LE PEINTRE RE S A LT Z RO U R G
serrements de cœur et quelle volupté de larmes j’ai traversé les corridors résonnants et les cours dévastées, pour parvenir au pied du grand escalier de la terrasse ! Là s’écliappoient, du milieu des marches rompues, les cylindres veloutés du verbascum, les cloches bleues des campanules, des bouquets d’arabette et des touffes d’éolaire dorée; la jusquiame y croissoit aussi, avec ses couleurs âtres et ses fleurs meurtries. Je me suis appuyé contre une colonne qui, seule, étoit resté debout, comme quelque noble orphelin d’une famille malheureuse ; et près de moi, il y avoit encore un grand orme qui paroissoit à peine au-dessus des vieux débris, mais dont le feu céleste avoit déjà brûlé la cime.
J’ai dit : Pourquoi mon génie lui-méme n’est-il plus qu’une ruine? Pourquoi la nature que je trouvois toute belle s’est-elie décolorée avant le temps? Que n’ai-je encore ce pouvoir créateur, cette délicatesse exquise et cette fleur de sentiment qui inspiroient mes premiers ouvrages? Maintenant mes crayons sont froids, mes toiles inanimées, et mon âme s’est éteinte dans les douleurs. Si quelquefois une idée forte et magnifique m’apparoit, je cherche en vain à la fixer. Bientôt mon sang fermente, et je ne la retrouve plus qu’à travers des teintes bizarres et des formes gigantesques; ou bien, je me lasse de sentir, et alors elle se dégrade et pâlit sous mes pinceaux; c’est, peut-être, que l’image d’Iuilalie repose avec trop d'empire devant ma mémoire, et que cela me distrait.
Pendant ce temps-là, je me suis approché de l’aucien cimetière des moines ; et j’ai vu une femme qui dessinoit, assise sur une tombe. Elle a jeté les yeux sur moi ; et quand les miens les ont rencontrés, j'ai été ébloui, comme si un météore avoit passé contre ma vue, et je suis tombé sur mes genoux. Alors, Eulalie, — c’étoit elle, Enla’ie s’est avancée, a soulevé ma main tremblante, et m'a adressé des paroles de consolation. Quand
ROMANS
je suis revenu à moi, et que j'ai pu me rendre compte de cet événement; quand j’ai réfléchi sur le hasard sinistre qui nous avoit préparé ce rendez-vous sépulcral ; quand j’ai prévu ce que notre enlretien devoit avoir de pénible, et quelles nouvelles impressions alloient tourmenter mon cœur, — j'ai désiré qu’un abîme s’ouvrît sous nos pieds, et nous ensevelit tous les deux. Vous ici! ai-je dit enfin. — Ici, a-t-elle répondu; — c’est dans ces lieux pleins de vous, c’est au milieu de mes souvenirs heureux que j’ai voulu habiter, et cette pensée même fût-elle coupable
aujourd'hui Coupable! a-t-elle ajouté vivement; que
le ciel ait pitié de nous ! — Mais elle a prononcé ces mots avec un son de voix, un soupir et un regard, qui n’étoient plus faits pour moi.
Cependant je me suis assis à ses côtés, en m’abandonnant à tous mes regrets; je me suis répandu en imprécations contre la destinée et contre elle-même; je lui ai rappelé le jour de mon bannissement, l’heure plus funeste de notre séparation, et les serments qu’elle a violés, serments scellés par tant de baisers et de larmes! J’ai pleuré encore avec beaucoup d’amertume, et les sanglots qui me suffoquoient m’ont empêché de continuer.
— Que la volonté de Dieu soit faite, a repris Eulalie; mais qu’il ne permette pas que vous me condamniez sans m’avoir entendue! Savez-vous ce que j’ai souffert! Marchiez-vous près de moi quand j epiois les dernières traces de votre passage, et que mon œil troublé de pleurs ne pouvoit plus distinguer l’endroit d’où vous étiez parti? Avez-vous assisté à ces longues veilles que je passois à gémir en m’occupant de vous! M’avez-vous vue, enfin, — et pourquoi ne suis-je pas morte ce jour-là! je croyois, j’espérois mourir; car je ne pensois pas que le foible cœur d’une femme pût contenir tant de douleurs. — Dites, m’avez-vous vue, prête à expirer de désespoir à la nouvelle de votre mort?
A ce mot, qui me frappoit pour la première fois, j’ai
soupiré; tant la seule pensée que j’aurois pu mourir de la sorte, emportant son amour et regretté par elle, m’offroit de charmes et m'inspiroit de désirs! Elle a poursuivi ainsi :
— M. Spronck arriva de Carinlhie à Saltzbourg; il nous fut présenté. Je le vis. Il plut à ma mère. Moi-même, — je ne sais, — mais je lui trouvois — comme elle — quel que chose de votre air et de votre manière de sentir; el, surtout, cette empreiule de mélancolie, ce caractère touchant d’une âme qui nourrit des peines cachées, ce je ne sais quoi qui impose avant que nous ayons entrepris de le définir. Il avoit d’ailleurs éprouvé de grands chagrins. L’intérêt qu’il m’inspira, il l’auroit obtenu de vous. N’est-il pas vrai qu’il y a une tendre pilié qu’on ne peut refuser au malheur?
Vous le savez, Charles, pendant votre absence j’ai perdu ma mère. Quand elle vit s’avancer le moment fatal, elle nous appela autour d’elle, — lui aussi ; — d’abord elle me regarda, un nuage d’inquiétude sembla ternir l’éclat qui commençoit à briller sur son visage. Ensuite elle nous regarda tous deux ensemble; elle engagea la main de Spronck dans la mienne, et 1 expression d’une volonté irrésistible s’arrêta sur ses lèvres mourantes; puis elle passa si doucement de cette vie dans l'éternité, qu’on auroit cru qu’elle sommeilloit, si notre douleur n’avoit pas témoigné quelle n’étoit plus. Voilà comment, déplorable héritage de l’infortune et de la mort, je suis devenue l’épouse d’un autre; c’est ainsi que j’ai trahi votre mémoire pour obéir à la voix de la nature et du tombeau ; et ce que toutes les puissances du monde ne m’auroient pas contrainte à faire, c’est ainsi que le dernier regard de ma mère l’a obtenu.
