIGNES. Sil

comme il n'avait plus ni foi ni amour, il gâta en quelques coups de pinceau Texpression noble qu'il avait trouvée au-trefois. « C'est fini, dit-il en rejetant son pinceau, j'ai tout perdu, je ne suis qu'un barbouilleur. » H fut pris d'une colto) sauvage, il renversa son chevalet et piétina la toile, a Oui, reprîfc-il, j'ai tout perdu; il ne ine reste qu'un corps sans atte, un cœur sans passion; tout est fini pour moi. » Il \o\ûxtt mourir. « Mais comment mourir? Et puis, pourquoi ne pas subir la lutte au moment terrible? Il faut de$ sbldats au payy; je serai soldat. Dieu me fera la graée de bien môurnr. v lorxt en disant cela, il se mit à la lucarne de son triste refiige; JStt face de cette lucarne, on b&tfssait nne maisoof; nnfé dousHdnîè de maçons, éparpilléâ stir les murs, manœuvraient àveè ardeur. Toutes ces figures plébéiennes étaient anittiées dTânc franche gaieté; les uns chantaient, lés àntifes devîsaîéut, fùnë sans perdre de temps. L'équer^e, le compas, lé cîséau,s'agftaient sans cesse dans ces mains laborieuses: Frédéric Art étàxi jusqu'au coeur par ce tableau du travail; fl comprit que \ei vtë était là, que le travail était pour moitié dans le bonheur, qiwf le pain du travail était le seuF béni de Dieu, dléhe serai pas soldat, dit-il,* je serai i^eintre d'enseigne^; puisqrilé je suis îSdigne d'être un artiste, je ne serai qu'un otrvrier. » H tinï bon dans cette résolution; il ramassa ses bardes et ses pinceaux, déposa lé portrait de sa mèi^è à la gaTdfe d'un marchand de tableaux qui lui avait atheté quelques esquissés dtt son bon temps; enfin il partit de taris sans savoir oît il allait, n'ayant gardé sur lui qu'une douzaine de francs. Youi croyez peut-être qu'il est sauvé, que les beaux seotimens vont refleurir en lui, que le peintre d*enseiéneë va retrouVéi? peu à peu son talent d'artiste? Non, Dieu est plus rebéHe â ceux qui ont dégradé son œuvre; il veut que celGi qui gaspillé les fleurs ne recueille que des fruits amers.

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