H OMAN S
Le 20 août.
il v a une idée qui resserre mon cœur, une idée douloureuse et mortelle !
Comment se fait-il que nos impressions les plus profondes soient quelque chose de si vague et de si incertain, que la révolution de quelques mois, de quelques jours, qu’un instant presque indivisible les efface? Qwello est la nature de ce sentiment, si violent dans son ivresse, si rapide dans sa durée, qui aspire à embrasser l’avenir, et qu’une année dévore? Seroit-il vrai que les affections de l'homme ne fussent qu’un sablier renversé, qui laisse échapper peu à peu tout ce qu’on lui donne à contenir? et faudra-t-il que nous mourions partout où nous avons vécu, — là môme où l’on trouveroit tant de douceur à s’immorlaliscr, — dans le cœur de ceux qui nous aiment?
Oh ! combien la Providence fut sage quand elle assigna une si courte carrière aux voyageurs de la vie ! Si elle avoit été plus prodigue de jours, et que le temps eût amené plus lentement l’heure de notre destruction, quel homme auroit pu se flatter d’entrainer avec lui quelques souvenirs de sa jeunesse? Après avoir erré dans un cercle sans fin de sensations toujours nouvelles, il arriveroit, seul, au monument; et, en jetant un regard éteint sur la scène obscure et confuse du passé, il y chercheroit inutilement une des émotions de son premier âge : il auroit tout oublié! tout! jusqu’au premier baiser de. sa bicn-aimée, jusqu’aux cheveux blancs de son père.
Mais si le vulgaire use ses jours dans ces misérables irrésolutions, il me sembloit, du moins, qu’il ètoit donné à certaines âmes d’éterniser leurs sentiments. Une fois je crus l’avoir trouvée, cette âme voisine de mon âme, et je lui confiai mon bonheur ! Qui pourra redire tout ce qu’elles ont eu de charme, ces heures d’ivresse, où pen-
ché sur le sein d’Eulalie, respirant son haleine, attentif au moindre battement de son cœur, toutes mes facultés s’abimoient dans un seul de àes regards? C’est pourtant celle-ci qui m’a trompé ! et lorsqu’en la pressant des tristes étreintes d’un long adieu, je lui demandois le litre d’époux, elle me le proineltoit devant le père de tout amour. De quel droit me l’a-t-elle ravi? pourquoi m’a-t-elle réduit à ce néant?
Ils m’oublioient donc tous ! car je pense que si quelque voix amie avoit fait vibrer mon nom, au milieu de la solennité parjure... — Mais ils m’oublioient tous, et personne ne lui disoit : — Tremblez, Eulalie, Dieu vous voit! — Ils m’oublioient tous, et celte trahison fut consommée!
Le 28 août.
Ce soir, je marchois au hasard; et je ne sais comment cela s’est fait, — j’ai senti un poids qui m’oppressoil, un nuage qui troubloit ma vue, un feu qui parcouroil mon sang, et je me suis assis. Un instant après, j’ai levé les yeux, et j’ai reconnu dans la maison qui m’étoit opposée la demeure d'Eulalie. Sa chambre étoit éclairée. Eulalie est venue, et s’est arrêtée derrière la fenêtre, dans une contemplation silencieuse. Elle souffroit, car elle a regardé le ciel. Sa poitrine paroissoit gonflée, ses cheveux étoient épars; elle a porté sa main sur son front : il brûloit sans doute. Ensuite elle s’est retirée sans m’avoir aperçu, et j’ai vu son ombre s’agrandir sur la muraille, et se confondre avec toutes les ombres. J'ai voulu parler; mais je n’ai point trouvé de voix, et j’étois muet de saisissement, comme un voyageur de nuit qui a rencontré quelque apparition.
Après cela, je me suis approché de celle fenêtre, et je
HOMANS.
me suis plongé dans la lumière qui en descendoit. Mais je n’ai pu supporter longtemps ces agitations; j’ai repris tristement ma route, et quand je suis arrivé chez moi, mes jambes ont défailli; je me suis laissé tomber contre terre, et j’ai fondu en larmes.
Le 29 août.