Ceci achevé, F.ulalie s’est tournée vers moi avec une douce compassion : — Charles, a-t-elle dit, nous voilà comme deux voyageurs du désert qui avoient rêvé du repos et de la patrie, et qui reprennent parmi les sables
ROMANS
un chemin laborieux. Tout s’est évanoui; — mais armezvous de courage, et soyez sûr, ô Charles, que mon amitié vous suivra,
Kn prononçant ces paroles, elle s’est échappée, disparoi'Sa d à la faveur des ténèbres qui descendoienl sur le monastère. Je me suis allaclié à ses pas; je vmilois la retrouver et la voir une fois encore; mais le bruit que j’entendois, c'étoit celui du saule, pleureur, qui frémissoit dans ses rameaux épars et dans sa chevelure mélancolique. Tout à coup j'ai répété ces mois, son amitié me suivra; et avec quelle douceur je les ai répétés jusqu’ici ! Celle idée rassérénoit mes sens, embaumoit l’air, et jetoil sur toute la nature un charme indéfinissable qui tenoit de l’enchantement. J ai été plus heureux. — Pourquoi pas? J’étois avide d’affections ; et Dieu sait de quelles chimères je remplis quelquefois le néant de mon cœur !
l e i septembre.
Son amitié! — Jusqu’à quel point ce sentiment me suffit, — voilà la question. Que peut-il y avoir de commun entre une société froide et austère, qui n’a que des joies sérieuses et des plaisirs compassés, et cette union, pleine d’ivresse et de voluptés, où deux êtres prédestinés à se chérir viennent confondre toute leur existence? — entre cet aliment de quelques âmes appauvries, et le feu pur et régénérateur qui dévore la vie et qui la reproduit? L’amitié! eh quoi! à l’enfant opiniâtre qui redemande l’objet qu’on veut lui soustraire, on jette quelque hochet pour amuser sa douleur.
A vingt-trois ans, je suis cruellement désabusé de toutes les choses de la terre, et je suis entré en un grand dédain du monde et de moi-même; car j’ai vu qu’il n’v nvoit qu’affliction dans la nature, et que le cœur de
l'homme n’étoit qu’amertume. H arrive, il jette sur ce qui l’entoure un regard inexpérimenté, et son immense affection embrasse avidement toutes les créatures. A lui seul, il croit pouvoir animer un autre univers, tandis qu’il marche, hélas! au milieu d’un monde mort, et qu’il prodigue inutilement ses journées fugitives et son amour incons, déié. Bientôt il observe, il apprend, il juge; déjà son imagination s’éteint, ses illusions se flétrissent, sa sphère se rétrécit, toutes ses relations se resserrent autour de lui-même jusqu’à l’instant où une expérience douloureuse brille à ses yeux, comme une torche allumée sur des tombeaux, et achève de l’éclairer sur son néant. Enfin il ne trouve plus que des âmes sourdes et réfractaires; l'amitié l’oublie, l’amour le trahit, la société le rebute; il sent que tous les liens vont se rompre: — ils se rompent en effet; et heureux s’il cède lui-même à ce grand déchirement ! Après cette époque, je ne vois plus que des égoïstes qui sont parvenus à dessécher leur cœur, et des enthousiastes qui l’épuisent sur des chimères.
Tournoyer dans un océan d’inquiétudes et de douleurs; et quand on se délasse à peine de tant d’émotions violentes, quand les appréciations exagérées commencent à peine à se rectifier; — voici venir la mort, colère et inattendue, qui vous étreint de ses bras inflexibles, et qui vous endort tout entier dans le silence du tombeau !...
! c G septembre.
Encore un douloureux souvenir ! J’ai retouvé ce soir, sur les bords de la rivière, l’angle d’un bastion à demi démoli, au pied duquel nous nous reposions de nos promenades dans les belles soirées de l’été. Le tapis de mousse où nous fûmes si souvent assis a conservé sa
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fraîcheur; la ruine menaçante qui le surmonte est encore debout. J’ai pensé quelquefois quelle pouvoit nous ensevelir dans sa chute; et maintenant, elle survit à l’amour immortel qu’Eulalie m’a voit juré, à l’immortelle félicité que je m’étois promise. Là, peu de jours avant mon départ, en suivant des yeux le mouvement de l’onde, en me transportant par la pensée au milieu de ces mers lointaines où j’allois la suivre; — pénétré de douleur, à l’idée d’une séparation peut-être irréparahle, — je saisis la main d’Eulalie, et je l’inondai de larmes. Aussi troublée que moi, elle essaya de me distraire d’un sentiment trop pénible, en chantant une de ces romances qui avoient tant de fois charmé nos soirées. C'ètoit, — puis-je l’oublier jamais! — Ah! il n’y a pas un son de sa voix qui ne retentisse encore dans mon cœur!...
Claire et Paulin avec simplesse Couloient leurs jours,
Et voyoient fleurir leur jeunesse Et leurs amours.
Rien ne pouvoit en apparence Les désunir;
Le temps cher à leur espérance Alloit venir.
Us ne rêvoient qu’hyinen -et joie, Loisirs heureux,
Qu’un Dieu consolateur envoie Aux amoureux.
Mais de Paulin voici le père :
— 11 faut partir,
Et de l’amour de votre Claire Vous départir. —
Il s’en alla vers sa future En grand émoi,
— Déplorable mésaventure 1
C’est fait de moi!
Mon père veut que je le suive,
Et dès ce soir !
Mais jurons-nous, quoi qu’il arrive, De nous revoir.
Si quelqu’un d’une amour coupable - Veut le lier,
Tu répondras : Suis-je capable De l’oublier?
Bientôt, mon ami va me dire :
Éveillez-vous !
C’est enfin l’heure de sourire A votre époux.
Mais si l’un de nous, dans l’atlenle, Est trépassé,
Que son ftme reste constante Au délaissé ;
Qu’avec doux regard, doux visage, Et doux parler,
Elle vienne, du noir rivage,
Le consoler. —
Paulin partit. Un cœur novice Est si léger !
Un rien, un désir, un caprice,
Le fait changer.
Claire est bien loin ! Rose est jolie !
