LES PERVENCHES
Frédéric arriva à Rouen, le bâton à la main, un soir d'octobre 1841; il se présenta chez un peintre en bâtiment qu'un compagnon de voyage lui avait indiqué. Cet homme n'y étant pas, il entra dans un cabaret, espérant y trouver sur sa bonne mine le souper et le gîte. La maltresse du lieu , veuve depuis peu, n'étant pas habituée à héberger un buveur d'aussi beUes manières que Frédéric, l'accueillit avec bonne grâce. Ce que voyant, il lui confia tout simplement qu'il était peintre d'enseignes à Paris. <i Eh bien ! dit la cabaretière, peignez-nous quelque enseigne de votre façon. Ma sœur est sage-femme, pourquoi ne lui feriez-vous pas un tableau? Moi-même, si j'osais vous prier, je vous dirais de me peindre quelques grappes de beau raisin sur les murs du cabaret. — Comptez sur moi, » dit Frédéric en se versant à boire.
Le lendemain, dès sept heures, il peignait sur le mur du cabaret. Plaignez-le : il n'avait eu du courage qu'à demi ; il ne s'était résigné à son métier qu'après avoir bu une pinte de cidre, dont les vapeurs lui cachaient le passé, le présent et Tavenir. La cabaretière le suivait des yeux, tout émerveillée du talent d'ua homme à demi ivre.
Nous ne Tétudierons pas jour par jour dans cette phase de sa vie. Il prit pied chez la cabaretière. Cette femme vanta si bien partout et toujours son peintre d'enseignes, que des commandes vinrent en grand nombre, d'autant plus vite qu'on s'imaginait que Frédéric ne séjournerait pas longtemps dans la ville. U travaillait la moitié du temps, n'oubliant pas de s'enivrer un peu avant de se mettre à l'œuvre, n s'était d'abord enivré par raison, il s'enivra bientôt par habitude , soit pour oublier les chagrins, comme dit la chan-
son, soit pour trouver des rêves, comme Hotfmann. Il devint le plus grand buveur du cabaret ; la cabaretière avait beau lui prêcher la sagesse, il buvait à lui seul plus que tous les chalands du voisinage. La cabaretière, qui était bien payée, finit par prendre son paiti ; d'ailleurs, à en croire les commères de la riîe, Frédéric était de taille à ne pas récouter ; si elle était la maîtresse du cabaret, il en était le msdtre.
Frédéric 4evint si célèbre à Rouen , que le petit cabaret était ^ans c^sse visité par les étrangers. Le pauvre peintre d'enseignes comprit bientôt qu'il était en spectacle ; il n'avait pint encore assez de cynisme pour braver les regards curieux. Il parla de partir. La cabaretière lui prouva qu'elle avait cent écus à lui. U reprit le chemin de Paris. C'est la bonpe ville, la seule ville où le malheur puisse vivre solitaire et C£^cbé, c'est l'abri discret de toutes les âmes qui veillent souffrir en silence. Frédéric craignit pourtant d'y êtrp reconnu ; il n'osa, à son arrivée, se hasarder ni du cô^é de l'Opéra, ni du côté du Luxembourg. Use logea dans le Marais, au-dessus d'un cabaret. Où plaçart-il son argent ? Vous le 46vinez, chez tous les marchands de vin du voisipage, le$ priant d'étendre de proche en proche sa renomynée de peintre d'enseignes.
L'ouvrage se fit attendre^ la misère la plus sombre ressaisit Frédéric aux approches de l'hiver ; perdant ses dernières forces^ morales, il ne voulut pas lutter plus longtemps: il résolut de se laisser mourir de faim. Un entrepreneur vint à te^ps fui commander les décorations d'un petit théâtre. U se remit au travail et à l'ivresse. L'entrepreneur, content de sa touche franche et agile, le paya assez bien et chercha à l'encourager par l'espérance d'un plus grand travail. Cet homme avait démêlé à travers les fumées du vin le talent de Frédéric : loin de le traiter comme un ouvrier travaillant sous ses ordres, il avait pour lui le i espect dû à une intelligence
que le malheur afrappée. Frédéric d'aHleurs conservait, jusque dans Torgie la plus triste, une fierté native qui étonnait tout le inonde ; il voulait bien tomber aussi bas que possible, mais il ne voulait pas être insulté par d'autres que par lui. Malgré la bonne volonté de l'entrepreneur, Frédéric, qui aimait par-dessus tout la paresse, le cabaret et la liberté, se brouilla avec lui. Il retomba dans sa misère et dans son ignominie ; jusque-là il était descendu bien bas, alors il descendit sur le degré fatal qui conduit de la débauche au crime. Depuis son retour à Paris, il entendait tous les jours bruire à ses oreilles de si étranges maximes, qu'il commençait à ne plus distinguer le bien d'avec le mal. Dieu sembla prendre en pitié ce profanateur de la création. Dieu permit que Taraour, la cause de la chute, fût aussi le sauveur.
