ROMAN
Un jeune ménage rêvait à une maison de campagne.
C'était, bien entendu, un jeune ménage parisien, ou du moins digne d'être ainsi qualifié, puisqu'il habitait rue Henri-Martin, dans le XVI^ arrondissement, un tout petit appartement, il est vrai, et bien que la jeune femme fût de Granville et le mari d'Issoudun. Mais en trois ans d'application acharnée, monsieur et madame Jérôme Jeton s'étaient fait ce que l'on appelle des relations, et Jérôme Jeton se déclarait homme de lettres.
Jérôme avait plus de peine à justifier sa qualité d'homme de lettres que Sylvie, sa chère « associée », à se faufiler « dans le monde » ainsi qu'elle disait, et à attirer à son petit appartement quelques couples lancés dans le tourbillon de la vie élégante et même « quelques noms connus ». Et Jérôme, pour son avenir littéraire, comptait beaucoup plus sur les efforts de Sylvie à se constituer un milieu singeant
Les œuvres de M. R. Boylesve sont éditées par la maison Calmann-Lévy.
autant que possible le monde, que sur son talent qu'il niait lui-même carrément, aans l'intimité, car c'était un très brave garçon.
Mais l'activité déployée par la gracieuse Granvillaise pour être une Parisienne accomplie, et par l'honnête enfant d'Issoudun pour loger de tristes articles dans les feuilles, les harassait parfois l'un et l'autre ; et, lorsqu'ils avaient un rare moment de répit, ils rêvaient avec une nostalgie ardente au plaisir, lui de faire la sieste l'après-midi, en bras de chemise, sous un pommier, et elle d'aller distribuer du grain aux poules, suivie jusqu'à la grille de la basse-cour par un beau chien gambadant.
Evidemment, ils n'avaient pas le moyen de s'offrir une maison de campagne dans un lieu habitable et de conserver en même temps, si étroit fût-il, l'appartement où ils avaient adopté la tâche commune, opiniâtre et touchante, de faire connaître le nom de Jérôme Jeton. Chacun sait que le problème de vivre à Paris devient de plus en plus difficile à résoudre et il offrait les plus grands obstacles au ménage des Jérôme Jeton. Sylvie le résolvait par des prodiges d'ingéniosité, sinon d'économie, — car il faut à tout prix donner l'illusion d'une situation un peu supérieure à l'aisance, — et Jérôme, provisoirement, en vendant chaque année quelques titres de rente ; la rémunération de la « copie » placée, ici ou là
dans les journaux, on en parlait, certes ; Dieu sait si l'on en parlait! mais ce n'était pas la peine d en parler.
Malgré tout, ni Jérôme, ni Sylvie, en leurs courses, ne manquaient guère de s'arrêter devant les agences de location où l'on voit un étalage de photographies poussiéreuses et pâlottes, généralement prises en hiver, afin qu'au travers des branchages dénudés soient mieux mis en évidence les détails de 1 architecture, et qui représentent, pour tant de passants, des châteaux en Espagne. Quelques lignes, écrites à la main, en belle ronde, indiquent, au bas de l'épreuve, la contenance, les charmes de l'endroit, les « chasses » qui y sont possibles, ou « l'étang poissonneux » dont il jouit, rarement le prix demandé, afin de vous obliger à entrer, jamais le nom du lieu. A l'aspect de la construction, aux essences d'arbres environnants, les Jeton étaient passés maîtres en l'art de deviner la contrée, la province, le département, et ils pénétraient quelquefois dans le bureau, non pour s informer sérieusement d'un prix toujours déconcertant pour eux, mais pour vérifier leur perspicacité. Ils n'avaient point de goût déterminé pour une région ni pour une autre, la campagne, à leurs yeux, était la campagne ; en réalité, ils aimaient tout ce qui était à l'antipode et d'un quartier parisien et de la vie que l'on y mène.
Un beau jour, un ménage ami, que des raisons de santé avaient obligé de se retirer momentanément en province, arriva rue Henri-Martin, avec des mines totalement restaurées, une santé reconquise et, qui plus est, un délicieux enfant qu'ils avaient jadis négligé d'avoir à Paris. D'où venait ce ménage? Mais d'un endroit paradisiaque, d'une bonne et vieille maison du Loiret, sise à l'entrée du village de Souzouches, avec un jardin ombragé descendant jusqu'à la rivière ; sept à huit cents francs l'an ; on laisserait à un peu moins que la moitié pour la saison.
D'enthousiasme, sans plus ample examen, les Jérôme Jeton louèrent la maison du Loiret pour la saison d'été qui venait. C'était une aubaine. On sait que l'aubaine, comme la déveine, d'ailleurs, ne se présente jamais seule.
Dans les trois jours où avait été conclu cet heureux marché, Jérôme Jeton recevait une lettre de M. le Directeur du Bonheur à cinq sous, un de ces magazines illustrés qui ont conquis la faveur du public et répandent aux quatre coins du monde la pensée des plus grands savants et l'imagination des écrivains les plus notoires. M. le Directeur du Bonheur à cinq sous, homme avisé, partout répandu, ne faisant fi de rien.
à l'affût de toute nouveauté, s était rencontré dans un « thé » avec madame Jérôme Jeton, et, frappé, tant par la grâce de la jeune femme que par l'âpre volonté qu'elle manifestait de faire « arriver » son mari, avait été porté à lire une nouvelle de celui-ci. Or, il demandait aujourd'hui au jeune éciivain s'il n'aurait pas en ses cartons un petit roman pour la rentrée d'octobre, quelque chose dans le genre de la nouvelle récemment lue et qu'il voulait bien juger « délicate et de bon ton >\ Il désirait seulement « plus développé ». Quelques lignes quasi confidentielles suivaient, qui mirent le comble à l'étonnement de Jérôme : un des « maîtres du roman contemporam », avec qui l'on comptait inaugurer brillamment la saison, manquait à son engagement, et, d'autre part, d'innombrables manuscrits d'ailleurs remarquables étaient présentement impubliables à cause de la liberté des sujets ou de la crudité de l'expression. Ceci était un avis. Jérôme Jeton ne faisait guère que débuter, il est vrai ; mais que fallait-il pour que le public accueillît un nom nouveau? Qu'il lui fût recommandé par qui de droit. On laissait entendre à Jérôme qu'il serait suppléé à l'éclat du nom par celui du « lancement », — dont le tirage du Bonheur à cinq sous était un sûr garant ; — effort si large, ajoutait- on, que le tout jeune écrivain y voudrait voir, on n'en doutait pas, sa juste rémiunération.
Et c'était en effet une proposition non seulement acceptable, mais inespérée pour un inconnu.
Jérôme Jeton n'avait pas le moindre bout de roman dans ses cartons ; il écrivait, au jour le jour, une nouvelle, quand sa femme avait entendu raconter une bonne histoire ou été témoin de quelque scène digne de mémoire, et il étendait là-dessus le voile gris de 1 ennui qu'écrire lui causait ; sans le faire exprès, il excellait à émousser, à affadir une anecdote et à la laisser du moins dépourvue des aspérités dont l'une toujours peut blesser quelqu'un. Le loyal Jérôme n'allait-il pas répondre la vérité à M. le Directeur du Bonheur à cinq sous, attendu que deux mois à peine le séparaient de la date fixée pour la livraison du roman! Sylvie s'y opposa vertement : « Comment, nigaud ! tu vas rater une occasion pareille — car ils se tutoyaient dans l'intimité — c'était bien la peine que je me mette en frais pour faire la conquête de ce bonze!... Deux mois? mais ignores-tu le temps qu'a mis Balzac à écrire César Birotteau... Deux mois? mais songe que précisément, nous allons les passer à la maison du Loiret, dans des conditions idéales?... Fais-moi le plaisir d'écrire dare-dare que tu acceptes « malgré les conditions peu lucratives pour un romancier qui vit de sa plume » — je tiens absolument à ces termes ; — que tu crois avoir précisément parmi tes travaux en cours ce qui convient au Bonheur
à cinq sous, mais que « ta conscience d'écrivain »
t'interdit de te séparer du manuscrit avant la dernière
minute, afin de le revoir et mettre au point... Je me
charge, moi, de lui parler, à ce vieux ladre, de tes
scrupules, si je le rencontre demain chez madame X.
car il faut reconnaître qu'il fait une affaire ; mais, en
attendant, toi, mon bonhomme, saute à pieds joints
sur l'occasion qu'il t'ofîre de répandre ton nom! »
Là-dessus, les Jérôme Jeton partaient pour la maison du Loiret.
- C'était une bonne grosse maison bourgeoise située à l'entrée du faubourg d'un petit chef-lieu de canton appelé Souzouches, et qu'on nommait Le Bout du Pont. On passait la rivière sur un pont de pierre d'où l'on apercevait le jardin touffu, la terrasse au-dessus de la berge et le toit d'ardoise avec le sommet d'une lucarne, deux cheminées énormes et des girouettes, l'une en forme de canot à deux rameurs et l'autre de chasseur épaulant une petite fumée opaque à l'extrémité du canon de son fusil. A main droite, au bout du pont, passé la boulangerie qui sentait bon et le maréchal-ferrant qui répandait parmi des étincelles 1 odeur de la corne brûlée, on pouvait tirer l'antique et crasseux pied de biche qui faisait tinter au loin la sonnette de la maison du Loiret. ^^
10 RENÉ boylesvl:
Quand le jeune ménage arriva là, tout fut pour lui sujet d'enchantement. D'abord, au seul rez-dechaussée, eût tenu quatre fois tout l'appartement de la rue Henri -Martin ; il y avait une grande pièce dallée, à gauche du corridor qui décelait à l'odorat l'inquiétante présence de souris : « Ça sent la province!... » dit Sylvie, les narines frémissantes, tandis que son mari était en train de découvrir dans le salon, à droite, un mobilier de la Restauration, authentique, et des tentures de vieille perse bleue qui correspondaient exactement à ce que les plus modernes décorateurs sont en train d'inventer. Sylvie poussait un cri d'extase et, en fem.me accoutumée à fréquenter les antiquaires, évaluait chaque pièce, d'un coup d'oeil. Et l'on passa au jardin.
La maison était un peu enfouie sous le jasmin de Virginie et la clématite qui devaient faciliter l'entrée des insectes dans les chambres à coucher, — ah! dame, c'était la campagne ! — et elle manquait totalement de vue : « Tant mieux ! tu seras moins distrait !...» On pénétra sous ces ombrages plus d'une fois « séculaires » et, en abattant les fils et toiles d'araignées tendus là comme les gazes, au théâtre, pour communiquer au spectacle un air de mystérieuse féerie, on parvint à l'allée qui, sous des tilleuls épais, longeait la berge, le chemin de halage et avait vue sur la rivière. Celle-ci, avec un calme imposant, roulait son
onde profonde et noire, éclaircie tout à coup par endroits, où des myriades d'ablettes filaient en petits traits parallèles semblables au plan d'une revue navale de Cowes, et viraient de bord soudain pour disparaître « dans une direction inconnue ». 11 y avait là, autour d'une table de fer, de vieux fauteuils de châtaignier ; « Un bureau de verdure! '> déclara Jérôme. <' Je ne travaille plus ailleurs qu'ici! » Le sol, humidifié par l'ombre et couvert, comme le mur bas, de lichens, était çà et là soulevé par les galeries des taupinières où le pied, surpris, enfonçait ; des noisetiers, chargés de fruits, tendaient leurs bogues ; Sylvie les déchirait rapidement, de ses fins doigts, à la manière des singes, et brisait les coques entre ses molaires ; on l'entendait à la fois croquer la noisette et en cracher les détritus, comme une gamine qui va à l'école. -
Au bout de l'allée une douzaine de marches descendaient à la porte marine : on pouvait par là se rendre à la pêche!...
— C'est un paradis, fut-il déclaré, d'un commun accord, avant même que l'on n'eût vu le potager.
Or ce paradis contenait par surcroît un potager! Il n est pas de potager ordinaire ; le plus pauvre d'entre eux est exquis. Celui-ci était le classique, l'idéal potager avec la pompe et les bassins, avec les très vieux poiriers à chaque angle, avec les cordons de
pommiers nains, dans l'allée principale, les contreallées étant bordées d'oseille, les unes, et les autres de thym et de ciboule ; le potager à l'odeur d'oignon, de chou, de rave et de persil, le potager avec ruches d'abeilles, le potager avec brugnons en espalier et beaux chasselas encore durs qui deviendront transparents puis dorés en septembre et qu'il faudra disputer aux guêpes, le potager avec lézards sur la muraille!
— Tu vas commencer ton roman tout de suite! s'écria Sylvie.
— Pourquoi? demanda Jérôme.
— Pour que nous puissions ne rien faire après.
Mais Jérôme commença au contraire par ne rien faire. Tout était trop bon, trop beau ,* on n'a pas idée de faire travailler un homme qui a le moyen de louer une maison comme celle-ci.
— Le fait est, dit Sylvie, que si on louait à l'année...
— Et si on envoyait au diable la rue Henri-Martin et le Bonheur à cinq sous...
— On aurait ici le bonheur tout simplement!
— Je veux m'informer, dit Jérôme, si notre inventaire comporte des accessoires de pêche...
Au bout d'une semaine, Jérôme Jeton n'avait pas écrit la première ligne de son roman, mais il avait rapporté de la berge mainte excellente friture. Et Sylvie avait fait connaissance avec tout le pays.
Ce n'étaient pas du tout des sauvages, que les habitants du petit pays de Souzouches. La profession d'homme de lettres, mise aussitôt en avant par Sylvie, avait bien tout d'abord inspiré quelque appréhension : « Quand la plume sert à composer de bons ouvrages, disait madame de Dracézaire, certes, c'est une belle chose que la renommée, mais, hormis ce cas, quelle vanité!... J'espère que votre mari, madame, n'est pas de ces écrivains... »
— Oh! rassurez-vous, madame, dit aussitôt Sylvie, mon mari écrit en ce moment pour Le Bonheur à cinq sous...
Le magazine était sur toutes les tables.
« Ah! s'écrièrent dix personnes à la fois, et auronsnous bientôt le plaisir de voir son nom au sommaire!... Quel est le genre de monsieur votre mari?... »
— Oh! je parie qu'il écrit des romans, dit madame de Dracézaire : d'abord, il a une jeune femme joliment élégante et lui-même n'a guère l'aspect d'un rat de bibliothèque... Il ne faut pas être une devineresse pour prédire le sujet de son prochain livre!
— Mon Dieu, madame, dit Sylvie, je crois que nous y mettrons bien en effet un peu d'amour ; il en faut si l'on veut être lu ; mais légitime et très décent.
Sylvie avait eu la chance de ne pas déplaire à madame de Dracézaire qui faisait la pluie et le beau temps dans l'endroit ; et, cette conquête étant accomplie, il n'y avait point de maison qui ne lui fût ouverte. On jugeait sa toilette et sa coiffure un tout petit peu excentriques, mais elle savait passer pour extrêmement « correcte >' et elle était fort bonne joueuse de tennis. Son mari avait aussi l'air si sage, toute la journée la ligne à la main, sur la berge! Est-ce qu'il « pensait » en s'adonnant à son plaisir favori? Madame de Dracézaire, qui s'enorgueillissait beaucoup d'avoir cinq petits-fils en bas-âge, était étonnée qu'un si charmant ménage fût sans enfants :
— Eh! grand Dieu! Où les logerais-je? s'écriait Sylvie.
— Ah! Eh bien, ma belle dame, il faut rester au Bout du Pont : le petit aura de quoi gambader dans votre jardin...
Sylvie rentrait au « Bout du Pont » un peu songeuse, tout en faisant par-dessus le parapet des signes à son mari immobile et béat à côté de son filet à poissons et de sa boîte d'asticots. Elle traversait le jardin, jusqu'à l'endroit où la table de fer et les
fauteuils de châtaignier constituaient ce que Jérôme avait nommé « son bureau » et où il n'avait jamais écrit ; et, accoudée au mur bas tapissé de mousse, elle venait apporter des nouvelles de la ville, demander celles de la pêche.
— Dis donc! Sais-tu ce qu'elle m'a dit, madame de Dracézaire? que « le petit » aurait de quoi gambader dans notre jardin!
— Quel petit?
— Celui que nous aurions si on habitait là... Jérôme regardait au loin. Il eût aimé avoir un
« petit ».
— Le fait est, dit-il, que, pour m'enfîler ces sales vers de terre, un gamin ne serait pas de trop.
Il traduisait, par pudeur, en langage vulgaire, le sentiment qui lui serrait le cœur.
— Oh! pour te seconder à la pêche, quant à ça, il faudrait quelques années.
— Elles passeraient vite...
Non seulement, comme un grand nombre d'hommes, il avait l'instinct paternel, mais comme beaucoup, il était paresseux. L'engourdissement inspiré par cette eau si doucement courante, le plaisir de la pêche, le bien-être de la calme maison de province, la tentation supérieure, qui nous vient on ne sait d'où, de faire en sorte que « cela dure » et même que d'autres après nous, dans des conditions analogues, durent encore.
cet instinct si puissant et si sûr, que l'adaptation saugrenue de la vie humaine à la trépidation mécanique a détruit, tout cela contiibuait à l'attacher à ce coin de terre où il lui serait si simple et si aisé de passer la vie.
En dînant, l'un vis-à-vis de l'autre, dans une petite salle à manger d'acajou oii une vieille servante, nommée la mère Coinquin, leur préparait des petits plats selon d'antiques recettes, ils parlèrent de l'attrait qu'ils subissaient l'un comme l'autre. Tous deux, nés en province, issus de familles provinciales, retrouvaient les coutumes et les mœurs ancestrales à peine modifiées, et Sylvie affirmait que les gens de Souzouches n'étaient pas plus bêtes que ceux de Paris :
— Je te garantis que madame Faisand est une femme qui a infiniment de bon sens ; sais-tu bien que madame Vaucoque a suivi son mari dans toutes les colonies? que monsieur Babin est membre de l'Institut? que monsieur le curé a refusé par humilité d'être évêque? Quant aux gens jeunes que je rencontre ici, ils ont l'esprit aussi ouvert que ceux que nous pouvons voir dans les meilleures niaisons... Au point de vue économique, si j'en arrive à ce chapitre, l'avantage est prodigieux.
— Mais qui est-ce qui te dit le contraire? faisait Jérôme, en goûtant avec volupté le salmis de la mère Coinquin ; moi, je me trouve très bien ici, et j'ai
horreur de tous les embarras que tu m'obliges à faire à Paris...
— Que je t'oblige à faire! j'aime beaucoup ça. Mais si je t'oblige à les faire, c'est parce qu'il n'y a pas moyen de vivre à Paris autrement ; veux-tu arriver ou bien non !
— Arriver à quoi?
— Arriver à te faire un nom, comme tout le monde, ou bien végéter misérablement dans l'obscurité!
— Me faire un nom! me faire un nom! Si c'était en accomplissant de grandes actions ou de grandes œuvres ; mais me faire un nom comme on se fait un nom aujourd'hui : comment? en prenant des tasses de thé avec des quantités de gens qui se fichent les uns des autres, et qui se moquent aussi de moi ; en écrivant — moi qui ne sais seulement pas écrire — des niaiseries qui me font mal au cœur!...
— Si ces gens se moquent les uns des autres, pourquoi ne peuvent-ils se quitter? S'ils se moquent de toi, pourquoi viennent-ils à la maison? Et pourquoi écrirais -tu, toi, des choses plus bêtes que ne font les autres ?
— Ces gens se voient tous les jours et me voient pour la raison qui fait que les enfants vont à Guignol et les grandes personnes au théâtre. Ils ont besoin de spectacle, de comédie et de pièces, et ils aiment à revoir les mêmes grimaceries tous les jours... J'écris
des choses plus ineptes que personne parce que, bien que presque tout le monde écrive, il en est du moins qui s'amusent à le faire, tandis que je n'en ai, moi, aucune envie, aucun besoin naturel, et n'y éprouve aucun plaisir ; enfin, parce que, c'est une chose bien connue, tout le monde a du talent aujourd'hui, tandis que, moi, je le sais, je n'ai pas de talent, je n'ai aucun talent, je n'ai pas un soupçon de talent.
— Jérôme... tais-toi! tu prononces des paroles!... Si on t'entendait...
— Je dis la vérité : je n'ai pas l'ombre de talent!... As-tu peur que la mère Coinquin comprenne ce que cela veut dire et aille le répéter? Je n'ai aucun talent et je n'aurai jamais de talent!
— Et après? qu'est-ce que ça fait?
— Comment! Qu'est-ce que ça fait?...
— Oui. Du moment que l'on croit que tu en as.
— Ah! ah! tu en as de bonnes!
— On le croira si tu le veux. On le croira si je m'en mêle. On le croit puisqu'un directeur te commande un roman... Enfin, pourquoi te commande-t-il un roman? Il y a trente-six mille personnes qui ont fait un roman ; il y a toi qui n'en as jamais fait, et c'est à toi qu'il commande un roman... Voilà quelque chose dont il faut tenir compte. Et pour la suite, sois tranquille : j'ai déjà pris mes précautions. J'ai posé mes jalons. Avant de quitter Paris, j'avais parlé à trois
critiques de ton futur roman ; ils m'ont donné leur parole ; je parierais que leur article est déjà fait..., ébauché, enfin, dans les grandes lignes ; je m'entends... ■ — Mais le roman, le roman, lui, il n'est pas commencé. Je n'en ai mêm.e pas la première idée!..
— J'ai dit que tu le portais depuis toujours... que tu serais peut-être l'homme d'un seul livre, mais que ce serait de celui-là.
— C'est de la canaillerie ; c'est tout simplement répugnant.
— Mon cher, c'est tout simplement ce qui se fait. En tous pays, il s'agit de se conformer à l'usage. Ah! tu es organisé pour vivre, toi, parlons-en!
— Je suis organisé pour vivre en péchant à la ligne, dans un petit chef-lieu de canton, avec, si vous voulez, un tout petit emploi... J'aurais pu transporter des moellons, à la rigueur construire une maison, peut-être administrer tant bien que mal une propriété ; et j'aurais fait, oui, j'en suis sûr, un très bon père de famille ; et il y en a des centaines de mille, des millions, qui sont comme moi, pas plus malins que moi et dont le nom ne mérite pas d'être connu hors des limites de la commune ; vous feriez bien mieux de l'y laisser.
•^— Moi, je ferai ce que tu voudras. Je suis bonne aussi bien à demeurer ici qu'à te faire valoir à Paris ; mais il faudrait prendre un parti. Réfléchis aussi que
tu as un engagement, que tu as promis d'écrire un roman...
— Mais ne dois-je pas l'écrire ici?
— Admettons. Mais, écrit ici, inséré même dans le Bonheur à cinq sous, si quelqu'un ne s'en mêle pas, malgré mes trois critiques, si quelqu'un n'est pas sur les lieux pour le faire mousser, c'est le four, c'est l'enterrement de première classe...
— II y a eu des types comme George Sand, comme Flaubert, qui écrivaient en province...
— Taratata! Essaye. Si tu avais du génie, oui ; avec un grand talent, peut-être...
— Ah! tu avoues que je n'ai même pas cela.
— Tu l'as peut-être, mais il faut qu'on le dise...
— Et « qu'on le dise » est ce qu'il y a de plus important?..
— Dame!...
— Tout ça, tout ça...
— Hein?
— Je dis : tout ça, tout ça ne vaut pas une bonne friture.
Et les jours s'écoulaient, en mangeant d'excellentes fritures et en s'adonnant à mille occupations si agréables et qui paraissaient à la vérité si indlspen-
sables, que l'on n'avait pas le loisir de penser seulement au roman.
Une lettre du Secrétaire de la rédaction du Bonheur à cinq sous vint sur ces entrefaites agiter le jeune ménage.
En l'absence de M. le Directeur, qui prenait ses vacances, le Secrétaire croyait devoir avertir Jérôme Jeton, que le photographe du Magazine, étant en tournée en province, à la recherche de sites pittoresques, et devant précisément faire quelques haltes sur le cours du Loiret, profiterait de la circonstance pour prendre une demi-douzaine de clichés du jeune maître travaillant dans son cottage à la confection du roman déjà annoncé aux lecteurs.
Jérôme fut atterré ; mais Sylvie galvanisée au contraire.
— Je vais écrire, dit Jérôme, que j'ai attrapé une fièvre typhoïde. Non, ça pourrait porter malheur ; mettons un rhumatisme, la coqueluche, enfin quelque chose qui m'empêche non seulement d'écrire, mais de concevoir deux idées... Et c'est bien le cas, ajouta-
.t-il.
— Ça n'est pas possible, dit Sylvie. Pour le Directeur, ton roman est déjà fait, depuis longtemps écrit ; et tu n'as, pendant ces deux mois, qu'à lui donner le coup de fîon.
— Alors, dit froidement Jérôme Jeton, je sais ce qu'il me reste à faire...
— Il te reste à faire tout ce qu'on croit déjà fait, parbleu !
— Il me reste à me jeter à l'eau.
Et déjà il enjambait le mur bas qui dominait la berge.
— Ah! s'écria Sylvie, dans ce cas, tu me ferais le plaisir de passer par la porte marine et de ne pas aller te casser les jambes en tombant de cette terrasse... Mais j'ai une idée : d'abord, si tu n étais décidément pas prêt à temps, j'ai la ressource de pouvoir dire qu'un scrupule excessif t'a fait brûler ton manuscrit ; Dieu merci, nous n'en sommes pas là : tu vas te mettre à écrire ton roman.
— Mais quel roman?
— Commence toujours. N'importe quoi. Tiens! tu vas écrire l'histoire d'une petite fille... Oui, d une petite fille. Ça intéresse toujours les lecteurs et du premier coup : d'abord ceux qui ont une petite fille, et ensuite ceux qui n'en ont pas, parce qu'ils en voudraient une. Bon. Une petite fille qui aurait habité une maison comme celle-ci, par exemple... Mais, bien entendu, une maison comme celle-ci, en beaucoup plus beau...
— Pourquoi, en beaucoup plus beau?
— Mais, pour que ça séduise davantage! Imagine
des portiques, des escaliers de marbre, des statues, des paons, des valets nombreux aussi, etc. Bref, cette petite fille, adorable, cela va sans dire, soudain a disparu.
— Ah! mon Dieu!