Un trait l’atteint.
Le temps fuit. Le serment s’oublie, L'amour s’éteint.
Claire, apprenant par renommée Ses nouveaux feux,
Lui mande : — Une autre bien-aimée Obtient tes vœux ;
Celui qui m’occupe à toute heure M’a pu trahir 1
Claire lui pardonne, le pleure.
Et va mourir. —
ROMANS
D’abord, à de grandes alarmes Il se livra ;
Mais Rose d’un air plein de charmes Le rassura :
— Pourrois-tu croire «à la nouvelle De ce trépas?
On se lamente, on se querelle,
On ne meurt pas.
La joie est si vite ravie A nos désirs 1
Faut-il consumer notre vie En déplaisirs?
Viens à la f$le qu’on dispose Finir le jour;
Et. tu recevras de ta Rose Merci d’amour. —
Il vole au bal, et. fend la presse Pour la chercher ;
Il lui semble que tout s’empresse A la cacher;
11 croit, l’entendre dans la foule Au moindre bruit,
Et voit son esprit qui s'écoule Avec la nuit.
Mais voilfi bien de son amante Le domino,
Son cou de lis, sa main charmante, Et son anneau :
— Rose, un heureux projet t’appelle ;
Il t'en souvient!
Tu me diras trop tôt, cruelle,
Que le jour vient.
Disparois«ez, forme empruntée, Masque envieux ! —
LE PEINT LE DE SALTZUOUlUî. 55
Il dit, et Claire ensanglantée S’olTre à ses yeux,
Le bras armé d'un glaive humide,
L’œil égaré,
Le sein meurtri, le teint livide,
Et déchiré;
Sans le délivrer de cette ombre,
Le jour a lui ;
Elle promène un regard sombre Autour de lqi;
Dès que ses sens, chargés de veilles, Vont s’assoupir,
Elle murmure à ses oreilles En long soupir.
Mais quand sa peine fut comblée.
Il eut merci.
Et rendit son âme accablée D’un noir souci. —
Puisse comme lui tout parjure A son serment Subir de sa lâche imposture Le châtiment.
En me rappelant cela, je me suis surpris à répéter cette imprécation d’une voix haute avec l’accent de, la colère, et je me suis enfui, plein de terreur; car je craignois que le ciel ne m’eût entendu.
Le 8 septembre.
A quelques pas de Sallzbourg, il y a un petit village, découpé d une manière agreste et légère au revers de la montagne. Plusieurs ruisseaux descendus des rochers se réunissent au-dessous de l’enclos du presbytère, et foi -
ment ensemble un canal qui se déroule au travers de la [daine, comme un large sillon d’argent, et va se perdre dans la rivière. Le murmure des petits flots, le mugisse, ment éloigné des ondes, et le frissonnement des peupliers émus par le vent, s’harmonient avec une douceur inexprimable, et portent à l’âme je ne sais quelle langueur, quel trouble délicieux qu’on aime à entretenir. Mais jamais ce tableau n’a un charme plus indicible qu’à l’heure où le ciel, orné des couleurs de l’aube, sourit à l’approche du jour, quand un brouillard humide et blanchâtre nage sur le vallon, et que les premiers feux du soleil commencent à dorer les plombs du clocher.
Ce matin, je me promenois de ce côté, en proie à des rêveries plus heureuses que d’habitude, quand les sons lugubres, distants et prolongés de l’airain mortuaire, sont venus me distraire de tous les songes du passé. Je me suis tourné vers la ville, et j’ai vu, à l’angle du chemin, un convoi qui s’avançoit avec lenteur, en récitant des prières à voix basse. Quatre hommes, qui portoient une bière couverte d'un grand linceul, ouvroient ce funeste cortège. Près d’eux marchoient autant de jeunes filles vêtues de blanc, les cheveux épars, les yeux rouges de larmes, le sein haletant de soupirs; et, d’une main, elles soulevoient les extrémités du drap funèbre. Ensuite venoient pêle-mêle des femmes, des enfants et des vieillards, qui paroissoient tous pénétrés de douleur, mais d’une douleur muette et résignée; ce qui m’a fait penser que l’être infortuné qu’on alloit déposer dans sa dernière demeure n’v éloit point accompagné par ses parents, car les regrets de la nature ont un autre caractère. J’oubliois île dire que le linceul étoit blanc, et qu’on y avoit attaché une petite couronne de fleurs, semblable à celles dont on pare le front des vierges.
Lorsque la foule a été écoulée, je me suis adressé à une femme presque octogénaire, qui suivoit d’un pas plus tardif, à cause de son grand âge; et je lui ai demandé le
nom delà personne qu’on emportoit dans cette bière. — Hélas! monsieur, m’a-t-elle reparti en sanglotant, vous n’avez pas manqué d’entendre parler de la bonne Cordélia. Si jeune encore, elle étoit déjà la mère des pauvres et l’édification des sages. C’est elle qui est morte hier. — Mais comme j’ai témoigné à cette bonne femme que le nom de Cordélia m’étoit inconnu, et que, depuis quelques années, j’étois étranger à Saltzbourg, elle m’a raconté ce qui suit, pendant que je prenois son bras pour lui adoucir les fatigues du voyage.
« Cordélia étoit née d’une famille opulente; mais elle étoit si humble et si compatissante pour la misère, qu’on ne s’ étoit jama ; s aperçu de sa fortune qu’à ses libéralités. La mère de Cordélia se glorifioit de sa fille; les pères la donnoient pour modèle à leurs enfants; ses amies la nommoient avec orgueil, les pauvres la bénissoient; et l’envie elle-même se taisoit quand on parloit d’elle, car tout le monde l’aimoit, tant elle étoit douce et bonne, la pauvre Cordélia! Il faut bien que les anges en aient été jaloux, pour que Dieu l’ait éprouvée à ce point. 11 y a déjà longtemps que sa inère s’aperçut qu’elle dévoroit un chagrin caché, et qu’elle s’efforça de pénétrer le mystère de son cœur. Qu'as-tu, ma Cordélia? lui disoit-elle; et Cordélia se penchoit sur le sein de sa mère, et gémissoit. Tu aimes? ajouta sa mère un jour. Cordélia ne répondit rien. C’est que c’étoit là son secret, et qu’elle n’osoit ni le taire ni l’avouer.
