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A IRIS, QUI MANGEAIT ORMNAIIIEMENT .DES FLEURS

le ris 4e vostre goût, je voas jttre ma foy ; Hé qaoy î manger des fleurs, c'est faire boue chère ; Ah I vrayment vos i^pas ne vous coûteront guerre. Quoi que vous les nommiez de vrais repas de roy.

tJn dUîsJnier chez votîs h^anfa jamais d*em()loy, Vous pouvez au jardin faire votre ordiiiiiifë ; Mais cessons de railler Éhr setflblable matière^ Quittez cette habitudef ItiSj et croyez'-njoy.

Car quand Thiver viendra faire sentir sa rage, Qu*on ne v«rra les fleurs que sur votre visage, Que la rigueur du temps n'oseroii outrager,

o2 VOYAGE A VENISE.

Qae fcrez-voas, Iris, dans ce malheur extrême, S), faute d'antres fleurs que vous puissiez manger, Vous vous trouvez réduite à vous manger vous-même?

Le Pays élait un Véoitien, sinon pour la couleur, du moins pour le concelli. Au lieu d'un tel poêle, pourquoi Schiavoni n*a-t-il pas eu un Rosegarlen ou un Bûrger pour expliquer celte œuvre charmante ?

— Vous aimez ce tableau ? me- demanda le maître du logis.

— Beaucoup, lui dis-je; il y a dans cet air de tête je ne sais quelle volupté idéale qui me va jusqu'au coeur. J'ai déjà tu cette belle créature dans mes visions de vingt ans. Elle habite les régions dorérs de quelque paradis de Mahomet.

— Eh bien ! monsieur, celte belle mangeuse de fleurs, peinte il y aura bientôt trois siècles par mon trisaïeul, — car je suis un Schiavoni (je m'inclinai devant la postérité de Schiavoni), — je vais vous en montrer une copie saisissante.

— Vous êtes vous-même peintre, monsieur?

— Oui, monsieur; la copie dont je vous parlais est une de mes œuvres les moins mauvaises, vous allez en juger.

M. Schiavoni rappela la vieille, qui s'était éloignée, et lui paria en italien de Venise: le ne compris pas un mot. Je regardai alors avec quelque curiosité ce descendant du vieux peintre, qui conserve après trois siècles le génie tradiliounel du coloris.

VOYAGE A VKNISE. ^3

— Voilà, dit-il loul k coup.

Il indiqua du doigl une belle Gile de vingl ans qui arrivait toute souriante sur le seuil du cabinet.

Elle élait vêtue sans recherche, avec abandon, complanl trop sur sa figure, sur son cou Ger et nonchalant, sur ses épaules de marbre, pour ne pas dédaigner les ressources du costume. Ses cheveux bruns à reflets dorés étaient à peine retenus par le peigne. C'était une si abondante chevelure que Madeleine pécheresse s'en serait fait un vêtement, en ses jours de profanes souvenirs, pour cacher aux vents de la solitude les flammes du passé.

— Ëh bien, monsieur, me dit le père, ne trouvez-vous pas la copie digne de Toriginal ?

J'étais confondu par la ressemblance : le même dessin, la même expression, le même éclat.

— Monsieur Schiavoni, je crois que vous surpassez le célèbre Schiavoni ; je ne donnerais pas vos œuvres pour les siennes, ou plutôt je donnerais l'original pour la copie. Ce prodige peut-il donc s'expliquer ?

— Tout ce que je puis vous dire, c'est que celte figure, peinte suivant la tradition, est le portrait de ma grand'mère (ma grand'mère du seizième siècle); mais je vous raconterai toulk l'heure cette histoire.

Je dis quelques mots à la jeune fille, une bêtise, comme, par exemple : Vous êtes aussi une mangeuse de fleurs; votre esprit déjeune d'une chimère éi votre âme d'une illusion. Elle répon-

dit par uo adorable mouvement de cou et de lèvres, elle s'inelina avec une grâce exquise et s'éloigna vers renealier. Nous revînmes devant le tableau I et M. Scbiavoni parla ainsi:

LE DBRlIlEa SOUPEfl DE GIACINTA.

c Voici rbistoire de Scbiavoni et de Giaeinla^ un pauvre peintre et une belle fille.

« Il commença par être peintre d'enseigws. Il était né à Sebenigo» en Dalmatie. il vint de bonne heure k Venise, où nul peintre alors célèbre ne daigna lui servir de maître.

« Cependant Titien le rencontra un jour qu'il allait, ses tableaux h la main, les offrir à un marchand. Le grand peintre fut surpris de la touche originale de Scbiavoni. — Qui donc t'a enseigné ces tons transparents et ces belles attitudes? -^ Je ne sais pas. — Pourquoi cette pÀleur F*^ J*ai faim.

c Titien prit la main de Schiavoni et l'emmena à la bibliothèque de Saint-Marc : -^ Voilà de quoi gagner tou pain.