— Tu vois, tu es pincé toi-même ; ça mord. Attends un peu! On la cherche ; les gens accourent — les gens : il y a des quantités de serviteurs, je t'ai dit... — Enumération, costumes, émotions diverses. La nourrice, n'oublie pas!... Cela, tu comprends, fait des pages et des pages de description. Le jour baisse... Crépuscule... Silence... Ecoute bien : On entend un cri du côté de la rivière. Toute la maison s'exclame. Il n'y a qu'un avis : on croit la petite fille tombée à l'eau.
— Mais si elle était tombée à l'eau, depuis tantôt, elle ne crierait pas !
— Moi je te parie que si on entend un cri du côté de la rivière, quelqu'un sera là pour affirmer qu'il parvient de la petite fille tombée à l'eau. — De petits détails observés, comme cela, ne font pas mal dans un récit, pourvu que le principal soit plus beau que la vérité. Embellir, embellir toujours!
— C'est commode à dire...
— Ce n est rien du tout à exécuter : on emploie des mots superbes, et on les empile, en voulez-vous? en voilà. Ah! faire beau, c'est autre chose, à ce qu'il
paraît : alors ça, ce n'est pas à la portée de tout le monde... Mais, en revanche, c'est bien moins compris.
Pour quelques jours, Jérôme abandonna la pêche, et Sylvie tant les plaisirs de la maison rustique que ceux de la société de Souzouches ; et l'on échafauda une extraordinaire histoire, afin de pouvoir au moins exhiber un cahier de paperasses lorsque viendrait le photographe du Bonheur à cinq sous.
Cependant, de l'avis même de Sylvie, qui surtout y mettait de son cru, la chose n'allait pas très bien. Fichtre! un roman n'était pas encore un ouvrage si facile, Sylvie ne manquait pas de certaines idées sur le genre, parce qu'elle avait entendu beaucoup parler littérature ; mais de connaître la recette à exécuter un bon plat, il y a un abîme, et elle touchait celui-ci. Et puis Jérôme vous décourageait en prétendant que l'aventure de la petite fille était écœurante d'imbécillité, et qu'il aimerait mieux, lui, bon public qu'il était, vendre du sucre, rédiger des protêts ou retourner du soc de la charrue la terre, que, non pas même de signer pareille niaiserie, mais que de la lire. Et il se dépitait en concluant qu'il n'existait pas de métier plus bas que celui d'écrire quand on n'était pas un homme extraordinaire. « Allez donc faire de la copie.
disait sa pauvre femme, en écoutant de pareilles incongruités! »
Mais il y avait pis que cela.
Madame de Dracézaire, qui s'était mis en tête de retenir le ménage Jeton à Souzouches afin qu'il y fût au large pour avoir un enfant, arriva inopinément pendant que le ménage Jeton s'arrachait les cheveux à propos de la petite fille, et elle était autorisée à lui dire que le propriétaire de la maison consentirait une diminution importante si on louait à l'année, une diminution plus importante si on faisait un bail, et qu'au surplus, il serait disposé à faire toutes concessions attendu qu'il se trouvait harcelé par un des notaires de l'endroit, fort mal logé et très désireux de la maison, mais avec qui il était à couteaux tirés.
— Je connais votre propriétaire, disait madame de Dracézaire, il est à un liard près, et il cédera aux instances du notaire ; mais il vous laisserait la maison pour rien, dans l'unique but de jouer à son ennemi un bon tour.
— Il n'y a pas à hésiter, dit Jérôme : madame, en moins de trois semaines, j'ai déjà gagné deux kilos. Ma femme a pris des couleurs, et nous serions ici de petits rentiers fort à l'aise...
— Y penses-tu? objecta Sylvie à cause de madame de Dracézaire, mon ami, et ta situation!
— Ma situation? dit Jérôme.
— Peut-on parler ainsi! s'écria Sylvie, quand on est à la veille de répandre son nom par le monde entier!...
Et elle prenait à témoin sa nouvelle amie, en jetant un regard éperdu sur les papiers où était griffonnée la lamentable histoire de la petite fille.
— Il suffit qu'un nom soit honorable, dit madame de Dracézaire, et l'important est de le transmettre à ses héritiers... Allons! allons! un bon mouvement : que diable! vous aurez le temps, ici, aux veillées d'hiver, d'écrire vos « amourettes " ; un petit voyage à Paris de temps en temps vous maintiendra en contact avec votre éditeur et vos amis influents : je fais préparer le bail qu'on vous apportera à signer demain...
Sylvie, pour qui « se faire un nom » ce n'était pas écrire, mais voir tous les jours des gens de lettres et des gens qui parlent d'eux, considérait le bail comme une abdication, un renoncement définitif à toute sa vaniteuse gloriole ; et d'un autre côté, tout lui plaisait ici, et elle partageait aussi les désirs qu'avait pour elle madame de Dracézaire. Elle était déchirée par une cruelle alternative ; mais ne savait-elle pas que l'indolent, le provincial Jérôme pencherait vers la vie calme et saine qui avait été celle de tous les siens?
— Eh bien! d't-elle, allons réfléchir au grand air. Vous ne nous refuserez pas, madame, de venir faire un petit tour dans « notre propriété »?
On alla faire le petit tour. Le jardin n'était pas immense, et cependant, à chaque promenade, il semblait à Sylvie qu'elle découvrait un coin nouveau : c'était une vigne-vierge qui avait rougi, les hampes des yucas qui paraissaient plus hautes, le prunier de reineclaude qu'on avait dégarni, les poires qui mûrissaient, les melons qui devenaient d'une somptueuse obésité : c'étaient, derrière leur claie, les petits poussins, pareils à des pompons jaunes trois semaines auparavant, et qui étaient à présent d'affreuses et noires bêtes dévorantes ; c'était madame Lapin, sous son toit trop odoriférant, qui avait l'avantage de se trouver depuir quelques jours « en famille ». On alla cueillir des framboises et des grappes de cassis, en enjambant le cordon de pommiers nains, puis picorer, le long du grand mur du midi, les premiers chasselas. Et là, on vit la mère Coinquin s'avancer, un bol blanc à la main, avec un peu de lait et une paille :
— Ah çà, pour qui est le petit goûter? demanda madame de Dracézaire.
— Ceci, dit Sylvie, c'est le régal de Jérôme II.
— Comment! Jérôme II? Grand Dieu, en aurlezvous un second?
— J'appelle Jérôme tous les lézards, madame ; et le nom leur convient, croyez-moi. Tous mes Jérômes aiment à faire la sieste au soleil et, en général, à ne rien faire.
— Ah! ceci est une épigramme! dit madame de Dracézaire.
Jérôme rougit, mais déjà il s'amusait autant que sa femme à regarder le lézard presque familier, immobile, son petit cœur battant, sur la muraille, aspirer au bout de la paille la gouttelette de lait. Sylvie humectait la paille au fond du bol, et, penchée, la joue sans poudre, hâlée déjà, dans l'atmosphère ensoleillée et parfumée de l'odeur des fruits, d'un geste minutieux et charmant, elle servait le « ihé », disait-elle, « à un de ses chers amis qui, celui-là, ne la débinerait pas en sortant... »
Madame de Dracézaire quitta le jeune ménage en ayant bon espoir ; et, sans plus rien dire, s'en fut chez le propriétaire faire rédiger le bail.
Le lendemain, par une après-midi torride de fin d'août, Jérôme et Sylvie, dans la pénombre du salon de perse bleue, s'extasiaient sur la qualité de ces
vieilles maisons aux murs épais, au sol dallé, qui entretiennent au cœur même de 1 été une si douce fraîcheur. Quelques feuillets griffonnés du « sinistre >'< roman, ainsi que l'appelait son auteur, sortaient à demi d'un tiroir entre-bâillé. Jérôme, étalé sur un vieux sopha, ferma du pied le tiroir afin de s'épargner la vue de ce qu'il nommait aussi son « cauchemar » et dit :
— Zut!
— Le fait est, dit Sylvie, que cette aventure devenait, je le reconnais, un peu « rasoir »!
A ce moment, l'on sonna à la porte d'entrée.
— Madame de Dracézaire avec le bail, je parie!...
Leur cœur fut secoué, et ni l'un ni l'autre ne s effrayait de l'engagement à prendre.
La mère Coinquin, qui ne se pressait pas, arriva à la porte comme on faisait retentir la clochette pour la seconde fois. On l'entendit parlementer ; puis elle se présenta avec des airs mystérieux, mi-méfiante et mi-amusée par le mot qu'elle avait à répéter : c'étaient deux jeunes messieurs, munis d'ustensiles, qui demandaient Monsieur de la part du Bonheur à cinq sous...
Monsieur et madame Jérôme Jeton furent aussitôt debout. Jérôme rouvrit le tiroir et dit d'un ton peu commun à sa bouche : « Faites entrer, je vous prie. » Sylvie se précipitait aux volets pour donner du jour.
Les « jeunes messieurs » entrèrent, après avoir déposé les « ustensiles » dans le corridor, et l'un d'eux, en disant : « cher maître «, exposa le but de leur visite, qu'une lettre de M, le Secrétaire avait dû d'ailleurs annoncer.
— Messieurs, je suis à vous, dit Jérôme avec un sérieux extraordinaire et tout à fait inusité.
— Où avez-vous l'habitude de travailler, cher maître ?
— ... Heu... heu... dit Jérôme Jeton, avec moins d'assurance, ici... ou là...
— Tantôt ici, messieurs, se hâta de dire Sylvie, comme aujourd'hui, quand la chaleur est trop grande, tantôt au bord de la rivière où mon mari a ce qu'il appelle son « bureau de verdure ».
— Un « bureau de verdure »! Ah 1 parfait, madame, voilà qui nous donnera un cliché sensationnel... Nous commencerons, si vous le permettez, par cette pièce-ci, dont le mobilier de style est fait pour enchanter nos lecteurs de goût... Madame est votre collaboratrice, je suppose?...
— hlle est ma muse, dit Jérôme.
— Aussi, nous ne vous séparerons point ; les
jeunes ménages d'artistes sont très à la mode... Je suis chargé, cher maître, de vous communiquer la maquette de notre numéro d'octobre... Votre ouvrage vient en tête du sommaire, comme de juste... Nous avons ici un médaillon..., ici un hors-texte... Les premiers chapitres sont-ils d'une certaine longueur? nous aurons trois ou quatre en-têtes, selon le nombre, et nous terminerons par un gracieux cul-de-lampe, un motif local, caractéristique si possible... Ah! voici l'épreuve du « chapeau » déjà rédigé, où votre œuvre, cher maître, est présentée au public et déjà appréciée, en termes très généraux, cela va de soi.
Jérôme et Sylvie voyaient déjà les clichés exécutés, tirés, leurs traits à l'un et à l'autre, unis dans l'ovale, la scène touchante du travail en commun dans le hors-texte ; quels détails de leur personne figureraient encore dans les en-têtes, dans le cul-de-lampe final?... Et pendant que Jérôme et Sylvie, penchés côte à côte sur la table, lisaient le « chapeau », c'està-dire la louange préconçue de l'œuvre, les termes « tout à fait généraux » assurément, mais extrêmement flatteurs, qui caractérisaient le talent du jeune romancier, pendant qu'ils savouraient avec enivrement l'avant-goût de la gloire, l'éclair de magnésium jaillit.
— C'est fait, dit l'opérateur ; nous n'aurions pas su trouver de pose plus satisfaisante.
Ils avaient été surpris. Ils n'avaient point entendu
non plus un second tintement de la sonnette à la porte d'entrée ; et, quand ils reprirent leurs sens, au milieu de l'asphyxiante fumée, ils virent, sortant du nuage, derrière l'opérateur, madame de Dracézaire avec ses cinq petits Dracézaire, qui respiraient comme eux la vapeur méphitique de la renommée.
Sylvie, surexcitée, expliqua aussitôt de quelle opération, sans doute insolite à Souzouches, madame de Dracézaire et ses cinq petits enfants avaient été témoins ; elle répéta ce qu'avait dit le photographe : l'ovale, le hors-texte, les en-têtes, le cul-de-lampe final... ; elle y joignit le chiffre étourdissant du tirage : « plus de deux cent mille exemplaires, madame!... » que le photographe ne contredit point.
— A présent, dit Sylvie, ces messieurs désirent un plein-air... Allons, venez avec nous, chère madame! allons, venez, mes petits amis, vous nous donnerez vos conseils sur la pose. ..
— Ah! si vous prenez mon avis, dit madame de Dracézaire, un geste à immortaliser serait assurément celui du goûter des lézards... Figurez-vous, messieurs...
Et madame de Dracézaire de s'emparer des deux employés du Bonheur à cinq sous — elle, cependant si peu familière — pour leur narrer la gracieuse scène de la veille, contre le mur du midi. Les cinq petits
Dracézaire bondirent ; ils n'étaient venus que pour les lézards ; et la photographie décuplait leur joie.
Quant au photographe, entendant parler d'un goûter offert aux lézards, il n'hésita pas à déclarer que si l'on en pouvait avoir un bon cliché, le succès du numéro était assuré.
Jérôme Jeton, ayant emporté au jardin ses paperasses, posa comme un vieux cabotin de lettres, assis sur le fauteuil de châtaignier, appuyé à la table de fer du « bureau de verdure » où il n'avait jamais écrit une ligne. Sylvie, avec la paille et le bol de lait, tenta de renouveler la scène agréable de la veille. Mais, soit que l'heure ne fût point celle qui convenait au lézard, soit que tant de monde et le noir appareil sur son trépied effrayassent l'animal, il ne se prêta pas à ce jeu. On en était désespéré.
La mère Coinquin, qui avait apporté le bol et la paille, hasarda une réflexion :
— C'est que madame, aussi, n'est p'tét' ben point la même!...
Et, en effet, Sylvie, auparavant si gracieuse, n'était plus aujourd'hui la même : elle posait. Elle posait, non pas devant dix personnes et un appareil ; elle posait, mentalement, devant un million de lecteurs et, en son esprit crédule, devant la postérité!;.. Madame de Dracézaire — qui l'eût cru? — n'était point du tout
choquée de la transformation, qu'elle remarquait tout comme la mère Coinquin, et elle dit :
— Ah ! c'est que cela doit être très impressionnant !.. Le lézard Jérôme II se refusant à l'épreuve du
grand tirage, le cul-de-lampe final était comprom.is. On erra dans le potager, à la recherche de quelque autre sujet.
Chemin faisant, madame de Dracézaire dit au jeune couple qu'elle avait sur elle le projet de bail. Sylvie, du ton d'un capitaine partant pour quelque croisade sainte, répondit :
— Hélas! madame, il ne s'agit plus désormais de notre agrément. Vous l'avez vu : la carrière est ouverte ; mon cher mari se doit tout entier à son nom... Nous demeurerons maintenant sur la brèche!
Jérôme îui-mêm.e étaii tout retourné, tout changé ; qu'il fût appelé à une grande mission, î1 n essaya pas de le nier.
Et telle est la vertu de la publicité, que madame de Dracézaire ne trouva pas à répliquer. En sa personne si prudente et si respectable, la Province elle-même était impressionnée, imprégnée, piquée par le redoutable virus. Elle ramassa tout à coup ses cinq garçons et dit aux Jérôme Jeton :
— Si un motif de cul-de-Iampe ne se présente pas, que diriez-vous d'un joli groupe de cette jeunesse, avec la légende par exemple : Cinq petits amis du romancier et de madame Jérôme Jeton : Jacques, Jean, Gaston, Félix et Louis de Dracézaire. Que l'on imprime le nom, oui, ma foi, pourquoi pas? c'est un départ : un jour, qui sait? peut-être sera-ce un nom connu!...
Septembre 19! 3.
Comme M. Quillbet ne pouvait vivre dans son galetas, de compositions naturellement incomprises, car elles étaient plemes d'originalité, ni payer la location de son Pleyel et ses abonnements chez Durand, il avait accepté, dès longtemps avant la guerre, de tenir le piano remplaçant l'orchestre dans une boîte assez misérable de Montmartre, nommée l'Escargot- Volant. Là, chaque soir, pendant près de quatre heures d'horloge, et deux ou trois matinées par semaine, sans compter les répétitions, M. Quilibet demeurait ahuri et comme stupide à l'idée que l'art qui élevait sa pensée et magnifiait tout son être pût servir, sans changer de nom, à faire passer de la scène au public, par l'intermédiaire de ses doigts agiles, les refrains les plus saugrenus et la plus piètre musiquette.
Mais un soir, parut sur la scène de l'Escargot- Volant une petite femme qui portait le nom printanier de mademoiselle Pâques. Par une sorte d'enchanté-
ment soudain, mademoiselle Pâques dissipa la noire songerie du musicien dévoyé, et celui-ci fut confondu de vibrer à l'unisson avec tous ces gens, derrière lui, qui s'émerveillaient, en écoutant mademoiselle Pâques, pour des sottises au moms égales à celles que, depuis des mois, il mourait de honte de transcrire.
Oui, du fait que mademoiselle Pâques chantait, M. Quilibet oubliait l'humiliation qu'il contribuait à infliger à l'art musical, et il n'eût pas changé son tabouret à l'Escargot pour une place honorifique dans un théâtre subventionné. II ne jugeait ni paroles ni musique : tout ce que versaient sur son front les lèvres de mademoiselle Pâques ravissait M. Quilibet ; et, lorsque, chez lui, sur son Pleyel, il se livrait, soit à ses travaux personnels, soit à l'étude de ses maîtres favoris, il se surprenait, le grand morceau achevé, à tapoter les idiotes rengaines, devenues, pour un génie chaste et pauvre, le langage mélodieux, poétique et enivrant de l'amour même.
La guerre surprit M. Quilibet avant qu'il n'eût eu l'audace de faire part à mademoiselle Pâques du miracle accompli par elle. L'Escargot-Volant rabattit ses ailes et rentra dans sa coque ; mademoiselle Pâques disparut comme le sourire sur la terie ; le pianiste, sans ressource aucune, cessa même d'avoir le moyen de conserver chez lui son instrument ; et il errait par les rues de la ville, jaloux des hommes plus
ingambes et plus jeunes, qui gardaient, à quelques jours d'intervalle du moins, l'assurance de manger du « singe » tant qu'ils ne s'étaient pas fait rompre les os.
A quelque temps de là, au plus fort de sa détresse le pianiste, prêtant son concours à une matinée en faveur des blessés, eut le bonheur inespéré d'entendre une nouvelle fois celle qui exerçait un pouvoir illimité sur son âme. Elle lançait à présent des chants belliqueux, des refrains de soldats.
Il sortit exalté, et attribua à sa déesse l'aubaine d'avoir rencontré sous le péristyle un personnage en effet providentiel qui lui procura sur l'heure une place excellente.
Dans un bel hôtel de la rue de la Faisanderie, la comtesse de Nérymaume consentit à confier à M. Quilibet l'éducation musicale de ses trois filles, dont le professeur venait d'être mobilisé. C'était une femme un peu hautaine, puritaine aussi, résolue en tous ses actes, et au parler net et prompt : « Leçon tous les jours, dit-elle, dimanches et fêtes exceptés, à chacune de mes trois fillettes. Le repas de midi, à votre guise. Je donne un cachet de vingt francs. Vous êtes honnête homme, monsieur Quilibet, cela va sans dire?... »
Vingt francs par jour, et un repas, pendant la guerre!... M. Quilibet se mit à l'œuvre avec une
ardeur juvénile. Ses élèves, âgées de dix, douze et quinze ans, étaient fort bien douées, et il '^'portait désormais en lui tant d'allégresse qu'il sut leur plaire. Il allongeait les leçons, d'un commun accord avec elles, en leur jouant des morceaux brillants qui faisaient éclater les applaudissements. Il essayait, sans crier gare, l'effet de ses propres compositions. Et, souvent, durant les quelques minutes de béatitude qui suivent un exercice agréable ou passionnant, il laissait voleter son imagination vers des souvenirs chéris, sans songer à mal, assurément, en présence des trois jeunes filles ; et ses doigts devenus quasi aériens — des doigts de rêve — éperlaient sur le clavier les notes légères, les notes folles ! — mais les notes seulement — des refrains grivois ou guerriers de mademoiselle Pâques.
Nulle conscience chez lui de profaner une sonate de Mozart ou un nocturne de Chopin ; une simple prolongation intime d'un état admiratif.
Ces demoiselles non plus n'étaient en rien choquées par de si étranges juxtapositions ; et, reprenant à leur tour la sonate, le nocturne, ou même les récréations de la méthode Carpentier, toutes - les trois avaient une inclination singulière à retenir et à répéter les motifs infiniment peu classiques ajoutés en queue de leçon par M. Quilibet. Et le professeur, avec autant d'innocence qu'il en avait mis à exprimer ces
motifs, dodelinait de la tête et se délectait à les entendre de ses élèves.
Après de nombreux ' mois d'une existence ainsi paradisiaque, le frère aîné des trois jeunes filles, soldat glorieux, étant venu en permission, savourait la douceur de l'atmospKère familiale, la fumée d'un cigare et les progrès accomplis par ses sœurs sous l'influence de M. Quilibet. La cadette venait d'exécuter d'une façon magistrale une page de Mendelssohn. Ayant achevé, en présence de sa mère satisfaite, elle laissa, par une habitude, ses poignets négligents errer sur l'ivoire et l'ébène trop dociles et donna naissance à un rythme bien scandé qui fut frappé à la fois par les têtes de la maman, — également accoutumée à l'entendre, — du soldat, de ses trois sœurs et de M. Quilibet.
Le soldat, à demi somnolent, se mit à fredonner :
Vous avez quéq' chos' de bleu :
Vos yeux ; Vous avez quéq' chose de blanc :
Vos dents ; Vous avez quéq chos' de vert:
Vot' blair...
— Qu'est-ce que tu chantes là, mon enfant? dit madame de Nérymaume ; j'ai peur que M. Quilibet ne te trouve bien vulgaire...
— Oh!... madame, fit le professeur.
Là-dessus, la plus petite des trois sœurs, excitée,
bouscula la cadette, la remplaça sur le tabouret, et se mit à plaquer avec force les accords d'un mouvement devenu pour elle très familier : sol, la, si, do, do, si, si, la, etc.
Et le soldat, cette fois-ci, à haute voix, d'appliquer au rythme les paroles qu'il en jugeait inséparables, pour les avoir entendues, maintes fois, non sur le front, mais dans les beuglants :
Quand nos poilus s'en vont su' V front, Qu'est-c' qu'ils demand' comm' distraction ?...
La comtesse de Nérymaume se leva, anguleuse, terrible, le visage blême, et on eût cru entendre se heurter toutes les fractions de son squelette, tel un spectre. Elle fit à M. Quilibet le signe autoritaire de la suivre dans l'antichambre, et elle lui remit son congé...
GRENOUÎLLEAU
— J'ai déjà composé mon menu, dit madame Bullion, pour le déjeuner que les Peaussier ont bien voulu accepter...
— Prends l'habitude, dit monsieur Bullion, de dire « le comte et la comtesse Peaussier », principalement devant les domestiques, qui ne doivent pas manquer de leur fournir leur titre.
— J'aurai de la peine à m'y accoutumer ; j'ai toujours dit « les Peaussier » ; toi-même as toujours dit « Peaussier » en parlant de ton ancien camarade...
— Donnons du comte aux Peaussier! La République fait bien la gentille avec les monarchies! Donnons du comte aux Peaussier, d'autant plus que je réserve à leur vanité un plat de ma façon, et que, entre parenthèses, je te prie d'ajouter à ton menu!...
— Une bouillabaisse, je suis sûre?...
— Non! Je fais déjeuner le comte et la comtesse
Peaussier côte à côte avec le fils d'un de mes ouvriers, d'un simple ouvrier : il se nomme Grenouilleau.
— Quelle singulière idée!
— C'est mon idée. Je paye le voyage du Midi au jeune Grenouilleau. Je pouvais inviter tel et tel freluquet de notre connaissance, utile au polo, au tennis ou au bridge : j'invite Grenouilleau. Je pouvais, comme les Peaussier, m'omer le front d'une couronne de papier pour pénétrer dans une classe de la société qui n'est pas la mienne, et qui se fût moquée de moi ; je tends, moi, loyalement, la main à une classe dite inférieure...
— Et qui se moquera de toi comme si elle était supérieure !
— Est-ce là toute l'objection que tu as à me présenter?
— Mon Dieu, oui... Ce que tu veux faire là n'est pas une mauvaise action... Je n'en vois pas la nécessité absolue ; mais, en toutes vos idées, messieurs, je le sais, il faut tenir compte de l'exagération. En tout cas, je te conseille de ne pas mettre d'ostentation dans l'hospitalité que tu offres à ce Grenouilleau... ; car quelque chose me dit que si tu fais déjeuner Grenouilleau avec les Peaussier, c'est plus pour les Peaussier que pour Grenouilleau que tu le fais...
GRENOUILLEAU 45
Grenouilleau arriva à la villa Bullion le Samedi Saint au matin, ayant passé vingt-deux heures dans son compartiment de seconde classe, non compris le trajet de Corbeil à Paiis. M. Bullion se fit conduire à la gare, au-devant du jeune homme, en automobile. Par hasard, Grenouilleau connaissait le mécanicien, Pfister, et il dit au « patron >' qui le poussait à l'intérieur de la limousine :
— Si ça ne vous fait rien, m'sieu Bullion, j'vas monter à côté de Pfister... C'est un bon coup, ça, par exemple, de tomber en plein pays de connaissance!...
— Ah!... bon!... très bien, mon garçon. Si je t'ai fait venir, c'est pour que tu sois à ton aise...
— Vous tourmentez pas, m'sieu Bullion!
Et Grenouilleau d'entamer la conversation avec Pfister, qui répond par monosyllabes, sans broncher la tête, attentif à sa direction. M. Bullion, condescendant, n'ose interrompre l'exubérance du voyageur, muet sans doute depuis Corbeil. Cependant, de l'intérieur, il lui frappe sur l'épaule :
— Pas fatigué, Grenouilleau?... trajet un peu longuet?..,.
Grenouilleau fait signe qu'il n'est pas fatigué ; et il dit au mécanicien :
— Oh! ce que j'ai dormi, mon colon!... Jamais de ma vie je n'ai tant roupillé.
A la villa, tandis que Grenouilleau est conduit à sa chambre, madame Bullion demande à son mari :
— Eh bien! que dit-il, Grenouilleau?...
— Grenouilleau?... ce qu'il dit?... Ah!... il connaît Pfister.
— As-tu averti ce jeune homme que nous partions, aussitôt après le déjeuner, en excursion? Il ne faut pas qu'il se croie obligé de faire toilette!...