« Cependant elle n'avoit point à rougir du choix quelle avoit fait, car Guillaume est un digne garçon; mais elle croyoit qu’on ne voudroit point consentir à son mariage avec lui, parce que Guillaume étoit pauvre. Voilà pourquoi elle déroboit la connoissance de son mal, quoiqu'il s’accrût tous les jours. Enfin, elle fut atteinte d’une maladie effrayante, et dans les accès de délire qui la saisissoient, elle prononçoil souvent le nom de Guillaume. Quand la fièvre commençoit à se calmer, et que Cordélia
ROMANS
reprenoit ses sens, sa mère s'asseyent auprès d’elle et l’inlerrogeoit de nouveau, lue fois elle convint de tout, parce qu’on lui apprit comment elle s’étoit trahie. Ses parents se réunirent, et après y avoir mûrement réfléchi, ils résolurent de la marier à Guillaume, puisqu’elle lui avoit donné son amour.
« On profita d’un de ces moments paisibles où Cordélia laissoit quelque espoir de convalescence pour lui en apporter la nouvelle, et comme on pensoil que sa parfaite guérison pouvoit dépendre de cette union tant désirée, on prit jour pour y procéder, dans une chapelle voisine de la maison. C’étoit hier, à pareille heure que maintenant, et précisément comme elle venoit d'atteindre à sa dix-septième année. Elle se leva, s’habilla, et sc rendit à la chapelle, entre sa mère qui étoit toute consolée, et Guillaume qui ne se sentoit pas de joie. Ces amies qui l'entourent encore marchoient à ses côtés. On disoit en la voyant passer : Voyez Cordélia ! elle est plus pâle, mais elle est au moins aussi belle. En effet, son air étoit plein de noblesse, de grâce et de sérénité. Seulement, au pied de l’autel, elle prononça tout bas ces mots, en s’appuyant sur Guillaume : Je me trouve mal. On la ramena; mais le coup étoit porté, et il avoit détruit toutes les ressources de la vie. Quelques minutes après midi, son œil sembla se ternir et s’éteindre. Elle le fixa tendrement sur son mari et sur sa mère, soupira et sourit. Ensuite elle détourna la tête, et demeura immobile. Guillaume effrayé prit sa main; elle étoit froide. Cordélia venoit de mourir. »
Nous marchions déjà dans le village que Cordélia, pendant le cours de sa maladie, avoit marqué pour le lieu de sa sépulture; et je m’informois encore, avec une triste curiosité, de tous les détails de cet événement. J’aimois à entendre comment celte âme sensible et généreuse s’étoit fait connoilre des malheureux pendant son trop rapide s jour sur la terre. Je plaignois Guillaume surtout;
car, de survivre à ce qu’on aime... Que dis-je? Il eu mourra, sans doute!
Et cependant nous arrivons devant l’église. La porte s’ouvre, le corps e>t déposé sur le seuil; et le prêtre debout, les yeux levés au ciel, le front calme, les bras étendus, l'aspersoir à la main, laisse tomber quelques gouttes d’eau consacrée sur la prison élro te et mystérieuse qui renferme Cordélia. Ensuite on introduit le cercueil; le convoi l'accompagne, silencieux, sous la nef antique, et se divise en deux rangs, auprès des grilles du chœur; le peuple se prosterne, et le sacrifice commence.
Quel spectacle elle offroit à mes yeux, et de quelles idées elle venoit assaillir mon cœur, cette pompe touchante que la religion a placée comme un point de repos entre le trépas et l’éternité! La sainteté du lieu, la grandeur des cérémonies, la mélodie imposante qui retentit dans l’enceinte sacrée, les vapeurs de l’encens qui se mêlent à la fumée des flambeaux funéraires, un prêtre auguste qui apporte au Tout-Puissant les prières de la multitude, une foule pieuse qui appelle les miséricordes inépuisables du Créateur sur le tombeau de la créature, Dieu lui-même, descendu en victime expiatoire pour la rédemption des hommes, et ramenant les fidèles au pied du trône de son père, — et près de moi, dans cette bière, — sous ces tristes livrées de la mort, — une jeune fille qui avoit à peine rêvé les embrassements d’un époux, et qui échange si vite ses roses contre des cyprès, les délices de son printemps contre les secrets de l’avenir, son lit nuptial contre une fosse ! une vierge qui n’étoit pas encore dépouillée de sa robe d’hymen, et qu’ils vont jeter à jamais dans la terre humide et profonde, à la merci de toutes les intempéries des saisons et de tous les ravages du temps! Cotte innocente Cordélia, hier, hélas! si ravissante de perfections et de beautés; aujourd'hui, un cadavre!
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Tandis que je me livrois à ees réflexions, le cortège s’est porté au cimetière, où il devoit laisser Cordèlia; et les regrets qu’elle inspiroit ont éclaté avec plus d’amertume. C’est alors qu’on auroit pu penser que chacun pleuroit en elle une fille ou une sœur chérie, tant l’idée de s’en séparer pour toujours, et de perdre bientôt de vue le peu "qui en restoit, avoit augmenté le développement de toutes les douleurs !
Dans ce moment même, un étranger s’est approché, et quel homme ce devoit être que celui-ci ! Il paroissoil loucher à l’Age mûr; mais quelque grande douleur avoit déjà gravé sur son front les empreintes d’une vieillesse anticipée. Son regard doux et fier, tendre et cependant un peu sombre, commandoit le respect, l’admiration et l’amour; et je ne sais quoi de céleste et d’éblouissant floltoit sur son visage avec une majesté incomparable. Il est venu à moi, il m’a interrogé d’une voix émue, et je lui ai répété en peu de mots ce qu'on m’avoit raconté de Cordèlia et de sa mort; mais quand j’en suis arrivé à la fin de ce récit, il a cessé de m’interroger, et peut-être de me voir; ses joues se sont enflammées, ses membres se sont roidis, tout son corps a tremblé d’une convulsion subite; il s’est précipité vers la fosse, il y a attaché un regard avide; et quand on y a poussé le cercueil, et, que les ais ont crié en glissant le long des cordes, ses bras, qui cherchoient un appui, se sont enlacés autour de moi :
— Oh! vous ne savez pas, s’écrioit-il, vous ne saurez jamais ce que cette matinée me rappelle de tourments! Vous ne savez pas qu’ autrefois j’ai vu mourir et tomber ainsi sur la terre celle qui étoit, à elle seule, toute ma joie et tout mon amour, — ma sœur d’adoption, — l’amie de ma jeunesse, — l’épouse qu’on alloit me donner.