On vint un matin chercher Frédéric pour retoucher une enseigne. En montant à ré(helle,ivre comme de coutume, il remarqua à une fenêtre de Tentresol un profil d'une pureté ravissante. Il monta sans s'arrêter, mais, en moins d^un quart d'heure, vingt fois il pencha la tète pour revoir ce profil d'ange. Il échappa bien vite aux fumées deTivresse, et, par un instinct qui se conserve toujours, il rajusta son costume qui était en grand désordre. La jeune fille qu'il voyait de profil était une belle créature bôniedu ciel, qui nourrissait du fruit de son travail une mère avenue et de très jeunes sœurs ; elle gravait de la musique, cobriaitdes estampes et faisait de la tapisserie, selon les commandes. Elle avait vingt-deux ans à peine ; depuis longtemps déjà elle était la providence de sa famille. Frédéric devina, en la voyant travailler avec une ardeur pieuse et gaie, qu'elle accomplissait une bonne œuvre. Elle gravait alors delà musique. Une fraîche et gracieuse figure de sœur se penchait sur son épaule ; deux autres sœurs plus petites jouaient à ses pieds ; sa mère semblait se recueillir, les yeux tournés vers la lu* mière. Ce joli tableau était encore animé par quelques pots
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de verveine et de pervenche qui s'épanouissaient sur la fenêtre. Frédéric, qui n'avait jamais vu un si doux, si simple, si calme intérieur, fut ému^ soupira, et leva les yeux au ciel.
La jeune ouvrière s'étant mise à chanter, sa voix vint résonner dans le cœur du peintre d'enseignes comme un pur écho de ses dix-huit ans. Elle chantait pour la musique plutôt que pour la chanson ; tout en l'écoutant, Frédéric avait interrompu son harbouillage. Il unit par descendre de l'échelle ému jusqu'aux larmes, surpris des hattemens de soi) Çœur.;'^ — son cœur qui, depuis dix ans,, n'avait presque jamsâs , battu ! Il était trop habitué au cabaret pour n'en pas prendre . encore le chemin ; il alla s'établir dans un coin pour caresser tout à loisir l'image de la jeune ûlle. Le cabaretier lui apporta du vin et une pipe, a Ce n'est pas cela, dit Frédéric avec dégoût. Qu'on aille me chercher du papier et des crayons.»
Le cabaretier obéit. En attendant, Frédéric, sans qu'il s'en doutât, se versa à boire et alluma sa pipe. Quand il eut sous les yeux ce qu'il avait demandé, il jeta sa pipe et son verre. 11 fut bientôt à l'œuvre ; un sourire d'amour passa sur ses lèvres flétries quand il vit reparaître sur le papier l'angélique profil, a C'est étrange, dit-il avec amertume, je sais encore dessiner. » Il représenta la jeune fille comme il l'avait vue, devant la fenêtre fleurie, penchée sur une planche de musique; il indiqua en quelques traits les accessoires du tablean. 11 parvint en moins d'une heure à saisir le caractère de la figure, cette douceur si tendre, si gaie et si sereine, cette grâce naturelle et simple, ce charme ineffable que la paix du cœur répandait dans le regard.
a C'est bien touché , » dit un buveur penché au-dessus de Frédéric. Le peintre retourna aussitôt son dessin.
a Qu'est-ce que cela te fait? dit-il à l'ivrogne; va-t'en boire. »
Il retoucha le portrait à la sanguine, y répandit des ombres légères , enfin y donna le dernier coup, après quoi il sortit. La nuit tombait , il jugea qu'il ne trouverait plus la
jeune ouvrière à la fenêtre ; cependant il retourna dans la rue Saint-Louis. Il aperçut de loin Gabrielle penchée à la fenêtre. Il passa en rougissant, sans oser lever la tête.