« Scbiavoni peignit trois ronds près du campanile ! des cavaliers sabrant leurs ennemis; un évèque qui assiste des pauvres; un roi qui distribue des récompenses h ses soldats;

c( Mais après quelques jours de repos, il retomba en pleine misère) il n'avait travaillé que pour payer ses dettes et passer gaiement le carnaval. Il ne rencontra plus Titien, il n'osa plus aller à lui.

c II se consulait dans l'amour d'une belle tille

qu'il avait vue ufi soir pleurant sur le Rialto. — Pourquoi pleurez«Tous?*-Moii père est embarqué el ma mère est morte. *— Venez avec moi, car moi aussi je pleure et comme vous je suis seul

c( Elle le suivit. Elle lui donna sa beauté, il lui donna son cœur. Mais Dieu sans doute ne bétiit pas ces fiançailles.

« Pourtant ils espérèrent. Lui, le grand peintre, il avait fait de son art un métier; il peignait des enseignes ou des copies. Ils habitaient une pelile maison non loin-^s palais Barbarigo et Fo!«cari. La nuit ils entendaient chanter les joies de la vie) ils ne pouvaient s'endormir^ parce qu'ils avaient faim.

« Giacinla n'avait pas faim pour elle, mais pour ses enfanis. Tous les ans, elle avait un enfant de plus, — et huit années déjà s'étaient écoulées depuis la rencontre sur le Riallo. — La Providence a de cruelles ironies.

« Les Pères de Sainte-Croix vinrent un jour commander une Visitation h S<tbiavoni : il se mit au travail, en broyant que les mauvais jours allaient finir pour sa chère Giacinta. Le tableau achevé, ce fut un£ fête dans l'église. Venise tout entière vint apttpfer des fleurs devant la madone.

« Le pmitre demeura en l'église jusqu'à la nuit. Quand tous les fidèles se furent retirés y il s'approcha des Pères de Sainte-Croix, et leur demanda, un peu d'argent. — Nous n'en avons pas; emportez des fleurs, comme un tribut à votre génie.

a Scbiavoni saisit avec désespoir deux bouquets

de roses et s*enfiiit comme un fou. Giiiij|ila était à sa rencoulre avec ses huit petits qpdSiltof«*sur le seuil de la porte. — Des bouquels de roses! ditelle avec son divia sourire. — Oui , voilà quelle est la monnaie des Pères de Sainte-Croix! dit Schiavoni en jetant avec fureur les roses aux pieds de sa mutlresso.

a Elle pâlit cl ramassa les roses. — Je vais servir le souper, dit-elle^ amuse uu peu ces pauvres petits.

« Schiavoni appela les enfants dans son atelier. Pauvre nichée affamée qui criait misère par tous ses becs roses ! Quand il reparut , la table étatt mise; tous les enfants prirent leur place accoutumée.

« Dès que Schiavoni se fut assis, Giacinta lui servit sur deux plats d'étain les bouquets de roses effeuillées.

«c Ce fiU le dernier souper de Giacinta.

«Schiavoni tenta de vaincre sa mauvaise destinée par le travail, par la prière, par le génie. H mourut à la peine.

« Cette belle lille, qui se nourrit de roses, c'est le portrait de la pauvre Giacinta. Sans doute, Schiavoni le peignit de souvenir en verstnt toutes les larmes de son cœur. N'est-ce pas que les roses sont tristes à voir, quand on pense k ce souper où .il n'y avait pas une miette de pain ? »

a Hélas! reprit M. Schiavoni après un silence, moi, je n'ai pas de génie, et j'habite un palais! Des deux Schiavoni, quel est le plus pauvre? »

VOYAGE A VKNISE. 57

M. Schiavoni essuya une larme.

J'étais tristement incliné devant Giacinta. Je découvrais peu k peu sous son sourire ineffable toutes les angoisses qui l'avaient conduite à la tombe. — Giacinta! Giacinta! munnurai-je. Moimême je sentis une larme dans mes yeux. J'aurais voulu presser sur mon C(Bur cette belle créature si injustement frappée.

J'entendis un bruit de pas, je me retournai tout au sentiment qui avnil saisi mon âme. C'était encore Giacinta ou plutôt c'était mademoiselle Schiavoni qui venait avertir son père d'une visite du consul de Russie.

— Giacinta! Giacinta! lui dis-je en lui prenant la main et en lui baisant le front, — ah ! si vous viviez, comme je vous aimerais!