— Et il a perdu connoissance. Dès que nos soins empressés ont eu ravivé son cœur, je l’ai entraîné loin de celte scène d'affliction; et, marchant à grande hâte du côté de la ville, nous ne nous sommes arrêtés qu’au détour de ce
chemin d’où j’avois vu descendre le convoi, et lorsque le village s’est caché derrière le pied des coteaux boisés comme sous un rideau.
Là, nous nous sommes séparés; mais avant de me quitter, — en me pressant contre son sein avec une ferveur d'amitié dontj’étois tout enorgueilli, en me prodiguant des témoignages si affectueux de reconnoissance pour une action si simple, il s’est nommé; et cet inconnu, vers qui mon cœur avait volé d’abord, — c’est l’époux d’Eulalie !
Quand je me souviens, après cela, qu’Eulalie avoit cru découvrir quelques rapports entre nous; et quand je me le représente avec sa physionomie de demi-dieu, il me semble que c’est une faculté qui a été accordée aux âmes tendres, en dédommagement de la vicissitude de nos affections, que de pouvoir retrouver partout des images de ce qu’elles ont aimé.
Le 9 septembre.
C’est encore ici une marque de la foiblesse de noire esprit, et de l’inutilité des efforts que nous employons à combattre nos penchants. Il m’est bien démontré que notre vie a été prévue et ordonnée avec toutes ses harmonies; que toutes les habitudes, toutes les relations que nous contractons dans le commerce du monde sont des conséquences nécessaires de notre organisation; et qu’il ne nous appartient ni d’expliquer ni de vaincre les sympathies dont, nous nous trouvons quelquefois liés. Par quel autre ascendant que celui d’une fatalité toute puissante ce ravisseur, qui m’a dépossédé de mes plus chères espérances, seroit-il venu me séduire et me subjuguer, quand tout m’étoit odieux en lui, et que j’aurois voulu pouvoir mettre un monde entre nous deux? N’est-il plus l’époux d’Eulalie, etEulaiie ne l’aimé-je plus?
ROMANS
Qui cmpèchoit cependant que je passasse ma vie entre eux? Idée si riche en délices que ma foible imagination s’en étonne! qui empèchoit que je fusse son époux comme lui, et qu’elle nous partageât sa tendresse? Une âme d’une sensibilité si vive et si tendre ne nous auroit-elle pas facilement confondu dans son amour? et falloit-il que le bonheur des autres ne s’enrichit que de mes pertes et de mes douleurs?
Il le faut avouer, c’est une condition bien cligne de pitié que la mienne! car tout mallraités du sort que soient la plupart des hommes, j’ai vu, du moins, qu’ils pouvoient se dédommager de la sévérité de leur fortune dans quelques sentiments consolants. Moi seul, sur cette terre misérable, je réunis toutes les misères de l’humanité; et tout ce qui les charme ou les soulage m’est cruellement interdit. Mes affections les plus douces deviennent des tourments insupportables; et sur mes lèvres, l’air même que je respire s’empoisonne depuis que Dieu m’a déshérité de sa providence'
Le 10 sepieoibre.
Cependant il en a aimé, il en aime, il en regrette une autre. Il ne sait point l'aimer comme je l’aimois. Il ne rapporte pas à elle seule tous ses souvenirs, toutes ses pensées, toute sa vie; et. sur le sein d'Eulalie, il rêve un autre amour et une autre félicité. Désabuse-toi de ton bonheur, âme tendr e et confiante ! Cet époux ne t’étoit pas destiné. Ses transports, ses soupirs, ses larmes ne sont point pour toi. Ce n’est point toi qu’il désire, qu’il cherche à son réveil; mais celle que les prestiges de la nuit lui avoient montrée, et qui enchantoit sou sommeil adultère. Infortunée! ce n’est point loi qu’il aime! et de quel droit exigeroit-il de toi l’affection qu’il
MJ PEINTRE DE SA LTZBOll KG. 13
ne peut plus te donner? n’est-il pas nul l’engagement qui a violé tous les engagements du cœur, et qui a trahi la nature?
Je pourrois donc — jamais. Cette idée a beau fermenter dans mon sein, — jamais! Chimère! illusions de ténèbres ! Que suis-je? hélas! un captif dont l'imagination s’est reposée un moment dans des songes voluptueux; qui croyoit marcher sur des routes de verdure et sous des bocages de roses; qui ne s’occupoit que d’espérances faciles et de pensées riantes, et qui retrouve tout à coup autour de lui ses chaînes et son cachot.
Quand je me vois ainsi séparé de tout bonheur par un océan sans rivage; quand je me sens froissé, anéanti par le désespoir; quand j’observe comment toutes mes facultés se dégradent et s irritent tour à tour dans cette étal de convulsion et de douleur; quand j’essaye de calculer jusqu’à quel point de légères modifications de circonstances ou de tempérament peuvent influer sur nos résolutions les plus graves, et que je réfléchis sur tant de misérables que le ciel a jetés, a\ec une sensibilité brûlante, au milieu des contraintes et des luttes de la vie, — je m’étonne moins de compter un si grand nombre de réputations écrites avec du sang, et je m’indigne des jugements insensés de la foule. Inierrogez ces fiers, ces aveugles dispensateurs de gloire et de châtiments : ils ont tout apprécié, tout mesuré, tout prévu. Il n’est pas un crime, pas une pensée qui échappe à leurs lois, à leurs inquisitions, à leurs buuireaux; et cependant ils ne savent pas, ils ne sauront jamais combien est foible, étroite, imperceptible, la distance qui sépare un révolté de son empereur, et le supplice d’un proscrit de l’apothéose d une demi-dieu.
ROMANS
Le 11 septembre.