— Sois tranquille, son bagage tient dans son mouchoir.
Cependant, Grenouilleau semblait être long à sa toilette ; on l'attendait pour servir ; on envoya frapper à sa porte ; on n'obtint pas de réponse ; on le cherchait dans la maison : ne s'y était-il pas égaré? Mais non! Grenouilleau était descendu au garage, et il en racontait, en racontait, à son ami Pfister! Il fallut l'arracher de là :
— Vous n'avez donc pas faim, mon brave ami?
— Si fait! madame Bullion, si fait! Il y a bien douze heures que je n'ai pas mangé.
Il mangea tant, en effet, que ce fut un plaisir pour monsieur et madame Bullion de voir ce garçon se remettre si allègrement d'un long voyage. On comprenait très bien qu'il parlât peu, car il avait sans cesse la bouche pleine.
GRENOUILLEAU 47
On partit en automobile. Cette fois, M. Bullion conduisait lui-même, et le chauffeur était assis à côté de lui sur le siège ; Grenouilleau fut à l'intérieur avec madame Bullion qui le comblait de prévenances et l'interrogeait sur sa famille, son passé, son avenir. Elle dit d'abord « Madame votre mère » ; puis, par un retour soudain à une plus exacte mesure des valeurs, elle se reprit et dit : « votre mère ». Elle disait à ce pauvre Grenouilleau : ^'- vos études! » Elle s'informait de la date de la « première communion » ; elle touchait à tous les points de repère importants dans la famille bourgeoise, et peu s'en fallut qu'elle ne parlât « des relations ». Le pauvre Grenouilleau bâillait entre des réponses ambiguës à des questions qui l'effaraient et, parmi ces réponses, un mot souvent répété apprenait à madame Bullion que, dans sa famille à lui, les dates qui comptaient surtout étaient celles qui correspondaient aux périodes où l'on était entré dans la « purée » et à celles oii l'on en était sorti. Mais que le pauvre Grenouilleau bâillait donc! Et l'excellente madame Bullion de lui faire observer : « Jeune homme, vous avez eu tort de rester douze heures sans rien prendre... » Et elle ajoutait, comm.e pour elle-même, par une longue habitude de dorloternents, de petits soins : « Monsieur Bullion et moi ne voyageons jamais sans emporter quelques biscuits ou du chocolat... », ce qui.
par exemple, amena le sourire sur les lèvres de Grenouilleau.
On avait fait une première halte à la Promenade des Anglais, et M. Bullion, sous un palmier poudreux, désignant Grenouilleau, confiait à ses amis :
— Un pauvre petit gars qui n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter, je vous prie de le croire! à qui je paye le voyage du Midi...
Et il leur glissait à l'oreille :
— Le fils d'un ouvrier, d'un simple petit ouvrier...
— Ah! ah! faisait-on, vous voici dans un beau pays, mon gaillard?...
— Un beau pays, oui, m'sieu...
Et Grenouilleau, anxieux, semblait attendre, regardant peu le pays, reluquant toute voiture au passage.
On lui disait : « Ah ! de la poussière, par exemple ! » Et Grenouilleau, que la poussière ne gênait pas, avouait : « Je cherche de l'œil si, des fois, je ne connaîtrais pas quelqu'un. »
— Mais vous êtes en bonne compagnie, j'imagine?..
— Pour ça, je ne dis pas non!... faisait Grenouilleau en riant d'une oreille à l'autre.
Et l'excursion en automobile continua jusqu'à Cannes, oij madame Bullion avait une ou deux visites à faire. Mais, cette fois, dans la voiture, Grenouilleau dormit innocemment, sans vergogne, et à fond, comme un petit enfant. On n'osa seulement pas le
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réveiller pour lui montrer la Croisette. Monsieur et madame Bullion allèrent à leurs devoirs et dirent au mécanicien : « S'il s'éveille, menez-le visiter la rue d'Antibes et le port ; nous irons à pied vous rejoindre là.»
Ils vinrent, en effet, à pied, les rejoindre là, une bonne heure après, environ, et trouvèrent la voiture devant un débit de vins, oii Grenouilleau et Pfister buvaient à la santé du mécanicien d'une famille anglaise, un nommé Robiot, dont madame Bullion entendit parler, pendant le trajet du retour, à en bâiller elle-même, à son tour, à en dormir aussi, à la fin.
— Eh bien, mon garçon, demanda-t-on à Grenouilleau, au dîner, êtes-vous satisfait de votre première journée dans le Midi?
Grenouilleau était enchanté. Il avait même déjà écrit à son père : qu'est-ce qu'il dirait, le pauvre vieux, quand il allait savoir que ce « sacré Robiot » était là, gros, gras, à se prélasser en baladant des « Engliches »!
Et M. Bullion, lui aussi, connut l'histoire de ce « sacré Robiot » qui, à lui seul, semblait valoir tout l'azur de la Méditerranée.
Grenouilleau monta se coucher de bonne heure ; il avait fait tantôt, pourtant, un fameux somme! Madame Bullion dit à son mari que c'est une manie bien bizarre de faire ainsi voyager le prolétaire. « Il mange, il boit, il dort, il veut à toute force ren-
contrer ses pareils et ne profite point de son déplacement. »
En quoi madame Bullion se trompait. 0
Grenouilleau se couchait tôt, mais il se leva de bonne heure. A neuf heures du matin, quand ses hôtes en étaient encore à prendre leur petit déjeuner, Grenouilleau remontait à la villa, revenant de la ville, qu'il arpentait depuis l'aube, et il en avait vu tous les méandres, tous les coins : les marchés, les monuments, les promenades, les points de vue, et jusqu'à des curiosités que les Bullion eux-mêmes et toute la classe riche ou aisée qui vient à Nice, chaque année, ignore. Il avait causé avec les maraîchers, les bouchers, les marchands de poisson, les matelots du port, les fleuristes, les conducteurs de tramways et les pauvres. Grenouilleau s'intéressait à tout, à condition qu'on le laissât faire à sa guise, à son heure, en compagnie des siens : le matin appartient au peuple. Et il en rapportait une moisson de connaissances sur le Midi qu'il confiait à son ami Pfister en le regardant faire son automobile, et dont profita et s'émerveilla M. Bullion, un moment, en passant par là pour donner des ordres.
— Ah! ah! dit à sa femme M. Bullion, en se frottant les mains, je le savais bien que ce « populo » n'est pas si bête, et qu'en plus d'une occasion même il nous en peut remontrer! Ce gavroche, arrivé d'hier.
GRENOUILLEAU 51
et qui ne sait que dormir, dites-vous, pour peu que je réussisse à le faire parler au déjeuner, va en donner à rabattre au comte et à la comtesse Peaussier. C'est très curieux, très curieux, ce que ce garçon racontait à Pfister ; nous ne nous levons pas si matm, nous autres ; nous n'interrogeons pas directement les gens, nous ne savons rien que de seconde main... Je ferai raconter à Grenouilleau toute cette vie matinale d'une grande ville, et ses impressions naïves, qui sont si justes, avec des expressions... non pas académiques — tant pis! — mais de poète, oui, de poète, ma parole d'honneur!... Et je leur dirai, au comte et à la comtesse Peaussier : « C'est un pauvre petit gars, le fils d'un ouvrier, d'un simple ouvrier... »
A une heure moins le quart, le comte et la comtesse Peaussier arrivèrent à la villa Bullion dans une auto superbe et du dernier modèle. C'étaient, d'ailleurs, des gens fort bien. D'autres personnes étaient là déjà, et, quoiqu'on n'eût point encore vu Grenouilleau, M. Bullion leur annonça qu'il leur réservait une surprise. On attendit la surprise. Elle ne se présentait point. M. Bullion dit un mot à l'oreille d'un domestique. Le domestique revint et dit un mot à l'oreille de son maître M. Bullion commanda d'attendre.
Madame Bullion, plus avisée et qui s'impatientait, commanda qu'on allât voir au garage. L'anxiété des convives augmenta : quelle surprise pouvait venir du garage? On hasardait cent hypothèses ; enfin l'on s'agitait. M. Bullion leur dit alors :
— Voilà : j'aurai l'honneur de vous faire déjeuner avec un pauvre petit gars qui n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter, le fils d'un ouvrier, d'un simple ouvrier...
— Mais bravo!... mais bravo!...
La surprise fut accueillie à merveille ; et l'on parla, en attendant Grenouilleau, de l'opportunité, voire de la nécessité, de se mêler aux gens du peuple ; et l'on félicita chaleureusement M. Bullion de son intéressante initiative. Mais l'enfant du peuple, à qui une société élégante réservait un si gracieux accueil, ne se montrait toujours pas. On décida de se mettre à table. M. Bullion était mécontent.
A peine assis, et dans le premier silence, il fit signe au maître d'hôtel et l'interrogea péremptoirement. Les convives, malgré eux, étaient suspendus à la moindre parole pouvant éclaircir le mystère. Aussi l'on entendit distinctement la réponse du maître d'hôtel :
— Monsieur Grenouilleau est bien là... mais monsieur Grenouilleau a dit qu'il préférait manger à la cuisine.
LINDIVIDU
Prouville-sur-Mer, 3 septembre"
« Voici, chère amie, le petit événement qui a, pendant trois jours, bouleversé la paisible population de la villa Vauvillier, dont je suis l'hôte, et des villas Brodeau et Escroignard, ses voisines. Ne vous ai-je pas dit déjà, dans une de mes lettres précédentes, comment ces maisons normandes, c'est à dire celle des Escroignard et celle des Brodeau, se disposent, en face de nos dunes désertes, aux environs de la colossale construction des Vauvillier, qui a la prétention de reconstituer un de ces magnifiques séjours d'été que les riches Romains se faisaient édifier à Baïa, sous les empereurs? Il y a, entre notre villa romaine et celle de la baronne d Escroignard, un espace d'environ dix-huit cents mètres carrés à vendre, aux trois quarts planté de jeunes sapins. Les Brodeau, eux, plus éloignés de la mer, sont situés derrière ce terrain. Enfin, sur la plage, il y a une petite cambuse en planches, flanquée de quatre ou cinq cabines,
et qui s'intitule « Buvette >^ et « Bains de Prouville ». Elle est habitée par le baigneur, à la chemise de flanelle rouge, et sert surtout au douanier, qui vient s'y adosser quand souffle le vent d'ouest.
» L'autre matin, en me faisant la barbe à la fenêtre, je remarque deux gendarmes formant un groupe animé avec le baigneur, sa femme et le douanier. L'un d'eux, le brigadier, a appuyé sa bicyclette contre la porte de la cabane ; il tient un carnet à la main et prend des notes ; son camarade, ayant mis seulement pied à terre sans abandonner sa machine, semble prêt à bondir tantôt dans une direction, tantôt dans une autre, selon les indications, sans doute confuses ou contradictoires, des trois bras que je vois tendus successivement dans des sens divers : le bras de drap vert du douanier, le bras de flanelle rouge du baigneur, le bras nu, couleur pelure d'oignon, de sa femme. Un délit a été commis dans nos environs. Le bruit s'en est déjà répandu dans la villa, je le sens à des sonneries, à des allées et venues nombreuses et fébriles dans les corridors. Moi-même, le menton savonneux, je me surprends à sonner la femme de chambre : ah çà ! est-ce que nous aurions' été cambriolés, par hasard? La femme de chambre ne sait rien encore, sinon que « madame a vu les gendarmes, madame a fait réveillei monsieur, madame a une peur!... »
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» En face de moi, près de la cambuse, le brigadier continue à écrire, et l'autre gendarme à faire de faux bonds vers l'est, vers le sud-est, vers le midi. Les trois « témoins » ne sont plus du tout, mais plus du tout d'accord ; le douanier et le baigneur paraissent même échanger des propos acerbes ; les éclats de leur voix parviennent, malheureusement indistincts, jusqu'ici. Quant à la femme, d'abord incertaine ou prudente, c'est elle, à présent, la mieux renseignée, la plus affirmative, la plus hardie de ton : son bras pelure d'oignon abat successivement celui du douanier et celui du baigneur, et se fixe, lui, lui seul, avec la rigidité d'un poteau indicateur, dans une direction que j'estime sud-sud-est : cette femme a vu le ou les malfaiteurs s'enfuir dans la direction de la villa Brodeau. Qui sait? peut-être affirme-t-elle qu'il ou ils sont dissimulés sous les sapins du terrain à vendre? Allons! gendarme, vas-tu bondir enfin?... Ce brigadier aussi, qui prend des notes, des notes, comme un reporter!... Ah! les cambrioleurs ont beau jeu! Du temps de la gendarmerie montée, les chevaux au moins avaient de l'impatience, eux ; ils piaffaient, ils invitaient la police à sévir!...
« Je m'habille à la hâte, je descends. Toute la villa est informée, du moins de ce fait que les gendarmes sont là et qu'ils se renseignent, et cela suffit à agiter maîtres et gens. Les plus paresseux des invités sont
debout et s'enquièrent, chacun, au fond, charmé qu'un événement vienne secouer la torpeur d'un séjour au bord de la mer, si monotone aussitôt que le fort de la saison est passé. Songez que, depuis plus d'une semaine, il ne s'est rien fait ici que du bridge].. . » Tout à coup, une nouvelle : le concierge de la villa a vu les gendarmes de près, lui ; il a été interrogé par le brigadier. « Où est-il, ce concierge, où est-il? » On apprend par lui que l'enquête est fondée sur une plainte de la baronne d'Escroignard, qui, par sa bow-window, aurait remarqué, toute la journée de la veille, un individu de fort mauvaise mine se dissimulant sous les sapins du terrain à vendre. Le concierge, en effet, avait aussi parfaitement vu l'individu ; le baigneur, la femme du baigneur, le douanier aussi l'avaient vu. Madame Vauvillier, notre gracieuse hôtesse, affirma qu'elle avait bien cru le voir. Le maître d'hôtel déclara que ce n'était pas d'aujourd'hui que le terrain en question servait d'asile à « toute une clique de propr' à rien ». Eh bien, voilà qui est rassurant, par exemple!... Plusieurs de nous songent à prendre le train. On se raconte des histoires de voleurs. Nous avons deux petites femmes ici, que vous connaissez, chère amie, qui sont nerveuses à l'excès ; l'une d'elles — c'est la plus blonde — dit : « Moi, je sais quelqu'un qui ne fermera pas l'œil de la nuit! » Son mari, pas assez amoureux, soupire :
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« C'est moi! » On fait des projets pour la nuit prochaine, au cas où les gendarmes ne se seraient pas rendus maîtres de « l'individu ».
» Vers midi, arrive Brodeau. Comment! Brodeau n'est pas au golf? Non, Brodeau renonce au golf, et, en général, à tout divertissement tant que l'imbécile municipalité n'aura pas balayé la commune de la horde de repris de justice qui en est la honte et qui en fera la ruine à bref délai,
» — Avez-vous vu l'mdividu qui passe la nuit dans les sapins?... Eh bien, dit-il, nous boycotterons!... Parfaitement! nous sommes plusieurs propriétaires décidés à boycotter un pays livré aux apaches... Défendons-nous, Vauvillier, que diable! si vous ne voulez pas que l'on fasse main basse sur nos demeures...
» Vauvillier, cependant, n'a pas perdu son sangfroid ; il fait observer au bouillant Brodeau :
» — Permettez, mon cher Brodeau, de quoi s'agit-il, en somme? Avez-vous été volé, pillé, assassiné, vous ou les vôtres? Vos voisins l'ont-ils été? Quelqu'un de la commune l'a-t-il été?... Un individu, oui, a été signalé dans le terrain à vendre. Après?
» — Permettez, osai- je ajouter moi-même, à l'appui de mon cher hôte, passons en revue, s'il vous plaît, les forces que sont en mesure d'opposer à cet individu les trois villas particulièrement menacées : chez vous, quatre hommes valides, plus un mécani-
cien, plus trois domestiques mâles, — quatre et un, cinq, et trois, huit. Ici, même, ce matin, au petit déjeuner, nous étions sept mâles à table ; il y en a autant, parait-il, à l'office... Huit et sept, quinze, et sept, vingt-deux. Vingt-deux hommes déjà, monsieur Brodeau!... Si, maintenant, nous mobilisons la maison de la baronne...
» Mais la facétie a paru du plus mauvais goût. Ces messieurs étaient fort sérieux. Brodeau n'admettait pas qu'il se fût privé de son golf pour venir ici plaisanter ; il ne quitta pas Vauvillier qu'il n'eût obtenu de lui le serment de l'accompagner chez « qui de droit ». Il s'agissait d'amalgamer un bloc de propriétaires en vue d'une protestation collective, véhémente !
» La baronne d'Escroignard, qui ne met pas les pieds, d'ordinaire, chez les Vauvillier, vint en personne, après déjeuner, à la villa rom.aine — le danger raccourcit les distances — et elle donna un corps à la vague terreur dont toutes ces dames étaient déjà saisies : elle avait vu, elle, l'mdividu! Elle donna de lui un signalement peu ragoûtant. L'individu avait couché sous ses fenêtres ; elle n'avait pas fermé l'œil de la nuit ; elle était harassée ; elle excita la commisération tout à la ronde.
» Madame Vauvillier, intimement très flattée de recevoir la baronne, essayait en vain de donner à
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l'entrevue un certain air de visite mondaine ; mais la baronne se maintenait ferme sur le terrain de la défense commune, et n'abandonnait pas l'individu redoutable. Tout à coup, ajustant son face-à-main, elle se dressa vers la baie ouverte sur la mer et s'écria :
» — Le voici !
» Une dizaine de femmes et jeunes filles ne poussèrent ensemble qu'un cri. L'individu était là-bas, assis sur la dune, et regardait la mer.
» Aussitôt, une réflexion unanime, comme le cri d'effroi : « Et la gendarmerie, pendant ce temps, que fait-elle, s'il vous plaît? Elle déjeune!... » Une si amère dérision souleva les épaules. Elle s'était transportée là le matin, la gendarmerie, en manière de promenade, à bicyclette, et pourquoi? pour prendre des notes ! Prendre des notes quand il n'y avait qu à opérer une battue dans le bois de sapins!... Et à présent, elle déjeunait! elle s'adonnait à la sieste, peut-être! et l'individu, en flagrant délit de vagabondage, est là, qui nous nargue!... Ah!... la police et les autorités locales eurent un fichu quart d'heure, je vous prie de le croire ; et, sur le dos du gouvernement, la hautaine baronne et madame Vauvillier se trouvèrent unies par un commun ressentiment. Ensemble, elles désignaient du doigt le va-nu-pieds assis sur la dune, le « propre-à-rien » qui troublait trois villas opulentes, gorgées de personnel et d'invités.
Il leur devait sembler énorme et nombreux, quoique seul et misérable. Madame Vauvillier eut un mot :
» — Voilà nos maîtres!...
» La baronne acquiesça par un soupir. Toutes deux se courbèrent sous la même servitude.
» Et, l'après-midi entière, l'individu demeura sur la dune, assis sur son derrière ou étendu tout de son long, à demi enseveli par le sable, les chardons bleus et l'herbe fine. Jumelles, prismes binoculaires, longuevue puissante de l'illustre fabrique d'Iéna étaient braqués tantôt sur lui, et tantôt sur la route poudreuse, où les plus optimistes guettaient encore le retour de la maréchaussée. Sous un fort grossissement, le malandrin, tranquille comme un professeur en vacances, était, ma foi, assez sordide : la barbe en essuie-pieds, le paletot troué, la chaussure indescriptible, un feutre ayant reçu l'eau du déluge, il provoquait des frissons sur la peau de nos jolies joueuses de bridge désemparées, qui, pour la première fois depuis leur séjour à Prouville, regardaient enfin du côté de la mer. L'une d'elles ne se plaignit-eile pas que l'individu lui gâtât le paysage? alors que la vérité était qu'il le lui faisait découvrir ; — car enfin, qu'est-ce que nous venons faire ici, tous tant que nous sommes, sinon continuer à jouer au bridge, au tennis, au golf comme à Pans, où nous serions tout aussi bien?...
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» Vers le soir, la gendarmerie étant inactive, les trois villas, de plus en plus nerveuses, se préparant à passer la nuit blanche, et l'individu se prélassant impunément sur la dune, j'annonçai à ces dames ma résolution d'aller un peu le regarder sous le nez. On m'y encouragea comme à une expédition héroïque :
» — C'est cela, me dit-on, montrez-vous et faites en sorte qu'il comprenne que, des trois villas, nous le gardons à vue...
» J'enjambai, en me piquant les chevilles, ces chardons des dunes qui sont de la couleur d'une eau de savon et font, dans leur ensemble, un tapis aux nuances roses et bleuâtres. Notre homme était étendu sur la pente sablonneuse. Il ne dormait pas ; son œil, que ma présence ne troubla point, semblait fixé sur l'horizon, où des nuages magnifiques préparaient une apothéose au soleil couchant. La mer était d'un calme absolu, assez basse, et de grandes flaques stagnantes, laissées par le flot et singulièrement enchevêtrées, reflétaient le ciel en immenses tessons de grès flammés ou en débris d'émaux anciens d'une richesse de tons fabuleuse. De petits fleuves, çà et là, sortant du sable, en sources vives, serpentaient, se grossissaient, se ramifiaient, et s'allaient perdre au loin en de larges estuaires infiniment compliqués. Auprès de nous, un bruit sec et menu, comme celui qu'on entend par un vent faible, à la lisière d'un champ de seigle ou de
blé, provenait des sautillements des puces de mer innombrables. Au m.ilieu des bavardages des villas, entendons-nous jamais aussi ce large chant puissant et presque imperceptible, de la mer retirée?...
» Immobile et debout, à quelques pas du redoutable individu, je me demandais comment j'allais l'aborder, lorsque lui, tout bonnement, me dit, avec une simplicité et une conviction touchantes ;
» — C'est beau...
» — Ah! fis-je étonné, cela vous plaît?
» — Ça serait malheureux que ça ne me plaise pas, dit-il ; je viens de Guerchy à pied pour voir à quoi que ça ressemble...
» — De Guerchy?...
» — ... Canton de Joigny ; c'est dans l'Yonne... C'est pas ici, tonnerre de Dieu!... y a du ruban entre les deux!... Mais v'ià quarante ans que ça me démangeait... Une idée, qu'est-ce que vous voulez...? Ah! bougre, si j'avais attendu que j'aie fait des économies, j'aurais bien crevé avant de la voir...
» — De voir quoi?
» — La mer.
» — Il y a quarante ans que vous vouliez voir la mer?...
» — Peut-être bien plus!... Une idée qui s'est logée là, comme la teigne, dans le temps que j'étais moutard : « Y a du beau, que je m'étais dit, faudra
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voir!... » J'y ai mis le temps, comme c'est visible : le loisir et l'argent m'ont manqué...
» Et il riait dans sa barbe de trois semaines.
» — Au moins, lui dis-je, êtes-vous content de vous être passé votre fantaisie?
» Il porta son regard vers le large, oii les grands chuchotements de la mer semblaient la voix du crépuscule admirable, et il dit :
» — L'homme qui passe avec de mauvaises chaussures est mal vu dans les pays, et, en plus de ça, la saison est pluvieuse ; mais ça ne fait rien, je suis satisfait : c'est beau!... »
C'est gentil k vous, ma chère Yvonne, de me demander des nouvelles de Gothon. La pauvre vieille a quitté la maison de mes parents le quinze de ce mois, pour se retirer chez ses enfants. Elle a soixante-douze ans ; voilà quarante-huit ans qu'elle servait dans la famille! C'est elle, vous le savez, qui a élevé maman ; elle l'a suivie dans son ménage, elle m'a vue naître, et elle a été la compagne de mon enfance, de mes années de jeune fille ; je ne me suis éloignée d'elle un peu, que depuis mon mariage, mais je la voyais souvent, de sorte que je ne m'étais jamais aperçue que j'étais tant attachée à elle. Je vais vous dire une chose, Yvonne, qui peut-être vous semblera bien prétentieuse, car cela a l'air d'une pensée : il y a des personnes que nous ne croyons point airner autant que nous les aimons, faute d'avoir jamais entendu dire que nous pouvions les aimer.
66 RENÉ BOVLESVE
Écoutez, ma chère amie, moi, j'ai été convaincue bien longtemps que j'avais l'amour le plus chaleureux pour un vieil oncle que j'ai en Roumanie, et qui ne m'a jamais vue, ainsi que pour une certame cousme habitant Béziers, à qui je n'ai de ma vie adressé trois paroles si ce n'est par lettres fleuries, au Jour de l'An. Mais j'avais tant rédigé pour eux de formules d embrassements et de tendresse!... Les mots, allez! font beaucoup pour nos sentiments.
Eh bien! tandis que j'écrivais des lettres vraiment exquises à mon oncle le Roumain et à ma cousine de Béziers, j'envoyais aux cinq cents diables la pauvre Gothon qui venait me rappeler l'heure du piano ou de l'anglais, ou bien me dire, de ce ton impersonnel que vous lui avez connu : " Mademoiselle ne pense pas, je présume, à replacer son petit caoutchouc entre les deux dents!... " L'ai-je boudée, la malheureuse, à la fin de ma rougeole, quand elle refusait, de cette même voix d'oracle, de me donner à manger : « Mademoiselle a juré de se faire périr, je présume !... » Et pendant ma scarlatine, alors qu'elle me veillait nuit et jour, durant quatre longues semaines, tandis que je ne voyais des personnes de ma famille, que le bout du nez. par l'entre-bâillement de la porte! Quand mangeait-elle et trouvait-elle un instant de repos pour dormir? Je ne me souviens pas d'avoir jamais entrouvert un œil sans avoir vu sa figure de
pomme ridée à m.on chevet. Et, pas une fols, entendezvous, Yvonne, pas une seule fois, il ne m'est venu à l'esprit que Gothon fût un être d'un mérite particulier : ce que faisait Gothon, c'était son métier ; elle était payée pour cela... quarante-cmq francs par mois, ma chère!
C'était une Alsacienne, et elle avait dans sa jeunesse passé cinq ou six ans en Angleterre : on tirait d'elle, pour mon service, le peu d'allemand et d'anglais qu'elle possédait ; elle faisait ma chambre, ma salle d'études, avait soin du linge de toute la maison, taillait et cousait mes robes, m'accompagnait à la promenade, me conduisait deux fois la semaine chez mes grands-parents à Neuilly, aux bals d'enfants, aux cours et chez le dentiste. Pendant bien des années, nous avons pris tous nos repas en tête à tête ; en effet, les heures des cours ne me permettaient pas souvent de déjeuner avec mes parents, et, le soir, ils dînaient en ville ou avaient à la maison des réceptions où je n'ai paru qu'à dix-sept ans. Combien de jours n'ai-je vu maman que par hasard et pour ainsi dire au vol, et papa point du tout!...
