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En vérité, messieurs, vous n'aimez pas les huîtres

« Vous comprenez bien, reprit la marchande, que jis ne restai pas longtemps dans Teau. Ce fut lui iqui me sauva. Quand je revins à mol, j'étais encore dans sa chambre; un médecin venait d'entrer; pour lui, il me soulevait la tète avec la tendresse d'un frère. Il était touché jusqu'aux larmes de mon adieu dans TeaU. — Margarita, ïne dit-il avec passion, vous resterez avec moi Toujours. — Toujours, murmurai-je tristement. Le toujours de lord Byron dura six semaines, six siècles, il est vrai, si les siècles se cotnplent par les heures de joie. Quels beaux jours ! quelle^fêle pour le cœur ! quelle adorable folie !

« Nous allions tous les jours dans cette chère gbndole, où je cachais mon bonheur, du palais Mocenigo k quelque tle lointaine, souvent au Lidf», où hous retrouvions le beau cheval, qui hennissait ejx nous voyant. Ah ! comme j'aimais la mer! lu mer qui me parlait d'amour et de mort !

a Lui quand il me partait, je ne coinprenais jamais. Et pourtant j'écoutais avec délices. r«ntends encore sa voix. Il paraît que j'avais fait une belle action en me jetant k l'eau, car il me disait souvent que, dans toute l'Angleterre, il ne trouverait pas une femme qui f!t si bien cela.

« Je n'ai pas recommencé, du reste, et j'aimerais mieux être condamnée à vendre des huîtres et des poissons pendant tfois ou quattfe ^ècles que de boire un second ^oup "eh pleine eau .

9i VOYAGE A VENISE.

« Ai-je besoin de vous dire la fin! C'esl toujours la même histoire, la On ire vaut pas le commencement. An bout de six semaines il me pria d'aller vivre avec ma mère, me jurant que son palais me serait toujours ouvert. Il attendait un ambassadeur, il ne pouvait le recevoir en ma compagnie. Celte fois, j'allai toute seule k la gondole... et je ne me jetai pas dans le canal...

« Je ne le revis plus que de loin en loin ; il m'avait bien aimée, il m'oublia bientôt. Un jour on me refusa la porte du palais Mocenigo, le lendemain il m'envoya une bourse pleine d'or. J'élais près de ma mère, devant le palais Grimani. Je jetai la bourse dans le canal, je courus à la maison, je me délivrai de ma robe de soie, je déchirai mes dentelles, je m'habillai avec une vieille robe de ma mère, et me voilà... J'ai vendu des poissons et des huîtres... J'ai pris mon parti, j'ai fermé le livre d'or k la plus belle page. Que voulez-vous ! je ne savais pas lire. »

Nous écoutions encore. — a Messieurs, vous n'en avez mangé que cinquante-trois. A un demizwanziger par huître : total, vingt-sept zwanziger. »

Ce furent ses dernières paroles. Nous trouvâmes les huîtres un peu chères. Le total était arbitrairemenl résolu, mais nous payâmes sans nous plaindre.

Celte marchande d'huîtres avait eu son heure de poésie. Byron lui-même, le suprême génie, n'avait jamais eu une si belle inspiration, que Margarita

lui disant adieu et s'élançanl dans la mer. C'est la passion qui fait le poêle.

Je regardai celle femme avec une curiosilé de plus en plus ardente, celle femme qui s'était montrée une amante sublime, et qui n'avait plus rien de la femme, depuis qu'elle avait fui le rivage odorant de la jeunesse, et que la soif du gain avait flétri ses lèvres.

Byron a raconté quelques fragments de son histoire avec Margarita. Son récit ne s'accorde pas de point en point avec celui de celle héroïne tempétueuse. Ainsi, il ne dit pas qu'il l'ait sauvée luimême. Voici d'ailleurs un périrait de Hargarila par Byron :

(K Elle prit sur moi un ascendant que je lui disputais souvent, mafs qu'elle gardait toujours. Cet ascendant, c'était son œil noir, sa physionomie sombre et expressive ; elle avait le caractère vénitien dans le dialecte, dans la pensée, dans les manières, dans sa naïveté folâtre. De plus elle ne savait ni lire ni écrire, elle ne pouvait me fatiguer de ses lettres. J'en reçus cependant deux qu'elle fît écrire par un notaire, un jour que j'étais malade. Fière, impérieuse, arrogante, elle avait Thabilude de faire ce qui lui convenait sans Irop s'inquiéter du temps, du lieu, ou des personnes qui étaient là; et si les femmes du palais s'avisaient de vouloir la contredire, elle les battait.

« Quand je la connus, j'étais en relazione avec la signora ***, qui, la rencontrant un jour, fut assez malavisée pour lui faire des menaces ; car

elle avait enlendu parler de noire promenade & cheval. Hargarita lui arracha son voile et lui cria : n Vous n'êtes pas sa femme, et je ne suis pas sa femme ! Vous êtes sa maîtresse et moi je suis sa maîtresse ! Du reste, quel droit avez-vous dé me faire des reproches ? S*il m'aime mieux que vous, est-ce ma faute ? Si vous le voulez garder, altachez-le au cordon de votre jupe. Mai$ parce que vous êtes plus riche que moi, ne croyez pas que vous puissiez me parler sans que je vous réplique.» Et, après ce morceau d'éloquence, elle s'éloigna, laissant auprès de la signora une nombreuse assemblée pour disserter sur le galant dialogue survenu entre elles.

« Il lui vint mille caprices insensés. Elle était charmante avec son faziolo: elle voulut avoir un chapeau et des plumes : toutes mes i'aisoiis pour m'opposer à ce ridicule travestissement furent inutiles. Ensuite elle voulut avoir un vêlement de grande dame. Il lui fallait la robe h queue; toute résistance devenait impossible, et elle traîna avec elle sa maudite queue partout oà elle allait.

« Elle m'aimait avec violence. iJn jour d'automne que j'élais allé au Lido avec mes gondoliers, une bourrasque nous surprit et nous mil en danger. La gondole était pleine d'eau, la rame perdue, la mer orageuse ; la pluie tombait par torrents, nous voyions la nuit s'avancer, et le vent ne s'apaisait pas. Enfin, après de grands efforls, nous rentrâmes à Venise, et j'aperçus Mar^arita sur les marches du palais Mocenigo, les yeux baignés de larmes,

les cheveiiTC épars el floUaDl sur son sein trempi^'s par la pluie. Avec son visage pâle el ses regards errant sur la mer qui grondait à ses pieds, elle ressemblait à Médée descendue de son char, ou à la divinité de la tempête. Pas une autre créature vivante n'était \h pour saluer notre arrivée. Quand elle me vil, elle n'accourut pas à moi, comme on aurait pu s'y attendre, mais elle cria : Ah ! can délia Madonna, no esta il tempo per andar ail* Lido. Et puis elle battit tout le monde, gondoliers et domestiques. »

Byron ne dit pas s*il fut battu lui-même. Gela ne me parait pas douteux. Au Ihéàlre n'est pas sifflé qui veut, disait Voltaire. — En amour n'est pas battu qui veut, disait Byron.

Nous revînmes à Venise, k la nuit close, par un beau clair de lune. Ne me parlez pas du Colysée au clair de la lune. Le plus beau spectacle nocturne de l'îlalie, c'est Venise avec son silence, son aspect oriental, ses palais qui se mirent dans l'eau, la gondole solitaire, les dômes argentés, la voix solennelle des églises. La lune est le soleil des ruines. C'est par ce soleil éteinl qu'il faut voir auiourd'bui cette ville éteinte.

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