Le lendemain, il fut de bonne heure sur son échelle. Il vit le soleil levant dorer les toits d'alentour ; il vit arriver à son travail la douce Gabrielle, qui chantait comme Taiouette matinale. Elle était plus jolie encore que la veille. Une robe de basin blanc, d'une grande fraîcheur, dessinait les contours de son corsage. Quoiqu'elle eût peu de temps à elle , ne croyez pas qu'elle négligeât sa belle chevelure. Elle passait une demi-heure chaque matin à la peigner et à la tresser. Sa seule coquetterie, coquetterie permise par Dieu même, était de changer souvent sa manière de se coiffer. Ce jourlà, quand elle eut gravé sans relâche pendant près d'une heure, elle leva les yeux, et, voyant ses pervenches toujours fraîches et toujours en fleur comme son ame, elle vint à la fenêtre, une carafe à la main, pour les arroser. Elle compta avec une joie enfantine les fleurs qui allaient éclore. Près de se retirer, elle passa les deux mains dans le feuillage odorant de la verveine. Frédéric, la voyant seule, voulait à toute force lui parler; mais comment oser lui parler? que lui dire? pourquoi troubler tant d'innocence et tant de candeur? Peut-être elle n'a jamais entendu de si près la voix d'un homme; et lui, Frédéric, était- il encore un homme? Toutes ces idées passaient dans son esprit, glaçaient son cœur et coupaient la parole sur ses lèvres. Enfin, d'une voix étouffée par un soupir, il lui dit : « Mademoiselle, permettez-moi de vous présenter ce dessin pour une pervenche que je cueillerai sur votre fenêtre.» Gabrielle eut peur, elle leva les yeux; la figure de Frédéric n'avait rien de très rassurant ; néanmoins, son air suppliant et sa pâleur plaidèrent pour lui. « C'est le peintre d'enseignes , » murmura-t-elle entre ses dents. Elle trouva très simple de laisser cueillir une pervenche ; c'était la première fois qu'on daignait s'occuper de son jardin. Pendant qu'elle réfléchissait, Frédéric
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avait déroulé le dessin. «Mon Dieu ! dit-elle, frappée de voir son image comme si elle se fûl trouvée devant une glace éloignée ; c'est pour moi? reprit-elle avec une joie enfantine.— Oui, dit Frédéric un peu enhardi.— Mais, monsieur...» Elle rougit et laissa tomber le portrait sur la verveine.» Ne craignez rien, je vous ai vue, je vous ai... trouvée belle ; je sais que les jeunes filles aiment les miroirs ; j'ai voulu être un de vos miroirs ; mais voilà que, tout en vous dessinant trait pour trait, j'ai senti que mon cœur allait plus vite que ma main. Pardonnez-moi, je ne sais pas ce que je dis ; laissezmoi cueillir une de vos pervenches, et tout sera fini. »
Gabrielle était troublée au plus haut point ; ces paroles bizarres, dites par un ouvrier mal vêtu et de mauvaise mine, tombaient dans son oreille comme les mots d'une langue étrangère ; elle voyait bien que Frédéric l'aimait, et cet amour répandait un grand effroi dans son cœur. Cependant elle reprit bientôt le calme de son innocence. Elle cueillit elle-même une pervenche pour Frédéric.
— Tenez, monsieur, je neveux pas garder votre dessin.
— Ah ! si vous saviez avec quel respect et quelle adoration je l'ai fait? Nous ne nous reverrons pas ; pourquoi ne pas garder chacun un souvenir de cette fraîche matinée?
Disant cela, Frédéric prit la pervenche entre ses lèvres.
— Eh bien ! oui, dit Gabrielle en rentrant dans la chambre, je dirai tout à ma mère. Adieu ! — Adieu !
Frédéric ne voulut point achever de retoucher l'enseigne : « Non, non, dit-il en s'éloignant, je ne suis plus un peintre d'enseignes ! »
D alla trouver le buveur qui la veille avait applaudi à son dessin; il lui offrit de crayonner son portrait moyennant deux écus. A ce prix, il trouva des chalands sans nombre. Quelques jours de travail se passèrent ainsi. Frédéric n'était presque pas changé en apparence , il avait toujours un cabaret pour ateher ; c'était là que posaient les chalands, entre deux bouteilles de vin. Mais, quoiqu'il s'enivrât en-
core, un regard intelligent pouvait déjà remarquer les premiers indices d'une métamorphose ; Frédéric avait retrouvé Fardeur d'un homme qui poursuit un but ; un éclairde noble gaieté passait çà et là sur sa figure; on pouvait deviner, en voyant son front, qu'une pensée active était revenue s'y fixer.