Papa venait m'embrasser quelquefois à la salle d'études, mais comme nous n'y avions pas quinze degrés l'hiver, il partait vite et en se frottant les mains. Gothon était accoutumée à avoir froid avec moi. Je savais bien dans ce temps-là, déjà, que j'ai-
mais beaucoup papa et maman ; mais, comme je vous l'ai dit, je ne savais pas que j'aimais Gothon.
Je lui parlais comme à un chien ; tous m.es mouvements de mauvaise humeur, c'est sur elle qu'ils s'achevaient. Un col qui ne se laissait pas boutonner, des cheveux qui étaient trop secs pour être peignés ; un problème qui ne marchait pas ; une de ces damnées analyses logiques ! et c'était la faute à Golhon, et je piétinais, et j'arrachais le col, et je brisais le peigne, et je déchirais le cahier, et Gothon entendait de ma bouche des choses que je n'oserais pas répéter! Elle les écoutait avec une expression de dignité froissée, de résignation et aussi de pitié qui m'exaspérait. Parfois elle croyait nécessaire de faire un rapport, et je recevais alors une semonce solennelle. Je me vengeais alors en semant des poils de brosse dans le lit de Gothon, en chipant les lunettes de Gothon, et puis, je savais qu'elle portait une fausse natte... Ah! dame, si je l'avais fait disparaître!...
Mais elle essuyait elle aussi de rudes algarades ; on la secouait ferme ; on la traitait parfois de haut en bas. Cela ne contribuait pas à la hausser,dans mon esprit d'enfant ; je me disais : « Puisqu'on la gronde, à son âge, c'est qu'elle est vraiment peu de chose. » Mais cela la rapprochait un peu de moi : nous étions grondées aussi bien l'une que l'autre ; en somme, logées à la même enseigne. Ah! par exemple, quand
je la voyais pleurer, mon cœur se soulevait ; j'allais à elle et elle m'appelait son « cher baby ». Ce sont ces moments-là qui, secrètement, nous ont unies.
Quelque chose à quoi je n'avais jamais pensé, ma chère Yvonne, c'est que je ne peux me ressouvenir d'aucun moment de ma vie oii n'apparaisse, comme un prolongement de moi-même, la figure de Gothon. Avant vingt-cinq ans, on ne se recueille guère pour songer à ses mémoires, n'est-ce pas? Eh bien! c'est la disparition de Gothon qui m'a fait pour la première fois revenir en songerie sur mes jeunes années ; et ni la mort de mon grand-père, ni celle de bonnemaman ne m'ont produit cet effet-là. Vous savez, Yvonne, que l'on a au fond de soi des minutes passées, qui ont eu à elles seules plus d'importance que des années entières. Est-ce que vous n'avez pas éprouvé cela? Il semble, par exemple, que tel jour, à telle heure, le monde ait pris à nos yeux une certaine couleur qu'il n'avait point auparavant et qu'il a gardée depuis... Il y a des minutes oii le premier sentiment naît dans notre cœur ; la première grande émotion! Ce n'est pas généralement au beau milieu de la sauterie ou du dîner, ni sur le sol du tennis que cela se produit, mais quand nous sommes seules, chez nous, tout à coup, en tordant nos cheveux, en essayant un corsage, en écrivant un mot, à notre table ;... et Gothon est là avec sa tête de pomme de
rainette de l'année dernière, qui nous passe un ruban, qui nous sangle la taille, qui essuie un meuble, qui furète, qui entre, qui sort ; et le bas de sa jupe ou le talon de sa savate est lié pour toujours désormais au plus délicat, au^plus intim.e, au plus profond de nos souvenirs...
Croiriez-vous que c'est aujourd'hui que je m'avise que cette bonne femm.e toujours présente et qui ne me parlait que sur un ton impersonnel, qui était dans la maison un être sans importance, qui, d'un mot, pouvait être renvoyée, remplacée, sans que personne y prit garde, a pesé d'un plus grand poids sur ma direction particulière que tous les représentants les plus autorisés de la morale! Je n'exagère pas; je vous affirme que ça a été ainsi. De mauvaises têtes comme les nôtres — cela est aussi pour vous, \ vonne, — s'accommodent mal des sermons que nous adressent les autorités constituées. Mais si indépendantes que nous veuillions nous croire, il y a toujours quelqu'un qui influe sur notre morale privée, et jI y a quatrevingt-dix chances sur cent pour que ce soit la personne la plus loin d'être préposée à cet office. Ah! si quelqu'un m'avait dit que c'était Gcthon qui façonnait ma conscience!... Eh bien! ma petite, en m'examinant à fond, je suis sûre de ce fait, oui : c'est le bon sens, un peu <i peuple " mais si juste, de ma vieille bonne, c'est son assentiment ou sa réprobation exprimés par
un soudain tassement de rides, par une petite toux, par une certaine manière de s'en aller ou de venir, presque jamais par un mot, qui m ont dirigée pendant une douzaine d années. Enfin il n'y a pas jusqu'à mon mariage, oui, qui n'ait dépendu de son flair et du désir désintéressé de bonheur qu'elle formait pour moi, « son baby >\ D'autres, autour de moi, et quelles que fussent leurs excellentes intentions, ne pouvaient s'empêcher de considérer la fortune, la famille, les convenances, la profession, enfin tout ce que vous savez que 1 on considère ; de combien de jeunes gens la coqume de Gothon n'a-t-elle voulu entendre parler qu'en faisant la sourde oreille! Et vous savez combien cela vous frappe, lorsqu il s agit de cette diable d'affaire-là! Je croyais ne pas faire grand cas de 1 opinion de Gothon, mais j'étais vexée de ce qu'elle ne voulût là-dessus donner aucun signe. De l'un d'eux, un beau jour, elle m'a dit tout à coup : « Mademoiselle choisira celui-ci, je présume!... >» Je ne pensais pas à ^> celui-ci '^ particulièrement ; j'ai même oublié l'avertissement de Gothon. C'est elle qui m'en a fait souvenir lorsque, beaucoup plus tard, ma foi! j'ai épousé précisément >^ celui-ci », que j'avais cru choisir toute seule.
La voilà partie!... Savez-vous pourquoi elle ne mourra pas dans la maison où elle a si longtemps servi? Cioyez-vous qu'elle se retire après fortune
faite, la pauvre vieille?... Croyez-vous qu'elle tienne enfin à échapper à la servitude?... Non. J ai reçu l'autre jour une lettre d'elle où elle me donne des nouvelles de mes chats qui sont logés chez mes parents pendant mon absence : « la noire va encore avoir des petits, je présume ; quant au gros minou gris, il est toujours triste du départ de madame ». Et, tout à coup, elle emploie l'anglais, « dear baby », ce qui communique un caractère confidentiel à ce qui suit : « Cher baby, je suis sur le point de quitter la maison de madame, je suis trop vieille, j'ai trop de douleurs pour être bonne à grand 'chose ; les autres domestiques sont jeunes et ils n'aiment pas beaucoup voir avec eux une impotente qui a l'autorisation de ne plus travailler par l'effet de la bonté de madame... » Sa lettre est réduite à la plus simple expression, comme le sont les documents qui relatent les choses les plus émouvantes ; c'est l'énoncé tout uni des faits ; l'expression « dear baby » et ce sentiment d'honneur qui consiste à n'être pas une bouche inutile, laissent transparaître ce qu'il y a d'humain sous cet objet impersonnel que fut quarante-huit ans et que veut être encore celle qui signe : « Votre vieille servante. Gothon. »
ANALYSE
Le roman traite des divisions qu amène dans une ville de province, à Tours, Vers 188... le projet de remplacer par une église définitive la chapelle provisoire qui recouvre le tombeau de Saint Martin.
Les catholiques ultra-jervenîs tiennent pour la construction d'un monument colossal et grandiose en remplacement de l'ancienne basilique démolie et rasée par des mains révolutionnaires ; dans ce but, FŒuVre de Saint-Mariin se constitua et, en vue de la reconstruction de la basilique, elle acheta vingt-sept maisons qui recouvraient les fondations de l'ancienne basilique. D'autre part, à l'Archevêché et dans le Conseil municipal, on envisageait un projet plus modéré, plus accessible, moins dispendieux, une église de proportion moyenne et de style moderne. Ce plan prévalut et le séquestre de la mense archiépiscopale céda à une société immobilière les immeubles^ qui couvraient l'ancienne basilique, se
réservant quatre maisons à démolir pour la construction de l'église moyenne.
Alors, la question de la basilique ou de l'église moyenne à construire qui, jusqu'ici, n'avait que le caractère religieux et esthétique, s'aggrava d'un caractère politique.
La nouvelle église est qualifiée de « chalet républicain », ses fondateurs sont traités de libre-penseurs, de vendus aux pouvoirs publics, persécuteurs de l'Eglise, accusés de tractations basses et intéressées, de louches compromissions.
Dans cette effervescence, Mlle Cloque, vieille demoiselle, présidente de l'Ouvroir de Saint-Martin, prit la tête de l'opposition dans le parti des basiliciens.
Malgré sa réserve habituelle elle se laisse entraîner par son âme religieuse et exaltée, elle ne peut admettre les marchandages intéressés ou les vues réalistes que l on veut imposer à cette entreprise, noble entre toutes, l élévation d'un temple au Seigneur, elle s'y passionne avec véhémence, y soumet son entière existence et celle de sa nièce, fiancée à un jeune officier du parti adverse. Mlle Cloque se trouve devenir l'âme du conflit et par conséquent la cible des médisances et des calomnies dans cette guerre de clocher. Voici un épisode de la lutte et des déboires de Mlle Cloque.
Quand Mlle Cloque allait voir sa nièce Geneviève, le dimanche après-midi, elle prenait ordinairement le tramway qui partait de la rue Royale, traversait la Loire sur le pont de pierre et s'arrêtait alors au faubourg de Saint-Symphorien. Il y avait encore un bon kilomètre à faire à pied, et c'était un de ses soucis d'être rencontrée sur cette route poussiéreuse en été, boueuse en hiver, par les familles des compagnes de sa chère pensionnaire, dont les voitures la devançaient. Elle disait que le médecin lui ordonnait la marche ; m.ais ce n'était qu'une des mille économies secrètes qu'elle réalisait pour faire face aux frais de cette pension luxueuse.
Mlles Joufîroy qui n'étaient pas assez sottes pour s'illusionner sur ces tristes cachotteries, avaient saisi aujourd'hui l'occasion de l'étourdissement que leur amie avait eu dans la matinée, pour aller voir une de leurs petites parentes, élève aussi du Sacré-Cœur de Marmoutier, et elles avaient fait monter mademoiselle Cloque en voiture avec elles.
Marmoutier est situé dans un lieu magnifique. Sur la rive droite de la Loire basse et nonchalante, c'est un énorme bâtiment moderne, construit entre un vieux portail gothique, qui date de l'antique abbaye, et des collines boisées ou plantées de vignes et qu'agrémentent encore de très anciens monuments ruinés. Dans la partie plane qui s'étend au long du fleuve,
ce sont des jardins à perte de vue, des allées ombreuses, des massifs de fleurs ; selon les heures, tout cela s'anime et se remplit de cris, ou retombe instantanément au silence le plus complet.
Très lentement, après qu'on avait sonné à la porte, à gauche du porche ogival, une vieille petite dame arrivait et vous toisait du bas des marches en mettant sa mam en auvent sur ses yeux effarouchés de la lumière. Elle était d'origine italienne et s'appelait madame Cantalamessa. Elle faisait la joie des pensionnaires qui lui trouvaient la figure d'un polichinelle barbouillé de confitures, ce qui n'était qu'exagéré. Quand madame Cantalamessa vous avait reconnu, elle vous adressait un signe d'accueil qui pouvait aller jusqu'à l'ania'bilité. Mais malheur à qui se présentait pour la première fois en venant deniandei de voir une élève au parloir. C'était à croire quf^ cette compatriote de Juliette avait eu, contre toute vraisemblance, des aventures de jeunesse, et il semblait qu'elle rêvât sans cesse à des complots d 'enlèvements contre les jeunes filles confiées à sa garde.
La formule d'un proiccole sévèrement observé voulait que l'on s'informât immédiatement de la santé de madame de Montgomery, la Supérieure, ou tout au moins de madame la Surveillante générale qui passait pour être ni plus ni moins que la propre petile-fille de lord Byron. En vertu d'une fiction
non dépourvue de style, les parents ne venaient pas ici voir leur fille dans une maison anonTmie où l'on achète très cher une éducation et une instruction choisies ; ils venaient chez Madame de Montgomery afin de lui présenter leurs hommages, après quoi ils embrassaient leur enfant placée ici avant tout pour recevoir le lustre d'un si grand nom. Madame Cantalamessa prit un air embarrassé qui inquiéta les trois vieilles filles. Mlle Cloque, volontiers superstitieuse et croyant que tous les malheurs s'enchaînent et vous assaillent d'un coup, s'écria :
— Geneviève est malade! N'ayez pas peur de me le dire, je vous en conjure, madame Cantalamessa!...
La religieuse se hâta de la rassurer.
— La chère enfant, Dieu merci, n'est pas malade...
— Alors, c'est Léopoldine! firent en même temps les demoiselles Jouilroy.
Madame Cantalamessa pinça les lèvres tout en faisant de la tête un signe de négation. On comprit immédiatement qu'il ne s'agissait pas de la santé. D'un ton sentencieux de président de tribunal, et en affectant de répandre une amertume douloureuse sur le nom qu'elle prononçait, madame Cantalamessa laissa tomber ce? paroles du côté des demoiselles Joufîroy :
— Nous avons le regret de vous prévenir, mes-
demoisflles, que l'élève Léopolàine Archambault ne sera pas visible sujourd'hui, cette malheureuse enfant s 'étant rendue coupable d'une faute grave.
Ces demoiselles soupirèrent. Au fond, la santé seule avait pour elles de l'importance, comme pour tous les parents, et elles étaient prêtes à accueillir en souriant la communication qui leur était faite sur un ton disproportionné. Ce n'était pas la première fois que l'on trouvait Léopoldine en pénitence!
Mais madame Cantalamessa ne riait pas. Pour atténuer seulement la sévérité de la nouvelle, elle ajouta que toutes ces dames avaient beaucoup prié afin d'appeler l'indulgence de Dieu sur « la malheureuse enfant », et que l'on espérait que l'esprit du mal n'était pas ancré en elle...
— Elle est si jeune!... acheva la religieuse, afin de marquer que, quant à elle, elle lui pardonnait déjà.
Mais il fut impossible de savoir en quoi consistait la « faute grave » ; ces demoiselles verraient madame la supérieure qui parlerait, elle, si elle le jugeait convenable. Madame Cantalamessa les fit engager avec Mlle Cloque dans un escalier de pierre, en colimaçon, où l'on remarquait dans une niche une statuette de moine assis, très populaire dans l'établissement ; c'était celle de Saint Brice, patron des mauvaises têtes. On ouvrait tout à coup sur le salon
qu il fallait bien se garder d'appeler parloir ; ce mot bas étant réservé aux Maisons de second ordre.
Une immense pièce blanche, au parquet ciré, emplie d'un grand murmure. Tout autour, en groupes plus ou moins épais, des familles, pères, mères, grand'mamans, frères en unifoime de collège des P. P. Jésuites, et pensionnaires de tout âge, depuis des fillettes de huit à heuf ans, auxquelles on fait manger des bonbons, jusqu'à des jeunes filles formées, presque toutes gauches sous le costume et la coiffure réglementaires dont les rubans et les médailles de sagesse achèvent l'aspect disgracieux.
A la vue de Mlles Joufîroy que l'on connaît pour venir fréquemment demander Léopoldine Archambault, on dirait qu'un coup de vent a emporté les voix. Mais elles reprennent aussitôt de plus belle, et l'on entend dans chaque groupe des <■ Léopoldine » par~ci, « Léopoldine » par-là, et des exclamations, et des réticences et des « chut! .. » et des « ça ne se dit pas!... >' enfin, tant et si bien qu'une phrase articulée net et aigu par une bambine de dix ans arrive toute crue aux oreilles de Mlle Joufîroy la cadette : « Léopoldine est à la sœui vachère!... «
— « Léopoldine est à la sœur vachère!... " Qu estce que cela veut dire? s'interrogent les trois vieilles amies.
C'est aussi ce que demandent les parents dans les groupes. Mais personne, pas même les enfants qui répandent cette stupéfiante et mystérieuse nouvelle, ne savent au juste ce qu'elle signifie. Mlles Jouffroy reçoivent les discrètes condoléances de quelques personnes de leur connaissance ; Mlle Cloque dispose dans un coin favoraWe des chaises pour recevoir sa Geneviève. Geneviève arrive, grande, mince, d'abondants cheveux blonds, des yeux longs, taillés en amande, profonds et veloutés. Des chaînes de cuivre et d'argent supportant des médailles de différents ordres battent sa poitrine où passe en sautoii un ruban bleu large de quatre doigts. Elle se jette au cou de sa pauvre tante qui prépare des phrases pour la pressentir sur un sujet pénible.
— Dis donc, tante, tu sais? Léopoldine est à la sœur vachère!...
— Ah çà! qu'est-ce que c'est que cette histoirelà! Qu'appelez-vous comme cela?
— Oh! tante, mais c'est tout ce qu'il y a de plus grave! Tu ne te souviens pas, il y a trois ans, c'est arrivé à une grande, nomm.ée Jeanne-Marie Legoelec, qui avait introduit une romance très dangereuse. Dès les premiers mots, je me rappelle, il y avait :
Espoir charmant! Sylvain m'a dit je faime...
— Oh!... Mais ça ne m'explique pas la sœur vachère?...
— Eh bien! voilà. On ne communique plus avec le couvent, pendant un mois, deux mois peut-être ; on est dans la ferme, à côté, avec la sœur qui s'occupe des bestiaux ; il paraît même qu'on couche dans l'étable ;... on dit qu'on trait les vaches!...
— Mais enfin, qu'est-ce qu'elle a fait pour cela, celte malheureuse? ..
— Qu'est-ce que tu veux? ça vaut toujours mieux que d'être renvoyée... L'autre est renvoyée, par exemple,
— L'autre? quelle autre?
— La Brésilienne.
— Qu'est-ce que la Brésilienne vient faire làdedans ?
— Elles s'écrivaient des billets ; c'est défendu.
— Ah!
Par une des grandes portes vitrées ouvertes sur une terrasse à balustrade gothique donnant sur les jardins, on voyait passer et repasser Mlles Jouffroy et madame de Montgomery dont le nez long et distingué émergeait de profil, hors de la cornette tuyautée. A leur air, il était évident que l'affaire de Léopoldine bouleversait la maison.
Presque toutes les fois que Mlle Cloque venait voir sa nièce, il y avait à Marmoutier un événement
qui absorbait les esprits. C'était une retraite, un sermon, la visite d'un évêque, la rougeole, une canonisation ou des nouvelles alarmantes de la santé du Pape. Et, invariablement, il fallait consacrer cinq bonnes minutes pour le moms, à tirer la jeune fille de ce réseau d'anxiétés dont la portée dépassait rarement l'enceinte du couvent, mais qui s'exaltaient outre mesure dans l'imagination de ce petit monde clôturé.
La pauvre tante ne savait par quel bout aborder le sujet de ses propres tourments autrement intéressants pour Geneviève que les mésaventures de Léopoldine. Telle est la force du milieu, que cette grande jeune fille pour qui il était question d un brillant mariage et qui avait manifesté de son inclination naturelle pour le bel officier de cavalerie, semblait, après avoir été replongée une semaine ou deux dans sa vie de couvent, avoir à briser comme une coquille pour ressaisir le souvenir du monde extérieur.
Et la détresse de Mlle Cloque s'augmentait à tort, de la crainte de détruire par un mot les jolies chimères qui donnaient tant de grâce ingénue à cette cervelle de dix-sept ans. Mlle Cloque s'imaginait que l'on tue d'un mot les chimères! « Vais-je lui dire que ce mariage court giand risque d'être compromis? » pensait-elle. « Vais-je lui donner à entendre que si
ce mariage ne s'accomplit point, elle aura désormais à partager ma pauvreté que je lui ai à peu près dissimulée jusqu'ici en l'entretenant à grand'pcine dans cette maison? »
Elle lui prenait les mains, et. avant de lui parler encore, elle s'attardait à exammer si ses ongles étaient bien taillés ; si elle se soignait les dents qu'elle avait délicates comme un grand nombre de Tourangelles. Elle lui regarda les cheveux emprisonnés dans 1 aifreux filet :
— On va donc enfin pouvoir coiffer comme il faut cette petite tête-là! soupira-t-elle.
C'était une transition aux choses de la vie mondaine. Elle chercha à lire dans les yeux de velours de la jeune fille, s'ils la suivaient sur ce terrain. Geneviève rougit tout à coup
L image du sous-lieutenant Marie- Joseph se présentait à son esprit à propos de cette question de coquetterie. La tante vit que les choses allaient plus vite encore quelle ne l'avait prévu, et, surprise par cette promptitude, elje donna de l'avant dans le sujet qu'elle se préparait depuis une heure à adoucir au moyen de mille détours :
— Nous serions donc bien fâchée, petite coquine, si notre lieutenant venait à nous manquer?
Et elle lui chatouillait le menton, du bout dq doigt.
84 RENÉ BOYLESVÉ
Geneviève se contenta de rougir davantage.
Evidemment, elle n'avait pas compris, elle avait tenu au contraire cette phrase pour une taquinerie heureuse. Le cœur de la pauvre vieille battait. Elle s'étonnait d'avoir osé tant dire d'un coup et de n'avoir pas semé la moindre inquiétude. Tout était à recommencer.
Madame de Montgomery opéra une diversion. Elle venait de prendre congé des demoiselles Jouffroy, et, en traversant un coin du salon, elle s'arrêta au groupe de Mlle Cloque et de sa nièce, ce qui était un honneur pour la meilleure de ses élèves et pour sa digne parente.
Après une allusion discrète aux récompenses que la fin de l'année scolaire réservait à Geneviève, elle toucha avec une prudence extrême à « l'état » qui allait succéder pour elle à celui de jeune fille. Elle dit qu'il était possible d'être une sainte au milieu du « siècle '> comme à l'abri du cloître, malgré les embûches sans cesse croissantes du démon. De grands devoirs, d'ailleurs, s'imposaient actuellement aux femmes chrétiennes. Quant à celles qui avaient l'honneur de partager le sort des futurs héros de l'armée française...
Mlle Cloque ne put s'empêcher de l'interrompre, et lui lança à brûle-pourpoint la nouvelle du scandale de la Basilique. Madame de Montgomery l'écouta
quelques instants avec condescendance, mais sans passion, et, ayant entendu plusieurs expressions acrimonieuses à l'endroit de « l'archevêque nageant dans les eaux du gouvernement », elle salua avant de s'être compromise et se retira.
— Oui, ma pauvre enfant, continua Mlle Cloque, c'est une affaire bien triste pour les consciences chrétiennes, et prions Dieu qu'elle ne soit pas pour nous la cause de grandes déconvenues... de grands malheurs...
Geneviève écoutait avec le demi-sourire des âmes innocentes et tranquilles, rassurée quant au danger religieux de ces histoires, du moment que madame de Montgomery n'avait pas paru y ajouter d'importance.
— Tu ne sais pas, ma chère enfant, que le père de monsieur Marie-Joseph s'est lancé dans le parti des adversaires de la Basilique?...
Une nouvelle roseur colora les joues de Geneviève. Les partis ne la touchaient point, c'était bien clair ; mais le nom de Marie-Joseph la troublait dans des régions presque ignorées de sa conscience. Osait- A\e seulement penser à lui, avec cette étrange servilité d'esprit des natures comme la sienne, foncièrement et scrupuleusement soumises aux méthodes spiri tuelles imposées, aux examens de conscience quotidiens, aux confessions très fréquentes? Qui sait si
un directeur ne lui avait pas interdit de reposer ses courts instants de rêverie sur cette figure fascinante? Mais à son seul nom, son sang bougeait.
— Et si monsieur Marie-Joseph était du parti de son père et qu'il s'entendît avec son père pour compromettre le triomphe de l'Eglise?
— Oh! quant à ça, dit Geneviève, je saurai bien l'empêcher d'être si méchant!
— D'être aussi méchant que les autres, peutêtre ; mais tu ne l'empêcherais pas d'être du parti de nos ennemis... Et toi, toi? Qu'est-ce que tu ferais entre les deux camps?
— Moi?... Dam.e! ma tante, il faudrait bien que je sois du parti de mon mari...
Mlle Cloque trembla. Elle fut atterrée de cette phrase innocente et mstinctive à quoi aboutissaient quinze années de l'éducation la plus sévère et la plus intransigeante. « Il faudra bien que je sois du parti de mon mari. » Et c'était la meilleure élève du Sacré-Cœur de Marmoutier qui disait cette phrase de taille à faire remuer sur leurs fondements toutes les murailles du couvent! Que serait-ce de la multitude des petites têtes de linottes élevées là autour de Geneviève qu'on leur a sans cesse proposée comme exemple? Une fois la porte refermée sur la figure de Mme Cantalamessa, cela se disperserait à tous les vents, prendrait le premier chemin venu,
se modèlerait au gré de maris rencontrés dans les bals ou dans les casinos et ayant puisé eux-mêmes leurs principes et leur direction de vie dans les casernes ou dans les cafés du quartier latin!
— Et, si, par hasard, — je dis par hasard, bien entendu, — si, par hasard, et sous le prétexte que la vieille tante n'est pas de son parti, ce jeune homme né... voulait plus t'épouser?...
Elle prenait des précautions, car elle croyait par ces mots d'utile prévoyance sem.er la terreur dans l'âme de la jeune fille.
Mais Geneviève la décontenança par un sourire étrange et charmant, le sourire que les peintres d'autrefois ont mis sur les lèvres des saintes femmes, et qu'on ne voit qu'aux figures chrétiennes, le sourire de la foi complète, absolue.
— Tu n'as pas peur que cela arrive?
— Non, fit Geneviève.