Tout conspire à m’accabler. En m’égarant dans ces campagnes, j’ai vu, au-devant d’une jolie ferme, une femme proprement vêtue; et, avant que j’eusse distingué ses traits, elle s’est jetée dans mes bras, et a mouillé mes joues de pleurs. Et comme j’hésitois : Vous ne me reconnoissez pas? a-t-elle dit; c'est moi, c’est moi qui suis cette jeune fille que le désespoir avoit poussée au suicide, et que vous sauvâtes au péril de vos jours; c’est moi que vous avez comblée de tant de biens, que vous avez arrachée à la misère, que vous avez rendue au bonheur; c’est â vous que je dois et la vie dont je jouis, et mon cher époux, et mes enfants bien-aimés; et je veux... — Elle vouloit que je visse ses enfants. Cessez, cessez, lui ai-je dit en pressant sa main contre mon cœur, vous ne savez pas si je suis assez fort pour tout ceci. — Et celte jeune dame? a-t-elle ajouté mystérieusement; que le ciel vous soit propice à tous deux ! Si belle, et une «âme si grande ! Oh ! de combien de joies ne doit-elle pas maintenant embellir votre existence ! — A ces mots, j’ai détourné mon visage, en frissonnant d’indignation et de douleur; et cette femme a cru... — Oui, tuée, morte, perdue à jamais! me suis-je écrié; et je l’ai abandonnée à l’erreur de ses regrets.
De retour ici, j’ai appris qu’Eulalie étoit partie aujourd'hui pour la campagne. Partie! savoit-elle!... Oh! je partirai, je veux paitir aussi; et, mille fois déjà, j’ai
LE PEINTRE DE SALTZBOURü.
tourné le couteau contre mon sein; et, mille fois, j'ai demandé à Dieu la mort et le néant, — le néant; car de revivre encore, et se rappeler que l’on a vécu, j’aimerois autant ne pas m’en aller. Mais je ne reviendrois peut-être pas comme je suis; — et le changement ! — et puis d’ailleurs, il faudroit un peu de temps pour m’ajuster d’une autre manière.
Ce sont là de grandes considérations.
Le 2 septembre.
La journée a été calme, le ciel pur et pacifique; mais, à l'instant où le soleil descend dans sa pompe occidentale, l’horizon s’est tout à coup enveloppé de nuages, comme d'une ceinture; et peu à peu de grandes ténèbres ont dévoré la lumière du crépuscule.
Ainsi, ai-je dit, j’ai commencé dans une aurore douce et brillante; et je vais finir, comme cette journée, dans le trouble d’un soir nébuleux. À cette idée, je me suis représenté, avec beaucoup de force, les sensations neuves et superbes du bel Age; j’ai recherché dans ma mémoire les jeunes désirs, les espérances naïves d’une âme vierge, et je me suis rebercé dans ces souvenirs.
Cependant des éclairs fréquents parcouroient l’atmosphère, et ouvroient dans les nuages déchirés d’éclatantes avenues et de vastes portiques de feu. La foudre glissoit sous les voûtes de la nuit, comme une épée flamboyante; et, à sa lueur passagère, on voyoit quelquefois des ombres sinistres se balancer sur le vallon, semblables à ces | esprits de vengeance qui sont envoyés sur les ailes de la i tempête, pour effrayer les enfants des hommes. Les vents Lfrémissoient dans les forêts, ou grondoient dans les abi- Imes; et leurs voix impétueuses se confondoient, dans les ■profondeurs de la montagne, avec les sons graves du
HOMANS.
tocsin, le tumulte de la cascade et le fracas des tonnerres; et dans le silence môme qui succédoit, triste et terrible, à ces harmonies imposantes, on distinguoit des bruits étranges et des concerts mystérieux, comme ceux qui doivent s’élever dans les solennités du ciel.
Dans ces bouleversements qui désolent la création, il y a un baume pour les plaies du cœur, parce que nos afflictions sont absorbées par des afflictions si augustes, et que notre compassion est obligée à se répartir sur un monde. Tout à l’heure, par exemple, je m'identifiois avec cette nature souffrante, et je l’embrassois tout entière de ma pitié. J’ai essayé de me maintenir dans cet état; mais depuis que je souffre seul, il a bien fallu que nia pitié réagit sur moi-même.
Le 3 septembre.
J’avois souvent désiré de revoir ce monastère abandonné, où j’ai recueilli jadis de louchantes inspirations, dans le silence des cloîtres. H me souvenait de m’être promené avec Eulalie parmi ses ruines confuses et ses bâtiments délabrés; et en apercevant au sommet de la colline la longue flèche de l’église, hardiment élancée dans les airs, j’ai tressailli de joie, comme à l’approche d’un ami. Seulement, j’ai observé, non sans douleur, qu’on avoit réparé les brèches de la muraille, et que les haies venoient d'être émondées. Le désastre des clôtures démolies, et l’énergie d’une végétation libre et sauvage, m’avoient imprimé des sensations d'une tout autre grandeur. Mais comme elles ont assiégé ma pensée, quand, arrivé à l'antique vestibule, j’ai entendu le bruit de mes pas, retentissant dans les échos des chapelles et du sanctuaire; et comme les portes tremblantes crioient, en tournant difficilement sur leurs gonds ! avec quels