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n’a été plus varié dans la création de ses types. Ce qui lui a manqué, c’est la liberté littéraire, qu’on lui dispute depuis qu’il a une littérature, au nom d’Aristote, au nom de la Sorbonne, au nom de l’Université, au nom de l’Académie, et qui, dans les jours d’émancipation universelle où nous sommes parvenus, lui sera refusée probablement au nom de la liberté. Je ne sais pourquoi le génie en France me rappelle toujours la fable de Gulliver à Lilliput. S’il paroit, on le fuit; s’il s’endort, on lui monte dessus; et quand il se réveille, il se trouve garrotté par des nains.
Ce qu'il y a de certain, c’est que cet esprit de création nous étoit propre. Notre vieux Pathelin est un type immortel, et, comme tant d’autres, il confirme ma règle : il est devenu substantif. Rabelais est l’inventeur de types le plus fécond qui ait existé. On n’a fait que glaner après lui. C’est frère Jean, c’est Panurge, c’est Rominagrobis, Picroehole, Bridoie, Jonatus de Bragmardo, personnages essentiellement vrais, monnoies sociales au titre et au coin de notre esprit, qui passent chaque jour dans nos mains, mais que Rabelais seul a frappées. Pour trouver un génie jumeau de celui-là, il faut en venir à Molière. Tartufe est mieux qu’un type, s’est un signalement. Tout le monde connoît Tartufe; tout le monde, ou peu s’en faut, a eu affaire avec Harpagon. Le Misanthrope est bien autre chose. Pour cette fois, c’ètoient des empreintes molles, usées, indéchiffrables. Molière s’est placé lui-même au milieu de cette société fruste, sans saillies, sans relief, sans caractères lisibles, qui n’avoit rien par où la prendre. Il l’a surprise, il l’a saisie, il l’a jetée dans le monde immortel de ses inventions : il en a fait un type.
Si la belle et fière organisation de Corneille n’avoit pas
été misérablement assujettie par l’Académie de son temps aux dimensions de ce lit de Procuste, sur lequel tous les génies de la France dévoient être torturés à leur tour, il auroit laissé plus de types qu’il ne l’a fait, car la nature lui avoit donné au plus haut degré la puissance d’invention. Mais que faire, grand Dieu! quand on a Richelieu pour ennemi, Scudéry pour adversaire et Chapelain pour juge? Toutefois, les types qu’il a créés sont empreints d'une spécialité si intime que l’imitation même ose à peine y toucher. Polyeucte et Nicoméde sont des figures vierges.
En admettant l’hypothèse que j’ai embrassée, on comprendra facilement que Racine, bien plus soumis encore que ne l’étoit Corneille aux exigences académiques, et, par surcroît de malheur, devenu homme de cour, ait produit moins de ces types frappants dont l’expression vive et originale représente, avec toute l’exactitude d'un chiffre, la valeur réelle du poêle. Il a fallu qu’il s’affranchit un jour, par le choix de son sujet, des traditions routinières de l’antiquité et de l’influence stupéfiante des grands seigneurs, pour oser tracer le caractère d’Acomat et celui de Roxane. Là seulement il s’est montré ce qu’il étoit, capable de nouveautés hardies et de sublimes inventions; le reste n’est qu’un reflet éblouissant des tragiques grecs et des lyriques sacrés.
Voltaire vint, qui étoit un type à lui seul. Courtisan assidu des pouvoirs finis et des pouvoirs commencés, classique frondeur et romantique méticuleux, un de ces génies remuants, mais indécis, qui servent de pivot aux révolutions du monde, il savoit rompre des chaînes, et il traînoit des lisières. Ses personnages sont presque
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toujours des calques où l’on trouve à peine des linéaments d’une physionomie humaine. Depuis Orosmane, qui est une contrefaçon maniérée d’Othello, jusqu’à Pangloss, qui est une contre-épreuve effacée de Panurge, il n’a pas fait mouvoir une image vraie, une image typique de l’homme. On croiroit souvent qu’il a pris à tâche de la travestir et de la parodier. Ses Guèbres ne sont pas des Guèbres, ses Scythes ne sont pas des Scythes, ses Musulmans ne sont pas des Musulmans, ses Américains ne sont pas des Américains. Ce sont des comparses du club d’Holbach qui débitent en vers alexandrins des lambeaux de philosophie rimée. Le type de Mahomet étoit à prendre et à faire. Il l’a tenté, il l’a manqué ; et c’est pourtant dans cet ouvrage qu’il a prouvé une fois qu’il n’éloit pas dénué de l’esprit d’invention. Séide est un type , et il est devenu, comme vous savez, un substantif : c’est une pierre de louche infaillible.