M. Schiavoni habite l'ancien palais Justinien, qui touche au fameux palais des Foscari. Étrange jeu des destinées !.4|ky a deux cent cinquante ans, les Foscari étaient les rois de la république, et Schiavoni mourait de faim à l'ombre de leur palais ; aujourd'hui, les descendants de Schiavo'ni ont un palais, et les Foscari n'osent plus regarder celui de leurs ancêtres. L'an passé, il existait encore quatre Foscari k Venise. L'un des quatre est mort comme le vieux Schiavoni a sans laisser de quoi se faire enterrer. » On a quêté dans les églises de l'ancienne république pour lui faire dçs funérailles dignes de son nom. il reste trois Foscari : le premier vit obscurément dans un coin avec trois cent soixante-cinq zwanziger de revenu (dix-sept

sous par jour!); le secoûd est facteur de la poste aux lettres, — on Foscari! — le troisième est bouCTon dans un petit théâtre. — J'aime mieux cela. Il brate la fortune en riant.

Le bouffon , c'est le seul qui se soutienne des doges ses aïeux.

Le tableau le plus viyant de la galerie Schiavoni, c'est UD Adam et Eve du Tifttoret, d'une lumière et d'une fraîcheur ébloui<;satites. Rte rappelle tin peu celle de Lucas de Leyde et celte d'Albrecht Diirer, ces païens du nord qui ont créé la femme pour les yeux plutôt que pour le cœur.

M. Schiavoni a nn fils qui est peintre, comme l'ont été tous les Schiatoni depuis près de trois siècles. Celui-ci n'a pas la louche hardie de son père; l'amour des grands seigneurs tartares pour Vart poli l'a presque èi jamais perdu ; il peint des Vierges en porcelaine^ contenant son pinceau comme un cavalier tiinoré contient son cheval. C'est d'ailleurs un homme d'esprit qui tfataille pour la foflune, ne voulant pas de la gloire du vieux Schiavoni à la condition de soupef avec des roses, — même en compagnie de Giacinta — Il excelle k faire des tableaux dé Dellini et «même de Giorgione, où il ne manque guère que leur signature. Comme je paraissais très amoureux des œuvres de ces deux grands peintres, il m'a promis de me faire en quelques joufs une Vierge de l'un et une courtisane de l'autre. C'est surtout à Venise que l'art de contrefaire les vieux peintres est Il son plus haut point. 11 y a des ateliers modernes

VOVAGK A VENÎSË. 59

d'où il n'esl jamais sorti iiq orjgiaal* La Russie eipporle tous les aus œut Tilleo, cinquante Giorgiooe, cent Vérooèse, cluquastis Bellioi de coa- Irebande. Ea arrivant h Venise, on s^lue partout les peintres du siècle d'or ; mais bientôt, harcelé par les copies, on ne veut plus les reconnaître, même dans leurs œuvres,

M. Scbiavoni me demanda d'un air distrait s'il y avait encore en France des peintres dignes de renommée. Vaniié des vanillés ! Je ne savais que lui répondre; j'avais envie de lui vanter M. Bidault et M. Pingret. Je lui répondis gravement par M. Delacroix et par M. Ingres. Il me pria de lui dire s'ils faisaient la figure ou le paysage.

-^ J'ai eu quelquefois, poiirsuivit-il, le désir d'envoyer mes tableaux aux expositions de Paris; mais, après tout, à quoi bon rechercher une gloire si lointaine ?

Cet homme avait raison : les conquêtes du génie ne sont pas comme les conquêtes de la guerre, elles ne veulent pas se perdre dans l'espace ; il ne leur faut qu'un peu de place au soleil. Que de poêles et que de peintres qui n'écrivent leurs poëmes qu'en vue d'un petit nombre d'esprils éleyés, dédaignant les acclamations de la fouie ! — la foule qui se tromperait toujours, si elle n'était çà et là entraînée dans sou enthousiasme vagabond par l'enthousiasme consacrant des rois de la pensée.

M. Schiayoni me parla avec chagrin de la difficulté d'avoir des modèles : se donner corps et

âme au premier gondolier veau, c'esl admis parmi les filles du peuple; mais se dévoiler la gorge, ou Képaule, ou la jambe, dans un atelier, voilk ce qui indigne les courtisanes vénitiennes. Elles veulent bien que Tamour arrache son bandeau pour les voir à loisir; mais elles craignent la concupiscence des yeux, comme disait saint Paul. Elles qui ne rougissent jamais, elles rougiraient de se déshabiller gravement pour poser en Diane chasseresse, en Madeleine repentie ou en Nymphe bocagère. On ne parvient h faire poser une Vénitienne qu'nprès lui avoir fait une déclaration galante. La passion , c'est le feu de joie qui purifie les ténébreuses vapeurs de la voluplé.

M. Schiavoni me pria d'aller le revoir; il me promit de venir me voir k Paris. Promesses de voyage! On se donne cœur et âme pendant une heure; — une heure après, on s'est presque oublié. Je ne trouvai pas curieux d'aller revoir M. Schiavoni : j'avais lu son livre jusqu'au bout; sans doute, s'il vient k Paris, il n'aura pas le temps de m'ôter son chapeau dans la rue, et j'en serai bien aise.

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