— Non! Mais pourquoi? voyons, ma chère petite, il faut penser à tout ; il faut tout prévoir, surtout le pire, hélas! en ce bas monde. Eh bien sur quoi te fondes-tu pour avoir tant d'assurance? songe donc, mon enfant, que ce jeune homme n'est même pas encore ton fiancé ; il n'a pas été autorisé à t'ofîrir une fleur; vous n'avez rien échangé?...
— Oh si! s'écria Geneviève.
— Quoi donc, quoi donc? Voyons! Il t'a parle; il t'a dit quelque chose?
— Oh! oui.
Geneviève confuse jeta sa jolie tête sur l'épaule de sa tante, et ses yeux se mouillèrent sans qu'elle pût parler.
— Il t'a dit?... il t'a dit?... Allons, ma chère petite enfant, il t'a dit quoi?... il t'a dit qu'il... t'aimait?
Geneviève toute troublée fit signe que oui, puis elle releva la tête en regardant sa tante de ces yeux célestes qu'a la jeune fille qui atteint l'âge de 1 amour en étant demeurée complètement pure.
La bonne tante en frissonna de la tête aux pieds. Les larmes lui montèrent à elle-même en face de tant de candeur et d'une foi si touchante. Elle eut froid à la pensée de ce qui arriverait si un cœur aussi honnête était trahi. Et comme elle était justement venue pour préparer l'enfant à cette perspective, elle se sentit accablée. Elle attira la jeune fille et l'embrassa.
Deux gamines de quatorze ans qui venaient de reconduire leurs parents jusqu'à la porte du salon, arrivaient en faisant de gros yeux et bavardant la main sur la bouche. Mlle Cloque, qui berçait amoureusement son trésor, entendit qu'il était question de Léopoldine. En approchant, l'une des petites péronnelles souffla tout bas :
— Chut!... c'est des choses qu'il ne faut pas dire devant Geneviève...
Au retour, les demoiselles Joufîroy furent amères. Habituellement, elles plaisantaient volontiers des mésaventures éprouvées par Léopoldine qui était rangée à Marmoutier dans la catégorie des élèves indisciplinées. La grandeur de la punition affectant les proportions d'un scandale, les avait profondément troublées aujourd'hui. L'une à côté de Mlle Cloque dans la voiture découverte, et la cadette assise en face, sur le strapontin, elles faisaient de longues figures jaunes, parlaient peu, évitaient de se regarder l'une et I autre ainsi que leur infortunée compagne de route, et baissaient les yeux sur les eaux sablonneuses de la Loire.
Mlle Cloque qui cherchait à épancher ses propres tristesses se heurta contre ses amies à de véritables brisants :
— Qu'est-ce que vous voulez, ma chère? On ne peut pas non plus tout avoir. A votre place, je m'estimerais heureuse de voir ma nièce flattée, adulée, encensée de droite et de gauche. Jusqu'ici, elle a eu toutes les récompenses ; elle va enlever tous les prix : c'est une pprfection. Peu s'en faut qu'on ne vous la mette dans une niche et qu'on ne lui adresse ses prières.
— Tout malheur a du bon, ajouta l'autre ; je
ne vois pas pourquoi vous vous désolez tant à l'idée d'une anicroche à son mariage avec un militaire : elle ne me paraît pas si taillée pour mener la vie de garnison !
La pauvre Mlle Cloque se contentait de soupirer.
— Chacun ses peines, dit-elle. Et vous? ajoutât-elle sans penser que toute parole peut être interprétée dans le sens d'une allusion 'blessante, j'espère bien au moins que vous n'êtes pas inquiètes du sort de cette chère petite Léopoldine, Vous avez intercédé pour elle auprès de madame de Montgomery ?
— Ah ! ma bonne amie, dit l'aînée, je vous en prie, ne nous accablez pas ! C'est assez en vérité d'avoir subi là-bas toutes ces œillades obliques, comme si nous avions un parent au bagne...
Mlle Cloque ne se froissait point parce qu'elle ne concevait pas la méchanceté. Elle dit encore, quelques minutes après :
— J'espère bien qu'on ne va pas vous la priver de vacances...
— Certainement non! Léopoldine sortira avec les autres : madame de Montgomery a déjà prévenu les parents qu'il fallait la marier tout de suite.
Le centre de la vie commerciale de Tours est la rue Royale, que le communiste Loupaing s'était promis de faire débaptiser aussitôt assis au conseil. C'est une grande et belle voie qui traverse toute la ville en se prolongeant en ligne droite, sur une étendue de plusieurs kilomètres, par l'avenue de Grammont d'un côté, et de l'autre, par le pont ds pierre jeté sur la Loire, et la Rampe de la Tranchée. C'est rue Royale que sont situés tous les grands cafés, les cercles, les coiffeurs, les modistes, les libraires, les marchands de musique ainsi que les dentistes et les pâtissiers, renommée de la ville. Des tramways la parcourent d'un bout à l'autre ; on y voit à certaines heures des équipages assez brillants, des charrettes élégantes conduites par un officier, voire même des mails poudreux venus des châteaux des environs. Du temps de Mlle Cloque, il y avait à Tours beaucoup d'Anglais venus — cela est obligatoire à dire — « tant pour jouir de l'heureux climat du Jardin de la France, que pour y prendre le langage le plus pur >\ et l'on rencontrait fréquemment sur les trottoirs de la rue Royale, de blonds jeunes gens au visage rasé, au teint généreux, au pas démesurément long, et tenant à la main les accessoires du tennis. De
quatre à cinq, avant le départ des trains, l'animation atteignait son comble, surtout le samedi, et notamment autour de chez Roche, le célèbre confiseur.
L'hôtel du Faisan, un des plus importants, était situé rue Royale, et précisément dans le voisinage de Roche et du dentiste Monick dont la gloire était alors presque européenne.
Mlle Cloque en s'acheminant vers le Faisan, ne manqua pas de jeter un petit coup d'œil aux pâtisseries destinées à être enlevées en un tour de main par les pensionnaires de Marmoutier. Elle rencontra à travers les glaces, le regard à la fois amical et hautain, réservé et serviable, prometteur et sucré de Mlle Zélie, préposée depuis trente ans au maintien de la qualité traditionnelle des babas. Elle lui répondit d'un signe de tête : '<■ A tout à l'heure! «
Pendant les vacances de Geneviève, on venait là souvent, l'après-midi, et l'on était toujours sûre d y rencontrer quelques figures amies.
Mlle Cloque arriva en même temps que deux grands omnibus remplis de jeunes têtes tournant et virant de droite et de gauche, comme des oiseaux échappés. Elle avait reconnu Geneviève. Les familles se pressèrent autour du marchepied, avides d'embrasser leurs enfants, avant même de se reconnaître entre elles.
Il y eut un instant de brouhaha indescriptible, de baisers, d'interrogations sur la santé, sur les prix, sur mille détails particuliers : « Mère chérie! . Et grand 'maman?... Bonjour Tatave... Tu as encore oublié tes peignes?... Madame de Montgomery... Mon étui à musique... Non, figure-toi, on s'est gorgé de crème!... C'est mon scapulaire... Sept fois nommée... Oh superbe! Monseigneur y était... Je monterai à cheval, dis papa?... Les élections sont si mauvaises... »
Et, dès que sont prononcées ainsi les phrases essentielles qui établissent le premier contact avec le monde, ce sont encore des doigts sur la bouche, comme lors de la dernière visite de Mlle Cloque au salon du couvent, et l'on entend dans chaque groupe : « Oh! cette Léopoldine!... Non, cette fois, c'est vraiment trop fort!... Si tu avais vu la tête de la malheureuse sœur converse!.,. 11 faut que cette Léopoldine ait le diable au corps!... Oui, oui, il paraît qu'elle est possédée!... Et pas moyen de l'arrêter!... La sœur en fera une maladie... Nous avons ri de tout notre cœur!... >'
— Mais qu'est-ce qu'il s'est passé? interrogent les parents.
Et l'on se tourne vers Léopoldine qui, dès le premier abord avait attiré tous les regards par un corsage et un chapeau d'une recherche qui con-
trastait outrageusement avec le costume d'uniforme de toutes ces demoiselles, Mlles Jouffroy et leur jeune parente étaient allées se réfugier dans un coin de la cour de l'hôtel, entre des lauriers en caisse, les deux vieilles filles complètement hébétées de la note discordante de cette toilette et des clignements d'yeux et des commentaires qu'elle provoquait.
— Figure-toi, tante, dit Geneviève à Mlle Cloque, nous n'avions pas passé la porte du couvent que la voilà qui se met à ouvrir un grand carton à chapeau qu'elle tenait sur ses genoux, et à tirer de là-dedans un corsage jaune et un chapeau! Avec elle, il faut toujours s'attendre à des choses extraordinaires ; mais, tu sais, on n'aurait pas tout de même cru ça! La sœur qui était près de la portière, c'est-à-dire à l'autre bout, et qui ne perdait pas Léopoldine des yeux, car il avait même été question de l'envoyer toute seule à paît, et c'est pour ne pas trop l'humilier qu'on ne l'a pas fait — on a eu bien tort ; — où est-ce que j'en étais? ahl eh bien! la sœur lui dit : « Mademoiselle, vous regarderez dans votre carton à chapeau quand vous serez arrivée. Jusque-là, tenez-vous comme tout le monde... » Si tu avais vu la figure de Léopoldine! non, rien que d'y penser, j'en tremble encore : « Je fais ce qui me plaît! » dit-elle. La sœur converse, bien entendu, n'a pas grande autorité, n'est-ce pasï* elle lui dit : « Mademoiselle, je dirai à
Mme de Montgomery que vous avez été impolie!... » — « Vous direz à Mme de Montgomery que je me f... d'elle et de sa boîte. » Oui, oui, c'est comme ça qu'elle a parlé, croirais-tu? « Et puis, dit-elle, vous pouvez encore lui rapporter, puisque c'est là votre joli métier, que je lui ai fait un pied de nez, et que je lui ai tiré la langue ; et à vous aussi, belle dame!... » On a cru qu'elle devenait folle. La pauvre sœur était toute rouge. Elle criait par la portière : « Arrêtez! arrêtez! » Mais, figure-toi, nous entrions dans le faubourg de Saint -Symphorien ; je fais observer à la sœur : « Prenez garde, ma chère sœur, de donner lieu à un scandale public, dans la rue ; montée comme elle l'est, Léopoldine ne saura plus se contenir. » Nous continuons à rouler. Mais voilà-t-il pas Léopoldine qui se met à ôter son corsage, en pleine rue! La sœur crie, pleure, perd complètement la tête. C'était moi l'aînée, dans tout ça, n'est-ce pas? Je dis à ces demoiselles : « Mesdemoiselles, détournez la tête et baissez tous les stores! Nous demanderons pardon à Dieu de ce qui s'est fait ici... » Alors, sans se tourmenter, tout comme si elle avait été dans son alcôve, la malheureuse continue de se déshabiller et elle prend dans son carton le corsage jaune que tu lui vois, et le chapeau qu'elle a sur la tête... C'est encore heureux qu'elle n'ait pas pu avoir une robe dans son carton?... Figure-toi qu'elle avait une
glace! Où la cachait-elle! C'est défendu, tu penses bien! Elle se regarde, elle se bichonne, et puis, pan! elle jette à la figure de la sœur son corsage d'uniforme : « Tenez! dit-elle, eh! là-bas, vous, la dame du bout, voilà votre sale casaque! ça sent la vache ; vous ne pensez pas que je vais entrer dans le monde civilisé avec ça sur le dos!... Vous voulez que je reste comme les autres? Alors pourquoi est-ce qu'on ne me laisse pas avec les autres? Pourquoi est-ce qu'on me met à l'écurie, et qu'on intercepte mes lettres, et qu on m'empêche de crier à mon père que je suis martyrisée dans votre jésuitière... Oui, jésuitière! Vous n'êtes pas contentes? Eh bien, tenez : Vive la République! entendez-vous. Vive la République!... « Il était temps que nous arrivions!
Le même récit se répandait dans chaque groupe, et l'on voyait de tous côtés, entre les omnibus, les voitures, les chevaux que l'on dételait ou attelait, jusqu'au bord des cuisines où des marmitons en bonnet blanc passaient affairés, des mamans, des papas, des sœurs aînées, tous penchés et attentifs à une aventure assez grave pour absorber l'intérêt du moment. II n'y avait plus guère à cette heure que les deux demoiselles joufîroy, entre leurs caisses de lauriers, qui ignorassent l'exploit dont l'héroïne au corsage jaune avait bien garde de se vanter.
Mlle Cloque fut saluée par plusieurs familles
avec lesquelles elle échangea quelques mots, mais Geneviève s'étonna de voir les parents de ses bonnes amies du couvent et qui connaissaient sa tante de longue date, lui adresser un maigre salut du haut de la tête, tout en prenant des airs pinces.
— Tante, dit Geneviève, avant de nous en aller, il faut tout de même dire bonjour à mesdemoiselles Jouffroy et à Léopoldine?
— Les demoiselles Jouffroy ne me disent plus bonjour, dit tristement Mlle Cloque.
— Ah çà! tante, mais qu'est-ce qu'il y a donc? On tomba, à ce moment, sur M. Houblon et ses
filles. Ce fut, entre ces demoiselles, des embrassements et des petits cris et des compliments à perte de souffle. Les quatre filles de M. Houblon avaient été élevées à Marmoutier, et la plus jeune, d'un an seulement en avance sur Geneviève, n'en était sortie que Tannée précédente. Prétexte à mille questions, au remuement de nombreux souvenirs que dominait aujourd'hui le récit du scandale de Léopoldine Archambault.
Les cinq jeunes filles, qui marchaient devant, entrèrent sans aucune hésitation chez Roche, et il fallut répondre immédiatement aux politesses de Mlle Zélie.
Mlle Zélie avait pris au contact d'une clientèle choisie les manières d'une femme du monde. Elle
avait la large bouche des bonnes personnes et le regard d'une maîtresse de maison accueillante qui, avant la première parole, semble vous dire : « Vous voilà ; je vous attendais. » Il ne faudrait cependant pas croire que dans cette grande maison de la rue Royale, régnât la petite intimité toute provinciale, la familiarité de quartier d'un magasin Pigeonneau, par exemple. Il ne fût jamais venu à l'idée de M. Houblon délever la voix chez Roche. Lui-même s'y fût jugé ridicule. C'était déjà là une atmosphère de grande ville et le ton de la passion y semblait déplacé.
Mlle Cloque fut grondée. Pourquoi ne la voyait-on plus? M"^® la comtesse de Grenaille venait tous les jours.
La pauvre tante de Geneviève fit ce qu'elle put pour maîtriser un mouvement d'inquiétude et d'impatience au rappel d'une rencontre possible avec les Grenaille qu'elle évitait. Depuis des semaines, elle n'avait plus mis le pied rue Royale, et elle était d'ordinaire si peu accoutumée à redouter de trouver la comtesse, lorsqu'elle venait succomber ici à la gourmandise d'un baba, qu'elle n'y avait pas songé en entrant.
— Je ne sors plus guère, mademoiselle Zélie ; je me fais bien vieille, voyez-vous...
Et l'œil expert de Mlle Zélie voyait en effet qu'elle disait plus vrai peut-être encore qu'elle ne croyait.
Les traces des grands soucis de Mlle Cloque s'accentuaient de jour en jour.
— Allons! allons! cette belle jeunesse-là va avoir vite fait de nous ragaillardir!... Voyons, mesdemoiselles, faut-il que je vous serve? Tout l'étalage est à vous... Ah! mille pardons!...
Mlle Zélie était appelée vers un autre groupe. Les cinq jeunes filles se regardaient avant d'oser choisir dans leurs petits paniers plats grillagés, un des gâteaux innombrables, frais, appétissants.
— Dépêche-toi, Geneviève, dit Mlle Cloque, je n'ai pas l'intention de rester longtemps.
Geneviève étendait la main. Elle s'arrêta pour dire aux demoiselles Houblon :
— La voilà!...
Elle montrait Léopoldine qui passait, semblant se disputer en dessous avec ses deux tantes. Sans doute celles-ci avaient été averties de l'épisode de l'omnibus par la sœur converse, et l'on essayait de vider cet incident en famille, au lieu d'entrer comme tout le monde à la pâtisserie. t fî^
Mais Léopoldine, s 'avisant qu'on la regardait, fit volte-face, sans consulter ses tantes qui furent obligées de la suivre, et elle apparut, fière comme un paon, dans un des deux salons qui composaient la maison Roche.
Très jolie, d'une beauté provocante, avec son
teint mat et ses magnifiques cheveux noiis, le nez bourbonnien un peu trop accentué peut-être, mais une bouche exquise, une taille superbe pour ses dix-huit ans, et une toilette, grâce au scandale de la voiture, qui éclaboussait la modeste petite tenue réglementaire de Geneviève et les accoutrements grotesques de Mlles Houblon. Elle vint, sans gêne aucune, tendre la main à celles-ci qui se mirent assez gauchement à rougir pour elle, et à rester embarrassées, louchant sur leur soucoupe et sur leur papa, sans savoir si elles devaient ou non répondre. Ce que voyant, Léopoldine, sans plus se préoccuper, mangea avec un appétit féroce dû aux quinze jours du régime de la sœur vachère.
Mlles Jouffroy, blêmes de dépit, entre leur nièce dont elles étaient peu fières, et les deux principaux basiliciens vis-à-vis desquels elles avaient eu l'humiliation d'avouer l'existence du « fonctionnaire de la République », se drapaient dans une dignité artificielle, et pinçaient les lèvres, croyant voir partout des provocations et jusque même dans les amabilités de Mlle Zélie.
Les jeunes filles s'écartèrent peu à peu de Léopoldine qui, demeurée seule, continua de manger face à la rue où des jeunes gens tournaient longuement la tête, attirés par cette jolie fille à la bouche goulue et éblouissante.
Tout à coup, Mlle Cloque, restée debout, pour ne pas prolonger cette station, demanda à M. Houblon une chaise et un verre d'eau.
— Qu'avez-vous? fit M. Houblon.
— Rien du tout, dit-elle ; mais je me fatigue vite et il fait si chaud!...
Elle avait vu entrer, dans le salon d'à-côté, M. et Mme de Grenaille-Montcontour accompagnés de Marie-Joseph et de leur jeune belle-fille, la juive.
Et il fallait n'avoir pas l'air ému surtout devant Geneviève ; et il allait falloir affronter le contact et même les gracieusetés de ceux qu'elle considérait comme les pires ennemis de toutes ses conceptions morales, de la raison d'être de toute sa vie, de sa foi ; et assister à la rencontre des deux jeunes gens que sa conscience refusait d'unir, mais qu'elle ne pouvait séparer brusquement en ce moment-ci sous peine d'exposer la tendre et sensible Geneviève à donner lieu, malgré soi, à un scandale plus grave aux yeux du monde que celui de Léopoldine : à s'évanouir peut-être d'émotion, en face du souslieutenant.
Mlle Cloque pria Dieu de l'assister, et elle trouva la force de se lever et de garder toute sa présence d'esprit lorsque la famille de Grenaille pénétra dans la pièce. Elle les regarda s'approcher, les uns
derrière les autres, par la porte, entre les étagères de verre garnies de bocaux de pralinés ou de boîtes de sucre d'orge en piles. C'était la jeune juive qui venait d'abord, en toilette noire, un transparent sur les bras nus, d'une beauté à faire retourner toutes les têtes sur son passage. Le sous-lieutenant la suivait ; puis venaient le comte et sa femme aussi grande que lui.
Ce qui soutint Mlle Cloque dans l'attitude de réserve qu'elle s'imposait, ce fut une indignation aussitôt éprouvée par elle à se rendre compte de ce qu'elle appelait l'extraordinaire inconscience de cette famille. Comment! C'étaient ces gens-là qui menaient toute l'histoire de la Basilique ; ils savaient que cette aventure passionnait et révolutionnait la ville ; ils étaient attaqués et tramés dans la boue tous les jours par le parti adverse qui s'agitait sans cesse davantage ; ils se trouvaient en présence d'une sainte fille reconnue comme la tête même de l'opposition, en face de M. Houblon, auteur de la protestation d'hier, — et ils venaient, la main tendue, la figure souriante, poussant devant eux leur fils qui ne demandait qu'à épouser, comme dans les contes, « la fille de l'ennemi ». Seulement, ici, c'était en pleine guerre qu'on allait à la noce. C'était donc qu'ils n'attachaient aucune importance à la guerre. Ne disait-on pas que, pour eux, la Basilique, c'était une affaire qu'ils
traitaient? Hors des heures de négociations, ils n'y pensaient plus.
On entendait le petit bruit des cuillers contre les soucoupes, et le babillage des jeunes filles. Subitement, tout s'interrompit. Marie-Joseph s'inclinait profondément devant Mlle Cloque et se retournait aussitôt vers Geneviève, en lui adressant de la tête et de toute la souplesse de son corps le plus gentil des saluts. La jeune fille rougit en lui donnant la main. Les quatre demoiselles Houblon se reculaient, tandis que Léopoldine ouvrait des yeux émerveillés sur le joli sous-lieutenant.
Le comte et la comtesse vinrent complimenter Geneviève de ses succès. On se mêla et l'on dit des choses banales. On mit la réserve de Mlle Cloque sur le compte de sa faiblesse, car elle était visiblement troublée et ne parvenait point à dissimuler son malaise. Les conseils lui furent prodigués ; il n'était question que d'hygiène. Les Grenaille excellaient dans les soins corporels. La comtesse nomma une méthode de gymnastique suédoise. Dès le matin, au saut du lit, elle la pratiquait ; puis elle marchait un certain nombre d'heures ; elle avait maigri de huit livres. Elle mettait une telle ardeur à parler que sa voix couvrit heureusement une phrase fâcheuse qu'adressait une des demoiselles Houblon à la juive, en lui demandant si elle avait été élevée au Sacré-Cœur.
Cet entretien tout physiologique sauvait la situation. On n'en était pas redevable au seul hasard. Il répondait aux préoccupations dominantes et aux habitudes familières des Grenaille-Montcontour.
« Très bien, très bien, mais la santé avant tout, » tel était le mot favori de la comtesse.
Mlle Cloque était retombée sur sa chaise, et elle avalait de temps en temps une gorgée d'eau. Son chapeau, orné de dentelles noires, était noué, sous le menton, par des brides de soie, au nœud bien fait. Sous ses bandeaux de cheveux gris encore épais, ses yeux emplis d'anxiété cherchaient un refuge illusoire au milieu d'une conversation qui lui était étrangère. Elle n'avait jamais fait de gymnastique ni suédoise, ni autre, et la tournure toute morale de son esprit se refusait à reconnaître l'importance de cette cure exclusivement matérielle. Elle pensait qu'elle se porterait très bien si la religion était triomphaîite et si sa nièce était heureuse.
— Est-ce que Mademoiselle a pris des leçons d'équitation? demanda la comtesse.
pC'était une chose à laquelle la vieille taiîte n'avait point songé.
— Comment! fit Mme de Grenaille, mais c'est indispensable!
— Pas pour faire une honnête femme, dit Mlle Qoque.
On trouva que Geneviève, qui tout à l'heure avait rougi assez vivement, était pâlotte. Tout le monde la regarda, ce qui lui ramena le sang à la figure.
— Elle est délicieuse, dit le comte. Quelle est donc, ajouta -t-il, cette jeune personne, au corsage jaune, qui goûte d'un si bon appétit?
Mlles Joufïroy, qui étaient restées tapies au fond de la pièce, en entendant ces mots s'agitèrent. La comtesse les reconnut et alla vers elles, étonnée qu'elles ne fussent point mêlées au groupe de Mlle Cloque et des Houblon. Ces demoiselles lui présentèrent avec empressement Léopoldine. On appela le comte et le sous -lieutenant qui s'inclinèrent, le papa extasié devant une si belle santé, le fils flatté dans sa vanité de joli garçon, de l'attention que n'avait cessé de lui accorder l'élégante jeune fille.
— Eh bien! s'écria la comtesse, du ton qu'elle avait pour commander de seller son cheval, on voit que Mademoiselle ne sort pas de pension!
— Elle en sort, firent timidement les demoiselles Jouffroy.
Et leur conversation se perdit dans le bruit général. A cause de la beauté de Léopoldine et de la juive, des messieurs étaient entrés et la pâtisserie s'emplissait. Mlle Cloque profita de la circonstance pour se lever et entraîner sa nièce. M. Houblon l'imita. Dans la mêlée, les Grenaille ne les virent pas sortir.
Geneviève ne comprenait pas ; elle crut que l'on passait seulement de l'autre côté pour saluer quelqu'un. Sa tante la poussa dans la porte, tout en jetant à Mlle Zélie le chiffre des gâteaux que l'on avait pris. Ce ne fut qu'une fois dans la rue, que la jeune fille osa retourner la tête, et elle vit, à travers les glaces, entre un Anglais tout blond et un grand élève des Jésuites en redingote mal taillée, le sous -lieutenant qui causait avec Léopoldine.
Alors, sans comprendre pourquoi elle avait lieu de s'attrister, elle se sentit tout à coup le cœur gros, comme cela ne lui était jamais arrivé. Elle fut sur le point d'interroger naïvement sa tante ; mais quelque chose encore d'inconnu lui fit avorter la question sur les lèvres. Elle marchait avec les grandes demoiselles Houblon sur le large trottoir de la rue Royale. Il lui sembla qu'elle ne voyait et n'entendait plus rien. Elles étaient toutes, d'ailleurs, un peu timides et gauches dans la rue et ne parlaient guère. Pour couper les silences, tantôt l'une, tantôt l'autre de ses amies se retournait vers Geneviève et lui disait :
— Quelle chance, n'est-ce pas, d'être en vacances !
— Oui, répondait Geneviève.
M. Houblon reprenait près de sa vieille amie la question des suites retentissantes qu'il prévoyait au manifeste anti-gouvernemental. On s'en était
ému dans les diocèses voisins, Dieu merci encore vierges du poison républicain. A Poitiers, notamment, où l'évêque avait été l'ami et le confident du comte de Chambord ; à Angers, que gouvernait Mgr Freppel, un mouvement se dessinait en faveur des catholiques tourangeaux et du grand Saint Martin. La pieuse agitation gagnerait Paris qui caressait alors, lui aussi, le projet grandiose du Sacré-Cœur de Montmartre. S'il le fallait, on irait à Rome. Il était tout prêt à partir : il lançait un pied et tout le corps en avant comme s'il exécutait déjà le premier pas de cette noble mission.