Pour la seconde fois je l’ai vu, — j’entrois dans une maison étrangère; on m’annonce, etM. Spronck vole à moi avec les marques de la plus vive affection . — Charles Munster! a-t-il dit, hélas! c’est donc vous? — et il n’a point achevé; mais son silence même parle à mon cœur. 11 sembloit me plaindre et se justifier; il vouloit se défendre de ma haine! et moi, pendant ce temps-là, frémissant, interdit, et les yeux trempés de pleurs, j’ai été vingt fois tenté de me jeter à ses genoux — ou dans ses bras.
Le 12 septembre.
Il y a des plaisirs que nous avons goûtés avec tant de délices, que nous croirions volontiers que le souvenir qui nous en reste doit suffire à nourrir notre cœur d’idées riantes et heureuses pendant tout le cours de la vie; et quand nous nous retrouvons longtemps après dans les mêmes circonstances, il arrive cependant que ces émotions, si agréables et si regrettées, ont perdu presque tout ce qu’elles avoienl d’ivresse. Nous nous plaignons alors de l’instabilité des choses de la terre; et parce que nous ne savons plus jouir de beautés qui nous transportoient, nous accusons follement la nature d’avoir changé.
Est-il rien de plus doux, disois-je, que de pouvoir, après de grandes traverses et des années d’exil et de douleur, se reporter par la pensée aux jours si purs de l’heureuse enfance; que de revoir les lieux qui ont été le théâtre de nos premiers jeux, de nos premiers travaux
et de nos premiers succès, les perspectives qui ont exercé nos premiers crayons, le toit natal et les domaines héréditaires; que de reconnaître le champ que notre père a défriché, l’arbre dont il aimoit l’ombrage, sa charrue, son foyer rustique et le lit de paix d’où il nous a bénis? On se rappelle avec tant d’envie ce temps, riche d’ignorance et de simplicité, où une médiocrité laborieuse bornoit nos désirs, et un horizon étroit notre univers! Nous avons tant de fois souhaité de rassembler autour de nous tous ceux avec lesquels nous avons fait l’apprentissage de la vie, et nous espérions tant de ravissements dans leur entretien! J’ai quitté Saltzbourg pour venir réchauffer mon cœur à ce foyer d’innocentes voluptés; et au lieu des consolations que j’v eherchois, tout ce que j’ai vu n'a servi qu’à redoubler mes chagrins. Plaisirs péniblement achetés que ceux qui ont de tels retours! le bonheur passé peut donc être un tourment de plus!...
Je me figure un de ces anges réprouvés qui consument leur éternité dans d’inutiles repentirs. Quelquefois il s’élève pensif jusqu’aux confins de sa première patrie; il contemple avec une tristesse profonde le ciel dont il a été banni et les biens dont sa rébellion l’a frustré : son infortune s’en augmente; et, rugissant de désespoir, il se replonge dans les abîmes.
Le 14 septembre.
Combien de gens qui se plaignent de la monotonie de la nature, qui n’y voient que des tableaux stériles et fastidieux, qùi pensent d’un coup d’œil tout apercevoir et tout embrasser, et qui ne devroient s’en prendre de l’imperfection de leurs jouissances qu’à la pauvreté de
HOMANS.
leur imagination et de leurs organes; pendant que l’artiste gémit de l’impuissance de ses ressources et maudit ses toiles et ses palettes, quand il remarque tant de nuances inimitables, tant d’aspects mobiles, tant d’expressions variées dans le grand tableau de la superbe création. — Et quel sujet d’incertilude pour lui que de voir un seul point de l’horizon modifié par toutes les influences des saisons, par tons les accidents de la lumière et par toutes les émotions de son propre cœur!
Je me suis arrêté ce matin sous un vieil orme autour duquel, à certains jours de fête, les jeunes gens, rassemblés par les simples concerts du ménétrier, faisoient briller à ï’envi leur force et leur légèreté, tandis que les anciens du village, tout émus de délicieux souvenirs, se rappeloient entre eux quelque notable événement de leur jeunesse arrivé à pareil anniversaire. On a sans doute conservé cette tradition heureuse; car j’ai vu l’herbe foulée en rond, des fleurs éparses et des pâquerettes effeuillées. Heureux ceux-ci, du moins, qui sont encore fidèles à leurs premiers plaisirs et à leurs premières mœurs !
De cet endroit, la vue s’étend sur une immense vallée qui se creuse et se déploie avec grâce entre les revers des forêts, et dont l’aspect riant et calme enchante le cœur. Quelques ruisseaux bordés de saules s’égarent dans la plaine sans trop s’éloigner les uns des autres, se divisent en compartiments élégants, se cherchent et se fuient tour à tour, et les voici bientôt qui reviennent, tous ensemble, embrasser les bocages de leurs contours indécis. À droite, parmi des cabanes de paysans, on distingue les tourelles d’un château gothique dont les ailes ruineuses s’étendent pesamment sur une large plateforme; et, plus bas, la rivière qui sort tout à coup de derrière la colline comme si elle y avoit pris sa source, et qui va se perdre ensuite, à de grandes distances, dans les fonds bleuâtres du ciel. Le pont qui la traverse an
LE PEINTRE DE SALTZbUli lui. *7
loin ressemble à un petit croissant noir appliqué sur un champ d’azur.
L’orient commence-t-il à se colorer des premières teintes du jour, tout est douteux, vague et indéfini. Le paysage, à peine ébauché, n’offre que des couleurs incertaines, des traits confus et des formes capricieuses. A mesure que le jour s’élève, les montagnes naissent, les perspectives se reculent, les plans se détachent et se caractérisent; des nuées d’oiseaux de toute couleur parcourent l’air avec toutes sortes de vols et de ramages. Bientôt l’heure des travaux peuple les routes et les champs. L’agriculteur descend du hameau, le muletier suit ses charges et le pâtre ses brebis. Chaque heure qui s’approche amène d’autres scènes. Quelquefois un seul coup de vent suffit pour tout changer. Toutes les forêts s’inclinent, tous les saules blanchissent, tous les ruisseaux se rident, et tous les échos soupirent.
