‹ Romans: contes et voyagesChapitre 46 sur 67 · VENISE · texte numérisé non relu

VENISE

Sannazar a chanté Venise par tes hyperboles )es plus andactéitses. Il met en scène Neptune et Jupiter. « Voyez, dît le diea de la mer au dieu de la foudre, Toyez Rome et voyez Venise ! Vantez tant qu'il tous plaira votreCapitole et votre Tibre, œuvre des pygmées et fleuve des pygmées. Regardez Tune et Pautre ville; vous direz que Rome a été bâtie par les hommes et que Venise n'a pu l'être que par les dieux :

Si p«Ia§o Tybriia prsfersy vahem »q>îce utraiiM|ii0 t UUm homlnea dîeet, hanc posaisse deoa.

Byron s*écriaîi : « Je te salue, ô Cybèle des mers qui m*apparaii dans le lointain couronnée d'un diadème de tours et commandant avec majesté aux flots et aux divinités de TOcéan î »

N'oublions pas le sonnet d'Alfieri :

Ecco, sorger dall' arqae îo ^eggo altère l/ii cnntita del ii.ar snggîa rema...

Gampanella a écrk an beau swanel sur Venise :

il VOYAGE A VEKISE.

« Nouvelle arche de Noé, qui, soulevée sur les flols, préserva de sa perte la race juste, quand Allila, le fléau de Dieu, s*abattait sur l'Italie.

n Tu n'as jamais été profanée par la servitude; tu produis des héros qui pensent et qui savent. Aussi on te nomme k juste litre Vierge immaculée et mère féconde.

« Tu nages dans la mer, tu rugis sur la terre, et lu voles dans le ciel !

<K reine, tour à tour poisson et lion ailé, — le lion de Saint-Marc — portant TËvangile! »

Les poêles ont chanlé Venise, les romanciers y ont conduit leurs héroïnes, les voyageurs en ont décrit les mœurs, les peintres onl reproduit ses pnlais et ses églises; mais ni les romanciers, ni les poêles, ni les voyageurs, ni les peintres n'ont réussi à représenter k Timaginalion ni aux yeux celle merveille orientale. Devant Venise il faut fermer le quatrième livre de Cbild Harold, il faut voiler les plus jolies pages de Ganalelto, ce paysa* gisle d'un pays sans terre. Il n'y a qu'un tableau qui puisse donner une idée de Venise, c'est Venise.

Quand on arrive à Venise, on est tenté de s'écrier comme le prophète devant Tyr : « Gomment avez-vous péri, vous qui habitez dans la mer! ville superbe! les lies seront épouvantées en voyant aujourd'hui les vagues seules sortir des portiques de vos palais. »

Quand on entre li Venise, le cœur est saisi d'une soudaine tristesse. Le lion de Saint-Marc est dans

VOYAGE A VEKISË. (3

la cage de fer des barbares du Nord(1). L'Adriatique, la mer des poètes, qui venait, aux beaux siècles, battre avec amour les palais de marbre pour bercer la volupté de Violante, l'Adriatique ellemême est morne et sombre depuis qu'elle ne réfléchit plus que des palais déserts et lamentables. Peuple de la République, où es-tu? Car ce n'est pas toi que je rencontre lâchement endormi sur ces seuils délaissés. Peuple de la République, gu'as-lù fait de ta mère? Tu Tas livrée, la belle et savoureuse fille de l'Adriatique, à la passion brutale des rois étrangers. Ils ont envahi sa couche, ils l'ont enchaînée avec leurs mains sacrilèges, ils l'ont battue comme une fille de joie. Et toi, peuple de la République, tu ne t'es pas réveillé pour mourir, en t'écriant comme le poète :

Qai vivra sera libre, et qui meurt Test déjà I

Venise est sortie de la mer, comme Venus; comme Vénus, Venise fut belle et passionnée, toute aux folies du cœur, toute aux ivresses des lèvres et des yeux.

Venise « la reine de la mer! » c'est une ville d'un autre monde ; dès qu'on a mis le pied dans ses silencieuses gondoles vêtues de noir comme des catafalques, on oublie tout d'un coup le pays

(1) Ces pages étaient imprimées dans le Constitutionnel arant la Bévolution qui — espérons encore — rendra à Venise Ba république et sa splendeur. Rome a en deux époques.

d'Où Voù vient, on est tout à Venise pêt le emn qui bat eofBiae par la tète qui pense. Cest là mittout qvtoû voyage dans la mort : c'est le sikitee de la tonbey ifM Fodeor de la lotnbe, e^etl la tombe elle-même* liais qui ne vmtdrait hAbîier un paieil monumeat, iKN^me graïKliose eô Tàf* ebilectore el la sculptUfe <mi ebanté tour & %$ttt lopins belles strophes de la poésie orleotate?

