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LA JEUNE FILLE QUI SE NOURRIT DE ROSES

Les peintres ?énitiens ne sont pas venus jusqu'à nous dans leur poslérilé, honnis un seul, André Schiavoni, dont j*ai visité les arrière-pctits-fils. Déjà, à propos d'une exposition de peinture à Amsterdam, j*ai nommé les Scliiavoni modernes de Venise qui ont conservé la religion du coloris et la passion des airs de tête voluptueux. Le vieux Schiavoni avait plus de génie, mais non plus d'amour dans le pinceau.

Un matin, de bonne heure, j'étais en route sur le grand canal, voulant visiter dans la journée la plupart des palais dont la façade séduit les yeux depuis Saint-Marc jusqu'au Riallo. Mon gondolier s'arrêta tout k coup devant un palais de style moresque en me disant d'un air entendu :

— Une belle galerie^ une belle femme, une belle fille!

Gela valait bien la peine de s'arrêter un peu. Il sonna. Après trois à quatre minutes, une vieille vint ouvrir qui me fit signe de la suivre. L'entrée, en matière manquait de splendeur. La porte et l'escalier ne rappelaient nullement un ancien

palais de Venise tout chargé d*or et de marbre. La vieilleme fît passer dans une espèce d'anlicharobre tapissée de tableaux iraichemenl peints dans un style doucereux, des tableaux de pacotille pour la Russie, contrée de U art poli. Jusque-là, je m'imaginai que mon gondolier avait voulu s'amuser avec sa belle galerie, sa belle femme et sa belle fille. Je voulais rebrousser chemin, sous prétexte que je m'étais trompé de porte; mais» comme je songeais à battre en retraite, je vis s'ouvrir une vraie galerie peuplée de quelques mauvais marbres de la renaissance, des busies sans nez et sans oreilles, comme des antiques consacrés.

J'entrais dans cette galerie d'un pied de plus en plus déûant, quand une nouvelle figure se montra à l'horizon. C'était le maître du logis, un homme déjà vieux, type vénitien déprime par le costume moderne. Il vint à moi et m'ouvrit enfin un cabinet très curieux à étudier. Au premier aspect, je fus ébloui comme si j'étais entré chez le soleil en personne. J'étais chez les enfants du soleil : Giorgione, Bellini, Titien, Véronèse, Tinloret répandaient Ik tout leur rayonnement, jamais on n'avait réuni de plus éclatant mirage. C'était Eve, nue pour la première fois, parce qu'elle cachait sa nudité ; c'était Madeleine repentante, a \ec toute la splendeur de Madeleine pécheresse; c'était Vénus au sein déneige, Diane au pied d'argent; c'étaient tous les symboles amoureux des poëtes et des religions. Le dirai-je ? je crus vaguement d'abord entrer dans un harem, — ce qui m'a

prouvé la Caillibililé, — d'aulres diront rinfiBiliibiiité, — du génie vénitien.

Tous ces tableaux amourejax ne me représeiiUtient ni Eve, ni Madeleine; — U science avee toutes ses misères, le repentir avec ses amères voluptés; ni Vénus, ni Diane; — Vénus, la fête dii coeur; Diane, Tamoureuse qui triomphe de l'amour, le ne voyais q:;e des femmes, des femmes à la surface. Le symbole s'était évanoui sous Péclat de la palette; j'étais ébloui, nms par les yeux eauiemenl.

Ce qui me frappa d'abord , fut une jeune fille endormie dans le Jardin des Rosfis, Bon amant veillait et protégeait son sommeil. Le Jardin des Roses est sur le bord de la Brenta. Ce groupe charmant me rappela vaguement les Boucher, mais c'était une vive peinture, beaucoup plus ancienne, dont l'éclat était tempéré par une certaine mélancolie étrangère au talent de Boucher , talent où la main tenait toute la place sans s'inquiéter des battements du cmur. Quoique l'aecenl des figures fût un peu rustique , on découvraii une vraie distinction dans ces deux cbarmaules expressions. C'étaient des paysans ou des grands seigneurs déguisés en paysans. Quoique le sommeil fermai Les yeux à la jeune fille, on devinait qu'idle avait les plus beaux yeux du monde. Un léger sourire dorait ses lèvres, comme si un songe d'amour y passait avec le baiser idéal de son amant.

ParmC toutes ces fraîches et luxuriantes apparitions, j'avais encore remarqué une créature ori-

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ginale qui n'avait pas la préteûlion de rappeler une figure eonsacrée. C'était une œuvre du vieux Scbiavoni, œuvre de cœur où le peintre se laisse aller au génie, sans y penser, un jour de bonne forttinè pouf la palette. Qu'on se figure une jetihe fille d'une fraîcheur féerique devAnl une tablai chargée de roses. C'est l'heure de son repas : elle maûge des fleurs. Aussi a-t-elle^ selon l'expression d'un ancien, les joues nourries dé roses. Voilft une idée toute poétique, une idée de rêveur aUemand. Je suis convaincu que Schiavoni a créé cette belle mangeuse de fleurs Sans songer qu'il y €Ûl là un »iij«t de sonnet pour tin poète. Le sonnet existe. Vous ne devineriez jamais qui Ta rimé ? C'est ce coquin de Le Pays, dans ses Amitiés^ Amours et Amourettes :

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