— Hélas! soupirait Mlle Cloque, nos ennemis sont déjà bien avancés. On ne rachètera pas les terrains vendus.
— Sauvons l'honneur! s'écriait M. Houblon en brandissant sa canne. Je compte, dit-il, confidentiellement, frapper un grand coup à l'occasion de la fête de Saint-Martin, au mois de novembre. Il nous faut 15.000 pèlerins autour du tombeau et une seule voix imposante s 'échappant de toutes ces poitrines pour flétrir les profanateurs!
— Dieu peut faire un miracle Vous avez raison, mon ami, ne désespérons jamais.
Sur le pas de leur porte, on se sépara de la famille Houblon ; Mlle Cloque et sa nièce poursuivirent jusqu'à leur demeure de la lue de la Bourde.
Mariette vint ouvrir, et ce furent aussitôt des exclamations qui amenèrent les figures de Loupaing et de sa mère, à la fenêtre, derrière le magnolia.
— Mademoiselle a encore grandi! Comme vous avez bonne mine! Dame! ce que c'est que d'être sage! Et des récompenses, en veux-tu, en voilà, bien sûr; ce n'est pas seulement la peine de le demander...
Et la bonne fille embrassait les mains de Geneviève en la retenant au bas des marches.
— Ah! ce n'est pas trop tôt que Mademoiselle arrive, parce qu'il y a notre tante qui se fait un mauvais sang!... Hou!... Il y a tant de méchants sur la terre, voyez-vous I... Eh là là! chère mignonne, vous au moins, vous êtes un ange, on en est sûr...
Avec cette clarté de vision des natures sensibles qui changent de lieu, Geneviève regarda la petite allée sablée entre la porte de la salle à manger et la haie des fusains, l'extrémité d'une corbeille ovale de rosiers en face de l'autre flanc de la 'maison, et sous le magnolia, la porte basse grillagée à hauteur de genoux, et peinte en vert, qui ouvrait du côté de la plomberie, pour les personnes venant de la rue de l'Arsenal.
— Tiens! dit-elle, les fusains ont poussé... Tante, tes rosiers ont besoin d'eau.
Mais c'était pour dire quelque chose, car, au fond d'elle, elle éprouvait l'angoisse étrange que donnent les endroits connus, où l'on revient vivre après en avoir été séparé. Et, pour la jeune fille qui n'avait passé ici que des vacances monotones et solitaires, beaucoup moins gaies en vérité que les mois d'étude dans le beau couvent aux jardins immenses, aux nombreuses figures souriantes, et où elle jouissait, en raison de son intelligence et de sa tenue, d'un traitement un peu privilégié, cette petite allée, cette maigre verdure, et cet horizon borné par la grosse et vilaine maison du propriétaire, produisaient l'effet d'une insurmontable oppression. Il s'y joignait l'inquiétude sourde causée par tout ce qu'elle avait remarqué d'ambigu autour de sa tante depuis la descente de l'omnibus : les demoiselles Joufîroy qui ne lui disaient plus bonjour ; bien d'autres personnes qui lui faisaient grise mine, et surtout cette froideur vis-à-vis des Grenaille- Montcontour, que l'on avait laissés, sans même leur serrer la main, sans un petit adieu de la tête, pendant qu'ils tournaient le dos...
A peine avait-on pénétré à l'intérieur, que Geneviève succombant à la commotion de ses nerfs, se jeta en pleurant au cou de sa tante.
— Eh bien! voyons, mon enfant, qu'est-ce qu'il y a?
— Rien, rien, tante, je suis heureuse de te voir...
Et Mlle Cloque se demandait : « Est-ce qu'elle a compris? Est-ce que je ne vais pas être obligée de lui avouer tout?... »
On monta l'escalier ; on installa Geneviève dans la chambre toujours réservée pour elle et qui était la plus luxueuse de la maison. Le mobilier était en palissandre, un peu piqué, mais si soigneusement tenu qu'il faisait encore bonne figure. II datait du mariage du frère de Mlle Cloque, et tout ce qui avait appartenu de plus intime à ce digne homme victime de sa probité avait été recueilli là. Il y avait, une armoire à glace, une chaise longue^ et les tentures du lit et de la fenêtre étaient de reps gris uni, quelque chose de sobre et de très distingué dans ce temps-là. Une étagère montrait sur ses trois tablettes les reliques du père et de la mère de Geneviève : un portefeuille, une bourse aux mailles d'acier, une pelote en tapisserie où étaient piquées des épingles à tête bleue ou blanche qui avaient servi autrefois, et une de ces anciennes épingles de cravate à deux tiges réunies par une chaînette d'or. Les photographies sur la cheminée, la pendule de marbre noir avec, comme sujet, une chienne de bronze léchant un petit enfant abandonné, tout était souvenir, tout rappelait le culte des parents disparus.
Une grande fenêtre donnait sur les ferrailles,
les tôles, les tuyaux, les charrettes à bras de la cour de Loupaing ; il fallait se pencher et regarder directement en bas pour apercevoir les fleurs du jardinet et la verdure des fusains. Au delà du mur de clôture, sur la rue de la Bourde, on voyait l'hôtel d'Aubrebie. Bien avant les événements qui avaient apporté tant de trouble en ses projets, Mlle Cloque avait fait faire pour sa nièce plusieurs toilettes d'un goût très entendu, qu'on était allé lui essayer à Marmoutier, et qui étaient là toutes prêtes, étendues sur la chaise longue. Leur vue fit diversion, et Geneviève voulut s'habiller de suite.
— Va te reposer, tante, tu vas voir, j'irai t'embrasser...
— Mais, mon enfant, nous ne sortirons plus aujourd'hui !
— Qu'est-ce que ça fait! qu'est-ce que ça fait! je vais faire toilette pour nous toutes seules...
Ce ne fut qu'après la porte refermée, et lorsqu'elle se trouva réellement seule dans cette chambre triste et silencieuse, qu'un second mouvement d'angoisse étreignit ce cœur de dix-sept ans ouvert à toute les ardeurs et cultivé pour la tendresse par une éducation religieuse surchauffée. Elle ne pouvait plus se sentir seule. Elle appela :
— Tante! Tante! non, reviens, tu m aideras... Mlle Cloque avait eu le temps de passer dans sa
chambre séparée de celle de Geneviève par la longueur d'un couloir ; elle n'entendit pas. Alors la jeune fille se ravisa à la pensée que sa tante se moquerait d'elle, car elle était sévère pour les caprices et n'admettait pas que l'on changeât d'idée.
Afïalée sur la chaise longue, et livrée à elle-même, ce qui n'arrivait jamais au couvent, elle s'abandonna à la rêverie, tout en enlevant son corsage. La figure de Marie-Joseph passait et repassait à ses yeux. Et, plus encore par un pressentiment de femme que par raison, elle avait l'impression que quelque chose de mauvais s'était produit. Aussitôt, elle joignit les mains, leva les yeux sur le crucifix, posé au chevet de son lit, et dit :' « Mon Dieu ! mon Dieu ! éloignez de moi le malheur! » Sa piété était si naïve et si vraie qu'elle ne douta pas que Dieu ne fût touché par son grand désir, et elle se releva, presque rassurée. Les images qu'elle avait coutume de caresser dans ses moments heureux de confiance se représentèrent à son esprit.
Une entre autres lui revenait sans cesse. C'était à la fin des vacances de l'année précédente, aux derniers jours de septembre. Le matin, au déjeuner, sa tante lui avait dit, avec toutes sortes de circonlocutions coupées et recoupées par les entrées de Mariette, qu'une chose très grave avait été sérieusement discutée entre elle et la famille de Grenaille-
Montcontour, et qu'il fallait en savoir beaucoup de gré à M. le comte qui se contentait de la dot réglementaire exigée pour les mariages d'officiers... Quels battements de cœur, pendant ce repas-là! Et l'après-midi, on avait été faire visite à la comtesse, à l'hôtel du boulevard Déranger. Il faisait beau ; on avait fait un tour de jardin avant de se quitter. C'était un jeudi, on entendait sur le mail la musique militaire. Et on se promenait en causant, un peu à bâtons rompus, dans les grandes allées droites bordées de buis. M^^ de Grenaille montrait à Mlle Cloque une frise de faïence artistique d'un goût assez médiocre qu'elle venait de faire appliquer sous la corniche de l'hôtel. La jeune juive cueillait les dernières fleurs de la saison ; on lui voyait faire par moments une jolie grimace, en fronçant ses sourcils bruns, épais et bien arqués, lorsqu'elle se piquait les doigts, et aussitôt après, elle souriait en regardant Geneviève de ses yeux mauves et en montrant ses dents admirables. Une rose thé qui penchait la tête au centre d'un massif était trop éloignée pour que la jeune femme pût l'atteindre, et elle avait appelé Marie- Joseph. Le sous-lieutenant s'était élancé, avait atteint adroitement la rose, et, au lieu de la remettre à sa belle -sœur, il l'avait directement offerte à sa future fiancée, en la regardant comme il n'avait jamais fait encore. Elle l'avait reçue de sa main ; leurs doigts
ne s'étaient même pas effleurés. Elle avait rougi, puis pâli et tremblé. Pour se donner une contenance, elle avait fait remarquer au jeune homme une gouttelette de sang qui lui perlait à la main. « Oh! ce n'est rien! » avait-il dit simplement, sans chercher à faire de madrigal ; et il l'avait essuyée de son mouchoir. Mais elle, deux fois avant de partir, lui avait demandé : « Et votre blessure?... » Il lui avait répondu seulement par un sourire, mais qui voulait dire beaucoup, du moins elle n'en doutait pas. Ils s'étaient parlé au travers de cet incident de rien du tout. C'est le vrai langage de l'amour. C'était une petite chose qu'ils ne pouvaient plus oublier.
Elle se leva, se recoiffa, enleva son affreux filet de pensionnaire et noua négligemment l'épaisse torsade de ses cheveux ; sur le front et sur les tempes, ils frisaient naturellement, et formaient une sorte de mousse d'un blond d'or. Cette seule modification lui changeait complètement la physionomie ; avec ses doux yeux de velours, son nez bien fait et sa bouche fine, elle était charmante. Deux toilettes la tentaient ; mais elle se dit qu'il fallait être raisonnable, et prit une robe unie et une petite blouse écossaise. Dès qu'elle se jugea bien, elle alla frapper chez sa tante.
Mlle Cloque était assise dans son fauteuil contre la fenêtre de la cour. Elle avait ôté son chapeau rem-
placé par un bonnet noir. Ses lunettes étaient relevées sur le front ; elle croisait les mains, les deux index en compas appuyés sur les lèvres ; et ses yeux attristés reposaient sur les feuilles du catalpa qu'un air faible agitait. La scierie criait dans le lointain ; les bruits métalliques de la plomberie couvraient le clapotis de la fontaine.
Geneviève entra avec tout le parfum de la jeunesse, et sourit.
La vieille tante écarta les mains d'admiration, en la voyant transformée.
— Oh! dit-elle, pourquoi t'es-tu faite si jolie?
— Embrasse-moi, tante!
Geneviève courut au fauteuil.
Quand elle releva la tête, sa tante la regarda avec un air si accablé qu'elle eut peur. Quelque chose chavira visiblement, dans l'eau sombre de ses yeux. Ce fut comme un naufrage de son espoir ébranlé mais que sa dernière prière avait redressé tout à l'heure.
Mlle Cloque lui appuyait les deux mains sur les cheveux, et, du pouce, relevait tendrement la mousse d'or de son front. La pauvre tante était plus malheureuse que la nièce. Il lui semblait que le monde allait s'écrouler, et que c'était elle-même qui donnait la chiquenaude fatale ; et elle s'épouvantait d'assister de si près, au supplice de sa chère enfant. Elle ne
disait rien. Ce fut Geneviève qui eut le courage de demander :
— Dis-moi ce qu'il y a.
— II n'y a rien! il n'y a plus rien! ma pauvre Geneviève ; il ne faut plus penser à... cela ; à lui, oui ma fille chérie, il ne faut plus penser à lui... tout est fini!...
Geneviève poussa un petit cri. Elle laissa tomber sa tête entre les genoux de sa tante. Elle était abasourdie ; elle ne songea même pas à demander pourquoi tout était fini ; elle sentait seulement le sol lui manquer, tout fuir, s'ensauver d'elle, les choses, les gens, en tous sens, dans une course folle qui la laissait isolée, avec une pente vertigineuse autour d'elle.
Presque aussitôt, elle pleura. Les sanglots secouaient la lourde masse de ses cheveux dans le giron de la tante qui fît comme elle.
Lorsque Geneviève s'essuya les yeux, elle aperçut par la fenêtre Loupaing qui regardait. Elle s'enfuit à l'autre bout de la chambre. Mlle Cloque ferma la fenêtre. Cet autre ennui tarit leurs larmes et elles commencèrent à pouvoir parler. Alors, la tante raconta ce qui était arrivé.
Elle endossa elle-même les premièi2s responsabilités. Elle dit à Geneviève que si son père avait vécu, il n'aurait pas laissé cette malheureuse liaison
s'engager si avant, parce qu'il eût bien vu, lui, comme elle l'avait fait elle-même sans avoir le courage de s'arrêter, le défaut imperceptible mais dangereux de cette famille.
— Vois-tu, mon enfant, disait-elle, ce sont des gens qui donnent dans toutes les nouveautés. Je ne prétends pas qu'il soit nécessaire de rester perpétuellement encroûté ; il y a des innovations qui sont bonnes, mais il y a une chose qui ne change point, c'est l'honnêteté et c'est le respect de notre sainte ♦eligion. On ne transige point avec cela. Quand le moindre accroc se produit, tout se déchire. Sans doute, il faut être bon, et je n'ai point de haine pour les infidèles ; mais, cela n'empêche pas que si vous recevez tous les jours à votre table des personnes qui ne sont même pas chrétiennes, il y a des chances pour que la religion soit reléguée au second plan dans la maison. Est-ce que c'est possible? Est-ce qu'on t'a appris à admettre une chose pareille?
— Non, tante.
— La religion au second plan, c'est la religion foulée aux pieds, et avec elle tous les principes, toute la morale. Après ça, c'est la débandade... Ah! si j'avais su plus tôt le rôle que jouaient les Nioft- Caen dans la famille ! Je me disais : ce sont des juifs, c'est vrai, mais ils ont laissé leur fille abjurer ; c est déjà un bon pas de fait, et il y a peut-être possibilité
de les ramener au bien, à la vérité ; c'aurait été une belle tâche pour toi! Mais c'est tout le contraire qui arrive ; c'est le comte et la comtesse qui se laissent mener par le bout du nez et qui suivent ces juifs partout où il leur plaît de les mener. Je n'ose pas penser une pareille extrémité, mais je crains bien qu'ils aient perdu la foi! Oui, oui, leur religion est toute extérieure, c'est facile à voir ; il n'y a qu à regarder leur manière de vivre de plus en plus agitée et toute matérielle, tout entière livrée aux soins du corps, aux sports, aux plaisirs ou aux affaires...
Elle confessa qu'elle avait été fascinée par ce que cette union pouvait avoir de flatteur et de brillant. C'était une grande faiblesse, elle l'avouait. Elle ne savait pas qui avait pu lui mettre dans les veines ce penchant insurmontable pour le panache. « Ce n'est que l'om.bre de ce qui est grand, mon enfant, il faut tâcher de ne pas confondre... »
Puis, elle raconta tous les incidents ; les insinuations des journaux ; l'attitude du comte, l'influence des Niort-Caen dans l'affaire de la vente des maisons de Saint-Martin. « Ce Niort-Caen, vois-tu, je ne le connais pas, mais je jurerais que c'est quelque suppôt de l'enfer, vomi pour notre perte, pour la ruine de tout ce que nous aimons!... Il agit en dessous ; on ne le voit pas ; c'est lui qui mène tout! »
Elle dépliait la pile du Journal du Département ;
elle lisait les articles à haute voix, ramenant ses lunettes sur les yeux ou les relevant sur le front. Elle dit même très franchement la belle prouesse de Marie-Joseph...
— Tu vois bien! fit Geneviève, il n'est pas comme son père!...
Alors Mlle Cloque raconta l'entrevue qu'elle avait eue avec le sous-lieutenant, rue Rapin, d'où elle avait rapporté la certitude que l'héroïsme du jeune homme ne dépassait pas les limites d'une question d'amour-propre vis-à-vis des officiers de son régiment ; elle dit avec quelle facilité il avait accepté dès le lendemain les raisons ou les ordres de son père qui le menaçait de lui couper les vivres.
— Ce n'est pas un mauvais garçon ; il est bon et brave. Je ne doute pas qu'il ne soit capable d'accomplir de belles actions sur le champ de bataille ; mais le plus difficile, à mon avis, c'est de les accomplir, ces belles actions, sur le champ très terre à terre de la vie de chaque jour. Au milieu du feu et au son des trompettes, j'imagine que le plus poltron peut se couvrir de gloire ; mais c'est une autre affaire quand il s'agit de soutenir son honneur mordicus contre un papa qui vous menace de vous priver de votre argent de poche...
— Mais tante, tante, disait Geneviève entre deux sanglots, réfléchis aussi que c eteiit son père ; il faut se soumettre aux volontés paternelles...
— Non pas! quand votre père vous ordonne de ne pas le défendre contre une odieuse accusation. L'intention du comte était bien évidente, il ne voulait pas que l'on soulevât une question d'honneur qui eût pu l'empêcher d'exécuter une opération financière avantageuse... Il a préféré laisser dire qu'il trahissait la cause de Saint-Martin dans un but intéressé. Et il n'a pas eu honte d'exécuter ouvertement ce qu'on l'accusait de préméditer... Oui, ma fille, je le sais depuis hier seulement, mais il faut que je te dise tout pour que nous soyions bien d'accord sur ce que nous avons à faire ; eh bien, le comte a acheté trois maisons dans le lot dont la société s'était rendue acquéreur ; trois maisons, j'en suis sûre, puisque la maison où est situé rOuvroir en fait partie ; c'est en allant acquitter le loyer entre les mains du notaire en qualité de présidente, que j'ai su le nom de notre nouveau propriétaire. On l'ignore encore ; tu es la première personne à qui je le dis... Il les a eues à moitié prix de leur valeur. Cela va mettre du beurre dans leurs épinards! D'un coup de main, il avait la de quoi compléter ta malheureuse petite dot, mon enfant!... C'est comme cela qu'on fait, aujourd'hui.
Geneviève ouvrit ses yeux humides ; elle cherchait
désespérément une occasion d'innocenter le comte. Sa tante la devina :
— Oui, oui, tu vas me dire que c'était dans un but excellent qu'il agissait en s 'enrichissant de cette façon, et qu'il pensait à assurer le bonheur de son fils. On n'arrondit pas sa fortune aux dépens de 1 église de Dieu! Mieux vaut cent fois la pauvreté!... Ah! çà! est-ce que ce n'est pas ton avis?
— Si, ma tante, si, si, bien sûr... ; mais... enfin, c'était donc bien, bien nécessaire, dis-moi, cette basilique? Voyons! puisqu'on construit tout de même une église?...
Mlle Cloque leva les bras au ciel.
— Comment! s*écria-t-elle, tu en es là! C'est là que vous en êtes tous, aujourd'hui! « Est-ce que c'était nécessaire! » Mais sache donc, ma pauvre enfant, que tout ce qui s'est fait de plus beau et de plus grand dans le monde n'était pas nécessaire. Est-ce qu'il était nécessaire que Notre -Seigneur pérît sur la Croix? Est-ce qu'il n'aurait pas pu nous sauver par un moyen plus simple, puisqu'il était toutpuissant? Non, non ! 11 a voulu nous montrer la beauté du sacrifice pour lui-même, sans utilité, sans autre but que de satisfaire un besoin secret que les hommes ont longtemps porté dans leur cœur et qui consiste à désirer faire bien, faire mieux, faire le mieux possible. Entends-tu? jamais on ne fait assez bien.
jamais on ne doit se dire même : « J'ai bien fait >', parce qu'il y a mieux à faire. Regarde nos vieilles cathédrales qui ont été bâties à l'âge de la foi ; regarde leurs flèches qui montent tout le temps qu'elles peuvent ; elles ne s'arrêtent que parce que tous les moyens leur manquent d'aller plus haut proclamer la gloire de Dieu. Aucune même n'est finie ; la foi est tombée avant que ces braves gens aient épuisé leurs dernières ressources ; qui sait jusqu'oii ils seraient allés? Voilà des exemples!... Ah! aujourd'hui, ce n'est plus cela, non! il s'agit, à l'heure qu'il est, de mesurer à un millimètre près ce qu'il est indispensable que l'on fasse, après quoi on l'accomplit ric-à-rac. Eh bien! ma fille, tout ce qui est exécuté dans ces conditions-là est condamné d'avance et n'a ni vie ni durée, parce que le cœur n'y est pas. C'est lui qui anime tout. Quand il y est, on va sans compter. Voilà pourquoi si nous avions du cœur, on ne marchanderait pas à Dieu quelques pouces de terrain ; on ne lui dirait pas : « Avec tant de mètres carrés, on va vous faire une petite église très convenable! » Quant à ceux qui lui rognent son terrain pour s'y faire des maisons de rapport, non, mon enfant, non! je le dis bien haut, ces gens-là n'auront jamais rien de commun ni avec moi ni avec les miens !... Mlle Cloque s'échauffait. Sa nièce ne l'avait encore point entendue parler si haut. Elle marchait dans la
chambre ; le plancher craquait, et, sur la commode, les flacons et les verres tremblaient dans lesfplateaux. En prononçant ses derniers mots, et comme pour leur donner la force d'un serment, elle avait frappé l'un contre l'autre deux livres de piété reliés en maroquin qui étaient posés sur la table du milieu ; l'un en retombant à faux avait bâillé et laissé échapper une image et des petits papiers du Saint-Rosaire qui se mirent à voleter ; des porte -plumes avaient sauté dans l'écritoire.
Geneviève se pencha pour ramasser les papiers et 1 image. Mlle Cloque fut un peu effrayée de son propre emportement.
— Ma pauvre Geneviève, dit-elle, j'ai tort de me mettre comme cela en colère, mais, vois-tu bien, il y a une chose que je n'ai jamais pu supporter, c'est la tiédeur, c'est ce qui est fait à moitié ; c'est ce qui n'est ni bien ni mal. Malheureusement c'est ce qu on veut nous imposer aujourd'hui de tous côtés. Ah! il avait bien raison, le grand homme qui m'a prédit un jour que nous entrions dans le règne de la médiocrité. Nous y sommes plongés jusqu'au cou ; nous y nageons à pleines eaux. On parle d'une beauté nouvelle! « L'idéal Niort-Caen! » tu vois ça d ici ? Mais comprends donc que c'est de cette contagion que je veux te garantir. Ton père t'aurait parlé comme moi : je le connaissais bien, lui qui a
toute sa vie, sacrifié son bien-être à ses opinions. II aurait préféré te donner à un aventurier qui s'en va avec sa seule bravoure planter les couleurs de son pays au fin fond de l'Afrique, plutôt que de t'assurer une sécurité établie à coups d'expédients. Je me suis laissée tromper, comme une vieille sotte ; que veux-tu? C'est difficile de se faire à l'idée que nous ne vivons que sur des mots comme me l'a dit cent fois ce vieux sacripant de marquis qui aurait quelquefois raison s'il n'était pas un mécréant. Les Grenaille-Montcontour, c'était un si vieux nom! Autrefois, un nom, cela signifiait quelque chose. Il y a toute une lignée de braves dans leur galerie... Le comte, un hornme si bien, si distingué! Le fils officier : avec celui de prêtre, où trouver un métier plus noble? Mais il paraît qu'il n'y a plus ni noms ni métiers ; on dit que tout cela, c'est des mots qui ne garantissent plus rien ; il faut encore aller là-dessous trier les bons et les mauvais...
Geneviève se redressa tout à coup. Elle crut avoir découvert un dernier argument qui lui semblait irrésistible :
— Mais enfin, ma tante, comment expliques-tu qu'ils soient venus me chercher, moi, qui ne suis pas riche, tant s'en faut? Est-ce que ce n'est pas une preuve de désintéressement, ou tout au moins de la loyauté de ses... de leurs sentiments?...
— C'est cela qui m'avait le plus touchée, ma fille ; c'est cela qui m'a fait donner tête baissée dans cette histoire ; mais aujourd'hui le monde est tellement bouleversé qu'il ne faut plus se fier à rien, à ce qu'il paraît... Je ne vais pas jusqu'à dire que le jeune homme n'ait pas été sincère, non, mon enfant, non ; je crois bien que c'est lui qui t'a distinguée spontanément, et j'ai même dans l'idée qu'il a trouvé au commencement un soupçon de résistance de la part de la famille, et cela à cause de ta situation modeste. C'est quelque temps après qu'il y a eu un brusque revirement et que la famille s'est montrée la plus disposée à la réussite du projet du fils. Qu'est-ce qu'il s'était donc passé? Les raisons d'agir de ce monde-là sont tellement compliquées, il y a tant de mystère dans leurs dessous qu'on s'y perd. Mais il y a une chose à laquelle il faut penser, mon enfant, c'est que l'argent n'est pas la seule richesse, et il est assez curieux de voir que ce sont les gens qui font le plus les malins, qui sont les premiers à reconnaître cette vérité de tous les temps. Ta dot n'est pas grosse ; mais on sait ce que tu vaux par toi-même; on sait comment tu as été élevée, la bonne renommée que tu t'es faite au couvent ; on sait aussi la belle droiture de ton pauvre père ; ta mère est morte bien jeune, mais tous ceux qui 1 ont approchée ont reconnu quelle sainte femme
c était... Tout ça vaut bien un peu d'argent!...
Retiens ceci, c'est que, si nous devons être humbles de cœur comme Notre-Seigneur nous le recommande, il ne faut pas tout de même être à plat, nous autres pauvres, devant ceux qui ont la puissance de la richesse, ni nous estimer trop heureux, parce qu'ils daignent nous apprécier. En nous demandant d'unir notre sort au leur, ils y trouvent quelquefois leur compte...
Mlle Cloque était retombée dans son fauteuil. Geneviève était venue s'asseoir auprès d'elle, les coudes sur le bras du vieux siège de cretonne, et se tamponnant des deux mains les yeux avec son mouchoir.