Le soleil descend-il, au contraire, vers l’occident, le vallon s’obscurcit, les ombres s’étendent. Quelques points plus élevés se font encore remarquer avec leurs reflets d’or parmi les nuages de pourpre; mais ces lueurs mourantes ne brillent nulle part avec plus d’éclat que sur la surface de la rivière, qui se précipite étincelante, et enveloppe tout le couchant d’une vaste écharpe de feu.
La lune enfin s’ouvre-t-elle un passage dans les espaces du ciel : soil que sa lumière, tendre et craintive comme les regards d’une vierge, repose endormie sur les plaines; soit qu’elle tremble sous les ombrages transparents; soit qu’elle se déroule en gerbe ou se berce en réseau d’argent sur les vagues agitées, c’est alors qu’on croit trouver à tous les objets des charmes inexplicables et des douceurs infinies ; c’est alors que tous les bois ont des bruits religieux, des pompes et des secrets. Tous les aspects du ciel et de la terre prennent je ne sais quoi d’idéal. L’air est chargé d’émanations très-pures et de parfums très-agréables. Le son du cor, le tintement de
ROMANS
la cloche lointaine, l’aboiement du dogue attentif qui veille au-devant de l’habitation de l’homme, un rien vous trouble et vous pénètre; il semble que celte nuit imposante jette quelque chose d’imposant sur toutes vos sensations.
Que dis-je? les inspirations superstitieuses et les rêveries crédules sont filles de la solitude et des ténèbres. Qui m’empêche de donner à ce château des habitants et des mystères? de gémir sur le sort d’une épouse opprimée, qui se meurt dans ses souterrains, et d’évoquer sur ces tours les vieilles ombres de leurs anciens possesseurs ?
Ces chaumières ne peuvent-elles pas me cacher un couple de vrais amants qui ont préféré le simple toit de leurs pères, un petit champ cultivé par leurs mains, et des plaisirs sans regrets, à toutes les séductions de la ville?
Itêvons, rêvons cette félicité dans ce qui nous environne, puisqu’elle ne doit jamais devenir notre partage.
Le 17 septembre.
Ce village n’est séparé de celui où j’ai vu Eulalie pour la première fois que par une hauteur plantée de différents arbres, entre lesquels on a placé mille petits sentiers. Soit prédilection, soit hasard, mes rêveries solitaires me ramenoient toujours à une jolie esplanade, tapissée d’une molle verdure, et que de larges érables recouvrent de leurs voûtes fraîches et ombreuses. Sur la pente de la colline, un clocher, noirci par un incendie encore récent, élevoit sa tour enfumée du milieu de quelques masures grossièrement groupées en amphithéâtre, et sur les bords de la plaine on comptoit quelques mé-
lairies avec leurs champs, et quelques maisons de plaisance avec leurs jardins.
Dans un enclos d'une coupe agréable et d’une exposition heureuse, j’avois souvent remarqué Eulalie s’égarant pensive à travers les vergers, et laissant flotter au gré des vents les plis de sa robe blanche et les ondes de sa chevelure; ou venant, au déclin du jour, arroser d’une eau pure les fleurs de ses parterres, quand elles se penchoient toutes fanées des ardeurs du soleil, comme de touchants symboles d’une âme tendre qui se consume dans ses langueurs; — et chaque fois un désir inquiet, un sentiment mêlé de trouble et de volupté se glissoil dans mes veines et faisoit bouillonner mon sang. Mon âme brûloit de s’allier, à travers l’espace, à l’âme de cette inconnue; si elle s’éloignoit, je la suivois de mes regards jusqu’à ce qu’elle m’échappât, je l’attendois jusqu’à ce qu’elle revînt, et dès qu’elle paroissoit, je cherchois à m’emparer de son image, à me l’approprier tout entière, à l’identifier avec moi pour ne la reperdre jamais. Fixe, debout, sans respiration, sans mouvement, sa présence étoit un mystère que je craignois de troubler. Quelquefois aussi de noirs pressentiments s’étendoient sur mon avenir comme un voile de douleurs; et alors j'éprouvois un déchirement dans le coeur, un malaise partout. Des nuages de sang flottoient devant mes yeux, et m’offusquoient le ciel ; des larmes, tièdes et pesantes comme les premières gouttes d’une pluie d’orage, rouloient de mes paupières, et la terre fuyoit sous moi. Voulois-je partir? j’avois tout oublié, mon papier, mes crayons et mon Ossian.
Puis, je m’engageois au hasard dans le bois, et je me frayois des chemins nouveaux, en écartant des mains les branches humides et les arbrisseaux épineux. Je me plaisois à parcourir des lieux où l’homme n’a pas coutume de pénétrer, tant j’étois jaloux du sentiment qui remplissoit mon âme, et tant il m’eût été pénible d’en
Ku MANS.
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être distrait! Je parlois d'elle sous mille noms imaginaires ; je les gravois sur l’écorce ou sur le sable, et souvent j’y joignois le mien. Si quelque temps après je venois à passer dans le même endroit, et à reconnoitre ces chiffres, je palpitois de joie, comme si j’avois pu croire qu’elle les eût entrelacés elle-même. Souvent je courbois de jeunes arbres pour en faire des dômes de verdure ; ou bien je les arrondissois en portiques, j’en tressois les rameaux, et j’y suspendois encore de fraîches guirlandes de liane, avec leurs feuilles en fer de piques et leurs cymbales d’ivoire toutes brillantes de rosée.
Peut-être un jour, disois-je alors, je la conduirai sous mes berceaux, je la ferai passer sous mes voûtes de fleurs, et je la couronnerai de mes lianes. C’étoienl les douces chimères et les illusions présomptueuses de l’amour sans expérience.
Aujourd’hui, j’ai voulu revoir tout cela; mais la magie des beaux jours n’y est plus. La maison est abandonnée à de nouveaux propriétaires; et ceux-ci, sans respect, ont ravagé ses parterres et arraché ses chèvrefeuilles. Ils n’ont rien épargné de ce qu’elle aimoit : ce qu’elle aimoit! ces étrangers le savoient-ils?