Après avoir fait une vingtaine de portraits, il s'habilla avec une certaine recherche. Gabrielle le vit passer un soir. La noble fille, depuis un mois qu'elle avait cueilli une pervenche pour Frédéric, pensait souvent à lui ; elle ne l'avait pas revu, mais plus d'une fois, durant les heures de travail, le souvenir de cette figure pâle et flétrie était venu la distraire. Elle plaignait Frédéric sans savoir s'il était à plaindre. Elle ne l'aimait pas, mais elle ne pouvait se défendre d'un élan de généreuse sympathie. Le soir qu'il passa sous sa fenêtre> elle laissa tomber sur lui un tendre sourire de sœur. Frédéric s'éloigna avec une nouvelle vie dansl'ame; sous les ruines, un rayon et un souffle du printemps ravivaient quelque touffe d'herbe odorante, quelque fleurette épanouie. Tous les soirs, sans se l'avouer, Gabrielle cherchait à découvrir Frédéric parmi les passans, mais il ne passa plus.
Gabrielle avait fini par oublier Frédéric, quand, un matin, un ouvrier lui remit cette lettre, qu'elle lut tout haut devant sa mère :
«Je vous écris en tremblant, Gabrielle; je n'oserais le faire si la mort n'était là près de moi pour m'encourager et m'enhardir. Avez-vous oublié le peintre d'enseignes, celui qui 'crayonna votre adorable figure avec tant de bonheur inespéré ? Le pauvre diable est à sa dernière heure ; le voilà qui achève son chemin, un triste chemin ! Le croiriez-vous? vous m'avez sauvé ! J'étais dans la fosse aux lions comme Daniel ; les lions , vous le savez, ce sont les passions immondes qui • se disputent le cœur ; vous avez été l'ange envoyé de Dieu. Je ne suis plus dans la fosse où depuis onze ans |e m'enfonçais de plus en plus ; mais, hélas ! je sens encore les morsures des
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lions. La mort, qui détruit tout, peut aussi tout réparer. a Bien mourir, » disaient les anciens. Bien mourir, c'est le plus gr^d acte de la vie. Je voulais vivre encore, vivre avec votre souvenir, sinon avec vous-même ; mais les morsures étaient mortelles. J'ai voulu me remettre au travail ; il ne me restait qu'une étincelle de feu, elle s'est évanouie à la première heure d'enthousiasme. Pourtant qu'il m'eût été doux d'avoir le temps et la force de me relever jusqu'à vous, de fouler d'un pied victorieux les guenilles démon ame ! Dieu ne m'a pas permis cette joie ! Que la volonté de Dieu soit faite ! Loin de me plaindre du ciel, je le hénis à genoux ; je Yous bénis, vous qui avez déhvré mon cœur des malédictions. Je me laisse aller à une folle exaltation, je ne suis pas fou pourtant, mais la lumière qui me fut longtemps cachée m'éblouit. Savez-vous quel est mon dernier rêve? écoutezmoi. Je m'imagine que vous allez venir répandre un parfum de grâce, de paix et d'innocence à mon lit de mort. Si vous veniez 4 ne serais-je point déjà dans le ciel? Mais vous nei viendrez pas, vous auriez trop peur; cependant ce serait une bonne œuvre agréable à Dieu.
« Frédéric Leroy. »
Gabrielle relut cette lettre pour la comprendre un peu.
tt Irai-je? demanda-t-elle à sa mère, qui savait l'histoire du portrait et de la pervenche.— Si c'est une bonne œuvre, si ton cœur te le conseille, va, ma fille. »
Gabrielle partit à l'instant avec sa jeune sœur. Elle trouva Frédéric au-dessus d'un cabaret dans une petite chambre de l'aspect le plus misérable.