Si le génie a carrière quelque part pour la création des types, c’est dans le drame d'abord, et puis c’est dans le roman. Il est facile de calculer d’après cela combien est borné le nombre des écrivains de génie, relativement à la niasse innombrable des écrivains de profession, et même relativement à l’élite déjà fort restreinte des écrivains de talent. Le roman, genre essentiellement moderne, s’est en effet multiplié de jour en jour, depuis trois siècles, dans une progression toujours croissante et si infinie, qu’il échappe maintenant à toutes les dimensions des bibliographies spéciales. Cependant on renfermeroit en très-peu de lignes les titres de tous les romans qui contiennent des types vrais, originaux et bien caractérisés, et qui méritent une place dans cette catégorie, à la suite des immortels chefs-d’œuvre de
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Cervantes et de Rabelais. Personne ne s’avisera sans doute de dénier à le Sage un esprit fin, subtil, inventeur, plein de souplesse dans les formes et d’aptitude à l’observation, animé de tout le trait d’une gaieté verveuse et communicative, aiguisé de tout le trait d’une saillie pétulante et caustique; mais il n’a pas mis un seul type dans la circulation des créations littéraires. Gil Blas est un personnage de convention, placé avec l’adresse la plus rare dans une fable ingénieuse à cent actes divers ; ce n’est pas une individualité ravie toute d’une pièce au laboratoire de 13 nature. Crébillon fils et Marivaux ctoient aussi des observateurs, mais dont le tact minutieux s’assortissoit à merveille aux mesquines proportions d’une société de pygmées. On croiroit qu’ils se sont joués à appliquer aux mœurs de leur temps l’élude des infiniment petits. I.e microscope le plus efficace à poursuivre la matière dans scs dernières divisions 11e vous fera pas découvrir un seul type chez eux : vous 11’y trouverez que des atomes. Le génie tout idéaliste de Rousseau l’a jeté dans l’extrême contraire. Accoutumé à vivre au milieu du monde conjectural qu’il s’ètoit fait, il planoit trop loin de l’autre pour y discerner un seul type distinct. Nul 11’a pénétré plus profondément dans la pensée, et n’a plus superficiellement effleuré l’homme. 11 n’avoit pas ce regard universel de l’aigle, qui peut tour à tour fixer le soleil ou marquer de loin un insecte caché sous l’herbe: il ne savoit lire que dans les cieux. Cependant, à force d’élévation et de puissance, il parviendra quelquefois à vous faire partager l’illusion qu’il se fait à lui-même; mais 11e vous y trompez pas, ce n’est qu’une illusion. Les types qu’il s’efforce d'imaginer 11c sont pas seulement défectueux et incorrects, ils sont
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faux. Ce ne sont pas des types, ce sont des jetons spécieux, dont la valeur fictive s'anéantit à la première épreuve de l’essayeur. Il y a cent fois moins de réalité morale dans les caractères de Saint-Preux, de Julie et de Yolmar, que dans ceux de l’ogre et du petit Poucet.
Laissez-le s’égarer dans la vague hauteur de ses conceptions avec quelques esprits spéculatifs qui ne touchent à notre nature que par un petit nombre de points, et qui ont répudié, en faveur d’une perfectibilité imaginaire, les sympathies intimes de leur propre espèce. Le type d’une parfaite organisation de jeune fille, mais ingénue et vraie dans sa perfection, d’une innocence instinctive, d’une héroïque pudeur, ce type , revêtu de la plus céleste idéalité, c’est à Bernardin de Saint-Pierre qu'il étoit réservé de le produire ; c’est la délicieuse et louchante figure de Virginie, conception fraîche, pure, inimitable, que sa naïveté, que sa candeur ont rendue populaire, quoiqu’elle émanât de haut, quoique sa grâce tout angélique semblât moins participer des inventions d’un poète que des révélations d’uu dieu.
Le nom de Bernardin de Saint-Pierre rappelle toujours celui du plus illustre des prosateurs de notre époque, de M. de Chateaubriand; et quand on s’occupe des types en littérature, il n’est pas permis d’oublier René, imposante et magnifique création, dans laquelle le génie a déposé le secret effrayant de notre civilisation expirante. J’ai dit que l'histoire anticipée des révolutions prêtes à se déborder sur l’Europe étoit tout entière dans Charles Moor et dans Werther. René contient, comme une prophétie amère et terrible, l’histoire des sociétés finies. Ce 11e sont, au premier aspect, que des traits graves, solennels, mystiques, et d’un vague où la pensée
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s'anéantit; niais ils sont imprimés du doigt tout-puissant qui traça sur les murailles du palais de Balthazar l’arrêt d’une monarchie, et, chose merveilleuse, ils resteront longtemps inintelligibles aussi aux sages et aux grands de la terre. Il faudra, pour en pénétrer la formidable énigme, que les rois se réveillent de la pompe de leurs fêtes et de l’ivresse de leurs festins, au bruit des trônes fracassés et au craquement du christianisme qui tombe.
En France, quand on n’a pas les bras assez longs pour envelopper une idée nouvelle dans toute son intensité, on ne renonce pas pour autant à la prétention de la soumettre et de sé l’approprier, et l’on a pour y parvenir un moyen commode et sûr, qui ne manque jamais à la critique: c’est d’en réduire les dimensions dans une proportion analogue aux facultés qui la jugent, et de la rapet ; sser progressivement jusqu’à ce qu’elle entre dans la mesure commune. Ainsi on a voulu voir dans René une imitation de Werther, il est très-possible qu’on n’y voie que cela quand on a la vue courte. En général, je suis d’avis qu’il ne faut pas comparer les chefsd’œuvre. Les productions de l’esprit ont leur individualité comme les hommes, et celles qui n’ont pas cette individualité ne méritent pas qu’on s’en occupe. Elles rentrent alors dans le domaine de la médiocrité, où la comparaison devient facile, parce qu’il n’y a plus de types; mais Werther et René, qui sont des types voisins, sont toutefois des types différents. Celui de Werther est l’expression des troubles d’une âme qui ne peut plus se suffire à elle-même; celui de René est l’expression des angoisses d’une âme qui a tout embrassé, et qui sent que tout va lui échapper, parce que tout finit. C’est l’anxiété mortelle, c’est le doute inexorable, c’rst