— On étouffe... dit la tante. Elle rouvrit la fenêtre. En face, à travers le magnolia, Loupaing était
toujours là qui regardait. Geneviève surprit la douleur et le dégoût qu'éprouvait la malheureuse à ce perpétuel espionnage. Elle connaissait les doux projets de retraite de sa tante, aussitôt le mariage accompli. Et, une idée imprévue, un argument suprême, lui monta, du fond de sa nature de femme. Elle dit avec un gros soupir :
— Alors, tante, te revoilà encore pour longtemps avec ce vis-à-vis là?... puisqu'il n'y aura rien de changé...
Mlle Cloque leva les yeux sur elle. Elle comprit
tout à coup l'inanité des raisonnements auxquels elle avait recours pour convaincre cette petite fille qui aimait. Au moment où elle la croyait rendue, voilà qu'un sourd instinct de finesse féminine s'éveillait en elle et qu'elle essayait de tenter la pauvre vieille dans son goût d'un entourage pieux et tranquille, qu'elle essayait de la flatter dans ce qu'elle avait d'innocente sensualité !
Par cette enfant ignorante et naïve, la ténacité, l'aveuglement et la sombre puissance de l'amour étaient révélés à la vieille Mlle Cloque. A soixantedix ans, elle trembla comme avait fait déjà Geneviève en recevant la rose de la main de Marie- Joseph ; et elle eut peur comme à la présence soudaine d'un ennemi plus redoutable qu'elle n'en avait jamais imaginé.
— Geneviève! dit-elle.
— Tante?
— Geneviève! tout ce que je te dis, c'est comme si je chantais!...
La jeune fille, sans répondre, se laissa retomber à genoux, se cachant la figure contre la jupe de sa tante, et ses sanglots reprirent de plus belle. Peu à peu, entre les spasmes qui la secouaient, et tout en mâchonnant son mouchoir humide, elle tâchait d'articuler quelques mots :
— Non!... non!... ne crois pas çi... tante! je
t'aime bien, va!... Si tu savais!... tu as raison, tante... oui, oui... je suis sûre que tu as raison... Je comprends bien, va, tout ce que tu me dis. Ah! si tu savais !...
— Mais si je savais quoi? Voyons, ma chère enfant ; quoi ?
— Je ne sais pas! je ne sais pas!...
Et Geneviève secouait entre les genoux de la tante, la masse épaisse de sa chevelure blonde. Elle faisait signe : « Je ne sais pas ! je ne sais pas ! » et elle mordait, mangeait son mouchoir, pour ne pas crier.
A un mouvement que fit Mlle Cloque pour refermer la fenêtre, Geneviève, ouvrant les yeux, lui vit une figure si désespérée que ces mots lui sortirent du cœur avant même qu'elle eût voulu les prononcer :
— Tante, je ferai ce que tu voudras!
— Tu me promets d'être raisonnable?
— Je te le promets.
Mlle Cloque était résolue à ne pas laisser traîner les choses. Sa décision de rompre était irrévocable, et elle voulait éviter le retour de scènes aussi pénibles. Elle redressa doucement Geneviève, la mit debout, l'embrassa. Puis elle alla prendre dans le buvard qui était sur la table du milieu une lettre déjà sous
enveloppe et à laquelle il ne manquait plus que de mettre le nom et l'adresse.
— Mon enfant, dit-elle, je n'ai pas voulu agir d une manière définitive avant de te prévenir ; mais puisque tu m'as promis d'être raisonnable, je suis d'avis qu'il ne faut pas remettre à demain ce que nous devons faire aujourd'hui. Voilà une lettre que j'adresse à M. le comte... Tu peux la lire. Nous n'avons pas à le dégager d'une parole qui n'a pas encore été prononcée officiellement. : je le prie seulement de ne pas donner suite « à un projet qui nous avait souri, mais que Dieu n'eût pas béni, je !e crains, puisqu'il n'admet pas deux poids et deux mesures, alors que nos familles ont prouvé qu'elles n'usaient pas de la même balance pour peser les choses les plus essentielles de ce monde ». Je vais écrire l'adresse. Nous irons la jeter à la boîte après le dîner. Cela nous fera une petite promenade.
Geneviève, les larmes taries, lut la lettre sans un nouveau signe d'émotion, et la rendit à sa tante qui l'embrassa de nouveau.
— Merci, mon enfant, lui dit-elle, tu es courageuse, je te reconnais bien là. Si ton père te voyait, il serait content de toi. Sois comme lui toujours ; il n'a connu que son devoir ; il lui a tout sacrifié.
Elles restèrent sans presque plus rien dire. Après la secousse violente, elles étaient relativement
apaisées. On ouvrit encore une fois la fenêtre sur le jardin. Les parfums du soir commençaient à monter. Il venait d'épaisses bouffées des fleurs du magnolia grêle. De temps en temps, Geneviève se mouchait ; et des restes décroissants de sanglots lui donnaient comme un petit hoquet. Les bruits de la scierie et de la plomberie étaient tombés. On ne voyait plus personne chez Loupaing. Geneviève se pencha à la fenêtre.
— Il est là-bas qui arrose, dit-elle.
— C'est l'heure du dîner, fit Mlle Cloque, nous allons le trouver en bas.
Mais elles dînèrent vite, sans s'occuper beaucoup de cette brute. Le jet de la lance contre les fusains venait par moments s'éperler en gouttelettes jusque sur le pas de la porte entrouverte. Par deux fois même la petite pluie fine frappa les vitres. Mais ce fut à peine si on tourna la tête. On eût dit que la lettre à mettre à la poste les brûlât. L'une et l'autre, pour des raisons diverses, avaient la même hâte d'en finir. Sans qu'elles y fissent aucune allusion, tous leurs mouvements semblaient combinés en vue de cette même action à accomplir. La tante la considérait comme une fin, une conclusion définitive à la période d'mquiétude et de tergiversations qu'elle venait de traverser. Qu'est-ce donc qu'y voyait la nièce pour désirer ainsi l'achèvement de ce qu'elle
redoutait le plus? Qui sait jamais ce qui se passe dans les jeunes têtes? La logique ne les gouverne point, et elles n'ont pas le sentiment de l'irrévocable. Il était encore presque jour quand elles sortirent, mais quelques femmes de la rue de la Bourde étaient déjà installées aux portes pour prendre le frais. Celles qui connaissaient Mlle Cloque lui adressaient un signe de la tête ; et toutes, sans distinction, se poussaient le coude en se montrant Geneviève :
— La demoiselle à Mlle Cloque est arrivée... On tournait soit à droite, soit à gauche de la vieille
église Saint-Clément en ruines et servant de halle au blé, pour atteindre l'entrée de la rue Saint-Martin. Là, au coin d'un magasin de quincaillerie, il y avait une boîte aux lettres. Mlle Cloque tenait la lettre à la main sous son mantelet. Arrivée devant la boîte de fer, elle s'approcha de tout près, car elle n'avait pas de bons yeux, pour voir la fente ; et elle y glissa l'enveloppe. Puis elle passa le doigt tout le long de l'étroite ouverture et donna un petit coup sec au flanc de la boîte, parce qu'elle n'avait pas entendu tomber la lettre. Ce fut tout. On continua son chemin.
— Nous allons plus loin? demanda Geneviève.
— Qu'est-ce que tu dirais d'une petite prière à Saint-Martin?
— Je veux bien.
— J'y vais quelquefois le soir, parce qu'il n'y a
personne. C'est ce Frère surtout que je tiens à éviter depuis les événements, car il a montré un cynisme dans toute cette affaire!...
Et elle apprit à Geneviève qui n'écoutait qu'à demi, le rôle de plus en plus important qu'avait joué le Frère Gédéon dans la propagande en faveur du Chalet Républicain, et l'extension croissante de sa boutique de librairie, en concurrence avec cette pauvre petite dame Pigeonneau, qui était demeurée, elle, si « bien pensante » au milieu des sollicitations des différents partis.
La rue s'allongeait devant elles sous la nuit tombante, et dans la partie la plus éloignée qui inclinait un peu vers la droite au delà du magasin Pigeonneau, les petites lumières jaunes des becs de gaz naissaient une à une en se rapprochant. Les deux hautes tours de l'ancienne basilique étaient déjà noyées dans l'ombre. La maison de blanc de Rocher, le francmaçon, fermait sa devanture à grand bruit. Mlle Cloque cita à sa nièce les maisons où « l'on n'allait plus... »
Elles tournèrent à la rue Descartes et entrèrent à la chapelle provisoire. Le guichet du Frère bleu était fermé et sans lumière. Elles poussèrent la porte de cuir rembourré, avec le léger frémissement aux épaules qu'ont les femmes vraiment pieuses et qui vont passer quelques minutes en prière devant Dieu.
Il leur fallut tâtonner pour se diriger dans l'obscurité de l'intérieur. Deux bougies. seulement étaient allumées du côté de la chapelle de la Vierge, et tout au loin, dans le grand trou noir du chœur, clignotait la lampe au feu couleur de groseille. Les grandes baies aux vitres blanches ne laissaient plus tomber qu'un jour malpropre qui semblait se réfugier contre les murs plaqués de marbre.
Elles s'agenouillèrent dès les premières chaises venues et s'absorbèrent, les mains sur les yeux. Mais un bruit venu de la chapelle de la Vierge leur fit aussitôt relever la tête, et il fut facile de reconnaître la voix bien timbrée du Frère Gédéon qui parlait assez durement à des gamins rangés autour de lui. Presque au même instant éclata un chœur de voix aigres soutenues par le Frère dont le bras rythmant le chant passait et repassait à grands coups devant la flamme d'une des bougies.
— Il exerce les enfants pour la fête de l'Assomption, chuchota Mlle Cloque à l'oreille de Geneviève. Le bras vigoureux du Frère semblait marteler chaque mot du cantique à la Vierge, qui arrivait pointu comme le vinaigre, mais très nettement articulé :
De Marie-e
Quon publie-e
Et la gloire et la grandeur! ...
Puis, après un sourd bougonnement du Frère penché sur les petites têtes, on le vit se redresser, et il entonna, lui tout seul, un autre cantique, pour leur donner le ton :
Le Saint Nom de Marie-e C'est le nom le plus beau,... etc.
Les enfants reprirent avec lui ; mais cela allait tout de travers ; il les interrompit et recommença seul, patiemment. Aucun progrès n'étant sensible, il se fâcha. Il les cognait sur les cheveux, sans leur faire grand mal, avec une petite baguette de bois qu il avait à la main. Dans un mouvement un peu vif, il atteignit une des bougies qui se renversa. Les gamms furent saisis d'un fou rire. Il leur lança :
— Allez-vous-en! allez-vous-en! que je ne me mette pas en colère!...
Toute la marmaille s'enfuit pêle-mêle au travers des chaises, butant, tombant, se relevant avec des cris étouffés. Malgré les culbutes, en un clin d'oeil ils avaient atteint la porte de sortie. Alors, on entendit le Frère leur crier très fort :
— Et que j'en pince un qui sorte sans faire son signe de croix!...
Dans l'ombre où leurs yeux s'accoutumaient, Mlle Cloque et sa nièce distinguèrent la grappe
de cette dizaine de bambins, chacun suspendu par un bras au bénitier ; elles entendirent le gargouillement de l'eau et virent les enfants se signer d'un geste grand comme eux.
Puis le Frère se disposa à traverser la chapelle, sa bougie à la main.
« Mon Dieu! soupira Mlle Cloque, il va nous voir ; j'aurais pourtant préféré l'éviter... »
Il s'avançait, protégeant la flamme d'une main. La lumière qui donnait en plem sur son visage, avivait le bleu cru du rabat. Il fit un mouvement en reconnaissant Mlle Cloque qui le fuyait depuis plusieurs semâmes, ce qu'il savait très bien. Il n'hésita pas un instant ; il s'arrêta et dit :
— Comment! c'est vous, mademoiselle ; vous avez donc été malade?...
Il fît un salut très digne à la jeune fille, et, vivement, sans attendre la réponse de l'ancienne fidèle de Saint-Martin, qu'il soupçonnait devoir être glaciale, il ajouta :
— Il faut que je vous montre une pierre provenant de la première des Basiliques élevées sur ce sol même, dite Basilique de Saint-Perpet ; c'est du V** siècle... Les fouilles donnent des résultats merveilleux!...
Mlle Cloque, prise immédiatement au siège de sa plus brûlante curiosité, demanda :
— On a donc commencé les... travaux?
Le Frère jugea habile de ne pas l'incommoder par une réponse affirmative.
— Oh! dit -il, d'un ton dédaigneux, toujours des fouilles, vous savez...
Et il glissa confidentiellement :
— Il y a quelques petites pierres vénérables que l'on m'a permis de vendre!...
— Ah!...
— Je ne veux pas, vous comprenez, qu'elles tombent entre les mams du premier venu. Je me disais justement : « Quel dommage que Mlle Cloque ne passe pas par chez nous!... » Je vais vous faire voir les plans qu'on a déjà pu lever... Vous y louchez du doigt les trois basiliques superposées ; c'est net comme le fond de l'œil... Je vous attends à la sortie.
Et il gagna sa boutique avant que Mlle Cloque eût eu la possibilité de placer une réflexion. Elle demeura très ennuyée d'être ainsi prise au piège. Plus moyen de sortir sans passer devant le Frèie qui l'attendait. Et ce qu'il lui avait proposé l'intriguait. Fort au courant de la question "de Saint- Martin, elle savait parfaitement que les premières fouilles effectuées sous le sol de la chapelle provisoire, et arrêtées déjà depuis longtemps, n'avaient pas peimis de se rendre un compte exact de cette
fameuse hypothèse des trois basiliques successives, selon M. le chanoine Beauséjour, ou des six basiliques selon l'architecte diocésain. Si l'on avait pu dresser de nouveaux plans, si clairs, n'était-ce pas que les travaux avaient repris en dehors de la chapelle, travaux non plus seulement de fouilles, cette fois, mais préludes de la construction hybride, de l'objet de l'aversion des basiliciens?
— Allons ! dit-elle à sa nièce, en se levant ; viens voir cela, mon enfant ; il faut en passer par là...
Elle ne put dissimuler sa surprise en trouvant la boutique du Frère considérablement modifiée. Au lieu des trois ou quatre tiroirs pour les chapelets et les m.édailles qui constituaient autrefois avec les feuilles du Saint-Rosaire et les Annales de la Propagation de la Foi, le petit fonds comm^ercial du Frère Gédéon, c'était aujourd'hui un étalage de rayons bondés d'ouvrages brochés et répandant l'odeur de la menuiserie fraîche. On n'avait même pas eu le loisir de peindre ; cela sentait son provisoire, comme une maison qui se lance et qui n'attend que le terme pour élargir ses murs. Et il y avait à même le sol une demi-douzaine de ces hautes boîtes noires, à coins cuivrés, où les commis-voyageurs enferment en un étroit espace de quoi monter des magasins. On avait aussi établi plusieurs étagères volantes portant un nombreux choix de statuettes en biscuit
OU en nickel, la plupart enveloppées encore dans les chemises de papier de soie.
Le Frère Gédéon était assis sur une de ces fécondes armoires à pacotille ; un trousseau de clefs suspendu par l'anneau au petit doigt, il rangeait sur la plate-forme des autres boîtes une série de pierres informes sur chacune desquelles il avait fixé préalablement des étiquettes en papier gommé.
En présence de tout cet appareil commercial, Mlle Cloque n'eut qu'une idée qu'elle ne put retenir :
— Ah çà! mon cher Frère, s'écria-t-elle, savezvous que Notre-Seigneur chassa les vendeurs du temple ?
Le Frère la regarda derrière ses lunettes, et l'on vit l'arc de son nez éprouver sa flexibilité :
— C'est un sujet que j'ai là en chromolithographie à quarante-cinq centimes sans le cadre, reproduction fidèle d'un tableau célèbre...
Et il désignait du doigt l'étage d'une des boîtes noires qui scandalisaient Mlle Cloque. D'ailleurs, il poursuivit, sans perdre de temps^ et en présentant un des cailloux à la lumière :
— Voici de la Basilique de Saint-Perpet ; voici de la Basilique d'Hervé ;... enfin, voici un morceau qui provient certainement de la Basilique qui était debout à la fin du siècle dernier...
— Celle qui a été brûlée par les mains des révo-
lutionnaires!... dit Mlle Cloque d'un air sarcastique.
— Elle a été détruite en 1802, dit le Frère, sans souligner davantage la réfutation que comportait cette date.
Ils discutèrent sur les constructions élevées par Saint-Perpet et par Hervé. C'étaient des thèses et des hypothèses dont les journaux locaux étaient remplis depuis des mois.
— Mais les plans? dit Mlle Cloque.
Le Frère tint à lui mettre de côté une des pierres, moyennant cinq francs, avant de lui montrer les plans.
Enfin, il tira de derrière un casier une immense feuille de papier bristol qui produisit comme une imitation d'un bruit d'orage, au milieu du silence. Mlle Cloque prit elle-même la bougie et se baissa sur les grosses lignes bleu, rose et rouge brique, sur les tronçons de courbe, aussi de couleurs variées, qui se rejoignaient en se superposant sur le plan :
— Voyons! dit-elle, voici la rue Descartes, voici la chapelle, voici la limite de l'emplacement de la chapelle provisoire... C'est écrit en toutes lettres... Voici le sol occupé par la maison de M, le Chapelain... Eh bien! mais! dit-elle, sur le ton d'une inquiétude croissante, comment a-t-on pu lever le plan de toute cette partie-là, qui se trouve sous la maison du droguiste?
140 rî;né boylesve
— Mais ! dit le Frère, en jetant par terre la moitié de cette maison... tout ce qui donnait sur la cour, par derrière...
— Ah! ah! la moitié de la maison est par terre! c'est cela que vous appelez de simples fouilles! mais on est tout bonnement en train de nous démolir! c'est commencé, votre construction de la nouvelle église! voilà la preuve que c'est commencé!... La moitié du droguiste est par terre! dit-elle en se retournant vers Geneviève, et on a déjà retourné le sol, puisqu'on a pu dresser ces plans-là!... Voilà où nous en sommes, ma pauvre fille...
Elle était reprise d'une sainte colère, comme si cette fatale échéance la surprît encore, malgré toutes les confirmations successives qu'elle avait eues de l'adoption définitive du projet moyen. Jamais, jamais, elle ne cesserait d'espérer la reconstruction de la Basilique.
Sans s'émouvoir, le Frère Gédéon replaça sa feuille de bristol derrière le casier. Il s'excusa d'avoir laissé tenir la bougie à Mlle Cloque et revint à ses pierres :
— Vous n'en prenez qu'une?... C'est tout ce qui restera des fameuses basiliques de Saint-Martin!...
Mlle Cloque, exaltée, entendit résonner cette parole dont l'impudence lui échappa. Elle n en retint que la triste réalité. Etait-ce possible? Dieu
de Dieu! Etait-ce possible? De ce monument trois ou quatre fois relevé de ses ruines au cours des siècles, et chaque fois pour resurgir plus grandiose, il ne subsisterait plus que ces quatre pierres qui pouvaient tenir dans sa poche! ces quatre pierres... et puis le médiocre Chalet Républicam!
— Je les prends toutes! dit-elle en happant de la main ces restes sacrés des époques de foi et d'héroïsme.
Le Frère les enveloppa l'une après l'autre, posément, dans du papier de soie ; même il dégarnit un petit saint Michel argenté, pour mettre une double enveloppe au morceau de Saint-Perpet qui était grumeleux. On n'entendait que le friselis du papier mince et sec.
— Mais, dit Mlle Cloque en ouvrant son portemonnaie, c'est que je ne vais pas avoir assez d'argent sur moi pour vous régler cela...
Le Fière Gédéon achevait de lui faire un paquet du tout, et il le lui mit dans la main :
— Ah bien! par exemple! dit-il aimablement, j'espère que nous aurons l'occasion de nous revoir!
Ces dames sortirent tristement, en reprenant, pour rentrer, le chemin par oii elles étaient venues. Neuf heures sonnaient, au-dessus de leurs têtes, à la Tour de l'Horloge. En arrivant à l'extrémité de la rue Saint-Martin, elles virent le facteur qui
faisait la levée de la boîte. La petite porte en était entre-bâillée, et Mlle Cloque distingua, malgré sa vue basse, qu'un gros tas de correspondance passait de la boîte dans le sac du facteur.
— Il y avait beaucoup de lettres, dit-elle, c'est pour cela que je n'avais pas entendu tomber la mienne.
Elles s'étaient arrêtées toutes les deux, un instant inappréciable, devant cette opération du facteur. Cela leur affirmait que la lettre était bien partie, qu'elle suivait son chemin. Mlle Cloque, ranimée dans son indignation contre le comte par la nouvelle du commencement des travaux exécrés, se félicitait de l'acte qu'elle avait enfin accompli aujourd'hui et qu'elle voyait se poursuivre et porter ses fruits par le voyage de cette enveloppe. Dans sa délicatesse, elle était seulement ennuyée que Geneviève fût rappelée à l'idée, pénible pour elle, de la lettre, par la rencontre du facteur.
Mais Geneviève, prenant tout à coup sa tante par le bras et s'appuyant contre elle, avec l'attitude caressante et ardente qu'elle avait souvent :
— Tout de même!... tante, si ta lettre allait les faire changer d'opinion!...
Mlle Cloque faillit laisser tomber les quatre dernières pierres des Basiliques de Saint-Martin.
ANALYSE
Roman décrivant des nnœurs, des scènes, des figures particulières à la famille provinciale française.
Le thème en est V amour de la terre ; on y voit l'effort pour la conservation du domaine légué par les ancêtres, la préoccupation acharnée de le laisser dans son intégrité à rhéritier le plus apte à perpétuer cette tâche, à conserver et à faire fructifier ce dépôt sacré.
La figure principale, Félicie Planté, incarne la parfaite gardienne de la terre et des devoirs de famille.
Sa vie s'emploie à arrondir l'héritage familial, à acheter une à une les enclaves qui pénètrent son domaine, à conquérir lentement par des efforts constants d'ordre, d économie, des zones nouvelles, à connaître minutieusement la contenance et la nature de chaque rectangle de culture, son rendement exact.
Elle surveille tout de près, et comme elle ne voit que ruse et spoliation du haut en bas de l'échelle sociale, elle se méfie et se défend avec rudesse et âpreté, ainsi que le démontre le passage cité.
Fétide Planté enseigne à tous, mais en particulier à son petit-neveu Riquet Nadaud, dont elle veut faire son héritier, la solidarité en famille, les vertus conservatrices et par-dessus tout la sauvegarde du domaine, l'amour de la terre.
Elle est la Providence de la famille, elle défend son arrière grand' tante, quasi centenaire, Mlle Gillot, contre des spoliations adroites.
Elle héberge deux autres tantes incapables, Mlles Victoire et Adélaïde et sa sœur Célina Fantin, grand' mère de Riquet, ruinée par un mari insouciant et chimérique, Casimir Fantin et par son fils Philibert, un dévoyé ; elle s'occupe de tous, paye pour tous, bouche les trous et jusqu'à sa mort distribue la Becquée.
Moi seul, en effet, n'avais pas peur de Félicie, parce que les enfants pénètrent très bien le cœur secret. Peut-être leur instinct les porte-t-il aussi à aimer les forts. Et Félicie Planté était la tête qui dirigeait et protégeait tout le monde. Mais, parce que j'étais plus souvent que les autres avec elle, je savais mieux aussi ses ennuis, et j'évitais cje lui être désagréable.
Elle n'interrompait pas ses tournées quotidiennes, malgré sa mauvaise santé. A l'été de la Saint-Martin, elle prenait encore son chapeau de paille monumental,
sa canne et un foulard pour me garantir le cou au retour, et nous partions tous les deux, accompagnés ordinairement jusqu'à la petite porte jaune, ou bien jusqu'à la grille, par ces demoiselles et par grand'mère toutes paresseuses des jambes, et qui agitaient longtemps la main, en signe d'adieu.
On boudait encore Pidoux pour avoir confié ses économies à Casimir, et, quand nous passions sous les noyers gaulés, les filles du métayer Pidoux, occupées à ramasser les dernières noix poisseuses, se retournaient derrière Félicie et lui adressaient des pieds de nez. Un jour, elle s'en aperçut, fut dans une grande colère, brandit sa canne en criant :
— Vilaine engeance! Vilaine engeance!
D'un coup, toute la marmaille s'enfuit, s'empêtra, s'aplatit pêle-mêle, les galoches en l'air, et hurlant comme si on l'eût saignée.
— Allons-nous-en ! dit Félicie ; elles diront à leur père que je les ai battues. Tu vois, mon enfant, quel avantage il y a à entretenir de la tête aux pieds une Valentine Pidoux à la maison Planté.
Toutes les sœurs de Valentine étaient jalouses, et Pidoux mécontent qu'on ne lui eût adopté qu'une fille.
Le vent s'élevait à mesure que nous quittions le bas de la vallée. Quand nous atteignîmes la route de corail, Félicie fut obligée de marcher en tournant
la tête de côté, afin de ne présenter à la brise que le flanc de son chapeau qui s'emplissait, se soulevait et l'étranglait avec les brides. A notre halte habituelle, sous les sapins d'Epinay, elle s'assit à l'abri d'un tronc énorme.
— Ce sont de fameux arbres, dit-elle. C'est le grand-père Gillot qui les a plantés. Souviens-toi de cela plus tard.
Tout à coup, je la vis se relever :
— Mon petit, regarde là-bas, toi qui vois bien. Est-ce que ce n'est pas encore la mère Fluteau qui sort du taillis avec ses chèvres? Je parie que, depuis le petit jour, elle est en train de manger mon bois 1
Et la voilà courant, brandissant sa canne et proférant des malédictions contre la mère Fluteau. Le vent s'engouffre dans la capote du chapeau qu'elle retient comme elle peut ; sa robe se retrousse à mijambe ; elle marche de biais ; elle marche à reculons, mais elle avance quand même, dans l'espoir de tomber sur la bonne femme aux chèvres avant qu'elle ait eu le temps de rallier son troupeau.
Cependant, la vieille, qui a reconnu de loin le chapeau, pousse ses trois chèvres au beau milieu de la route communale, en tricotant pacifiquement un bas de laine.
— Ah! je vous y prends encore une fois, vous, la Fluteau! Mais je vous réponds bien que c'est
la dernière, et je vous mène carrément devant !e juge de paix!