Cependant j’ai cédé au prestige de mes souvenirs avec tant de confiance et d’abandon, qu’avant de quitter l’esplanade je me suis machinalement détourné pour savoir si Eulalie ne venoit pas. — Après quoi, en réfléchissant sur celte erreur, je me suis pris à pleurer; mais combien plus amèrement, quand j’ai aperçu mes berceaux désolés et détruits par le vent, mes petits arbres abattus par la cognée, et la terre jonchée de leurs branches! A celte dernière perte, si légère qu’elle paroisse, je me suis rappelé tout ce que j’avois perdu ; je me suis contemplé avec effroi dans ma solitude et dans ma misère; sans amis, sans famille et sans patrie, sans appui et sans espérance, trahi par le passé, accablé du présent, et dépossédé de l’avenir, abandonné d’Eulalie et du ciel!
Là même, j’avois autrefois résolu de consacrer à mon cher Werther une fosse couverte d’herbe ondoyante, comme il l’a souvent désirée; et aujourd'hui j’ai senti une secrète envie d'y creuser bientôt la mienne. C’est une destinée si cruelle que de mourir loin de ce qui nous fut cher, — et de laisser le soin de sa sépulture à la pitié d'un passant!
Le 2i septembre.
Oui, au feu qui parcourt mes veines, je sens qu’il n’y avoit de bien pour moi sur la terre que dans cette autre moitié de moi-même, dont le sort injuste m’a séparé ! Et qui me rendroit ces jours de délices et de gloire? Quel Dieu me fera revivre ce passé jaloux qui a dévoré mon avenir? Ce temps, hélas ! où mon cœur étoit inondé d’affections si heureuses ! où toutes mes facultés jouissoient d’une activité si puissante; où, à sa seule approche, au seul bruit de sa voix, au plus petit frémissement de sa robe, je sentois la vie prête à me manquer partout, et mon âme se renverser dans tous mes nerfs; où je me plaignois de n’avoir pas assez de forces pour suffire à mon bonheur, ou pas assez d’amour pour y succomber ! Qu’il m’eût été doux de finir ainsi, et d’exhaler mon dernier soupir dans cette béatitude? Pourquoi n’nsai-je pas la ceindre de mes bras, la ravir comme une proie, l’entraîner hors de la vue des hommes, et la proclamer mon épouse devant le ciel? Ou si ce désir même est un crime, pourquoi s’est-il si étroitement uni au propre sentiment de mon existence, que je ne puis plus l’exiler sans mourir? Un crime? ai-je dit. Dans des jours de barbarie, dont le souvenir est lié à toutes les idées d’ignorance et de servitude, le vulgaire s’est avisé d’écrire ses préjugés, et il a dit : voici des lois! Étrange
ROMANS
aveuglement de l’humanité, spectacle digne de mépris, que celui de tant de générations gouvernées par les caprices d’une génération éteinte, et de tant de siècles, dont un siècle obscur a décidé !
Après avoir longtemps gémi sous le poids de ces odieuses contraintes, qui ne voudroit abréger le pénible essai de la vie, si cette joie restoit du moins en notre puissance? Mais le ciel et les hommes s’accordent à nous la défendre, et nous ne nous affranchissons de nos jours que pour recommencer la douleur. Elle veille à la porte des tombeaux, comme ces monstres qui se nourrissent de cadavres ; elle nous désenchante du sommeil de la mort, et s’empare de notre éternité comme d’un héritage. Quel que soit cependant le terrible avenir, l’avenir de sang et de larmes que vous gardez à vos réprouvés, souffrez, souffrez, ô Dieu! qu’Eulalie me soit un moment rendue! qu'un seul moment ce cœur palpite contre son cœur! que ma foible existence puisse s’évanouir dans l’ivresse de ses regards et de ses baisers ! que je meure dans son amour. — Et un enfer à ce prix !
Le 9 octobre.
C’est une chose admirable et pleine de charme que de suivre un grand génie dans sa course, d’être en quelque sorte associé à ses découvertes, et de parvenir avec lui à des distances auxquelles on n’auroit jamais pu atteindre sans guide, comme le navire accoutumé à des voyages de peu de cours, quand un pilote habile le fait cingler tout à coup au milieu des mers immenses et vers des ports inconnus. Ainsi notre imagination entraînée dans le sublime essor de ta muse, ô divin Klopstock, et parcourant sur ses pas les espaces que tu as peuplés, s’étonne des miracles qui l’entourent, et s’ar-
rête saisie d’effroi. Avec quelle magnificence tu rassembles sous nos yeux tout ce que la poésie a de merveilles; soit que tu nous introduises dans les conseils du Très- Haut, quand les premiers-nés des anges célèbrent les mystères du ciel, et que les chérubins, pénétrés d'une religieuse frayeur, se voilent de leurs ailes d’or; soit que tu perces devant nous les voûtes ténébreuses des enfers; que tu évoques, avec une autorité incroyable, ces puissances déchues qu’une éternelle vengeance poursuit de tourments éternels, et que tu nous les montres frémissant sous le poids de leurs chaînes brûlantes et de leurs rochers foudroyés; soit que tu nous transportes au grand sacrifice de Golgotha, quand le créateur du monde se dévoue aux angoisses de. la mort pour racheter ses bourreaux !
Mais la lecture de la Bible m’offre encore de plus délicieuses jouissances. Il n’est point de circonstance dans la vie de l’homme où elle ne mêle quelque douceur; point de revers qu’elle ne solennise, point de prospérité qu’elle n’embellisse : voilà le caractère que devoit avoir un livre émané du ciel même.
Souvent, quand la nature, dans tout l’éclat de sa parure automnale, et avec toutes ses forêts diaprées d’or et de pourpre, sourit au soleil couchant, je m’assieds sur la pente d’un coteau, sous quelque vieux chêne, et je relis les bucoliques ingénues des premiers temps, la naïve histoire de Ruth et les chants d’amour de Salomon. D’autres fois, sous les arches gothiques d’une église en ruine qui élève ses tours solitaires dans le vallon, j’écoute; — et, dans le gémissement des vents, qui grondent au travers de ses murailles, comme des voix d’airain, je crois saisir la parole prophétique d’un Daniel ou d’un Jérémie. De temps en temps sur la fosse de mon père, et à l’ombre mélancolique des arbres que j’y ai plantés, je me rappelle, avec des pleurs très-abondants, l’histoire de Joseph et de ses frères; car moi aussi