‹ Romans: contes et voyagesChapitre 56 sur 67 · UNE DANSEUSE OUBLIEE · texte numérisé non relu

UNE DANSEUSE OUBLIEE

J*ai rencontré mademoiselle *** dans rancien palais Grimaoi , k la poste aux lettres. Co nVfait plus cetle charmante \ision détachée du ciel de rOpéra, cette femme qui semblait se souvenir, quand elle dansait, d*an temps où elle avait des ailes. Jeunesse! jeunesse! pourquoi les fuis4u comme les autres celles qui se sont abreuvées à ta coupe d'or, celles qui ont vécu de toutes les poésies, celles qui ont répandu d'une main distraite toutes les fleurs odorantes de l'amour ! Mademoiselle *** n'est plus celle exquise Bohémienne de l'art des Camargo, s'élevant par la grâce à la hauteur de la fantaisie; c'est une citoyenne qui paye beaucoup de conlribulions, qui gouverne ses terres et ses maisons, je veux dire ses palais : elle en a trois ou quatre k Venise, c'est-k-dire la valeur d'une maison dans la rue Saint-Denis.

Ce jour-là, mademoiselle *** était devant le bureau de la poste aux leltres attendant son tour cotnme la première mortelle venue, elle qui a été

6i VOYAGE A Vl':Klï^E.

déesse el sylphide ! — Tatlendais aussi et j'avan-. çais avec elle derrière la foule.

Elle se présenta, — à son lour, — et murmura d'un air quelque peu mystérieux et embarrassé : Marie ***.

Vanité des yanilés! L'homme de la poste restante ne connaissait pas ce nom glorieux. Pendant qu'il cherchait k la lettre T, elle le suivait des yeux et voulait lire avant lui. Toute son âme était dans la lettre qu'elle allait recevoir. Qu'allait-il donc lui dire? — Qu'il l'aimait toujours. — Gela se dit encore. — Qu'il la suivrait au hout d^ mon^Je. — Cela ne se dit plus.

Cependant il n'y avait plus j^ espérer que sur trois ou quatre leUres. L'howjoe du bureau j^lait plus lentement, comme s'iiiwiil deviné les angoisses de celle qui atteiMi^it. Elle appuyait sa pain fraîchement gantée ave^i^ un mouvement d'impatience aur Le rebord de la feaêtre. (En Italie, tout se fait dans la rue ou k U fi^oéire).

— Aïente, dit tout à i^up l'homiae du bureau.

Ce mot frappa le ccBur de la danseuse comme un coup de poignard. Elle se détacha lentement de la fenêtre sans bien savoir où aller, ^^h ! pauvre fée qui avez perdu la baguet^ d'pr des enchantements, il y a dix ans ce n'était pas vous qui attendiez une lettre; on venge aujourd'hui, tous ceux que vous avez fait attendre; c'est là l'histoire de toutes les amours.

Dans la vallée humaine, la voix de l'homine

qui appelle la femme est d'abord sans écho :

Sarah !

Sarah ! !

Sarah ! ! !

A force d'êlre adorée, quelque déesse qu'on soit, on finit par ouvrir les yeux et par répondre comme Técho : • -

Sàrah!

Ah!

Enfin, la voix qui appelait avec tant d*àme s'^ teint peu k peu; on n'entend plus que Técho attristé coupant le nlorne silence, un cri de douleur, le cri du délaissement :

Ah!

Ah!!

Ah ! ! !

Oui, voilà cotnme on les retrouve toutes ces déesses qui ont dansé sotls le ciel de TOpéra.

64 VOYAGE A VEXISE.

Page 1