PRÉFACE DE L’ÉDITION DE 1X
Le Peintre de Sallxbourg esl antérieur de dix ans à Jean Sbogar. Je n'avois pas vingt ans quand je l'écrivois, et toute ma confiance dans le talent qu’on se croit à vingt ans n’alloit pas jusqu’à croire qu'il arriveroit un jour à sa quatrième édition 1 . Il est vrai de dire que celle-ci n’étoit pas fort demandée par le public, et que je n'aurois pas couru grand risque d’ètre démenti si je Pavois donnée pour la première. Je serois toutefois bien fâché qu’on la prit pour telle ; si fâché que j'ai eu
* Voici l'indication des quatre éditions auxquelles Nodier fait allusion dans ce passage : Le Peintre de Salttbourg, journal des émotions d'un cœur souffrant, suivi des Méditations du Cloitre. Paris, Maradan, 1805, in-12, avec une gravure. — Deuxième édition, corrigée et augmentée. Paris, fiide fils, 1820, in-12. — Troisième édition. Paris, Rend uel, 1832. (Œuvres, tome deuxième). — Quatrième édition. Paris, Charpentier, 1840, in-12.
Depuis cette époque, deux autres éditions ont été publiées dans la Bibliulheqite-Charpenlier ; enfin, pour être exact, il faut ajouter une traduction espagnole publiée en 1851 à Paris.
18 HOMANS.
bes in de le dire, et je ne connois pas d'autre raison déterminante pour faire une préface au Peintre de Saltzbourg.
Il faut que je le déclare cependant, ce genre de livres avoit un mérite de révélation ou d'instinct qui n'étoit pas encore commun. Le gouvernement du Directoire avoit été réparateur, mais il ne passoit pas pour sentimental. Les hommes de génie étoienl fort occupés de leur gloire, et les hommes d'esprit de leur fortune. Le langage de la rêverie et des passions, accrédité une trentaine d'années auparavant par quelques pages sublimes de Jean-Jacques Rousseau , malheureusement trop empreintes de l'amour physique , qui est extrêmement joli, mais sur lequel il ne faut jamais écrire; celte expression mélancolique d'une âme tendre qui cherche sa pareille en pleurant, et qui pleure encore quand elle l'a trouvée, parce que toutes les joies du cœur humain ont des larmes; cet élan de la sensibilité, qui est tentée de tout et que rien ne satisfait, tout cela étoit, surtout en France, le secret d'un petit nombre, et ce secret sympathique, celui de la vague destinée que nous avons pour la plupart cherchée dans la vie, prêtoit un peu au ridicule à cette époque de réalités matérielles où nous voilà bientôt revenus par les bénéfices de la civilisation. Je ne dirai pas aujourd’hui que le ridicule fût de trop, car je commence à me desintéresser beaucoup de ces mystères.
Il n'en étoit pas de même dans cette merveilleuse Allemagne, la dernière patrie des poésies et des croyances de l'Occident, le berceau futur d'une forte société à venir, s'il reste une société à faire en Europe; et l'influence littéraire de l’Allemagne eommençoil alors à se faire sentir chez nous, même avant l’influence de sa philosophie, mais elle n'avoit pas franchi jusque-là les barrières inamovibles du classique. Tout son empire s'étendoit sur quelques femmes nerveuses et sur quelques jeunes gens exaltés. Nos ainés avaient lu Faublas, digne Télémaque de cette génération de malheur. Nous lisions Werther, Goëtz de Berlichingen et Charles Moor; et notre génération.
à nous, préludoit à d'autres misères, au moins rachetées par des illusions plus louchantes et plus énergiques. Je ne dirai pas ce qui vaut le mieux dans toutes ces chimères de la pensée, dont on existe quand on commence à exister; mais si j’avois à renouveler mes jours, à mon grand regret, je ne ferois pas maintenant un autre choix. Sous le rapport même des voluptés les plus intimes, nous n'avions rien à envier aux heureux, si leurs succès se comptent par le nombre des oœurs qu’ils ont fait palpiter.
Je reviens à ma préface, dont je m'éloignois trop volontiers pour retomber dans mes romans. Celui-ci n’est donc qu'un pastiche du roman allemand, et, s'il m’en souvient, il fut plus particulièrement inspiré par la lecture du Clumt de Schwarz bourg de Hainond, dont j’ai donné une édition chez Techener. l,e Chœur des Pèlerins en est imité presque littéralement.
On peut, d'après cela, juger du style, qui réunit au suprême degré les deux grands défauts de l'école germanique, exagérés par l'inexpérience d'un débutant, la naïveté maniérée et l'enthousiasme de tête. Quant à l'amour, les femmes jugeront aisément, à supposer qu’il s'en trouve quelques-unes pour me lire, que la notion m’en étoit tout au plus parvenue alors comme celle des délices du ciel aux enfants morts à la vie avant d'être nés au salut, et qui n'ont pas reçu du baptême le privilège de passer les limbes d'un paradis. 11 est vrai que je n’en ai jamais su beaucoup davantage, et que, si j’ai conservé un peu de jeunesse de cœur, je la dois en grande partie à la crainte de me détromper de quelques mensonges plus doux que la vérité.
Le hasard seul m’a fait tomber dans cette composition sans art sur le seul artifice qui puisse la justifier aujourd'hui. Mon héros a vingt ans; il est peintre; il est poète; il est allemand. Il est exactement l'homme avec lequel je m'étois identifié à cet âge, et il y avoit tant de vérité au fond de cette fiction , dans ses rapports avec mon organisation particulière, qu’elle
ROMAN?
nie faisoit prévoir jusqu’à des malheurs que je me préparois, mais que je n'avois pas encore subis. Son langage, tout faux qu'il soit sans doute, a donc au moins le mérite de propriété qu’on recherche dans la représentation d’un personnage; et, tout réfléchi, si j’avois à recommencer Le Peintre de Saltzbourg, je ne sais si je l’écrirois autrement.
Ce qu'il y a de certain, c’est que je ne l’écrirois pas.
Le 25 août.
Oui, tous les événements de la vie sont en rapport avec les forces de l'homme, puisque mon cœur ne s’est pas brisé.
Je me demande encore si ce n’est point quelque mauvais songe qui m’ait apporté ce blasphème : — Eulalie épouse d’un autre ! — et je regarde autour de moi pour m’assurer si je veille; et je suis désespéré quand je retrouve la nature dans le même ordre qu’auparavant. Il vaudroit mieux que ma raison fût égaré. Quelquefois aussi je voudrois me reposer dans mon courage; mais voici tout à coup cette nouvelle incroyable qui vient retentir à mon oreille, et qui me ressaisit des angoisses de la mort.
J’ai compté beaucoup d’infortunes; mais cette infortune est trop amère! Banni de la Bavière comme un misérable factieux, proscrit, fugitif, errant pendant deux ans des rives du Danube aux montagnes de l’Ecosse, on m’avoit tout dérobé, la patrie et l'honneur! Eulalie me restoit cependant! ce souvenir ineffable enchantoit ma misère et peuploit ma solitude. J’étois heureux par l’ave- ‘ nir et par elle.
Hier encore, palpitant de désir, d’impatience, d’amour, je venois, — je crovois, et aujourd’hui!...