— Hé là!... ma chère dame Planté, vous voilà-t-il dans un état, à cette heure! Vous me prenez, que vous dites?... A quoi donc que vous me prenez?
— Oh ! ce n'est pas la peine de chercher à faire la maligne. Vos chèvres sortent du taillis : je les ai vues, de mes yeux vues!
— Hé là!... mon bon Jésus! Faut-il bien se tourner les sangs pour des affaires qui ne sont point ! Regardezles, mes chèvres, elles broutillent l'herbe du bon Dieu qui est à tout le monde, sur la route. Et regardezle, votre bois : est-il pas encore là, votre bois? on l'a-t-il mangé, votre bois?
— Taisez-vous! je vous dis que vos chèvres sortent du taillis, je les ai vues.
— Vous les avez vues ! Ah bien ! en voilà une chose qui est trompeuse, la vue, par exemple! Il n'y en a pas de plus trompeuse. Tenez, que je vous dise, ma'nie Planté : pas plus tard que l'autre soir, est-ce que je ne crois pas voir mon homme monté dans le noyer, tout ras le mur de votre château? Et que je m'écrie : « Veux-tu bien descendre, sacré Fluteau! Attends un peu que je te dénonce à la gendarmerie pour voler les noix de ma'me Planté! »
— Comment! Fluteau me vole mes...
— Attendez donc! que vous êtes donc pressée!
Voilà -t-il pas que j'entends une voix de vipère qui me siffle du haut de votre noyer : « Tire-toi, la vieille, et plus vite que ça, ou je te tombe dessus ! '' Et savezvous qui c'était, ma'me Planté, voulez-vous que je vous dise qui c'est qui était dans votre nover?
— Mais certainement.
— Je vous le dirai bien! m.ais donnant, donnant. Si je vous le dis, vous me laisserez tranquille avec mes chèvres...
— Mais allez donc! allez donc!
— Eh bien, c'était le gars à ma'me François, la servante à M. le curé de la Ville-aux-Dames. Faut point ébruiter ça, m'ame Planté, ça ferait peutêtre du tort à la religion. Mais c'est un mauvais sujet, et qui causera plus de dommage que de bien en faisant comme ça la navette de chez M. le curé chez votre vieille tante Gillot...
— Comment! la navette?... comment! la tante GilIot?...
— Oh ! ma'me Planté veut me faire jaser ! Vous ne seriez pas la seule à ne pas savoir que mam'selle Gillot donne tout ce qu'elle a à monsieur le curé de la Ville-aux-Dames : meubles, linge, vaisselle, bois de chauffage, et tout le fourniment... Je ne parle pas de ses perdreaux, parce que ça, c'est des bêtises, mais ils font tout de même de jolis rôtis à la table de monsieur le curé... Je sais bien que tout ça, c'est en
vue de son salut, comme on dit, à cette chère demoiselle. Après ça, me voilà, moi, que je cause, et que je cause... mais je ne garantis rien, non, ma'mc Planté, je ne garantis rien.
— C'est bon, dit Félicie.
En rentrant à la maison, elle fut saisie par ses douleurs ; elle se tordait sur le canapé d'utrecht, et la chair de ses joues prenait le ton de la paille. Elle voulait aller elle-même chez la tante GiUot, où personne n'avait pénétré depuis des années. Mais elle ne trouva point de répit. Le lendemain, qui était un dimanche, elle sortit, tout habillée pour la messe, tandis que Fridolin attelait la calèche. On l'attendit longtemps. Le vent amena le son des cloches de Beaumont et de la Ville-aux-Dames, avant qu'elle fût rentrée.
Quand elle parut à la petite porte de la cour, sa figure était bouleversée. Elle monta rapidement dans la voiture où nous étions installés et se pencha à la portière :
— Allez, et ne nous faites pas verser.
Puis elle se préoccupa ; elle demanda à sa sœur :
— As-tu bien recomm.andé à ces demoiselles de ne pas ouvrir la bouche au curé ni à madame François?
— Oui, oui ; ne te fais donc pas tant de mauvais sang !
Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde, par une vieille habitude de modestie, allaient à la messe en carriole, à la Ville aux Dames, tandis qu'on nous menait en calèche au chef-lieu de canton.
— Sais-tu ce que j'ai vu chez la tante Gillot? Grand'mère ouvrit ses yeux peureux et cependant
toujours résignés d'avance.
— J'y ai vu le désert!... On lui a tout pris ; on 1 a rongée jusqu'à l'os ; il lui reste un bois de lit et la paillasse.
— Mon Dieu! mais c'est abominable!
— Oh! nous allons avoir tantôt une jolie scène avec le curé!
— Avec le curé!... Félicie, tu n'y penses pas!
— J'y pense si bien que je fais faire un crochet à la voiture sur la Ville-aux-Dames, aussitôt après la messe de Beaumont. Non, non, je n'entends pas qu'on nous tonde la laine sur le dos ; j'en aurai le cœur net ; je saurai ce qui s'est passé.
Au carrefour, en face du bureau de tabac, la voiture fendit l'agglomération des paysans en blouse bleue. Ils se rangeaient sans se presser, n'ouvrant leur masse compacte que sous les pieds du cheval, et portaient la main au chapeau en dardant sur nous de petits yeux vifs.
Félicie et grand'mère adressaient des bonjours à droite et à gauche lorsqu'elles apercevaient quelque
personne de connaissance : une dame endimanchée, avec sa fille, qui se faufilaient à travers la foule, s 'escrimant à mettre un dernier doigt de gant, la main encombrée du paroissien à tranche d'or ; des fournisseurs sur le pas de leur porte ; des fermières assises entre leurs paniers d'oeufs frais et de légumes ; ou des messieurs avec qui l'on était mal, et qui saluaient cependant ces dames, d'un geste sec. Et c'étaient des tours de hanches, des inclinaisons d'échiné et des œillades tantôt révérencieuses et tantôt familières, renouvelés à la même heure, au même endroit, cinquante-deux fois l'an. Et tout le temps de la messe, d'ailleurs interminable, on échangeait des signes de tête, mesurés et gradués selon la chaleur des relations.
Après l'office, nous remontâmes en voiture pour aller souhaiter le bonjour à mon père, toujours très occupé le dimanche. Je traversais la salle des clercs bondée de paysans, et j'entrais sans frapper. Mon père se tenait souvent debout, consultant son « répertoire », le porte-plume à l'oreille, et j'attendais qu'il prît garde à moi ; quelquefois, il était appliqué à former le mot secret qui ouvrait la caisse, et il tournait de petits disques de cuivre à alphabet circulaire. Il m'embrassait et me disait : « Bonjour, gamin! » et : « A demain soir!... » Car il venait à Courance à jours fixes. Je m'en retournais à la voiture où
Félicie, qui s'impatientait vite, me disait régulièrement : « Allons, monsieur le lambin, j'ai cru que tu n'en finirais pas. »
Aujourd'hui, elle avait la fièvre : elle préparait à l'abbé Fombonne « un plat de sa façon ».
On pénétrait chez le curé de la Ville-aux-Dames par le jardin. Un long fil de fer agitait la sonnette à portée de l'oreille de madame François ; un autre fil touché par elle, de la cuisine, lui permettait d'ouvrir sans se déranger. A peine avait-on mis le pied dans le potager du presbytère, que l'on apercevait de loin, sous un auvent orné de bois découpé, madame François, une main en abat-jour sur se$ lunettes bleues, l'autre relevant un tablier d'une blancheur dominicale.
Comme on observe, en province, le moindre manquement aux habitudes, Félicie fit remarquer :
— Madame François n'est pas sous l'auvent... La porte du salon se trouvant entre-bâillée, nous
vîmes mesdemoiselles Victoire et Adélaïde, assises côte à côte sous une lithographie de Notre-Dame de Lourdes. Elles venaient le dimanche se reposer là, en attendant que Pidoux, qui les conduisait, eût terminé ses affaires. A notre entrée, elles prirent une mine si étrange que Félicie ne put s'empêcher de leur demander :
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Mais, rien du tout, Félicie, rien du tout.
— Je suis sûre que vous avez parlé à madame François !
— Parlé? mais de quoi donc, Félicie? Je te iure...
— Ta. ta, ta! vous l'avez avertie des histoires de la mère Fluteau!
Et Félicie frappa du poing sur un guéridon où an ieu de cartes était posé. Les petits rectangles au dos bleu gras volèrent par la pièce.
Ces dem.oiselles eurent peur ; elles se ratatinèrent sur ie canapé.
— Ecoute, Félicie, dit mademoiselle Adélaïde, c'est vrai ; nous l'avons avertie parce que nous avons eu pitié d'elle...
— Ce n'est pas vrai ! — s'écria Félicie, accoutumée aux détours qui précèdent la vérité. — Je vais vous dire, moi, comment cela s'est passé : c'est elle qui, en voyant vos' têtes de l'autre monde, vous a tiré les vers du nez!
— C'est vrai! c'est vrai! firent-elles, allégées, heureuses, au fond, de n'avoir plus rien à dissimuler.
Mais elles s'aplatirent de nouveau, à l'entrée de madame François.
L'accusée arrivait à pas de loup, chaussée de ces bottines de drap mat, à la semelle souple comme la plante d'un pied nu, et qui semblent faire corps avec les vieilles personnes pieuses. Elle referma
aussitôt la porte sur elle en éteignant le bruit. Et, pour la première fois, on lui vit ôter ses lunettes bleues. Ses yeux délicats étaient tout roses. Elle croisa les. mains sur sa bavette, soigneusement épinglée, dans une attitude empruntée aux images de dévotion ; et elle s'inclina, comme à l'église. Elle releva les yeux sur Félicie, tout droit. Elle était si propre que, dès le premier aspect, on se défendait de lui imputer une mauvaise action.
— Me voilà, madame Planté, dit-elle. Voyons donc, il faut tâcher de nous expliquer toutes les deux pendant que monsieur le curé mange sa côtelette... Alors, c'est à cause de mademoiselle GiUot que vous êtes fâchée comme ça? Mais, ma chère dame, elle nous a donné tout de la main à la main : il n y a personne pour m'opposer un démenti.
— C'est ce qui vous trompe! Moi, je soutiens que vous lui avez tout extorqué morceau par morceau. Mademoiselle Gillot n'a jamais été prodigue de son bien.
— Pardi! madame Planté, vous n'êtes point sans savoir, aussi bien que moi, que qui ne demande rien n'a rien... C*est-il pas les impies et les francs -maçons qui vont venir nous apporter de quoi entretenir l'église? Eh! mon bon Jésus, si je n'allais pas quêter chez l'un chez l'autre, il y aurait bien des chances pour que le bon Dieu et ses saints aillent, comme on
dit, sauf votre respect, le derrière tout nu! Voyons, madame Planté, faut être raisonnable. Voilà trente ans bientôt que je sers chez ces Messieurs ; vous m'en croirez si vous voulez, c'est la première fois qu'on me fait reproche d'avoir enrichi l'église du bon Dieu. Défunt ce pauvre monsieur le curé de Chaumussay me l'a dit de sa bouche en rendant son dernier soupir : " Madame François, qu'il m'a dit, je ne sais pas comment vous avez fait votre compte ; mais, depuis que vous êtes entrée au presbytère, je n'ai jamais manqué de rien, et j'ai toujours dîné comme un archevêque. Notre-Seigneur vous en donnera la récom.pense. >' Voilà comme il a parlé, monsieur le curé de Chaumussay...
— Il ne s'agit pas du curé de Chaumussay ; il s'agit d'une vieille femme que vous avez dévalisée!
— Si on peut dire! madame Planté! C'est-il bien vous que j'entends me parler comme ça! Mais, je lui aurais corné aux oreilles, à votre vieille tante, que je ne voulais point de ses frusques, elle nous les aurait envoyées par le messager! Voilà ce qu'elle aurait fait, madame Planté! Autrement, elle se serait crue damnée pour son éternité.
— Qu'est-ce que vous me chantez là? C'est vous qui lui avez mis ces idées-là dans la tête!
— Moi! ma bonne chère dame, moi! mais je ne suis rien de rien qu'une malheureuse servante ;
je n'ai seulement point appris à lire et à écrire : comment donc que j'aurais pu convertir mademoiselle Gillot, qui est d'une famille riche, à des idées qu'elle n'avait pas?... Voyez-vous bien, madame Planté, les paroles de défunt monsieur le curé de Chaum.ussay sont là : « Madame François, Notre-Seigneur vous en donnera la recompense. » Voilà des paroles. Eh bien! pourquoi c'est-il qu'il a dit ça, monsieur le curé de Chaumussay? C'est parce que le bon Dieu lui a soufPié au moment de mourir : « Madame François t'a donné tout ce qu'elle avait, oui, tout. Elle avait trois mille francs d'économies, et bien placés, en bons billets, à cinq du cent : elle les a mis dans ton ménage. " Oui, madame, c'est comme si je l'avais entendu qui lui soufflait ça! Un peu plus, et ce pauvre monsieur le curé n'aurait jamais rien su de ce que j'avais fait pour lui ; non! si ça n'avait pas été le bon Dieu qui est toujours là à fureter dans les coins pour savoir ce qui s'y passe, il serait mort sans m'en avoir seulement dit merci!... Faut point vous tourmenter, madame Planté : s'il y a une récompense pour moi qui ai mis mes trois mille francs dans l'Eglise, il y en aura une pour mademoiselle Gillot. Mais je vous demande bien pardon, voilà monsieur le curé qui tape sur son verre...
Elle tourna sur les talons et disparut, Félicie demeura abasourdie. Mais grand'mère et ces demoi-
selles avaient été touchées du premier coup par l'accent de vérité qui marquait le discours de madame François :
— Tu vois, c'est une brave femme.
— Comment, une brave femme? s'écria Félicie ; mais vous avez donc perdu le sens commun? Une femme qui s'en va flibuster le bien d'autrui pour faire manger des côtelettes à son curé? Et vous trouvez cela superbe, vous? Est-ce que Notre-Seigneur mangeait des côtelettes, lui? Est-ce qu'il est mort en remerciant sa bonne de l'avoir fait dîner comme un archevêque, lui? Mais, répondez-moi donc! Mais vous ne voyez donc pas qu'elle vous fait tourner en bourriques, vous comme les autres, avec ses paroles du curé de Chaumussay? Je voudrais vous y voir, à défendre votre bien, vous autres! Ah! vous avez de la chance de n'avoir pas le sou!...
Grand'mère et ces demoiselles restaient muettes : on ne répliquait jamais à Félicie. Elle allait et venait à grands pas dans le salon du presbytère. Devant chaque siège, il y avait un tapis de la largeur d'une assiette, composé de petits hexagones de draps multicolores. Elle les déplaçait, et, grâce à son goût de l'ordre, les replaçait à mesure, du bout du pied, malgré son emportement.
Soudain, elle s'arrêta devant un bureau d'acajou orné de cuivres opulents. Elle rappelait le chien en
arrêt. Elle bondit et toucha le meuble si brusquement qu'une des six tasses à café qu'il portait tomba et se brisa. On sursauta ; mais Félicie criait :
— Le bureau du grand-père Gillot!
— Félicie, voyons, Félicie! je t'en supplie, ne fais pas de scandale!
— Mais le voilà, le scandale, le voilà! Je vous dis que c'est le bureau du grand-père Gillot! Vous le connaissez bien. Vous n'avez donc plus de sang dans les veines? On vous vole votre mobilier, et vous êtes là, à vous regarder comme des chiens de faïence !
Ces demoiselles n'avaient jamais eu de mobilier. Grand'mère avait vu vendre le sien quatre fois. L'indignation de Félicie ne les gagnait point.
— Mais, hasarda grand'mère, madame François t'a expliqué...
— Il n'y a pas d'explications devant ça! On vous fait avaler tout ce qu'on veut avec des explications, mais devant une pièce à conviction ce n'est plus possible. On nous a volés. Qu'on aille me chercher Pidoux : il va me remporter ce meubîe-là, tout de suite, dans sa carriole, chez mademoiselle 'Gillot.
Et elle touchait de nouveau le bureau de famille ; elle en maniait et faisait claquer toutes les poignées de cuivre ; elle se cognait les doigts contre sa propriété.
— Vous ne voulez pas aller me chercher Pidoux? Moi, j'y vais.
Elle se précipita vers la porte. Mais elle n'eut pas la peine de l'ouvrir : monsieur le curé entrait.
On vit, dans le jour clair du corridor, sa grosse bedaine, où des miettes de pain étaient encore attenantes ; il y en avait un chapelet aux grains blonds dans un des plis de la ceinture remontée jusque sur l'estomac. Tout rayonnait en lui : sa bonne face rouge et réjouie, son large nez gras, ses yeux d'enfant.
Il ouvrit les deux mains de chaque côté du corps, de ce geste accueillant et tendre qu'on prête au bon pasteur. Son regard contenait la plénitude du bonheur et de la bonté. Il souriait comme une mère qui va embrasser ses enfants. Ses cheveux blancs lui dessinaient une espèce d'auréole. Pour tous les gens qui étaient là, assurément, il était Dieu lui-même.
— Madame Planté! — prononça-t-il de sa voix grasse, — madame Planté est chez moi avec toute sa chère famille! Et on ne m'avertit pas! Je mettrai un de ces jours ma gouvernante à la porte, — dit-il, en riant de tout son cœur, — car, à supposer que notre saint-père le Pape s'avise de venir me faire visite, elle ne me préviendrait pas pendant mon déjeuner!
Le flot de sa bonhomie coulait. Sous une pareille fraîcheur, quelle colère ne se fût amollie? Félicie, surprise et dépitée, se taisait. Elle ne savait plus que
penser ni que dire vis-à-vis de cette puissance presque mystérieuse.
— Me ferez-vous l'honneur de demeurer un petit instant? ajouta-t-il. Vous n'avez pas déjeuné, sans doute, mesdames? Accepteriez-vous un biscuit trempé dans un doigt de vin?
Il allait de l'une à l'autre, innocent jusqu'à l'évidence ; il portait l'odeur de la campagne et de la santé physique ; il répandait aussi le parfum de l'espoir céleste. Une heure ne s'était pas écoulée depuis qu'il avait quitté les habits sacerdotaux. Il fit partir, d'une chiquenaude, la blonde guirlande des petites miettes de pam fixée à sa cemture, enfonça sous l'écharpe de soie ses gros doigts ronds, et se carra au milieu de ces femmes émues.
Mesdemoiselles Victoire et Adélaïde toussaient, caquetaient, disaient des paroles sans suite, dans l'intention de couvrir on ne savait quel mot menaçant. Félicie n'allail-elle pas éclater? Qu'allait-ii advenir? Et c'étaient elles et grand'mère, habituellement silencieuses, qui faisaient le plus de bruit.
Le curé leur montra la lithographie de Notre-Dame de Lourdes : un cadeau que venait de lui adresser une de ses paroissiennes. Il toucha un relief en stuc de Saint-Pierre de Rome : un don de madame la comtesse de la Frelandière. Il remarqua la tasse brisée, dont les morceaux gisaient sur le sol.
LA BECQUCIE 161
— Qui est-ce qui a fait ça? s'écria-t-il. Madame François aura encore laissé entrer IVIinet, Il est impossible de rien conserver, ma parole d'honneur! On vous brise tout jusque dans la maiii : c'est une dérision...
— Ne vous fâchez pas, monsieur le curé, dit Félicie ; c'est moi qui l'ai cassée, tout à l'heure, en portant -la main sur ce bureau... Je suis bien maladroite.
Le curé s'excusa. En ce cas, ce n'était rien du tout, une bagatelle. Cependant, il considérait du coin de l'œil les ruines de la tasse à café :
— Ce service, — dit-il, en baissant la voix, — me vient, vous ne le croiriez pas, mesdames, d'une famille étrangère, et, qui pis est, hérétique! Oui, mesdames, — ajouta-t-il en faisant de gros yeux, — ceci est un présent des richissimes protestants de Beaumont que l'on nomme les Pope. J'ai été très sensible à cette attention d'une famille infidèle. Qui sait? c'est peut-être le premier pas de la brebis égarée veis le bercail.
— Je suis d'autant plus aux regrets, dit Félicie.
— J'ai placé ce m.agnifiqae service, — continua le curé avec une ineffable candeur et une intention flatteuse, — sur le plus beau meuble qui me vienne de mademoiselle Gillot, votre respectable tante ;
c'est un parent à vous! dit-il en riant et tapotant le ventre du bureau.
Tout le monde trembla. Félicie raviva un instant la flamme de ses yeux colères.
— Je trouve, dit-elle, que ma tante Gillot pousse la générosité...
A cent lieues de soupçonner un reproche, le curé l'interrompit :
— Mademoiselle Gillot est une sainte, dit-il ; elle fait pour l'Église ce qu'elle peut... Dieu lui en saura gré.
Ce fut dit si simplement et d'une figure si garantie de toute arrière-pensée, que les plus farouches eussent été désarmés. En vérité, si Félicie lui eût exprimé ses reproches, il n'eût pas compris. Il n'y avait plus qu'à s'en aller.
Le bon curé, le sang au visage, s'exténuait à ramasser les parcelles de la tasse brisée.
— Allons ! — dit Félicie en lui tendant la main, — monsieur le curé, je vois bien qu'il faudra que je répare ma maladresse en vous priant d'accepter un service complet.
Ces demoiselles ne continrent pas leur joie. Elles faillirent embrasser Félicie qui avalait son dépit et leur disait :
— Ah çà! mais qu'avez- vous?
Madame François se montra à propos pour recon-
duire ces dames. Elle glissa dans l'oreille de Félicie :
— Vous voyez bien, madame Planté, il ne s'agit que de s'entendre.
Félicie se tapit au fond de la calèche et ne dit rien le long de la route. De temps en temps, elle penchait à la portière sa tête diaphane et ses yeux de poule pourchassée, afin de surveiller la carriole, parce que Pidoux était ivre.
Grand'mère, qui récitait son chapelet, s'interrompait pour supplier sa sœur :
— Mais ne te tourmente donc pas tant!
Madame Leduc avait imaginé de nous réunir chaque soir auprès du lit de la malade afin d'y réciter la prière en commun. Elle y joignait une lecture pieuse que l'on écoutait en silence. C'étaient ordinairement de noires méditations oii le nom de la mort revenait fréquemment, ainsi que la « vanité des vanités » que la lectrice prononçait sur un ton lamentable, et de préférence en latin. Félicie, le nez levé vers le ciel du lit, donnait l'exemple de la patience. Un soir, comme on se retirait, elle me retint par la main, et me dit :
— Mon petit, tu es bien jeune pour comprendre les termes bizarres qu'on emploie devant toi ; mais
tu as de la mémoire et tu te souviendras plus tard de ce que tu auras entendu. Crois-en ta vieille tante qui est tout près d'aller se faire juger par le bon Dieu ; ce n'est pas vrai!... tout n'est pas vain. Leur Vanitas vanitatum, c'est un charabia de gens qui n'ont jamais été bons à rien. Méfie-toi toujours des grands mots ; c'est comme pour les fruits trop poussés : ça n'a aucun goût.
« Rappelle-toi quand nous nous promenions ensemble : tu allais te pencher sur la terre pour distinguer le blé tout petit ; quelque temps après, nous l'apercevions de la route ; un beau jour, il était aussi haut que toi ; une autre fois, le vent le couchait comme si les troupeaux s'étaient vautrés dessus, et je me faisais des cheveux blancs! enfin, on le voyp.it battre, au milieu de nuages de poussière, et on comptait le nombre des boisseaux de grain. Est-ce que c'était une plaisanterie? Est-ce que nous avions tort d'épier les brins d'herbe dans les champs, et de nous intéresser à eux, et de croire en eux comme en des amis. Est-ce qu'ils nous ont jamais trompés? Est-ce qu'ils se sont jamais lassés de devenir le pain que Fridolin met au four? Est-ce que ce pain — que mange madame Leduc comme les autres — est une vanité? Et le beau vin qui sent la framboise et que ton oncle Planté regarde à contre-jour, par plaisir, en clignant des yeux? Et nos sapins? Et les souches
qui font les flambées d'hiver? Et nos moutons? Et nos bonnes bêtes de vaches? Et les jolis fromages bleus, dont les paysans se nourrissent? Des vanités, sans doute? Imbéciles! Pourquoi ne parlent-ils pas de cela dans leurs prières, au lieu de nous donner la frousse avec leurs histoires apocalyptiques? Moi, mon enfant, je remercie le bon Dieu de m'avoir permis de voir toutes ces vanités -là renaître sous mes yeux, tous les ans, bien régulièrement, — avec des hauts et des bas, — soixante-cinq années bien comptées.
« Retiens ceci : c'est qu'il faut s'attacher à quelque chose et s'y cramponner comme s'il n'y avait rien au monde de plus important ; il faut regarder près de soi, et non pas dans les étoiles ; autrement, tu feras des mots et point d'ouvrage. Va te coucher, mon petit bonhomme. »
Dorénavant, Félicie me prit fréquemment la main, au pied de son lit, ou sur ses genoux quand on l'asseyait dans le fauteuil. Et elle me parlait de Courance :
— Ton père, ta grand'mère, tes oncles, tes tantes, c'est très bien, disait-elle, mais regarde cette terre-là : c'est elle qui les fera vivre tous.
Elle achevait parfois ses phrases entre ses dents, soit parce que la douleur lui poignardait l'estomac, soit parce qu'elle les jugeait au-dessus de mon âge. J entendais souvent :
— On n'y touchera pas! Non, non! pas une motte de terre!...
Je restais des heures avec elle, un grand livre ouvert, près de la fenêtre. Le temps se maintenait au beau ; c'était la splendide sérénité de septembre. On apercevait jusqu'à la ligne sinueuse des peupliers dans les prés, et jusqu'aux vignes rouges dont les sarments épamprés, relevés soigneusement autour de l'échalas rigide, faisaient de chaque cep un petit soldat de bronze rangé pour la bataille. A l'extrême droite, autour du caillou gris du dolmen, descendaient les rangs plus clairs des vignes blanches. Sous les noyers des routes, au loin, un homme, haut comme une quille, passait, et l'œil de Félicie le suivait. D'un champ de chaume s'élevait tout à coup une lourde volée de perdreaux. Devant la maison, Mirabeau, couché dans le sable, les quatre pattes en l'air, se roulait et modulait des vagissements de bonheur. Félicie se dressait ; ses narines transparentes battaient, et j'avais peur qu'elle ne se jetât par la fenêtre pour aller embrasser la ?urface de la terre.