Yc&ise est sortie de la mer bdle et vlektfieiMe, elle a dompté eette fière et <Miiltf ageose earale qtâ ne sesoomei qn'h l'éperon d'or du maître Iniisible. Mais peu à pett la mer reprend eon empire^ (He bal %& bfècbe la ville abaadoiinée^ elle détore chaque nuit un grain de pierre au palans ducale | elte entre dan» le paW» dee Foseitfi el dee Barbarigo, elle submei^e to«is les rêves de marirre de Palladio. Celle qui est sortie de la mer sera engloutie par la mer. Si Yeoise avait encore ses enfants, les enfants de la République, elle pourrait lutter et battre avec Fairiron des do^es les vagues triomphantes; maie Venise n^a plus d^enfaofs stis' p^idiis k ses mamelle» flétrie»; b quoi bon des enfants d'ailleurs ? Pour qu'ils deviennent le$ e^ elaves de Temp^eur d^A'utriebe^ On tenter vain de sauter Venise d'une mort prochaine: il ifj à plus de ville là où l'on n'entend ptuabattre le eœar du peuple. V^ise n'est pli» cpi'un glérteux sépulcre comme Jérusalem.

Aller h Venise, pour les artistes, c'est aller en pèlerinage, le ne saurais dire atee quelle pieuse ferveur je saluai dans le loittti»in transparent tout

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à la fois bleu, rose el dotéf les dômes et les clorbers. Tout cbrélien que je suis, j'a?oue que ce n'était pas Tidée de Dieu qui rayonnait sur ses églises, c'était le souvenir de Titien et de Véro* pèse, les maîtres éclatants qui vivent dans le soieilf même au delk du tombeau. .

11 y a peu de temps encore on arrivait à Venise en gondole et en barque; aujourd'hui que le chemin de fer envahit tout, on débarque par un chemin de fer. Du reste, j'aime beaucoup cette façon de traverser la mer dans Téquinoxe.

Le chemin de fer ne tardera pas k supprimer les Alpes. Dans Télat où est tombée Venise, ce chemin de fer semble bien moins destiné à y coniduire qu'à sauver les débris de la ville à son dernier jour.

A mon arrivée, Venise avait son ciel italien, ce qui n'arrive pas tous les jours; l'empereur d'Autriche ne s'est pas contenté d'y envoyer sa politi*que et ses soldats, il a envoyé les giboulées et les orages de son pays.

Un omnibus attelé de deux rameurs nous prit au débarcadère et nous conduisit à Thélel. — Au Leone-Bianco — la reine de Hollande a retenu tout riiùtel. — A Daniel! — la famille Galitzin a tout envahi.

On nous conseilla d'aller h la Luna^ du moins jusqu'au lendemain. Pourquoi pas k la Luna, j'aime la lune, au clair de la lune ? Celh6lel est situé sur le grand canal, devant le jardin du Palais-Ro^al, presque sous les arcades de la place Saint-Marc :

16 VOYAGE A VtMSE.

on ne saurait désirer un meilleur logement.

Mais il paraît que dans tous les pays il faut aimer la lune aux heures de rêverie et non aux heures des repas. L'h6telier nous donna de belles chambres dallées de mosaïque et couvertes d'arabesques, mars il nous avertit qu'on ne dînait pas à la Luna, — On ne dîne pas? — C'est bien pis, répliqua-t-il, ou dîne mal.

C'était la première fois que je rencontrais un hôtelier de cette espèce. Nous étions vivement touchés de son avertissement; nous sortîmes pour aller chercher ailleurs « la fortune du pot, » mais la fortune du pot ne se rencontre pas h Venise. On y vit un peu de vent et de soleil, avec une orange, un raisin sec , du gâteau de riz , du café. Il n'y a point de restaurateurs; je ne parle pas de quelques sombres cabarets où il m'a paru impossible de voir ce qu'on mange en plein midi. Les gens du peuple n'ont point de ménagères; ils déjeunent et dînent dans la rue avec un crabe ' bouilli. Point d'intérieur, point de feu, à peine un grabat entre deux cloisons. Les gon<ttlicrs vivent dans leurs gondoles, où ils ne chantent pas les vers de Torqualo.

Cependant mon philosophe allemand voulait diner; moi je ne vivais plus que par les yeux : je n'étais pas venu à Venise pour dîner.

Voyage a venisê. n

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