a Quoi ! vous êtes venue? » dit-il en la voyant entrer. Elle fut frayée de sa pâleur lugubre, elle ne répondit pas. a Si vous saviez, reprit-il, comme mon cœur est heureux!» Frédéric faillit succomber à cette émotion. « Vous ne mourrez pas ! dit tout à coup Gabrielle ; vous ne mourrez pas !~Jc suis condamné^ non pas par les médecins, qui se trompent toujours, mais p£ur Dieu, qui ne se trompe jamais. D'ailleurs,
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pourquoi vivre ?— Pourquoi vivre ? reprit-elle en baissant la tête et d'une voix affaiblie, parce que je vous aime. »
A ce mot inespéré, Frédéric se soulevasur son grabat, saisit la main de Gabrielle et y appuya ses lèvres déjà glacées. « Hélas! dit-il tristement, je pourrais vivre que je ne voudrais pas de votre amour; je n'en serais jamais digne. Gardez votre amour pour quelque jeune cœur pur et dévoué, pour celui qui vous embellirade ses fralchesespérances. Pourtant, si vous m'aimiez , ne retrouverais-je pas encore quelque rayon de ma jeunesse dévastée? L'ame est comme le ciel : les nuages peuvent l'obscurcir, mais non l'atteindre ; qu'il vienne un beau jour après de sombres hivers, l'âme reparait dans toute sa pureté. Tenez, Gabrielle (permettez ce doui nom à mes lèvres), depuis que vous êtes là, je me sens jeune comme autrefois ; il me semble que j'échappe à un mauvais rêve et à une mauvaise nuit. »
Frédéric, que celte secousse de joie avait épuisé, retomba sur l'oreiller presque évanoui ; à peine s'il lui resta la force d'ouvrir un peu les yeux. A cet instant, un ivrogne de ses amis, qui remphssait assez bien l'office de garde-malade, entra avec un crucifix dans les mains. « Figurez-vous, dit cet ivrogne à la jeune fille, figurez-vous qu'il veut se confesser. Il a bien changé depuis quelques jours. Je l'ai connu dans un temps où il n'eût voulu pour tout confesseur qu'un broc de vin.— Du vin ! du vin ! dit Frédéric dans le délire; qu'on m'apporte du vin et lacabaretière !— Non, non, Gabrielle ! Gabrielle ! »
La jeune fille eut peur et voulut s'éloigner; déjà sa petite sœur étaitdans l'escalier; mais, entendantencore prononcer son nom, Gabrielle demeura. « Me voilà, dit-elle. — Vous avez bien fait de venir, reprit le moribond ; tout est fini, adieu; je m'en vais avec votre pervenche. » Et Frédéric se mit à chanter, d'une voix lente et plaintive, un refrain naïf où il disait que son arae allait s'envoler avec la pervenche cueillie par Gabrielle. « Aussitôt qu'il bat la campagne, dit le cora-
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pagnon du cabaret, il se met à chanter cela. Un garçon si joyeux et si franc buveur chanter une pareille litanie! Ah ! si vous saviez comme il buvait bien ! »
Cet homme, voyant la pâleur et Témotion de Gabrielle , lui dit que, sauf meilleur avis, elle ne devait pas assister plus longtemps à une pareille agonie. Elle partit en essuyant ses larmes.
Frédéric n'eut plus que çà et là un éclair de raison. Dans un de ces' momens où la mort le laissait encore respirer un peu, il passa la main sur son front tout en disant : «Elle est venue; c'est là qu'elle était; ô mon Dieu! soyez béni.— Maintenant, mon brave, dit-il à son seul ami, je veux reconnaître ton amitié : apporte du vin, et nous trinquerons ensemble; Dieu ne m'en voudra pas de mourir gaiement. »
Notre homme ne se lit pas longtemps attendre. « Très bien ! reprit Frédéric, emplis mon verre. Nous allons porter un toast solennel.— A qui donc?— Au travail! » s'écria Frédéric avec tout ce qui lui restait d'enthousiasme.
U retomba dans le délire , jusqu'à sa dernière heure. Il mourut le lendemain vers midi, dans l'attitude du recueillement (4).
Gabrielle, apprenant sa mort, effeuilla, en signe de deuil, toutes ses fraîches pervenches.
(0 11 est resté quelques portraits et quelques dessins de Frédéric; ses dessins ne sont guère que des études capricieuses. En peinture il fut de la famille de Rembrandt; comme il ne peignait que des ivrognes ou tout au moins des buveurs, il a souvent reproduit, sans y penser peut-être, les franches physionomies du peintre hollandais. Il recherchait avec originalité toutes les ressources du clair-obscur; mais pas un seul de ses portraits ne peut passer pour une œuvre achevée ; on y découvre des négligences et des défauts d'écolier, des barbarismes et des solécismes sans nombre. Les deux hommes quMl représentait, l'artiste bien doué et le peintre d'enseignes, se reconnaissent dans chacun de ses portraits. 11 lui est arrivé de bien peindre une main avec la patience d'un Breughel, quand il indiquait à peine l'autre par trois ou quatre coups de pinceau : l'ivresse avait brouillé sa palette. L'esprit irrité de ces contrastes en demande la raison à l'artiste, qui répond coinme Jean Steen : Je ne peignais qu'entre deux vins.